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Full text of "Mémoires d'outre-tombe"

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in  2009  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/chateaubriand03fran 


MÉMOIRES 

D'OUTRE-TOMBE 


TOME  III 


Philippoteaux ,  dei 


ËIFiSiilE    MiLiTâii^E. 


CHATEAUBRIAND 


MÉMOIRES 

D'OUTRE-TOMBE 

NOUVELLE    ÉDITION 
Avec  une  Introduction,  des  Notes  et  des  Appendice* 

Edmond   BIRÉ 


TOME  IM 


PARIS 
LIBRAIRIE  GARNIER    FRÈRES 

6,  RUE    DES    SAINTS-PÈRES,   6 


MÉMOIRES 


LIVRE    V» 


Années  1807,  1808,  1809  et  1810.  —  Article  du  Mercure  du  moie 
de  juillet  1807.  — J'achète  la  Vallée-aux-Loups  et  je  m'y  retire. 
—  Les  Martyrs.  —  Armand  de  Chateaubriand.  —  Années 
1811,  1812,  1813,  1814.  —  Publication  de  YTtinéraire.  —  Lettre 
du  cardinal  de  Bausset.  —  Mort  de  Chénier.  —  Je  suis  reçu 
membre  de  l'Institut.  —  Affaire  de  mon  discours.  —  Prix 
décennaux.  —  UEssai  sur  les  Révolutions.  —  Les  Natchez. 


Madame  de  Chateaubriand  avait  été  très  malade 
pendant  mon  voyage  ;  plusieurs  fois  mes  amis  m'avaient 
cru  perdu.  Dans  quelques  notes  que  M.  de  Clausel  a 
écrites  pour  ses  enfants  et  qu'il  a  bien  voulu  me  per- 
mettre de  parcourir,  je  trouve  ce  passage  : 

«  M.  de  Chateaubriand  partit  pour  le  voyage  de  Jé- 
«  rusalem  au  mois  de  juillet  1806  :  pendant  son  ab- 
«  sence  j'allais  tous  les  jours  chez  Madame  de  Cha- 
«  teaubriand.  Notre  voyageur  me  fit  l'amitié  de 
«  m'écrire  une  lettre  en  plusieurs  pages,  de  Constan- 
«  tinople,  que  vous  trouverez  dans  le  tiroir  de  notre 
«  bibliothèque,  à  Coussergues.  Pendant  l'hiver  de  1806 
«  à  1807,  nous  savions  que  M.  de  Chateaubriand  était 
«  en  mer  pour  revenir  en  Europe  ;  un  jour,  j'étais  à 

1.  Ce  livre  a  été  composé  à  Paris  en  1839  et  pctu  en  juin  1847. 

m.  1 


2  MEMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

■i  me  promener  dans  le  jardin  des  Tui'eries  avec  M.  de 
«  Fontanes  par  un  vent  d'ouest  affreux  ;  nous  étions  à 
«  Tabri  de  la  terrasse  du  bord  de  l'eau.  M.  de  Fon- 
c<  tanes  me  dit  :  —  Peut-être,  dans  ce  moment-ci,  un 
«  coup  de  cette  horrible  tempête  va  le  faire  naufrager. 
«  Nous  avons  su  depuis  que  ce  pressentiment  faillit 
«  se  réaliser.  Je  note  ceci  pour  exprimer  la  vive  ami- 
«  tié,  l'intérêt  pour  la  gloire  littéraire  de  M.  de  Cha- 
«  teaubriand,  qui  devait  s'accroître  par  ce  voyage  ; 
«  les  nobles,  les  profonds  et  rares  sentiments  qui  ani- 
«  maient  M.  de  Fontanes,  homme  excellent  dont  j'ai 
«  reçu  aussi  de  grands  services,  et  dont  je  vous  recom- 
«  mande  de  vous  souvenir  devant  Dieu.  » 

Si  je  devais  vivre  et  si  je  pouvais  faire  vivre  dans 
mes  ouvrages  les  personnes  qui  me  sont  chères,  avec 
quel  plaisir  j'emmènerais  avec  moi  tous  mes  amis  ! 

Plein  d'espérance,  je  rapportai  sous  mon  toit  ma 
poignée  de  glanes  ;  mon  repos  ne  fut  pas  de  longue 
durée 

Par  une  suite  d'arrangements,  j'étais  devenu  seul 
propriétaire  du  Mercure'^.  M.  Alexandre  de  Laborde 
publia,  vers  la  fin  du  mois  de  juin  1807,  son  voyage 
en  Espagne;  au  mois  de  juillet,  je  fis  dans  le  Mercure 
l'article  dont  j'ai  cité  des  passages  en  parlant  de  la 
mort  du  duc  d'Enghien  :  Lorsque  dans  le  silence  de 
l'abjection,  etc.  Les  prospérités  de  Bonaparte,  loin  de 
me  soumettre,  m'avaient  révolté  ;  j'avais  pris  une 
énergie  nouvelle  dans  mes  sentiments  et  dans  les  tem- 
pêtes. Je  ne  portais  pas  en  vain  un  visage  brûlé  parle 

1.  Chateaubriand  l'avait  acheté  de  M.  de  Fontanes  pour  une 
somme  de  20,000  francs  (Préface  des  Mélanges  littéraires,  tome 
XVI  des  Œuvres  complètes). 


MÉMOIRES   d'outre  TOMBE  3 

soleil,  et  je  ne  m'étais  pas  livré  au  courroux  du  ciel 
pour  trembler  avec  un  front  noirci  devant  la  colère 
d'un  homme.  Si  Napoléon  en  avait  fini  avec  les  rois, 
il  n'en  avait  pas  fini  avec  moi.  Mon  article,  tombant 
au  milieu  de  ses  prospérités  et  de  ses  merveilles, 
remua  la  France  :  on  en  rjpandit  d'innombrables 
copies  à  la  main;  plusieurs  abonnés  du  Mercure  déta- 
chèrent l'article  et  le  firent  relier  à  part;  on  le  lisait 
dans  les  salons,  on  le  colportait  de  maison  en  maison. 
Il  faut  avoir  vécu  à  cette  époque  pour  se  faire  une  idée 
de  l'effet  produit  par  une  voix  retentissant  seule  dans 
le  silence  du  monde.  Les  nobles  sentiments  refoulés 
au  fond  des  cœurs  se  réveillèrent.  Napoléon  s'emporta  : 
on  s'irrite  moins  en  raison  de  l'offense  reçue  qu'en 
raison  de  l'idée  que  l'on  s'est  formée  de  soi.  Comment  I 
mépriser  jusqu'à  sa  gloire  ;  braver  une  seconde  fois 
celui  aux  pieds  duquel  l'univers  était  prosterné  I 
«  Chateaubriand  croit-il  que  je  suis  un  imbécile,  que 
«  je  ne  le  comprends  pas  I  je  le  ferai  sabrer  sur  les 
«  marches  des  Tuileries.  »  Il  donna  l'ordre  de  suppri- 
mer le  Mercure  et  de  m'arrèter.  Ma  propriété  périt; 
ma  personne  échappa  par  miracle  :  Bonaparte  eut  à 
s'occuper  du  monde  ;  il  m'oublia,  mais  je  demeurai 
sous  le  poids  de  la  menace*. 

C'était  une  déplorable  position  que  la  mienne  ;  quand 
je  croyais  devoir  agir  par  les  inspirations  de  mon  hon- 
neur, je  me  trouvais  chargé  de  ma  responsabilité  per- 
sonnelle et  des  chagrins  que  je  causais  à  ma  femme. 
Son  courage  était  grand,  mais  eUe  n'en  souffrait  pas 
moins,  et  ces  orages,  appelés  successivement  sur  ma 
tête,  troublaient  sa  vie.  Elle  avait  tant  souûert  pour 

1.  Voir  Y  Appendice  n»  I  ;  L'Article  du  Mercure, 


4  MEMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

moi  pendant  la  Révolution  ;  il  était  naturel  qu'elle  dé- 
sirât un  peu  de  repos.  D'autant  plus  que  madame  de 
Chateaubriand  admirait  Bonaparte  sans  restriction  ; 
elle  ne  se  faisait  aucune  illusion  sur  la  légitimité  :  elle 
me  prédisait  sans  cesse  ce  qui  m'arriverait  au  retour 
des  Bourbons. 

Le  premier  livre  de  ces  Mémoires  est  daté  de  la  Val- 
lée-aux-LoupSj  le  4  octobre  1811  :  là  se  trouve  la  des- 
cription de  la  petite  retraite  que  j'achetai  pour  me  ca- 
cher à  cette  époque  K  Quittant  notre  appartement  chez 
madame  de  Coislin,  nous  allâmes  d'abord  demeurer 
rue  des  Saints-Pères,  hôtel  de  Lavalette,  qui  tirait  son 
nom  de  la  maîtresse  et  du  maître  de  l'hôtel. 

M.  de  Lavalette,  trapu,  vêtu  d'un  habit  prune  de 
Monsieur,  et  marchant  avec  une  canne  à  pomme  d'or, 
devint  mon  homme  d'affaires,  si  j'ai  jamais  eu  des 
affaires.  Il  avait  été  officier  du  gobelet  chez  le  roi,  et 
ce  que  je  ne  mangeais  pas,  il  le  buvait  ^. 

i.  L'acquisition  de  la  Vallée-aux- Loups  est  du  mois  d'août 
1807.  Joubert  écrivait  à  Chênedollé  le  l«f  septembre  :  «  Chateau- 
briand viendra  tard  à  Villeneuve,  car  il  a  acheté  au  delà  de 
Sceaux  un  enclos  de  quinze  arpents  de  terre  et  une  petite  mai- 
son. Il  va  être  occupé  à  rendre  la  maison  logeable,  ce  qui  lui 
coûtera  un  mois  de  temps  au  moins  et  sans  doute  aussi  beau- 
coup d'argent.  Le  prix  de  cette  acquisition,  contrat  en  main, 
monte  déjà  à  plus  de  30,000  francs.  Préparez-vous  à  passer 
quelques  jours  d'hiver  dans  cette  solitude,  qui  porte  un  nom 
charmant  pour  la  sauvagerie.  On  l'appelle  dans  le  pays  :  Maison 
de  la  Vallée-au-Loup.  J'ai  vu  cette  Vallée-au-Loup  :  cela 
forme  un  creux  de  taillis  assez  breton  et  même  assez  périgour- 
din.  Un  poète  normand  pourra  aussi  s'y  plaire.  Le  nouveau 
possesseur  en  paraît  enchanté,  et,  au  fond,  il  n'y  a  point  de  re- 
traite au  monde  où  l'on  puisse  mieux  pratiquer  le  précepte  de 
Pythagore  :  Quand  il  tonne,  adores  l'écho.  » 

2.  «  En  attendant  d'aller  prendre  possession  de  la  Vallée-aux- 
Loups,  nous  prîmes  un   appartement  dans  un  hôtel  garni,  rue 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  5 

Vers  la  fin  de  novembre,  voyant  que  les  réparations 
de  ma  chaumière  n'avançaient  pas,  je  pris  le  parti  de 
les  aller  surveiller.  Nous  arrivâmes  le  soir  h  la  vallée. 
Nous  ne  suivîmes  pas  la  route  ordinaire,  nous  entrâmes 
par  la  grille  au  bas  du  jardin.  La  terre  des  allées,  dé- 
trempée par  la  pluie,  empêchait  les  chevaux  d'avan- 
cer ;  la  voiture  versa.  Le  buste  en  plâtre  d'Homère, 
placé  auprès  de  madame  de  Chateaubriand,  sauta  par 
la  portière  et  se  cassa  le  cou  :  mauvais  augure  pour 
les  Martyrs,  dont  je  m'occupais  alors. 

La  maison,  pleine  d'ouvriers  qui  riaient,  chantaient, 
cognaient,  était  chauffée  avec  des  copeaux  et  éclairée 
par  des  bouts  de  chandelle  ;  elle  ressemblait  à  un  er- 
mitage illuminé  la  nuit  par  des  pèlerins,  dans  les 
bois.  Charmés  de  trouver  deux  chambres  passable- 
ment arrangées  et  dans  l'une  desquelles  on  avait  pré- 
paré le  couvert,  nous  nous  mîmes  à  table.  Le  lende- 
main, réveillé  au  bruit  des  marteaux  et  des  chants  de» 

des  Saints-Pères.  Cet  hôtel,  où  depuis  longtemps  nous  avions 
coutume  de  loger  quand  nous  n'avions  pas  d'appartement,  était 
tenu  par  un  ancien  officier  du  Gobelet  de  Louis  XVI,  coiffé  à 
l'oiseau  royal,  et  royaliste  enragé.  Sa  chère  femme  était  une 
demoiselle  de  très  bonne  maison,  veuve  d'un  marquis  de  Béville 
pour  lequel  elle  conservait  un  souvenir  d'orgueil  qui  ne  nuisait 
en  rien  à  la  tendresse  qu'elle  portait  à  son  nouvel  époux.  Elle 
était  sourde  au  point  de  ne  rien  entendre  avec  un  cornet  long 
d'une  demi-aune  et  qui  ne  quittait  jamais  son  oreille.  M.  de  La 
Talette  —  c'est  ainsi  qu'il  s'appelait  —  était  le  meilleur  homme 
du  monde;  il  se  serait  mis  au  feu  pour  nous  et  même  nous  au- 
rait donné  sa  bourse,  si  ce  n'est  qu'il  prenait  souvent  la  nôtre 
pour  la  sienne.  Le  pauvre  homme,  Dieu  ait  son  âme!  ne  pouvait 
aimer  quelqu'un  sans  se  mettre  de  suite  en  communauté  de  biens 
avec  lui.  Il  était  d'une  obligeance  extrême,  et,  pour  être  plus  tôt 
prêt  à  se  mettre  en  course  pour  rendre  un  service,  il  ne  quittait 
jamais  sa  canne  à  pomme  d'or.  »  Souvenirs  de  M™«  de  Chateau- 
briand. 


6  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

colons,  je  vis  le  soleil  se  lever  avec  moins  de  souci 
que  le  maître  des  Tuileries. 

J'étais  dans  des  enchantements  sans  fin  ;  sans  être 
madame  de  Sévigné,  j'allais,  muni  d'une  paire  de 
sabots,  planter  mes  arbres  dans  la  boue,  passer  et  re- 
passer dans  les  mêmes  allées,  voir  et  revoir  tous  les 
petits  coins,  me  cacher  partout  où  il  y  avait  unebrous- 
saille,  me  représentant  ce  que  serait  mon  parc  dans 
l'avenir,  car  alors  l'avenir  ne  manquait  point.  En 
cherchant  à  rouvrir  aujourd'hui  par  ma  mémoire 
l'horizon  qui  s'est  fermé,  je  ne  retrouve  plus  le  même, 
mais  j'en  rencontre  d'autres.  Je  m'égare  dans  mes  pen- 
sées évanouies  ;  les  illusions  sur  lesquelles  je  tombe 
sont  peut-être  aussi  belles  que  les  premières  ;  seule- 
ment elles  ne  sont  plus  si  jeunes  ;  ce  que  je  voyais 
dans  la  splendeur  du  midi,  je  l'aperçois  à  la  lueur  du 
couchant.  —  Si  je  pouvais  néanmoins  cesser  d'être 
harcelé  par  des  songes  !  Bayard  sommé  de  rendre  une 
place,  répondit  :  «  Attendez  que  j'aie  fait  un  pont  de 
«  corps  morts,  pour  pouvoir  passer  avec  ma  garni- 
«  son.  »  Je  crains  qu'il  ne  me  faille,  pour  sortir,  pas- 
ser sur  le  ventre  de  mes  chimères. 

Mes  arbres,  étant  encore  petits,  ne  recueillaient  pas 
les  bruits  des  vents  de  l'automne;  mais,  au  printemps, 
les  brises  qui  haleinaient  les  fleurs  des  prés  voisins 
en  gardaient  le  souffle.  Qu'elles  reversaient  sur  ma 
vallée. 

Je  fis  quelques  additions  à  la  chaumière  ;  j'embellis 
sa  muraille  de  briques  d'un  portique  soutenu  par  deux 
colonnes  de  marbre  noir  et  deux  cariatides  de  femmes 
de  marbre  blanc  :  je  me  souvenais  d'avoir  passé  à 
Athènes.  Mon  projet  était  d'ajouter  une  tour  au  bout 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  1 

de  mon  pavillon  ;  en  attendant,  je  simulai  des  cré- 
neaux sur  le  mur  qui  me  séparait  du  chemin  :  je  pré- 
cédais ainsi  la  manie  du  moyen  âge  qui  nous  hébète  à 
présent.  La  Vallée-aux-Loups,  de  toutes  les  choses  qui 
me  sont  échappées,  est  la  seule  que  je  regrette;  il  est 
écrit  que  rien  ne  me  restera.  Après  ma  Vallée  perdue, 
j'avais  planté  VInfirmerie  de  Marie-Thérèse  *,  et  je 
viens  pareillement  de  la  quitter.  Je  défie  le  sort  de 
m'attacher  à  présent  au  moindre  morceau  de  terre  ;  je 
n'aurai  dorénavant  pour  jardin  que  ces  avenues  hono- 
rées de  si  beaux  noms  autour  des  Invalides,  et  où  je 
me  promène  avec  mes  confrères  manchots  ou  boiteux. 
Non  loin  de  ces  allées,  s'élève  le  cyprès  de  madame 
de  Beaumont  ;  dans  ces  espaces  déserts,  la  grande  et 
légère  duchesse  de  Châtillon  s'est  jadis  appuyée  sur 
mon  bras.  Je  ne  donne  plus  le  bras  qu'au  temps  :  il 
est  bien  lourd  1 

Je  travaillais  avec  délices  à  mes  Mémoires,  et  les 
Martyrs  avançaient  ;  j'en  avais  déjà  lu  quelques  livres 
à  M.  de  Fontanes.  Je  m'étais  établi  au  milieu  de  mes 
souvenirs  comme  dans  une  grande  bibhothèque  :  je 
consultais  celui-ci  et  puis  celui-là,  ensuite  je  fermais 
le  registre  en  soupirant,  car  je  m'apercevais  que  la 
lumière,  en  y  pénétrant,  en   détruisait   le  mystère. 

1.  IS Infirmerie  de  Marie-Thérèse,  située  rue  d'Enfer,  au 
numéro  86  (aujourd'hui  rue  Denfert-Rochereau  n»  92),  avait 
été  fondée  par  M.  et  M™e  de  Chateaubriand,  qui  y  consacrèrent 
des  sommes  considérables.  M™«  de  Chateaubriand  a  été  enterrée 
sous  l'autel  de  la  chapelle.  Derrière  l'autel,  sur  une  tablette  de 
marbre  noir,  on  ht  cette  inscription  : 

Distinguée  par  l'exercice  des  bonnes  œuvres  qu'inspire  la 
religion,  elle  a  voulu  faire  bénir  sa  mémoire  par  la  pieuse 
fondation  de  l'Infirmerie  de  Marie-Thérèse,  faite  de  concert 
avec  son  époux. 


8  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

Éclairez  les  jours  de  la  vie,  il  ne  seront  plus  ce  qu'ils 
sont. 

Au  mois  de  juillet  1808,  je  tombai  malade,  et  je  fus 
obligé  de  revenir  à  Paris.  Les  médecins  rendirent  la 
maladie  dangereuse  *.  Du  vivant  d'Hippocrate,  il  y 
avait  disette  de  morts  aux  enfers,  dit  l'épigramme  : 
grâce  à  nos  Hippocrates  modernes,  il  y  a  aujourd'hui 
abondance. 

C'est  peut-être  le  seul  moment  où,  près  de  mourir, 
j'aie  eu  envie  de  vivre.  Quand  je  me  sentais  tomber  en 
faiblesse,  ce  qui  m'arrivait  souvent,  je  disais  à  madame 
de  Chateaubriand  :  «  Soyez  tranquille  ;  je  vais  reve- 
nir. »  Je  perdais  connaissance,  mais  avec  une  grande 
impatience  intérieure,  car  je  tenais.  Dieu  sait  à  quoi. 
J'avais  aussi  la  passion  d'achever  ce  que  je  croyais  et 
ce  que  je  crois  encore  être  mon  ouvrage  le  plus  correct. 
Je  payais  le  fruit  des  fatigues  que  j'avais  éprouvées 
dans  ma  course  au  Levant. 

Girodet  *  avait  mis  la  dernière  main  à  mon  portrait. 

1.  «  Quand  nous  quittions  le  jardin,  M.  de  Chateaubriand  se 
mettait  à  travailler  à  ses  Martyrs  et  à  son  Itinéraire,  et  nous 
passions  ainsi  très  heureusement  notre  vie,  quand,  au  mois 
d'avril  1808,  M.  de  Chateaubriand  fut  atteint  d'une  fièvre  lente, 
avant-coureur  d'une  grave  maladie  qu'il  fit  pendant  l'été  1808. 
Vers  le  mois  de  juillet  (ou  juin)  il  tomba  tout  à  fait  malade. 
Nous  revînmes  loger  à  l'hôtel  de  Rivoli.  Cette  maladie  fut  longue 
et  extrêmement  douloureuse.  »  Souvenirs  de  M™«  de  Chateau- 
briand. 

2.  Anne-Louis  Girodet  (1767-1824),  le  peintre  à'Endymion,  de 
la  Scène  du  déluge,  etc.  Il  avait  exposé  dans  un  précédent  Salon 
les  Funérailles  d'Atala.  Chateaubriand  lui  paya  sa  dette  au  pre- 
mier chant  des  Martyrs,  où,  après  avoir  décrit  le  sommeil  d'Eu- 
dore,  il  ajoute  :  «  Tel,  un  successeur  d'Apelles  a  représenté  le 
sommeil  à'Endymion.  »  Et,  dans  une  note  de  son  poème  :  «  Il 
était  bien  juste,  dit-il,  que  je  rendisse  ce  faible  hommage  à  l'au- 


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MÉMOIRES   d'outre-tombe  9 

Il  le  fit  noir  comme  j'étais  alors  ;  mais  il  le  remplit  de 
son  génie.  M.  Denon  '  reçut  le  chef-d'œuvre  pour  le 
Salon  ^  ;  en  noble  courtisan,  il  le  mit  prudemment  à 
l'écart.  Quand  Bonaparte  passa  sa  revue  de  la  galerie 
après  avoir  regardé  les  tableaux,  il  dit  :  «  Où  est  le 
portrait  de  Chateaubriand  ?  »  Il  savait  qu'il  devait  y 
être  :  on  fut  obligé  de  tirer  le  proscrit  de  sa  cachette. 
Bonaparte,  dont  la  bouffée  généreuse  était  exhalée, 
dit,  en  regardant  le  portrait  :  «  Il  a  l'air  d'un  conspi- 
rateur qui  descend  par  la  cheminée.  » 

Étant  un  jour  retourné  seul  à  la  la  vallée.  Benjamin, 
le  jardinier  3,  m'avertit  qu'un  gros  monsieur  étranger 
m'était  venu  demander  ;  que,  ne  m'ayant  point  trouvé, 
il  avait  déclaré  vouloir  m'attendre  ;  qu'il  s'était  fait 
faire  une  omelette,  et  qu'ensuite  il  s'était  jeté  sur  mon 
lit.  Je  monte,  j'entre  dans  ma  chambre,  j'aperçois 
quelque  chose  d'énorme  endormi  ;  secouant  cette 
masse,  je  m'écrie  :  «  Eh  1  eh  I  qui  est  là  ?  »  La  masse 
tressaillit  et  s'assit  sur  son  séant.  Elle  avait  la  tète 
couverte  d'un  bonnet  à  poil,  elle  portait  une  casaque 
et  un  pantalon  de  laine  mouchetée  qui  tenaient  en- 
semble, son  visage  était  barbouillé  de  tabac  et  sa 
langue  tirée.  C'était  mon  cousin  Moreau  !  Je  ne  l'avais 
pas  revu  depuis  le  camp  de  Thionville.  Il  revenait  de 
Russie  et  voulait  entrer   dans  la  régie.   Mon  ancien 

leur  de  l'admirable  tableau  d'Atala  au  tombeau.  Malheureuse- 
ment je  n'ai  pas  l'art  de  M.  Girodet,  et  tandis  qu'il  embellit  mes 
peintures,  j'ai  bien  peur  de  gâter  les  siennes.  » 

i.  Dominique  Vivant,  baron  Denon  (1745-1825).  Il  était,  sous 
l'Empire,  directeur  général  des  Musées. 

2.  Le  portrait  de  Chateaubriand  fut  exposé  au  Salon  de  1808. 

3.  «  Maître  Benjamin,  le  plus  fripon  des  jardiniers...  »  Soi*- 
venirs  de  M™«  de  Chateaubriand. 


10  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

cicérone  à  Paris  est  allé  mourir  à  Nantes.  Ainsi  a  dis- 
paru un  des  premiers  personnages  de  ces  Mémoires. 
J'espère  qu'étendu  sur  une  couche  d'asphodèle,  il 
parle  encore  de  mes  vers  à  madame  de  Chastenay, 
si  cette  ombre  agréable  est  descendue  aux  champs 
Élysées. 

Au  printemps  de  1809 parurent /e*  Martyrs^.  Le  tra- 
vail était  de  conscience  :  j'avais  consulté  des  criti- 
ques de  goût  et  de  savoir,  MM.  de  Fontanes,  Bertin, 
Boissonade^  Malte-Brun ^  et  je  m'étais  soumis  à  leurs 
raisons.  Cent  et  cent  fois  j'avais  fait,  défait  et  refait  la 
même  page.  De  tous  mes  écrits,  c'est  celui  oîi  la  lan- 
gue est  la  plus  correcte. 

Je  ne  m'étais  pas  trompé  sur  le  plan  ;  aujourd'hui 
que  mes  idées  sont  devenues  vulgaires,  personne  ne 
nie  que  les  combats  de  deux  religions,  l'une  finissant, 
l'autre  commençant,  n'offrent  aux  Muses  un  des  sujets 
les  plus  riches,  les  plus  féconds  et  les  plus  dramati- 
ques. Je  croyais  donc  pouvoir  un  peu  nourrir  des  es- 

1.  «  A  la  fin  de  l'été  de  1808,  M.  de  Chateaubriand  ayant 
achevé  ses  Martyrs,  Toulnt,  pour  en  surveiller  l'impressioa, 
passer  l'hiver  à.  Paris  ;  nous  louâimes  un  appartement  rue  Saint- 
Honoré,  au  coin  de  la  rue  Saint-Florentin.  »  Souvenirs  de 
M"«  de  Chateaubriand.  —  Les  Martyrs  parurent  au  mois  de 
mars  1S09. 

2.  Jean-François  Boissonade  (1774-1857).  Attaché  au  Journal 
des  Débats  depuis  1802,  il  y  donna  régulièrement  jusqu'en  1813 
des  articles  bibliographiques  qui  ont  été  recueillis  par  M.  Colin- 
camp,  sous  le  titre  de  :  Critique  littéraire  sous  le  premier  Em- 
pire (1863,  2  vol.  in-8«). 

3.  Malte-Conrad  Brun,  dit  Malte-Brun,  né  à  Thisted  (Jutland) 
le  12  août  1775,  mort  à  Paris  le  14  décembre  1826.  Il  écrivait, 
eomme  Boissonade,  dans  le  Journal  des  Débats. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  11 

pérances  par  trop  folles  ;  mais  j'oubliais  la  réussite  de 
mon  premier  ouvrage  :  dans  ce  pays,  ne  comptez 
jamais  sur  deux  succès  rapprochés;  l'un  détruit  l'au- 
tre. Si  vous  avez  quelque  talent  en  prose,  donnez-vous 
de  garde  d'en  montrer  en  vers;  si  vous  êtes  distingué 
dans  les  lettres,  ne  prétendez  pas  à  la  politique  :  tel 
est  l'esprit  français  et  sa  misère.  Les  amours-propres 
alarmés,  les  envies  surprises  par  le  début  heureux 
d'un  auteur,  se  coalisent  et  guettent  la  seconde  publi- 
cation du  poète,  pour  prendre  une  éclatante  ven- 
geance : 

Tous,  la  mam  dans  l'encre,  jurent  de  se  venger. 

Je  devais  payer  la  sotte  admiration  que  j'avais  pipée 
lors  de  l'apparition  du  Génie  du  christianisme  ;  force 
m'était  de  rendre  ce  que  j'avais  volé.  Hélas  1  point  ne 
se  fallait  donner  tant  de  peine  pour  me  ravir  ce  que 
je  croyais  moi-même  ne  pas  mériter  I  Si  j'avais  déli- 
vré la  Rome  chrétienne,  je  ne  demandais  qu'une  cou- 
ronne obsidionale,  une  tresse  d'herbe  cueillie  dans  la 
ville  éternelle. 

L'exécuteur  de  la  justice  des  vanités  fut  M.  HofF- 
man  %  à  qui  Dieu  fasse  paix!  Le  Journal  des  Débats 
n'était  plus  libre  ;  ses  propriétaires  n'y  avaient  plus 

1.  François  Benoît  Hoffman  (1760-1828).  —  Il  avait  débuté 
dan/ le  Journal  des  Débats,  en  1807,  par  des  Lettres  champe- 
noises, où  un  soi-disant  provincial,  membre  de  l'Académie  de 
Châlons,  rend  compte  à  un  cousin  de  tout  ce  qu'il  voit  de 
curieux  à  Paris.  Elles  obtinrent  un  très  vif  succès.  Ses  articles 
sur  les  Martyrs  parurent  dans  les  Débats.  Ils  ont  été  re- 
cueillis au  tome  IX  des  Œuvres  complètes  d'Hofifman,  p.  125 
et  suiv. 


12  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

de  pouvoir,  et  la  censure  y  consigna  ma  condamna- 
tion. M.  Hofîman  fit  pourtant  grâce  à  la  bataille  des 
Francs  et  à  quelques  autres  morceaux  de  l'ouvrage; 
mais  si  Gymodocée  lui  parut  gentille,  il  était  trop  ex- 
cellent catholique  pour  ne  pas  s'indigner  du  rappro- 
chement profane  des  vérités  du  christianisme  et  des 
fables  de  la  mythologie.  Velléda  ne  me  sauvait  pas. 
On  m'imputa  à  crime  d'avoir  transformé  la  druidesse 
germaine  de  Tacite  en  gauloise,  comme  si  j'avais  voulu 
emprunter  autre  chose  qu'un  nom  harmonieux  1  et  ne 
voilà-t-il  pas  que  les  chrétiens  de  France,  à  qui  j'avais 
rendu  de  si  grands  services  en  relevant  leurs  autels, 
s'avisèrent  bêtement  de  se  scandaliser  sur  la  parole 
évangélique  de  M.  Hofîman  1  Ce  titre  des  Martyrs  les 
avait  trompés  ;  ils  s'attendaient  à  lire  un  martyrologe, 
et  le  tigre,  qui  ne  déchirait  qu'une  fille  d'Homère,  leur 
parut  un  sacrilège. 

Le  martyre  réel  du  pape  Pie  VII,  que  Bonaparte 
avait  amené  prisonnier  à  Paris,  ne  les  scandalisait  pas, 
mais  ils  étaient  tout  émus  de  mes  fictions,  peu  chré- 
tiennes, disaient-ils.  Et  ce  fut  M.  l'évèque  de  Chartres* 

1.  L'abbé  Clausel  de  Montais  qui  devait  devenir,  sous  la  Res- 
tauration, évêque  de  Chartres.  M™*  de  Chateaubriand  qui  était 
beaucoup  moins  bonne  que  son  mari,  a  fait  durement  expier  au 
pauvre  abbé  sa  critique  des  Martyrs .  «  Nous  vîmes,  écrit-elle 
dans  ses  Souvenirs,  des  gens  se  disant  royalistes,  des  prêtres 
mêmes,  sous  prétexte  que  les  Martyrs  n'étaient  pas  tout  à  fait 
exempts  des  censures  ecclésiastiques,  se  mettre  à  en  dire  pis  que 
pendre.  C'était  une  manière  un  peu  hypocrite  de  faire  sa  cour... 
Ce  fut  ensuite,  je  le  dis  à  regret,  M.  l'abbé  H.  de  Clausel,  au- 
jourd'hui évêque  de  Chartres  et  frère  de  notre  meilleur  ami  : 
il  était  alors  grand  vicaire  d'Amiens  et  il  pensa  avec  raison  que 
•es  diatribes  lui  vaudrtiient  la  croix  d'honneur  :  il  reçut  effecti- 
vement quelque  temps  après  cette  insigne  faveur  ».  —  Voir,  aa 
tome  II,  l'Appendice  sur  le*  Quatre  Clausel. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  13 

qui  se  chargea  de  faire  justice  des  horribles  impiétés 
de  l'auteur  du  Génie  du  christianisme.  Hélas  !  il  doit 
s'apercevoir  qu'aujourd'hui  son  zèle  est  appelé  à  bien 
d'autres  combats. 

M.  l'évèque  de  Chartres  est  le  frère  de  mon  excel- 
lent ami,  M.  de  Clausel,  très  grand  chrétien,  qui  ne 
s'est  pas  laissé  emporter  par  une  vertu  aussi  sublime 
que  le  critique,  son  frère. 

Je  pensai  devoir  répondre  à  la  censure,  comme  je 
l'avais  fait  à  l'égard  du  Génie  du  christianisme.  Mon- 
tesquieu, par  sa  défense  de  l'Esprit  des  lois,  m'encou- 
rageait. J'eus  tort.  Les  auteurs  attaqués  diraient  les 
meilleures  choses  du  monde,  qu'ils  n'excitent  que  le 
sourire  des  esprits  impartiaux  et  les  moqueries  de  la 
foule.  Ils  se  placent  sur  un  mauvais  terrain  :  la  posi- 
tion défensive  est  antipathique  au  caractère  français. 
Quand,  pour  répondre  à  des  objections,  je  montrais 
qu'en  stigmatisant  tel  passage,  on  avait  attaqué  quel- 
que beau  reste  de  l'antique  ;  battu  sur  le  fait,  on  se 
tirait  d'affaire  en  disant  alors  que  les  Martyrs  n'étaient 
qu'un  pastiche.  Si  je  justifiais  la  présence  simultanée 
des  deux  religions  par  l'autorité  même  des  Pères  de 
l'Église,  on  répliquait  qu'à  l'époque  où  je  plaçais  l'ac- 
tion des  Martyrs,  le  paganisme  n'existait  plus  chez  les 
grands  esprits. 

Je  crus  de  bonne  fois  l'ouvrage  tombé  ;  la  violence 
de  l'attaque  avait  ébranlé  ma  conviction  d'auteur. 
Quelques  amis  me  consolaient  ;  ils  soutenaient  que  la 
proscription  n'était  pas  justifiée,  que  le  public,  tôt  ou 
tard,  porterait  un  autre  arrêt;  M.  de  Fontanes  surtout 
était  ferme  :  je  n'étais  pas  Racine,  mais  il  pouvait  être 
Boileau,  et  il  ne  cessait  de  me  dire  :  «  Ils  y  reviea- 


a  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

dront.  »  Sa  persuasion  à  cet  égard  était  si  profonde, 
qu'elle  lui  inspira  des  stances  charmantes  : 

Le  Tasse,  errant  de  ville  en  ville,  etc.,  etc., 

sans  crainte  de  compromettre  son  goût  et  l'autorité 
de  son  jugement. 

En  effet,  les  Martyrs  se  sont  relevés  ;  ils  ont  obtenu 
l'honneur  de  quatre  éditions  consécutives;  ils  ont 
même  joui  auprès  des  gens  de  lettres  d'une  faveur 
particulière  :  on  rn'a  su  gré  d'un  ouvrage  qui  témoi- 
gne d'études  sérieuses,  de  quelque  travail  de  style, 
d'un  grand  respect  pour  la  langue  et  le  goût. 

La  critique  du  fond  a  été  promptement  abandon- 
née. Dire  que  j'avais  mêlé  le  profane  au  sacré,  parce 
que  j'avais  peint  deux  cultes  qui  existaient  ensemble, 
et  dont  chacun  avait  ses  croyances,  ses  autels,  ses 
prêtres,  ses  cérémonies,  c'était  dire  que  j'aurais  dû 
renoncer  à  l'histoire.  Pour  qui  mouraient  les  martyrs? 
Pour  Jésus-Christ.  A  qui  les  immolait-on?  Aux  dieux 
de  l'empire.  Il  y  avait  donc  deux  cultes. 

La  question  philosophique,  savoir  si,  sous  Dioclé- 
tien,  les  Romains  et  les  Grecs  croyaient  aux  dieux 
d'Homère,  et  si  le  culte  public  avait  subi  des  altéra- 
tions, cette  question,  comme  poète,  ne  me  regardait 
pas  ;  comme  historien,  j'aurais  eu  beaucoup  de  choses 
à  dire*. 

Il  ne  s'agit  plus  de  tout  cela.  Les  Martyrs  sont  res- 
tés, contre  ma  première  attente,  et  je  n'ai  eu  qu'à 
m'occuper  du  soin  d'en  revoir  le  texte. 

Le  défaut  des  Martyrs  tient  au  merveilleux  direct 

1.  Voir  V Appendice,  n»  II  :  Les  Martyrs  et  M.  Cruuot, 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  15 

que,  dans  le  reste  de  mes  préjugés  classiques,  j'avais 
mal  à  propos  employé.  Efifrayé  de  mes  innovations,  il 
m'avait  paru  impossible  de  me  passer  d'un  enfer  et 
d'un  ciel.  Les  bons  et  les  mauvais  anges  suffisaient 
cependant  à  la  conduite  de  l'action,  sans  la  livrer  à 
des  machines  usées.  Si  la  bataille  des  Francs,  si  Vel- 
léda,  si  Jérôme,  Augustin,  Eudore,  Cymodocée;  si  la 
description  de  Naples  et  de  la  Grèce  n'obtiennent  pas 
grâce  pour  les  Martyrs,  ce  ne  sont  pas  l'enfer  et  le  ciel 
qui  les  sauveront.  Un  des  endroits  qui  plaisaient  le 
plus  à  M.  de  Fontanes  était  celui-ci  : 

«  Cymodocée  s'assit  devant  la  fenêtre  de  la  pri- 
«  son,  et,  reposant  sur  sa  main  sa  tête  embellie  du 
«  voile  des  martyrs,  elle  soupira  ces  paroles  harmo- 
«  nleuses  : 

«  Légers  vaisseaux  de  l'Ausonie,  fendez  la  mer  calme 
«  et  brillante;  esclaves  de  Neptune,  abandonnez  la 
«  voile  au  souffle  amoureux  des  vents,  courbez-vous 
«  sur  la  rame  agile.  Reportez-moi  sous  la  garde  de 
«  mon  époux  et  de  mon  père,  aux  rives  fortunées  du 
«  Pamisus. 

«  Volez,  oiseaux  de  Libye,  dont  le  cou  flexible  se 
«  courbe  avec  grâce,  volez  au  sommet  de  l'Ithome,  et 
«  dites  que  la  fille  d'Homère  va  revoir  les  lauriers  de 
«  la  Messénie  I 

«  Quand  retrouverai-je  mon  lit  d'ivoire,  la  lumière 
«  du  jour  si  chère  aux  mortels,  les  prairies  émaillées 
«  de  fleurs  qu'une  eau  pure  arrose,  que  la  pudeur 
«  embellit  de  son  souffle  M  » 

Le  Génie  du  christianisme  restera  mon  grand  ou-\ 
vrage,  parce  qu'il  a  produit  ou  déterminé  une  révolu- 

1.  Les  Martyrs,  livre  XXIII. 


16  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

tion,  et  commoncé  la  nouvelle  ère  du  siècle  littéraire. 
Il  n'en  est  pas  de  même  des  Martyrs;  ils  venaient 
après  la  révolution  opérée,  ils  n'étaient  qu'une  preuve 
surabondante  de  mes  doctrines;  mon  style  n'était  plus 
une  nouveauté,  et  même,  excepté  dans  l'épisode  de 
Velléda  et  dans  la  peinture  des  mœurs  des  Francs, 
mon  poème  se  ressent  des  lieux  qu'il  a  fréquentés  :  le 
classique  y  domine  le  romantique. 

Enfin,  les  circonstances  qui  contribuèrent  au  succès 
du  Génie  du  christianisme  n'existaient  plus;  le  gou- 
vernement, loin  de  m'être  favorable,  m'était  contraire. 
Les  Martyrs  me  valurent  un  redoublement  de  persé- 
cution :  les  allusions  fréquentes  dans  le  portrait  de 
Galérius  et  dans  la  peinture  de  la  cour  de  Dioclétien 
ne  pouvaient  échapper  à  la  police  impériale  ;  d'autant 
que  le  traducteur  anglais,  qui  n'avait  pais  de  ménage- 
ments à  garder,  et  à  qui  il  était  fort  égal  de  me  com- 
promettre, avait  fait,  dans  sa  préface,  remarquer  les 
allusions. 

La  publication  des  Martyrs  coïncida  avec  un  acci- 
dent funeste.  Il  ne  désarma  pas  les  aristarques,  grâce 
h  l'ardeur  dont  nous  sommes  échauffés  à  l'endroit  du 
pouvoir;  ils  sentaient  qu'une  critique  littéraire  qui 
tendait  à  diminuer  l'intérêt  attaché  à  mon  nom  pou- 
vait être  agréable  à  Bonaparte.  Celui-ci,  comme  les 
banquiers  millionnaires  qui  donnent  de  larges  festins 
et  font  payer  les  ports  de  lettres,  ne  négligeait  pas  les 
petits  profits. 

Armand  de  Chateaubriand,  que  vous  avez  vu  com- 
pagnon de  mon  enfance,  que  vous  avez  retrouvé  à 
l'armée  des  princes  avec  la  sourde  et  muette  Libba, 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  il 

était  resté  en  Angleterre.  Marié  à  Jersey*,  il  était 
chargé  de  la  correspondance  des  princes.  Parti  le 
25  septembre  1808,  il  fut  jeté  sur  les  gisements  de 
Bretagne,  le  même  jour,  à  onze  heures  du  soir,  près 
de  Saint-Cast.  L'équipage  du  bateau  était  composé  de 
onze  hommes  ;  deux  seuls  étaient  Français,  Roussel  et 
Quintal. 

Armand  se  rendit  chez  M.  Delaunay-Boisé-Lucas, 
père,  demeurant  au  village  de  Saint-Cast,  où  jadis  les 
Anglais  avaient  été  forcés  de  se  rembarquer  :  son 
hôte  lui  conseilla  de  repartir;  mais  le  bateau  avait 
déjà  repris  la  route  de  Jersey.  Armand,  s'étant  en- 
tendu avec  le  fils  de  M.  Boisé-Lucas,  lui  remit  les 
paquets  dont  il  était  chargé  de  la  part  de  M.  Henry- 
Larivière*,  agent  des  princes. 

«  Je  me  rendis  le  29  septembre  à  la  côte,  dit-il  dans 
«  un  de  ses  interrogatoires,  où  je  restai  deux  nuits 
«  sans  voir  mon  bateau.  La  lune  étant  très  forte,  je 
«  me  retirai,  et  je  revins  le  14  ou  le  15  du  mois.  Je 
«  restai  juqu'au  24  dudit.  Je  passai  toutes  les  nuits 
«  dans  les  rochers,  mais  inutilement;  mon  bateau  ne 
«  vint  pas,  et,  le  jour,  je  me  rendais  au  Boisé-Lucas. 
«  Le  même  bateau  et  le  même  équipage,  dont  Rous- 
«  sel  et  Quintal  faisaient  partie,   devaient  me  re- 

1 .  Il  avait  épousé,  en  1795,  à  Jersey,  où  elle  mourut  en  1857, 
Jeanne  Le  Brun  d'Anneville   Armoriai  of  Jersey^  I.  51). 

2.  Pierre-François-Joachim  Henry-Larivière  (1761-1838),  an- 
cien député  à  l'Assemblée  législative  de  1791,  à  la  Convention 
et  au  Conseil  des  Cinq-Cents,  où  il  avait  été  envoyé  par  63  dé- 
partements. Proscrit  après  le  18  fructidor  (septembre  1797),  il 
De  cessa,  depuis  cette  époque  jusqu'à  la  Restauration,  de  travail- 
-.èi"  fc.Ti  rétablissement  de  la  monarchie.  Louis  XVIII  le  nomma 
avocat  général,  puis  conseiller  à  la  Cour  de  cassation.  Après  la 
révolution  de  juillet,  il  refusa  de  prêter  serment  au  nouveau  roi, 

r.  m.  2 


18  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

«  prendre.  A  l'égard  des  précautions  prises  avec 
«  Boisé-Lucas  père,  il  n'y  en  avait  pas  d'autres  que 
«  celles  que  je  vous  ai  déjà  détaillées.  » 

L'intrépide  Armand,  abordé  à  quelques  pas  de  son 
champ  paternel,  comme  à  la  côte  inhospitalière  de  la 
Tauride,  cherchait  en  vain  des  yeux  sur  les  flots,  à  la 
clarté  de  la  lune,  la  barque  qui  l'aurait  pu  sauver. 
Autrefois,  ayant  déjà  quitté  Combourg,  prêt  à  passer 
aux  Grandes-Indes,  j'avais  promené  ma  vue  attristée 
sur  ces  flots.  Des  rochers  de  Saint-Cast  où  se  couchait 
Armand,  du  cap  de  la  Varde  oiî  j'étais  assis,  quelques 
lieues  de  la  mer,  parcourues  par  nos  regards  opposés, 
ont  été  témoins  des  ennuis  et  ont  séparé  les  desti- 
nées de  deux  hommes  unis  par  le  nom  et  le  sang. 
C'est  aussi  au  milieu  des  mêmes  vagues  que  je  ren- 
contrai Gesril  pour  la  dernière  fois.  11  m'arrive  asseï 
souvent,  dans  mes  rêves,  d'apercevoir  Gesril  et  Ar- 
mand laver  la  blessure  de  leurs  fronts  dans  l'abîme, 
en  même  temps  que  s'épand,  rougie  jusqu'à  mes  pieds, 
l'onde  avec  laquelle  nous  avions  accoutumé  de  nous 
jouer  dans  notre  enfance*. 

Armand  parvint  à  s'embarquer  sur  un  bateau  acheté 
à  Saint-Malo;  mais,  repoussé  par  le  nord-ouest,  il  fut 
encore  obligé  de  caler.  Enfin,  le  6  janvier,  aidé  d'un 
matelot  appelé  Jean  Brien,  il  mit  à  la  mer  un  petit 
canot  échoué,  et  s'empara  d'un  autre  canot  à  flot.  Il 
rend  compte  ainsi  de  sa  navigation,  qui  tient  de  mon 
étoile  et  de  mes  aventures,  dans  son  interrogatoire 
du  18  mars  : 

«  Depuis  les  neuf  heures  du  soir,  que  nous  partîmes, 

1.  Les  originaux  du  procès  d'Armand  m'ont  été  remis  par  aa« 
Bain  ignorée  et  généreuse.  —  Ch. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  19 

«  jusque  vers  les  deux  heures  après  minuit,  ie  temps 
«  nous  fut  favorable.  Jugeant  alors  que  nous  n'étions 
«  pas  éloignés  des  rochers  appelés  les  Mainquiers, 
«  nous  mîmes  à  l'ancre  dans  le  dessein  d'attendre  le 
«  jour;  mais  le  vent  ayant  fraîchi  et  craignant  qu'il 
«  n'augmentât  davantage,  nous  continuâmes  notre 
«  route.  Peu  de  moments  après,  la  mer  devint  très 
«  grosse,  et  notre  compas  ayant  été  brisé  par  une 
«  vague,  nous  restâmes  dans  l'incertitude  de  la  route 
«  que  nous  faisions.  La  première  terre  dont  nous 
«  eûmes  connaissance  le  7  (il  pouvait  être  alors  midi) 
«  fut  la  côte  de  Normandie,  ce  qui  nous  obligea  à 
«  mettre  à  l'autre  bord,  et  de  nouveau  nous  revînmes 
«  mettre  à  l'ancre  près  des  rochers  appelés  Écreho, 
«  situés  entre  la  côte  de  Normandie  et  Jersey.  Les 
«  vents  contraires  et  forts  nous  obligèrent  à  rester 
«  dans  cette  situation  tout  le  reste  du  jour  et  la  jour- 
«  née  du  8.  Le  9  au  matin,  dès  qu'il  fît  jour,  je  dis  à 
«  Depagne  qu'il  me  paraissait  que  le  vent  avait  dimi- 
«  nué,  vu  que  notre  bateau  ne  travaillait  pas  beau- 
«  coup,  et  de  regarder  d'où  venait  le  vent.  Il  me  dit 
«  qu'il  ne  voyait  plus  les  rochers  près  desquels  nous 
«  avions  mis  l'ancre.  Je  jugeai  alors  que  nous  allioas 
«  en  dérive  et  que  nous  avions  perdu  notre  ancre.  La 
«  violence  de  la  tempête  ne  nous  laissait  d'autre  res- 
«  source  que  de  nous  jeter  à  la  côte.  Comme  nous  ne 
«  voyions  point  la  terre,  j'ignorais  à  quelle  distance 
«  nous  pouvions  en  être.  Ce  fut  à  ce  moment  que  je 
«  jetai  à  la  mer  mes  papiers,  auxquels  j'avais  pris  la 
«  précaution  d'attacher  une  pierre.  Nous  fîmes  alors 
«  vent  en  arrière  et  fîmes  côte,  vers  les  neuf  heures 
«  du  matin,  à  Bretteville-sur-Ay,  en  Normandie. 


W  MEMOIRES    D'OUTRE-TOBTBE 

«  Nous  fûmes  accueillis  à  la  côte  par  les  douaniers, 
«  qui  me  retirèrent  de  mon  bateau  presque  mort, 
«  ayant  les  pieds  et  les  jambes  gelés.  On  nous  déposa 
«  l'un  et  l'autre  chez  le  lieutenant  de  la  brigade  de 
«  Bretteville.  Deux  jours  après,  Depagne  fut  conduit 
«  dans  les  prisons  de  Coutances,  et,  depuis  cette  épo- 
«  que,  je  ne  l'ai  pas  revu.  Quelques  jours  après,  je 
«  fus  moi-même  transféré  à  la  maison  d'arrêt  de  cette 
«  ville;  le  lendemain  je  fus  conduit  par  le  maréchal 
«  des  logis  à  Saint-LÔ,  et  je  restai  huit  jours  chez  ce 
«  même  maréchal  des  logis.  J'ai  paru  une  fois  de- 
«  vant  M.  le  préfet  du  département,  et,  le  26  janvier, 
«  je  partis  avec  le  capitaine  et  le  maréchal  des  logis 
«  de  gendarmerie,  pour  être  amené  à  Paris,  oii  j'ar- 
«  rivai  le  28.  On  me  conduisit  au  bureau  de  M.  Des- 
<  marest,  au  ministère  de  la  police  générale,  et  de  là 
.  à  la  prison  de  la  Grande-Force.  » 

Armand  eut  contre  lui  les  vents,  les  flots  et  la 
police  impériale  ;  Bonaparte  était  de  connivence  avec 
les  orages.  Les  dieux  faisaient  une  bien  grande  dé- 
pense de  courroux  contre  une  existence  chétive. 

Le  paquet  jeté  à  la  mer  fut  rejeté  par  elle  sur  la 
grève  de  Notre-Dame-d'Alloue,  près  Valognes.  Les 
papiers  renfermés  dans  ce  paquet  servirent  de  pièces 
de  conviction;  il  y  en  avait  trente-deux.  Quintal,  re- 
venu avec  son  bateau  aux  plages  de  la  Bretagne  pour 
prendre  Armand,  avait  aussi,  par  une  fatalité  obsti- 
née, fait  naufrage  dans  les  eaux  de  Normandie,  quel- 
ques jours  avant  mon  cousin.  L'équipage  du  bateau 
de  Quintal  avait  parlé  ;  le  préfet  de  Saint-Lô  avait  su 
que  M.  de  Chateaubriand  était  le  chef  des  entreprises 
des  prince».  Lorsqu'il  apprit  qu'une  chaloupe  montée 


MÉMOIRES  D  OUTRE-TOMBE  21 

seulement  de  deux  hommes  était  atterrie,  il  ne  douta 
point  qu'Armand  ne  fût  un  des  deux  naufragés,  car 
tous  les  pécheurs  parlaient  de  lui  comme  de  l'homme 
le  plus  intrépide  à  la  mer  qu'on  eût  jamais  vu. 

Le  20  janvier  1809,  le  préfet  de  la  Manche  rendit 
compte  à  la  police  générale  de  l'arrestation  d'Armand. 
Sa  lettre  commence  ainsi  : 

«  Mes  conjectures  sont  complètement  vérifiées  : 
«  Chateaubriand  est  arrêté  ;  c'est  lui  qui  a  abordé  sur 
«  la  côte  de  Bretteville  et  qui  avait  pris  le  nom  de 
«  John  Fall. 

«  Inquiet  de  ce  que,  malgré  des  ordres  très  précis 
«  que  j'avais  donnés,  John  Fall  n'arrivait  point  à 
«  Saint-Lô,  je  chargeai  le  maréchal  des  logis  de  gen- 
«  darmerie  Mauduit,  homme  sûr  et  plein  d'activité, 
«  d'aller  chercher  ce  John  Fall  partout  où  il  serait,  et 
K  de  l'amener  devant  moi,  dans  quelque  état  qu'il 
«  fût.  11  le  trouva  à  Coutances,  au  moment  où  l'on  se 
«  disposait  à  le  transférer  à  l'hôpital,  pour  lui  traiter 
«  les  jambes,  qui  ont  été  gelées. 

«  Fall  a  paru  aujourd'hui  devant  moi.  J'avais  fait 
«  mettre  Leliè^Te  dans  un  appartement  séparé,  d'où 
«  il  pouvait  voir  arriver  John  Fall  sans  être  aperçu. 
«  Lorsque  Lelièvre  l'a  vu  monter  les  degrés  d'un 
«  perron  placé  près  de  cet  appartement,  il  s'est  écrié, 
«  en  frappant  des  mains  et  en  changeant  de  couleur  : 
«  —  C'est  Chateaubriand  !  Comment  donc  l'a-t-on 
«  pris? 

«  Lelièvre  n'était  prévenu  de  rien.  Cette  exclama- 
«  tion  lui  a  été  arrachée  par  la  surprise.  Il  m'a  prié 
«  ensuite  de  ne  pas  dire  qu'il  avait  nommé  Chateau- 
«  briand,  parce  qu'il  serait  perdu. 


22  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  J'ai  laissé  ignorer  à  John  Fall  que  je  sus§e  qui  il 
fa  était.  » 

Armand,  transporté  à  Paris,  déposé  à  la  Force,  su- 
bit un  interrogatoire  secret  à  la  maison  d'arrêt  mili- 
taire de  l'Abbaye.  Bertrand,  capitaine  à  la  première 
demi-brigade  de  vétérans,  avait  été  nommé,  par  le 
général  Hulin  devenu  commandant  d'armes  de  Paris, 
juge-rapporteur  de  la  commission  militaire  chargée, 
par  décret  du  25  février,  de  connaître  l'afiFaire  d'Ar- 
mand. 

Les  personnes  compromises  étaient  :  M.  de  Goyon', 
envoyé  à  Brest  par  Armand,  et  M.  de  Boisé-Lucas 
fils,  chargé  de  remettre  des  lettres  de  Henry-Lari- 
vière  à  MM.  Laya  et  Sicard  ^  à  Paris. 

Dans  une  lettre  du  13  mars,  écrite  à  Fouché, 
Armand  lui  disait  :  «  Que  l'empereur  daigne  rendre  à 
ft  la  liberté  des  hommes  qui  languissent  dans  les  pri- 
«  sons  pour  m'avoir  témoigné  trop  d'intérêt.  A  tout 
«  événement,  que  la  liberté  leur  soit  également  ren- 
«  due.  Je  recommande  ma  malheureuse  famille  à  la 
a  générosité  de  l'empereur.  » 

Ces  méprises  d'un  homme  à  entrailles  humaines 
qui  s'adresse  à  une  hyène  font  mal.  Bonaparte  aussi 
n'était  pas  le  lion  de  Florence;  il  ne  se  dessaisissait 
pas  de  l'enfant  aux  larmes  de  la  m^e.  J'avais  écrit 
pour  demander  une  audience  à  Fouché  ;  il  me  l'ac- 
corda, et  m'assura,  avec  l'aplomb  de  la  légèreté  révo- 

1.  M.  de  Goyon-Vaurouault. 

2.  Laya,  l'auteur  de  VAmi  des  lois,  et  l'abbé  Sicard,  l'apôtre 
des  sourds-muets.  Henry- Larivière  était  homme  d'esprit  et  ses 
lettres  étaient  pleines  de  railleries  piquantes  à  l'adresse  du  gou- 
Ternement  impérial.  Sicard  et  Laya  se  tirèrent  tous  les  deux  à 
xsseï  bon  compte  de  cette  périlleuse  affaire. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  23 

lutionnaire,  «  qu'il  avait  vu  Armand,  que  je  pouvais 
être  tranquille  ;  qu'Armand  lui  avait  dit  qu'il  mour- 
rait bien,  et  qu'en  effet  il  avait  l'air  très  résolu.  »  Si 
j'avais  proposé  à  Fouché  de  mourir,  eut-il  conservé  à 
l'égard  de  lui-même  ce  ton  délibéré  et  cette  superbe 
insouciance? 

Je  m'adressai  à  madame  de  Rémusat,  je  la  priai  de 
remettre  à  l'impératrice  une  lettre  de  demande  de  jus- 
tice ou  de  grâce  à  l'empereur.  Madame  la  duchesse  de 
Saint-Leu  m'a  raconté,  à  Arenenberg,  le  sort  de  ma 
lettre  :  Joséphine  la  donna  à  l'empereur  ;  il  parut 
hésiter  en  la  lisant,  puis,  rencontrant  quelques  mots 
qui  le  blessèrent,  il  la  jeta  au  feu  avec  impatience. 
J'avais  oublié  qu'il  ne  faut  être  fier  que  pour  soi. 

M.  de  Goyon,  condamné  avec  Armand,  subit  sa  sen- 
tence. On  avait  pourtant  intéressé  en  sa  faveur  ma- 
dame la  baronne-duchesse  de  Montmorency,  fille  de 
madame  de  Matignon,  dont  les  Goyon  étaient  alliés. 
Une  Montmorency  domestique  aurait  dû  tout  obtenir, 
s'il  suffisait  de  prostituer  un  nom  pour  apporter  à  un 
pouvoir  nouveau  une  vieille  monarchie.  Madame  de 
Goyon,  qui  ne  put  sauver  son  mari,  sauva  le  jeune 
Boisé-Lucas.  Tout  se  mêla  de  ce  malheur  qui  ne  frap- 
pait que  des  personnages  inconnus  ;  on  eût  dit  qu'il 
s'agissait  de  la  chute  d'un  monde  :  tempêtes  sur  les 
flots,  embûches  sur  la  terre,  Bonaparte,  la  mer,  les 
meurtriers  de  Louis  XVI,  et  peut-être  quelque  pas- 
sion, âme  mystérieuse  des  catastrophes  du  monde. 
On  ne  s'est  pas  même  aperçu  de  toutes  ces  choses  ; 
tout  cela  n'a  frappé  que  moi  et  n'a  vécu  que  dans  ma 
mémoire.  Qu'importaient  à  Napoléon  des  insectes 
écrasés  par  sa  main  sur  sa  couronne? 


24  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

Le  jour  de  rexécution  »,  je  voulus  accompagner  mon 
camarade  sur  son  dernier  de  champ  de  bataille  ;  je  ne 
trouvai  point  de  voiture,  je  courus  à  pied  à  la  plaine 
de  Grenelle.  Jarrivai,  tout  en  sueur,  une  seconde  trop 
tard  :  Armand  était  fusillé  contre  le  mur  d'enceinte 
de  Paris.  Sa  tête  était  brisée;  un  chien  de  boucher 
léchait  son  sang  et  sa  cervelle.  Je  suivis  la  charrette 
qui  conduisit  le  corps  d'Armand  et  de  ses  deux  com- 
pagnons, plébéien  et  noble,  Quintal  et  Goyon,  au 
cimetière  de  Vaugirard  où  j'avais  enterré  M.  de  La 
Harpe.  Je  retrouvai  mon  cousin  pour  la  dernière  fois, 
sans  pouvoir  le  reconnaître  :  le  plomb  l'avait  défi- 
guré, il  n'avait  plus  de  visage  ;  je  n'y  pus  remarquer 
le  ravage  des  années,  ni  même  y  voir  la  mort  au  tra- 
vers d'un  orbe  informe  et  sanglant;  il  resta  jeune 
dans  mon  souvenir  comme  au  temps  du  siège  de 
Thionville.  Il  fut  fusillé  le  vendredi  saint  :  le  crucifié 
m'apparaît  au  bout  de  tous  mes  malheurs.  Lorsque 
je  me  promène  sur  le  boulevard  de  la  plaine  de  Gre- 
nelle, je  m'arrête  à  regarder  l'empreinte  du  tir,  en- 
core marquée  sur  la  muraille.  Si  les  balles  de  Bona- 
parte n'avaient  laissé  d'autres  traces,  on  ne  parlerait 
plus  de  lui^ 

Étrange  enchaînement  de  destinées  I  Le  général 
Hulin,  commandant  d'armes  de  Paris,  nomma  la  com- 
mission qui  fit  sauter  la  cervelle  d'Armand  ;  il  avait 
été,  jadis,  nommé  président  de  la  commission  qui 
cassa  la  tête  du  duc  d'Enghien.  N'aurait-il  pas  dû 
s'abstenir,  après  sa  première  infortune,  de  tout  rap- 
port avec  un  conseil  de  guerre?  Et  moi,  j'ai  parlé  de 

1.  Elle  eut  lieu  le  jour  du  vendredi  saint,  31  mars  1809. 
%.  Voir  l'Appendice  a»  III  :  Armand  de  Chateaubriand. 


MEMOIRES   d'outre-tombe  25 

la  mort  du  fils  du  grand  Condé  sans  rappeler  au  gé- 
néral Hulin  la  part  qu'il  avait  eue  dans  l'exécution  de 
l'obscur  soldat,  mon  parent.  Pour  juger  les  juges  du 
tribunal  de  Vincennes,  j'avais  sans  doute,  à  mon 
tour,  reçu  ma  commission  du  ciel. 

L'année  1811  fut  une  des  plus  remarquables  de  ma 
carrière  littéraire*. 

Je  publiai  Y  Itinéraire  de  Paris  à  Jérusalem  *,  je  rem- 
plaçai M.  de  Chénier  à  l'Institut,  et  je  commençai 
d'écrire  les  Mémoires  que  j'achève  aujourd'hui. 

Le  succès  de  Y  Itinéraire   fut  aussi  complet^  que 

1.  Chateaubriand  ne  dit  rien  du  temps  qui  s'écoula  d'avril 
1809  à  janvier  1811.  Ces  vingt  mois  ne  furent,  en  eÉFet,  mar- 
qués pour  lui  par  aucun  événement  politique  ou  littéraire. 
Mme  de  Chateaubriand,  de  son  côté,  se  borne  ici  à  ces  quelques 
lignes  :  «  A  la  fin  de  mai  (1809)  nous  retournâmes  à  la  cam- 
pagne, où  M.  de  Chateaubriand  s'occupa  de  son  Itinéraire. 
Dans  le  courant  de  l'été,  nous  fûmes,  comme  de  coutume,  pas- 
ser quelques  jours  à  Méréville,  ensuite  à  Verneuil  chez  M.  de 
Tocqueville,  d'où  nous  allâmes  au  Ménil  chez  M™»  de  Rosamb©. 
Cette  vie  de  château  était  fort  agréable  et  fort  à  la  mode  sous 
Bonaparte  :  une  partie  de  la  société,  celle  qui  n'allait  point  à  la 
nouvelle  cour,  passait  neuf  mois  de  l'année  à  la  campagne.  » 

2.  L'Itinéraire  parut  au  mois  de  mars  1811. 

3.  Le  succès  fut  attesté,  comme  autrefois  celui  à'Atala,  par 
plusieurs  parodies,  dont  la  plus  spirituelle  avait  pour  titre  : 
Itinéraire  de  Pantin  au  Mont-Calvaire,  en  passant  par  la  rue 
Mouffetard,  le  faubourg  Saint-Marceau,  le  faubourg  Saint- 
Jacques,  le  faubourg  Saint-Germain,  les  quais,  les  Champs- 
Elysées,  le  bois  de  Boulogne,  Auteuil  et  Chaillot,  etc.,  ou  Lettres 
inédites  de  Chactas  à  Atala  ;  ouvrage  écrit  en  style  brillant  et 
traduit  pour  la  première  fois  du  breton  sur  la  9«  édition  par 
M.  de  Châteauteme  (René  Perrin).  —  Paris,  Dentu,  inS".  — 
Une  autre  parodie,  qui  avait  pour  auteur  Cadet  de  Gassicourt, 
était  intitulée  :  Itinéraire  de  Lutèce  au  Mont  Valérien,  en  sui- 
vant le  fleuve  Séquanien  et  en  revenant  par  le  mont  des  Mar- 
tyrs.  Cadet  de  Gassicourt  avait  déjà  publié,  en   1807,    contro 


26  MÉMOIRES   D'OUTRB-TOMBE 

celui  des  Martyrs  avait  été  disputé.  Il  n'est  si  mince 
barbouilleur  de  papier  qui,  à  l'apparition  de  son 
farrago,  ne  reçoive  des  lettres  de  félicitations.  Parmi 
les  nouveaux  compliments  qui  me  furent  adressés,  il 
ne  m'est  pas  permis  de  faire  disparaître  la  lettre  d'un 
homme  de  vertu  et  de  mérite  qui  a  donné  deux 
ouvrages  dont  l'autorité  est  reconnue,  et  qui  ne  lais- 
sent presque  plus  rien  à  dire  sur  Bossuet  et  Fénelon. 
L'évêque  d'Alais,  cardinal  de  Bausset',  est  l'historien 
de  ces  grands  prélats.  Il  outre  infiniment  la  louange 
à  mon  égard,  c'est  l'usage  reçu  quand  on  écrit  à  un 
auteur  et  cela  ne  compte  pas;  mais  le  cardinal  fait 
sentir  du  moins  l'opinion  générale  du  moment  sur 
Y  Itinéraire  ;  il  entrevoit,  relativement  à  Carthage,  les 
objections  dont  mon  sentiment  géographique  serait 
l'objet;  toutefois,  ce  sentiment  a  prévalu,  et  j'ai  remis 
à  leur  place  les  ports  de  Didon.  On  aimera  à  retrouver 
dans  cette  lettre  l'élocution  d'une  société  choisie,  ce 
style  rendu  grave  et  doux  par  la  politesse,  la  religion 
et  les  mœurs;  excellence  de  ton  dont  nous  sommes  si 
loin  aujourd'hui. 

Chateaubriand,  une  brochure  intitulée  :  Saint-Qérom  ou  la  noxt' 

velle  langue  française,  anecdote  récente. 

1.  Louis-François  de  Bausset  (1748-1824).  Il  était  évêque 
d'Alais  depuis  1784,  lorsque  ce  siège  épiscopal  fut  supprimé  par 
l'Assemblée  constituante.  Obligé  d'abandonner  son  diocèse,  il 
émigra  en  Suisse  au  commencement  de  1791,  mais  ne  tarda  pat 
à  rentrer  en  France.  Il  fut  incarcéré  pendant  la  Terreur  et, 
après  le  9  thermidor,  se  retira  à  Villemoisson,  près  de  Longju- 
meau.  Lors  du  Concordat,  il  donna  sa  démission  à  la  demande 
du  Pape  et  ne  figura  point  parmi  les  nouveaux  évêques,  sa  santé 
ne  lui  permettant  pas  d'accepter  encore  un  ministère  actif. 
Nonmié  pair  de  France  en  1815  et  cardinal  en  1817,  il  fut,  k 
même  année,  créé  duc  par  Louis  XVIII.  Son  Histoire  de  Féne- 
lon avait  paru  en  1808;  son  Histoire  de  Bossuet  parut  en  1814 


HÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  27 

A  Villemoisson,  par  Lonjumeau  (Seine-et-Oise). 

Ce  25  mars  18U. 

«  Vous  avez  dû  recevoir,  monsieur,  et  vous  avez 
«  reçu  le  juste  tribut  de  la  reconnaissance  et  de  la 
«  satisfaction  publique;  mais  je  puis  vous  assurer 
«  qu'il  n'est  aucun  de  vos  lecteurs  qui  ait  joui  avec 
«  un  sentiment  plus  vrai  de  votre  intéressant  ouvrage. 
«  Vous  êtes  le  premier  et  le  seul  voyageur  qui  n'ait 
«  pas  eu  besoin  du  secours  de  la  gravure  et  du  dessin 
«  pour  mettre  sous  les  yeux  de  ses  lecteurs  les  lieux 
«  et  les  monuments  qui  rappellent  de  beaux  souvenirs 
«  et  de  grandes  images.  Votre  âme  a  tout  senti,  votre 
«  imagination  a  tout  peint,  et  le  lecteur  sent  avec 
«  votre  âme  et  voit  avec  vos  yeux. 

«  Je  ne  pourrais  vous  rendre  que  bien  faiblement 
«  l'impression  que  j'ai  éprouvée  dès  les  premières 
«  pages,  en  longeant  avec  vous  les  côtes  de  l'île  de 
«  Corcyre,  et  en  voyant  aborder  tous  ces  hommes 
«  éternels,  que  des  destins  contraires  y  ont  succes- 
«  vement  conduits.  Quelques  lignes  vous  ont  suffi 
«  pour  graver  à  jamais  les  traces  de  leurs  pas  ;  on  les 
«  retrouvera  toujours  dans  votre  Itinéraire,  qui  les 
«  conservera  plus  fidèlement  que  tant  de  marbres  qui 
«  n'ont  pas  su  garder  les  grands  noms  qui  leur  ont 
«  été  confiés. 

a  Je  connais  actuellement  les  monuments  d'Athènes 
«  comme  on  aime  à  les  connaître.  Je  les  avais  déjà  vus 
«  dans  de  belles  gravures,  je  les  avais  admirés, 
«  mais  je  ne  les  avais  pas  sentis.  On  oublie  trop  sou- 
«  vent  que  si  les  architectes  ont  besoin  de  la  descrip- 


28  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  tien  exacte,  des  mesures  et  des  proportions,  les 
«  hommes  ont  besoin  de  retrouver  l'âme  et  le  génie 
«  qui  ont  conçu  les  pensées  de  ces  grands  monuments. 

«  Vous  avez  rendu  aux  Pyramides  cette  noble  et 
«  profonde  intention,  que  de  frivoles  déclamateurs 
«  n'avaient  pas  même  aperçue. 

«  Que  je  vous  sais  gré,  monsieur,  d'avoir  voué  à  la 
«  juste  exécration  de  tous  les  siècles  ce  peuple  stupide 
«  et  féroce,  qui  fait  depuis  douze  cents  ans  la  désola- 
«  tion  des  plus  belles  contrées  de  la  terre  !  On  sourit 
«  avec  vous  à  l'espérance  de  le  voir  rentrer  dans  le 
«  désert  d'oîi  il  est  sorti. 

«  Vous  m'avez  inspiré  un  sentiment  passager  d'in- 
«  dulgence  pour  les  Arabes,  en  faveur  du  beau  rappro- 
«  chement  que  vous  en  avez  fait  avec  les  sauvages  de 
«  l'Amérique  septentrionale. 

«  La  Providence  semble  vous  avoir  conduit  à  Jéru- 
«  salem  pour  assister  à  la  dernière  représentation  de  la 
«  première  scène  du  christianisme.  S'il  n'est  plus  donné 
«  aux  yeux  des  hommes  de  revoir  ce  tombeau,  le  seul 
«  qui  naura  rien  à  rendre  au  dernier  jour,  les  chré- 
«  tiens  le  retrouveront  toujours  dans  l'Évangile,  et  les 
«  âmes  méditatives  et  sensibles  dans  vos  tableaux. 

«  Les  critiques  ne  manqueront  pas  de  vous  repro- 
«  cher  les  hommes  et  les  faits  dont  vous  avez  couvert 
«  les  ruines  de  Carthage,  que  vous  ne  pouviez  pas 
«  peindre  puisqu'elles  n'existent  plus.  Mais,  je  vous 
«  en  conjure,  monsieur,  bornez-vous  seulement  à  leur 
«  demander  s'ils  ne  seraient  pas  eux-mêmes  bien 
«  fâchés  de  ne  pas  les  retrouver  dans  ces  peintures  si 
•  attachantes. 


MÉMOIRES    d"OUTRE-TOMBE  29 

«  Vous  avez  le  droit  de  jouir,  monsieur,  d'un  genre 
«  de  gloire  qui  vous  appartient  exclusivement  par  une 
«  sorte  de  création;  mais  il  est  une  jouissance  encore 
«  plus  satisfaisante  pour  un  caractère  tel  que  le  vôtre, 
«  c'est  celle  d'avoir  donné  aux  créations  de  votre  génie 
«  la  noblesse  de  votre  âme  et  l'élévation  de  vos  senti- 
«  ments.  C'est  ce  qui  assurera,  dans  tous  les  temps,  à 
«  votre  nom  et  à  votre  mémoire,  l'estime,  l'admiration 
«  et  le  respect  de  tous  les  amis  de  la  religion,  de  la 
«  vertu  et  de  l'honneur. 

«  C'est  à  ce  titre  que  je  vous  supplie,  monsieur, 
«  d'agréer  l'hommage  de  tous  mes  sentiments. 

7  L.-F.  DE  Bausset,  anc.  év.  d'Alais.  » 

M.  de  Chénier*  mourut  le  10  janvier  1811.  Mes  amis 
eurent  la  fatale  idée  de  me  presser  de  le  remplacer  à 
l'Institut.  Ils  prétendaient  qu'exposé  comme  je  l'étais 
aux  inimitiés  du  chef  du  gouvernement,  aux  soupçons 
et  aux  tracasseries  de  la  police,  il  m'était  nécessaire 
d'entrer  dans  un  corps  alors  puissant  par  sa  renommée 
et  par  les  hommes  qui  le  composaient;  qu'à  l'abri 
derrière  ce  bouclier,  je  pourrais  travailler  en  paix. 

J'avais  une  répugnance  invincible  à  occuper  une 
place,  même  en  dehors  du  gouvernement;  il  me  sou- 
venait trop  de  ce  que  m'avait  coûté  la  première.  L'hé- 
ritage de  Chénier  me  semblait  périlleux  ;  je  ne  pourrais 
tout  dire  qu'en  m'exposant;  je  ne  voulais  point  passer 
sous  silence  le  régicide,  quoique  Cambacérès  fût  la 
seconde  personne  de  l'État;  j'étais  déterminé  à  faire 
entendre  mes  réclamations  en  faveur  de  la  liberté  et 

1.  Joseph-Marie-Blaise  de  Chénier  (1764-1811). 


30  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

à  élever  ma  voix  contre  la  tyrannie;  je  voulais  mex- 
pliquer  sur  les  horreurs  de  1793,  exprimer  mes 
regrets  sur  la  famille  tombée  de  nos  rois,  gémir  sur 
les  malheurs  de  ceux  qui  leur  étaient  restés  fidèles. 
Mes  amis  me  répondirent  que  je  me  trompais;  que 
quelques  louanges  du  chef  du  gouvernement,  obligées 
dans  le  discours  académique,  louanges  dont,  sous  un 
rapport,  je  trouvais  Bonaparte  digne,  lui  feraient 
avaler  toutes  les  vérités  que  je  voudrais  dire,  que 
j'aurais  à  la  fois  l'honneur  d'avoir  maintenu  mes  opi- 
nions et  le  bonheur  de  faire  cesser  les  terreurs  de 
madame  de  Chateaubriand.  A  force  de  m'obséder,  je 
me  rendis,  de  guerre  lasse;  mais  je  leur  déclarai  qu'ils 
se  méprenaient;  que  Bonaparte,  lui,  ne  se  mépren- 
drait point  à  des  lieux  communs  sur  son  fils,  sa  femme, 
sa  gloire;  qu'il  n'en  sentirait  que  plus  vivement  la 
leçon;  qu'il  reconnaîtrait  le  démissionnaire  à  la  mort 
du  duc  d'Enghien,  et  l'auteur  de  l'article  qui  fit  sup- 
primer le  Mercure;  qu'enfin,  au  lieu  de  m'assurer  le 
repos,  je  ranimerais  contre  moi  les  persécutions.  Ils 
furent  bientôt  obligés  de  reconnaître  la  vérité  de  mes 
paroles  :  il  est  vrai  qu'ils  n'avaient  pas  prévu  la  témé- 
rité de  mon  discours. 

J'allai  faire  les  visites  d'usage  aux  membres  de 
l'Académie  '.  Madame  de  Vintimille  me  conduisit  chez 


1.  Un  contemporain,  M.  Auguis,  qui  fut  député  des  Deux- 
Sèvres,  raconte  mnsi  de  quelle  façon  cavalière  Chateaubriand 
fit  ses  visites  :  «  Lorsque  Chateaubriand  alla  faire  ses  visites 
d'Académie  française,  il  se  rendit  à  cheval  cheiz  ses  futurs  con- 
frères. Aux  renonunés  et  aux  puissants,  il  faisait  la  visite  en- 
tière ;  au  fretin,  il  remettait  sa  carte  et  no  descendait  point  du 
fougueux  coursier.  Quand  on  en  vint  à  la  délibération,  M***  vota 
pour  le  cheval  do  nouveau  confrère,  disant  que  c'était  de  lui 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  31 

l'abbé  Morellet.  Nous  le  trouvâmes  assis  dans  un  fau- 
teuil devant  son  feu;  il  s'était  endormi,  et  Vltinéraire, 
qu'il  lisait,  lui  était  tombé  des  mains.  Réveillé  en  sur- 
saut au  bruit  de  mon  nom  annoncé  par  son  domes- 
tique, il  releva  la  tête  et  s'écria  :  «  Il  y  a  des  longueurs, 
il  y  a  des  longueurs!  »  Je  lui  dis  en  riant  que  je  le 
voyais  bien,  et  que  j'abrégerais  la  nouvelle  édition.  Il 
fut  bon  homme  et  me  promit  sa  voix,  malgré  Atala. 
Lorsque,  dans  la  suite,  la  Monarchie  selon  la  Charte 
parut,  il  ne  revenait  pas  qu'un  pareil  ouvrage  poli- 
tique eût  pour  auteur  le  chantre  de  la  fille  des  Florides. 
Grotius  n'avait-il  pas  écrit  la  tragédie  d'Adam  et  Eve, 
et  Montesquieu  le  Temple  de  Gnide?  Il  est  vrai  que  je 
n'étais  ni  Grotius  ni  Montesquieu. 

L'élection  eut  lieu;  je  passai  au  scrutin  à  une  assez 
forte  majorité  *.  Je  me  mis  de  suite  à  travailler  à  mon 
discours;  je  le  fis  et  le  refis  vingt  fois,  n'étant  jamais 
content  de  moi  :  tantôt,  le  voulant  rendre  possible  à 
la  lecture,  je  le  trouvais  trop  fort;  tantôt, la  colère  me 
revenant,  je  le  trouvais  trop  faible.  Je  ne  savais  com- 
ment mesurer  la  dose  de  l'éloge  académique.  Si,  malgré 
mon  antipathie  pour  Napoléon,  j'avais  voulu  rendre 
l'admiration  que  je  sentais  pour  la  partie  publique  de 
sa  vie,  j'aurais  été  bien  au  delà  de  la  péroraison. 
Milton,que  je  cite  au  commencement  du  discours,  me 

■eul  qu'en  bonne  conscience  il  avait  reçu  visite.  ».  —  Journal 
inédit  de  Ferdinand  Denis,  auteur  des  Scènes  de  la  Nature  sous 
les  Tropiques  et  d'André  le  Voyageur. 

1.  L'élection  eut  lieu  le  mercredi  20  février  1811,  quarante 
jours  révolus  après  la  mort  de  Marie-Joseph  Chénier.  11  n'y 
avait  que  vingt -cinq  membres  présents.  Chateaubriand  ob- 
tint la  presque  unanimité.  (Villemain,  M.  de  Chateaubriand^ 
p.  181.) 


32  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

fournissait  un  modèle  :  dans  sa  Seconde  défense  du 
peuple  anglais,  il  fit  un  éloge  pompeux  de  Cromwell  : 

«  Tu  as  non-seulement  éclipsé  les  actions  de  tous 
«  nos  rois,  dit-il,  mais  celles  qui  ont  été  racontées  de 
«  nos  héros  fabuleux.  Réfléchis  souvent  au  cher  gage 
•  que  la  terre  qui  t'a  donné  la  naissance  a  confié  à 
«  tes  soins  ;  la  liberté  qu'elle  espéra  autrefois  de  la 
«  fleur  des  talents  et  des  vertus,  elle  l'attend  mainte- 
«  nant  de  toi  ;  elle  se  flatte  de  l'obtenir  de  toi  seul. 
«  Honore  les  vives  espérances  que  nous  avons  conçues  ; 
«  honore  les  sollicitudes  de  ta  patrie  inquiète;  res- 
«  pecte  les  regards  et  les  blessures  de  tes  braves  com- 
«  pagnons,  qui,  sous  ta  bannière,  ont  hardiment  com- 
«  battu  pour  la  liberté  ;  respecte  les  ombres  de  ceux 
«  qui  périront  sur  le  champ  de  bataille  ;  enfin  respecte- 
«  toi  toi-même  ;  ne  souffre  pas,  après  avoir  bravé  tant 
«  de  périls  pour  l'amour  des  libertés,  qu'elles  soient 
«  violées  par  toi-même,  ou  attaquées  par  d'autres 
«  mains.  Tu  ne  peux  être  vraiment  libre  que  nous  ne 
«  le  soyons  nous-mêmes.  Telle  est  la  nature  des 
«  choses  :  celui  qui  empiète  sur  la  liberté  de  tous  est 
«  le  premier  à  perdre  la  sienne  et  à  devenir  es- 
«  clave.  » 

Johnson  n'a  cité  que  les  louanges  données  au  Pro- 
tecteur, afin  de  mettre  en  contradiction  le  républicain 
avec  lui-même  ;  le  beau  passage  que  je  viens  de  tra- 
duire montre  ce  qui  faisait  le  contre-poids  de  ces 
louanges.  La  critique  de  Johnson  est  oubliée;  la  dé- 
fense de  Milt(m  est  restée  :  tout  ce  qui  tient  aux  en- 
traînements des  partis  et  aux  passions  du  moment 
meurt  comme  eux  et  avec  elles. 

Mon  discours  étant  prêt,  je  fus  appelé  à  le  lire  devant 


MEMOIRES    D'OUTBE-TOMBE  33 

la  commission  nommée  pour  l'entendre  *  :  il  fut  re- 
poussé par  cette  commission,  à  l'exception  de  deux  ou 
trois  membres.  Il  fallait  voir  la  terreur  des  fiers  répu- 
blicains qui  m'écoutaient  et  que  l'indépendance  de 
mes  opinions  épouvantait  ;  ils  frémissaient  d'indigna- 
tion et  de  frayeur  au  seul  mot  de  liberté.  M.  Daru 
porta  à  Saint-Cloud  le  discours.  Bonaparte  déclara  que 
s'il  eût  été  prononcé,  il  aurait  fait  fermer  les  portes 
de  l'Institut  et  m'aurait  jeté  dans  un  cul  de  basse-fosse 
pour  le  reste  de  ma  vie. 
Je  reçus  ce  billet  de  M.  Daru  : 

Saint-Cloud,  28  avril  18H  . 

«  J'ai  l'honneur  de  prévenir  monsieur  de  Chateau- 
«  briand  que  lorsqu'il  aura  le  temps  ou  l'occasion  de 
«  venir  à  Saint-Cloud,  je  pourrai  lui  rendre  le  dis- 
«  cours  qu'il  a  bien  voulu  me  confier.  Je  saisis  cette 
«  occasion  pour  lui  renouveler  l'assurance  de  la  haute 
«  considération  avec  laquelle  j'ai  l'honneur  de  le 
«  saluer. 

«  Daru.  » 

J'allai  à  Saint-Cloud.  M.  Daru  me  rendit  le  manus- 
crit, çà  et  là  raturé,  marqué  ab  irato  de  parenthèses 
et  de  traces  au  crayon  par  Bonaparte  :  l'ongle  du  lion 
était  enfoncé  partout,  et  j'avais  une  espèce  de  plaisir 
d'irritation  à  croire  le  sentir  dans  mon  flanc.  M.  Daru 
ne  me  cacha  point  la  colère  de  Napoléon    ;  mais  il  me 

1.  Elle  était  composé  de  MM.  François  de  Neufchâteau,  Re- 
gnaud  de  Saint-Jean  d'Angély,  Lacretelle  aîné,  Laujon,  Le- 
gouvé. 

2.  Voir  V Appendice  n»  IV  :  le  Discours  à  l'Académie. 

T.  m.  3 


34  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

dit  qu'en  conservant  la  péroraison,  sauf  quelques 
mots,  et  en  changeant  presque  tout  le  reste,  je  serais 
reçu  avec  de  grands  applaudissements.  On  avait  copié 
le  discours  au  château,  en  supprimant  quelques  pas- 
sages et  en  interpolant  quelques  autres.  Peu  de  temps 
après,  il  parut  dans  les  provinces  imprimé  delà  sorte. 

Ce  discours  est  un  des  meilleurs  titres  de  Tindépen- 
dance  de  mes  opinions  et  de  la  constance  de  mes  prin- 
cipes. M.  Suard,  libre  et  ferme,  disait  que  s'il  avait 
été  lu  en  pleine  Académie,  il  aurait  fait  crouler  les 
voûtes  delà  salle  sous  un  tonnerre  d'applaudissements. 
Se  figure-t-on,  en  effet,  le  chaleureux  éloge  de  la 
liberté  prononcé  au  milieu  de  la  servilité  de  l'Em- 
pire? 

J'avais  conservé  le  manuscrit  raturé  avec  un  soin 
religieux  ;  le  malheur  a  voulu  qu'en  quittant  l'infir- 
merie de  Marie-Thérèse  il  fût  brûlé  avec  une  foule  de 
papiers.  Néanmoins,  les  lecteurs  de  ces  Mémoires  n'en 
seront  pas  privés  :  un  de  mes  collègues  eut  la  généro- 
sité d'en  prendre  copie;  la  voici  • 

«  Lorsque  Milton  publia  le  Paradis  perdu,  aucune 
«  voix  ne  s'éleva  dans  les  trois  royaumes  de  la  Grande- 
«  Bretagne  pour  louer  un  ouvrage  qui,  malgré  ses 
«  nombreux  défauts,  n'en  est  pas  moins  un  des  plus 
«<  beaux  monuments  de  l'esprit  humain.  L'Homère 
«  anglais  mourut  oublié,  et  ses  contemporains  lais- 
«  sèrent  à  l'avenir  le  soin  d'immortaliser  le  chantre 
«  à'Eden.  Est-ce  là  une  de  ces  grandes  injustices  lit- 
«  téraires  dont  presque  tous  les  siècles  offrent  d^s 
«  exemples?  Non,  messieurs;  à  peine  échappés  aux 
«  guerres  civiles,  les  Anglais  ne  purent  se  résoudre 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  35 

«  à  célébrer  la  mémoire  d'un  homme  qui  se  fit  remar- 
«  quer  par  Tardeur  de  ses  opinions  dans  un  temps  de 
«  calamités.  Que  réserv&rons-nous,  dirent-ils,  à  la 
w  tombe  du  citoyen  qui  se  dévoue  au  salut  de  son 
><  pays,  si  nous  prodiguons  les  honneurs  aux  cendres 
^<  de  celui  qui  peut,  tout  au  plus,  nous  demander  une 
«  généreuse  indulgence?  La  postérité  rendra  justice  à 
«  la  mémoire  de  Milton  ;  mais  nous,  nous  devons  une 
«  leçon  à  nos  fils;  nous  devons  leur  apprendre,  par 
«  notre  silence,  que  les  talents  sont  un  présent  funeste 
«  quand  ils  s'allient  aux  passions,  et  qu'il  vaut  mieux 
«  se  condamner  à  l'obscurité  que  de  se  rendre  célèbre 
«  par  les  malheurs  de  sa  patrie. 

«  Imiterai-je,  messieurs,  ce  mémorable  exemple,  ou 
«  vous  parlerai-je  de  la  personne  et  des  ouvrages  de 
«  M.  Chénier?  Pour  concilier  vos  usages  et  mes  opi- 
«  nions,  je  crois  devoir  prendre  un  juste  milieu  entre 
«  un  silence  absolu  et  un  examen  approfondi.  Mais, 
«  quelles  que  soient  mes  paroles,  aucun  fiel  n'empoi- 
*  sonnera  ce  discours.  Si  vous  retrouvez  en  moi  la 
«  franchise  de  Duclos,  mon  compatriote,  j'espère  vous 
«  prouver  aussi  que  j'ai  la  même  loyauté.  * 

«  Il  eût  été  curieux  sans  doute  de  voir  ce  qu'un 
«  homme  dans  ma  position,  avec  mes  principes  et  mes 
«  opinions,  pourrait  dire  de  l'homme  dont  j'occupe 
«  aujourd'hui  la  place.  Il  serait  intéressant  d'examiner 
«  rinfluence  des  révolutions  sur  les  lettres,  de  mon- 
te trer  comment  les  systèmes  peuvent  égarer  le  talent, 
«  le  jeter  dans  des  routes  trompeuses  qui  semblent 
«  conduire  à  la  renommée,  et  qui  n'aboutissent  qu'à 
«  ioubli.  Si  Milton,  malgré  ses  égarements  politiques, 
«  a  laissé  des  ouvrages  que  la  postérité  admire,  c'est 


96  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

*  que  Milton,  sans  être  revenu  de  ses  erreurs,  se  retira 
«  d'une  société  qui  se  retirait  de  lui,  pour  chercher 
o  dans  la  religion  l'adoucissement  de  ses  maux  et  la 
«  source  de  sa  gloire.  Privé  de  la  lumière  du  ciel,  il 
«  se  créa  une  nouvelle  terre,  un  nouveau  soleil,  et 
«  sorti  pour  ainsi  dire  d'un  monde  oîi  il  n'avait  vu  que 
«  des  malheurs  et  des  crimes,  il  plaça  dans  les  ber- 
«  ceaux  d'Éden  cette  innocence  primitive,  cette  félicité 
«  sainte  qui  régnèrent  sous  les  tentes  de  Jacob  et  de 
«  Rachel;  et  il  mit  aux  enfers  les  tourments,  les  pas- 
«  sions  et  les  remords  de  ces  hommes  dont  il  avait 
«  partagé  les  fureurs. 

«  Malheureusement,  les  ouvrages  de  M.  Chénier, 
«  quoiqu'on  v  découvre  le  germe  d'un  talent  remar- 
«  quable,  ne  brillent  ni  par  cette  antique  simplicité, 
«  ni  par  cette  majesté  sublime.  L'auteur  se  distinguait 
«  par  un  esprit  éminemment  classique.  Nul  ne  con- 
te naissait  mieux  les  principes  de  la  littérature  ancienne 
«  et  moderne  :  théâtre,  éloquence,  histoire,  critique, 
«  satire,  il  a  tout  embrassé  ;  mais  ses  écrits  portent 
«  l'empreinte  des  jours  désastreux  qui  les  ont  vus 
«  naître.  Trop  souvent  dictés  par  l'esprit  de  parti,  ils 
o  ont  été  applaudis  par  les  factions.  Séparerai-je,  dans 
«  les  travaux  de  mon  prédécesseur,  ce  qui  est  déjà 
«  passé  comme  nos  discordes,  et  ce  qui  restera  peut- 
«  être  comme  notre  gloire?  Ici  se  trouvent  confondus 
«  les  intérêts  de  la  société  et  les  intérêts  de  la  litté- 
«  rature.  Je  ne  puis  assez  oublier  les  uns  pour  m'oc- 
«  cuper  uniquement  des  autres  ;  alors,  messieurs,  je 
«  suis  obligé  de  me  taire,  ou  d'agiter  des  questions 
«  politiques. 

«  Il  y  a  des  personnes  qui  voudraient  faire  do  te 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  37 

«  littérature  une  chose  abstraite,  et  l'isoler  au  milieu 
«  des  affaires  humaines.  Ces  personnes  me  diront  : 
«  Pourquoi  garder  le  silence?  ne  considérez  les  ou- 
«  vrages  de  M.  Chénier  que  sous  les  rapports  litté- 
«  raires.  C'est-à-dire,  messieurs,  qu'il  faut  que  j'abuse 
«  de  votre  patience  et  de  la  mienne  pour  répéter  des 
«  lieux  communs  que  l'on  trouve  partout,  et  que  vous 
«  connaissez  mieux  que  moi.  Autres  temps,  autres 
«  mœurs  :  héritiers  d'une  longue  suite  d'années  pai- 
«  sibles,  nos  devanciers  pouvaient  se  livrer  à  des  dis- 
«  eussions  purement  académiques,  qui  prouvaient 
«  encore  moins  leur  talent  que  leur  bonheur.  Mais 
«  nous,  restes  infortunés  d'un  grand  naufrage,  nous 
«  n'avons  plus  ce  qu'il  faut  pour  goûter  un  calme  si 
«  parfait.  Nos  idées,  nos  esprits,  ont  pris  un  cours 
«  différent.  L'homme  a  remplacé  en  nous  l'académi- 
«  cien  :  en  dépouillant  les  lettres  de  ce  qu'elles  peu- 
«  vent  avoir  de  futile,  nous  ne  les  voyons  plus  qu'à 
«  travers  nos  puissants  souvenirs  et  l'expérience  de 
«  notre  adversité.  Quoi  1  après  une  révolution  qui 
«  nous  a  fait  parcourir  en  quelques  années  les  événe- 
«  nements  de  plusieurs  siècles,  on  interdira  à  l'écri- 
«  vain  toute  considération  élevée,  on  lui  refusera 
«  d'examiner  le  côté  sérieux  des  objets  I  II  passera 
«  une  vie  frivole  à  s'occuper  de  chicanes  grammati- 
«  cales,  de  règles  de  goût,  de  petites  sentences  litté- 
«  raires  !  Il  vieillira  enchaîné  dans  les  langes  de  son 
«  berceau  !  Il  ne  montrera  pas  sur  la  fin  de  ses  jours 
«  un  front  sillonné  par  ses  longs  travaux,  par  ses 
«  graves  pensées,  et  souvent  ces  mâles  douleurs  qui 
«  ajoutent  à  la  grandeur  de  l'homme  !  Quels  soins 
«  importants  auront  donc  blanchi  ses  cheveux  ?  Les 


38  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  misérables  peines  de  l'amour-propre  et  les  jeux  pué- 
«  rils  de  l'esprit. 

«  Certes,  messieurs,  ce  serait  nous  traiter  avec  un 
«  mépris  bien  étrange  !  Pour  moi,  je  ne  puis  ainsi  me 
«  rapetisser,  ni  me  réduire  à  l'état  d'enfance,  dans 
«  l'âge  de  la  force  et  de  la  raison.  Je  ne  puis  me  ren- 
«  fermer  dans  le  cercle  étroit  qu'on  voudrait  tracer 
«  autour  de  l'écrivain.  Par  exemple,  messieurs,  si  je 
«  voulais  faire  l'éloge  de  l'homme  de  lettres,  de 
«  l'homme  de  cour  qui  préside  à  cette  assemblée  S 
«  croyez-vous  que  je  me  contenterais  de  louer  en  lui 
«  cet  esprit  français,  léger,  ingénieux,  qu'il  a  reçu  de 
«  sa  mère,  et  dont  il  offre  parmi  nous  le  dernier  mo- 
«  dèle  ?  Non  sans  doute  :  je  voudrais  encore  faire 
«  briller  dans  tout  son  éclat  le  beau  nom  qu'il  porte. 
«  Je  citerais  le  duc  de  Boufflers  qui  fît  lever  aux  Au- 
«  trichiens  le  blocus  de  Gênes.  Je  parlerais  du  maré- 
«  chai  son  père,  de  ce  gouverneur  qui  disputa  aux 
«  ennemis  de  la  France  les  remparts  de  Lille,  et  con- 
«  sola  par  cette  défense  mémorable  la  vieillesse  mai- 
ce  heureuse  d'un  grand  roi.  C'est  de  ce  compagnon 
«  de  Turenne  que  Madame  de  Maintenon  disait  :  En 
«  lui  le  cœur  est  mort  le  dernier.  Enfin  je  passerais 
«  jusqu'à  ce  Louis  de  Boufflers,  dit  le  Robuste,  qui 
«  montrait  dans  les  combats  la  vigueur  et  le  cou- 
ce  rage  d'Hercule.  Ainsi  je  trouverais  aux  deux  extrê- 
me mités  de  cette  famille  la  force  et  la  grâce,  le  che- 
«  valier  et  le  troubadour.  On  veut  que  les  Français 
«  soient  fils  d'Hector  :  je  croirais  plutôt  qu'ils  descen- 
«  dent  d'Achille,  car  ils  manient,  comme  ce  héros,  la 
«  lyre  et  l'épée. 

1.  M.  de  Bouffiert. 


HÉMOIRES  d'outre-tombe  39 

«  Si  je  voulais,  messieurs,  vous  entretenir  du  poète  * 
«  célèbre  qui  chanta  la  nature  d'une  voix  si  brillante, 
«  pensez-vous  que  je  me  bornerais  à  vous  faire  remar- 
«  quer  l'admirable  flexibilité  d'un  talent  qui  sut  rendre 
«  avec  un  mérite  égal  les  beautés  régulières  de  Vir- 
«  gile  et  les  beautés  incorrectes  de  Milton?  Non  :  je 
«  vous  montrerais  aussi  ce  poète  ne  voulant  pas  se 
«  séparer  de  ses  infortunés  compatriotes,  les  suivant 
«  avec  sa  lyre  aux  rives  étrangères,  chantant  leurs 
«  douleurs  pour  les  consoler  ;  illustre  banni  au  milieu 
«  de  cette  foule  d'exilés  dont  j'augmentais  le  nombre. 
«  Il  est  vrai  que  son  âge  et  ses  infirmités,  ses  talents 
«  et  sa  gloire,  ne  l'avaient  pas  mis  dans  sa  pairie  à 
«  l'abri  des  persécutions.  On  voulait  lui  faire  acheter 
«  la  paix  par  des  vers  indignes  de  sa  muse,  et  sa  muse 
«  ne  put  chanter  que  la  redoutable  immortalité  du 
«  crime  et  la  rassurante  immortalité  de  la  vertu  : 
«  Rassurez-vous,  vous  êtes  immortels  ^. 

«  Si  je  voulais  enfin,  messieurs,  vous  parler  d'un 
«  ami  bien  cher  à  mon  cœur,  d'un  de  ces  amis  » 
«  qui,  selon  Gicéron,  rendent  la  prospérité  plus  écla- 
«  tante  et  l'adversité  plus  légère,  je  vanterais  la  finesse 

1.  L'abbé  DeUlle. 

2.  C'est  un  vers  du  Dithyrambe  sur  l'immortalité  de  l'âme, 
composé  par  l'abbé  Delille  pendant  la  Terreur.  Voici  les  strophes 
•uiquelles  Chateaubriand  faisait  allusion  : 

Oai,  vous  qui,  de  l'Olympe  usurpant  le  tonnerre, 
Des  éternelles  lois  renversez  les  autels  ; 

Lâches  oppresseurs  de  la  terre, 

Tremblez,  vous  êtes  immortels  ! 
Et  vous,  vous  du  malheur  victimes  passagères, 
Sur  qui  veillent  d'un  Dieu  les  regards  paternels, 
Voyageurs  d'un  moment  aux  terres  étrangère*, 

Consolez-vous,  vous  êtes  immortels  1 

A.  M.  de  Foalanes. 


40  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  et  la  pureté  de  son  goût,  l'élégance  exquise  de  sa 
«  prose,  la  beauté,  la  force,  l'harmonie  de  ses  vers, 
«  qui,  formés  sur  les  grands  modèles,  se  distinguent 
«  néanmoins  par  un  caractère  original.  Je  vanterais 
«  ce  talent  supérieur  qui  ne  connut  jamais  les  senti- 
h  ments  de  l'envie,  ce  talent  heureux  de  tous  les  suc- 
«  ces  qui  ne  sont  pas  les  siens,  ce  talent  qui  depuis 
«  dix  années  ressent  tout  ce  qui  peut  m'arriver  d'ho- 
«  norable,  avec  cette  joie  naïve  et  profonde  connue 
«  seulement  des  plus  généreux  caractères  et  de  la  plus 
«  vive  amitié.  Mais  je  n'omettrais  pas  la  partie  poli- 
«  tique  de  mon  ami.  Je  le  peindrais  à  la  tête  d'un  des 
«  premiers  corps  de  l'État,  prononçant  ces  discours  qui 
«  sont  des  chefs-d'œuM-e  de  bienséance,  de  mesure  et 
«  de  noblesse.  Je  le  représenterais  sacrifiant  le  doux 
«  commerce  des  Muses  à  des  occupations  qui  seraient 
«  sans  doute  sans  charmes,  si  l'on  ne  s'y  livrait  dans 
«  l'espoir  de  former  des  enfants  capables  de  suivre  un 
«  jour  l'exemple  de  leurs  pères  et  d'éviter  nos  erreurs. 
«  En  parlant  des  hommes  de  talent  dont  se  compose 
«  cette  assemblée,  je  ne  pourrais  donc  m'empêcherde 
«  les  considérer  sous  le  rapport  de  la  morale  et  de  la 
«  société.  L'un  se  distingue  au  milieu  de  vous  par  un 
«  esprit  fin,  délicat  et  sage,  par  une  urbanité  si  rare 
«  aujourd'hui,  et  par  la  constance  la  plus  honorable 
«  dans  ses  opinions  modérées  ».  L'autre,  sous  les 
«  glaces  de  l'âge,  a  retrouvé  toute  la  chaleur  delajeu- 
«  nesse  pour  plaider  la  cause  des  malheureux*.  Gelui- 

1.  M.  Suard. 

2.  L'abbé  Morellet,  qui  avait  publié  en  1795  deux  éloquents 
écrits  en  faveur  des  victimes  de  la  Révolution,  le  Cri  des  fa- 
milles et  la  Cause  des  vèrcs. 


MEMOIRES   D'OUTRE-TOMBE  41 

«  ci,  historien  élégant  et  agréable  poète,  nous  devient 
«  plus  respectable  et  plus  cher  par  le  souvenir  d'un 
*  père  et  d'un  fils  mutilés  au  service  de  la  patrie  *. 
«  Celui-là,  en  rendant  l'ouïe  aux  sourds  et  la  parole 
«  aux  muets,  nous  rappelle  les  miracles  du  culte  évan- 
««  gélique  auquel  il  s'est  consacré  * .  N'est-il  point 
«  parmi  vous,  messieurs,  des  témoins  de  vos  anciens 
«  triomphes,  qui  puissent  raconter  au  digne  héritier 
«  du  chancelier  d'Aguesseau  comment  le  nom  de  son 
«  aïeul  fut  jadis  applaudi  dans  cette  assemblée  3  ?  Je 
«  passe  aux  nourrissons  favoris  des  neuf  Sœurs,  et 
«  j'aperçois  le  vénérable  auteur  d'Œdipe  retiré  dans 
«  la  solitude,  et  Sophocle  oubliant  à  Colone  la  gloire 
«  qui  le  rappelle  dans  Athènes  \  Combien  nous  devons 

1.  Le  comte  de  Ségur,  fils  du  maréchal  de  Ségur  et  père  du 
général  de  Ségur.  Ce  dernier,  le  futur  historien  de  la  guerre  de 
Russie,  avait  été  criblé  de  balles,  à  la  bataille  de  Sommo-Sierra, 
le  30  novembre  1808  ;  il  avait  reçu  en  pleine  poitrine  un  biscaïen 
qui  lui  avait  mis  le  cœur  à  découvert.  Mutilé,  sanglant,  de  sa 
main  crispée  tenant  toujours  son  sabre,  il  lui  fallut  faire  retraite 
avec  ses  compagnons  sous  une  pluie  de  fer  et  de  feu,  exposé 
sans  cesse  à  recevoir  le  coup  décisif;  il  tomba  enfin  dans  les 
bras  de  nos  grenadiers  du  968.  Pendant  que  le  colonel  de  La 
Grange  lui  donnait  les  premiers  soins,  animé  par  la  lutte,  il 
criait  encore  :  a  En  avant!  en  avant!  que  l'infanterie  nous 
venge!  »  L'empereur  le  vit  de  loin,  et  s'étant  informé  :  «  Ah! 
pauvre  Ségur  1  s'écria-t-il.  Yvan,  allez  vite  et  sauvez-le  moi  1  » 
(Le  général  Philippe  de  Ségur,  par  Saint-René  Taillandier, 
p.  97.) 

2.  L'abbé  Sicard. 

3.  Le  comte  d'Aguesseaa. 

4.  Ducis,  —  le  vieux  Ducis  fut  particulièrement  sensible  à  c« 
que  Chateaubriand  disait  de  lui.  Il  écrivait  à  M.  Odogharty 
de  La  Tour,  le  20  juillet  1814  :  «  Dites  bien,  mon  cher  ami,  à 
M.  de  Chateaubriand,  combien  je  suis  sensible  à  l'honneur  do 
son  estime.  Ce  qu'il  a  dit  de  moi  dans  son  Discours  de  réception 
n'est  point  une  chose  vulgaif  e  ni  dite  vulgairement  II  a  le  te- 


42  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  aimer  les  autres  fils  de  Melpomène,  qui  nous  ont 
«  intéressés  aux  malheurs  de  nos  pères  1  Tous  les 
«  cœurs  français  ont  de  nouveau  tremblé  au  pressen- 
«  timent  de  la  mort  d'Henri  IV  '.  La  muse  tragique  a 
«  rétabli  l'honneur  de  ces  preux  chevaliers  lâchement 
«  trahis  par  l'histoire,  et  noblement  vengés  par  l'un 
«  de  nos  modernes  Euripides  ^. 

«  Descendant  aux  successeurs  d'Anacréon,  je  m'ar- 
«  rêterais  à  cet  homme  aimable  qui,  semblable  au 
«  vieillard  de  Téos,  redit  encore,  après  quinze  lustres, 
«  ces  chants  amoureux  que  l'on  fait  entendre  à  quinze 
«  ans  3.  J'irais,  messieurs,  chercher  votre  renommée 
a  sur  ces  mers  orageuses  que  gardait  autrefois  le 
«  géant  Adamastor,  et  qui  se  sont  apaisées  aux  noms 
«  charmants  d'Éléonore*  et  de  Virginie^.  Tibi  rident 
«  œquora. 

«  Hélas  I  trop  de  talents  parmi  nous  ont  été  errants 
«  et  voyageurs  1  La  poésie  n'a-t-elle  pas  chanté  en  vers 
a  harmonieux  l'art  de  Neptune  *,  cet  art  si  fatal  qui  la 
«  transporta  sur  des  bords  lointains?  Et  l'éloquence 
o  française,  après  avoir  défendu  l'État  et  l'autel,  ne 
«  se  retire-t-elle  pas  comme  à  sa  source  dans  la  patrie 
«  de  saint  Ambroise"'?  Que  ne  puis-je  placer  ici  tous 

cret  des  mots  puissants,  et  son  suffrage  est  une  puissance 
encore.  » 

1.  Gabriel  Legouvé,  auteur  de  la  Mort  d'Abel,  d'Epicharis 
et  Néron  et  de  la  Mort  d'Henri  IV. 

2.  Raynouard,  auteur  de  la  tragédie  des  Templiers. 

3.  Laujon. 

4.  Parny,  le  chantre  d'Éléonore,  né  à  l'île  Bourbon. 

5.  Bernardin  de  Saint-Pierre. 

6.  Esmenard,  auteur  d'un  poème  sur  la  Navigation. 

7.  Le  cardinal  Maury,  déjà  nommé  par  l'Empereur  archevêque 
de  Paris  (16  octobre  1810),   mais  dans  lequel  Chateaubriand  ne 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  43 

«  les  membres  de  cette  assemblée  dans  un  tableau 
«  dont  la  flatterie  n'a  point  embelli  les  couleurs  !  Car, 
«  s'il  est  vrai  que  l'envie  obscurcisse  quelquefois  les 
«  qualités  estimables  des  gens  de  lettres,  il  est  encore 
«  plus  vrai  que  cette  classe  d'hommes  se  distingue 
«  par  des  sentiments  élevés,  par  des  vertus  désinté- 
«  ressées,  par  la  haine  de  l'oppression,  le  dévoue- 
«  ment  à  l'amitié  et  la  fidélité  au  malheur.  C'est  ainsi, 
«  messieurs,  que  j'aime  à  considérer  un  sujet  sous 
«  toutes  les  faces,  et  que  j'aime  surtout  à  rendre  les 
«  lettres  sérieuses  en  les  appliquant  aux  plus  hauts 
«  sujets  de  la  morale,  de  la  philosophie  et  de  l'his- 
«  toire.  Avec  cette  indépendance  d'esprit,  il  faut  donc 
t  que  je  m'abstienne  de  toucher  à  des  ouvrages  qu'il 
«  est  impossible  d'examiner  sans  irriter  les  passions. 
«  Si  je  parlais  de  la  tragédie  de  Charles  IX,  pourrais- 
«  je  m'empêcher  de  venger  la  mémoire  du  cardinal 
«  de  Lorraine,  et  de  discuter  cette  étrange  leçon 
«  donnée  aux  rois?Caius  Gracchus,  Galas,  Henri  VIII, 
«  Fénelon,  m'offriraient  sur  plusieurs  points  cette  al- 
«  tération  de  l'histoire  pour  appuyer  les  mêmes  doc- 
«  trines.  Si  je  lis  les  satires,  j'y  trouve  immolés  des 
«  hommes  placés  aux  premiers  rangs  de  cette  assem- 
«  blée;  toutefois,  écrites  d'un  style  pur,  élégant  et  fa- 
«  cile,  elles  rappellent  agréablement  l'école  de  Voltaire, 
«  et  j'aurais  d'autant  plus  de  plaisir  à  les  louer,  que 
«  mon  nom  n'a  pas  échappé  à  la  malice  de  l'auteur  *. 

voulait  voir  que  l'évêque  de  Montefiascone,  nommé  par  le  pap« 
Pie  VI  (21  février  1794). 

1.  Allusion  à  une  tirade  de  la  satire  de  Marie-Joseph  Chénier, 
intitulée  ï«  Nouveaux  Saints  et  qui  commence  ainsi  : 

Ah!  vous  parlez  du  diable?  a  est  bien  poôtiqoe, 
Dit  le  dévot  Chacta^.  ce  sauvage  erotique. 


44  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

*  Mais  laissons  là  des  ouvrages  qui  donneraient 
«  lieu  à  des  récriminations  pénibles  :  je  ne  troublerai 
«  point  la  mémoire  d'un  écrivain  qui  fut  votre  coUè- 
«  gue  et  qui  compte  encore  parmi  vous  des  admira- 
«  teurs  et  des  amis  ;  il  devra  à  cette  religion,  qui  lui 
«  parut  si  méprisable  dans  les  éorits  de  ceux  qui  la 
«  défendent,  la  paix  que  je  souhaite  à  sa  tombe.  Mais 
«  ici  même,  messieurs,  ne  serai-je  point  assez  mal- 
««  heureux  pour  trouver  un  écueil?  Car  en  portant  à 
«  M.  Chénier  ce  tribut  de  respect  que  tous  les  morts 
«  réclament,  je  crains  de  rencontrer  sous  mes  pas  des 
«  cendres  bien  autrement  illustres.  Si  des  interpréta- 
«  tions  peu  généreuses  voulaient  me  faire  un  crime 
«  de  cette  émotion  involontaire,  je  me  réfugierais  au 
«  pied  de  ces  autels  expiatoires  qu'un  puissant  mo- 
«  narque  élève  aux  mânes  des  dynasties  outragées. 
«  Ah  !  qu'il  eût  été  plus  heureux  pour  M.  Chénier  de 
«  n'avoir  point  participé  à  ces  calamités  publiques, 
«  qui  retombèrent  enfin  sur  sa  tètel  II  a  su  comme 
«  moi  ce  que  c'est  que  de  perdre  dans  les  orages  un 
«  frère  tendrement  chéri.  Qu'auraient  dit  nos  malheu- 
«  reux  frères  si  Dieu  les  eût  appelés  le  même  jour  à 
«  son  tribunal?  S'ils  s'étaient  rencontrés  au  moment 
«  suprême,  avant  de  confondre  leur  sang,  ils  nous  au- 
«  raient  crié  sans  doute  :  Cessez  vos  guerres  intesti- 
«  nés,  revenez  à  des  sentiments  d'amour  et  de  paix; 
«  la  mort  frappe  également  tous  les  partis,  et  vos 
«  cruelles    divisions  nous   coûtent  la  jeunesse  et  la 

*  vie.  »  Tels  auraient  été  leurs  cris  fraternels. 

«  Si  mon  prédécesseur  pouvait  entendre  ces  paroles 
«  qui  ne  consolent  plus  que  son  ombre,  il  serait  sen- 
«  sible  à  l'hommage  que  je  rends  ici  à  son  frère,  car 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  45 

«  il  était  naturellement  généreux;  ce  fut  même  cette 
«  générosité  de  caractère  qui  l'entraîna  dans  des  nou- 
«  veautés  bien  séduisantes  sans  doute,  puisqu'elles 
«  promettaient  de  nous  rendre  les  vertus  de  Fabri- 
«  cius.  Mais  bientôt  trompé  dans  son  espérance,  son 
«  humeur  s'aigrit,  son  talent  se  dénatura.  Transporté 
«  de  la  solitude  du  poète  au  milieu  des  factions,  com- 
«  ment  aurait-il  pu  se  livrer  à  ces  sentiments  qui  font 
«  le  charme  de  la  vie?  Heureux  s'il  n'eût  vu  d'autre 
«  ciel  que  le  ciel  de  la  Grèce,  sous  lequel  il  était  né  1 
«  s'il  n'eût  contemplé  d'autres  ruines  que  celles  de 
«  Sparte  et  d'Athènes  1  Je  l'aurais  peut-être  rencontré 
«  dans  la  belle  patrie  de  sa  mère,  et  nous  nous  se- 
«  rions  juré  amitié  sur  les  bords  du  Permesse;  ou 
«  bien,  puisqu'il  devait  revenir  aux  champs  paternels, 
«  que  ne  me  suivit-il  dans  les  déserts  où  je  fus  jeté 
«  par  nos  tempêtes!  Le  silence  des  forêts  aurait  calmé 
«  cette  âme  troublée,  et  les  cabanes  des  sauvages 
«  l'eussent  peut-être  réconcilié  avec  les  palais  des 
«  rois.  Vain  souhait!  M.  Chénier  resta  sur  le  théâtre 
«  de  nos  agitations  et  de  nos  douleurs.  Atteint,  jeune 
<«  encore,  d'une  maladie  mortelle,  vous  le  vîtes,  mes- 
«  sieurs,  s'incliner  lentement  vers  le  tombeau  et  quit- 
«  ter  pour  toujours...  On  ne  m'a  point  raconté  ses 
«  derniers  moments. 

«  Nous  tous,  qui  vécûmes  dans  les  troubles  et  les 
«  agitations,  nous  n'échapperons  pas  aux  regards  de 
«  l'histoire.  Qui  peut  se  flatter  d'être  trouvé  sans 
«  tache,  dans  un  temps  de  délire  où  personne  n'avait 
«  l'usage  entier  de  sa  raison  ?  Soyons  donc  pleins  d'in- 
«  dulgence  pour  les  autres;  excusons  ce  que  nous  ne 
«  pouvons  approuver.  Telle  est  la  faiblesse  h^imaine, 


46  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  que  le  talent,  le  génie,  la  vertu  même,  peuvent  quel- 
«  quefois  franchir  les  bornes  du  devoir.  M.  Chénier 
«  adora  la  liberté;  pourrait-on  lui  en  faire  un  crime? 
«  Les  chevaliers  eux-mêmes,  s'ils  sortaient  de  leurs 
«  tombeaux,  suivraient  la  lumière  de  notre  siècle.  On 
«  verrait  se  former  cette  illustre  alliance  entre  Thon- 
«  neur  et  la  liberté,  comme  sous  le  règne  des  Valois 
«  les  créneaux  gothiques  couronnaient  avec  une  grâce 
«  infinie  dans  nos  monuments  les  ordres  empruntés 
«  des  Grecs.  La  liberté  n'est-elle  pas  le  plus  grand  des 
«  biens  et  le  premier  des  besoins  de  l'homme?  Elle 
«  enflamme  le  génie,  elle  élève  le  cœur,  elle  est  né- 
«  cessaire  à  l'ami  des  Muses  comme  l'air  qu'il  respire. 
«  Les  arts  peuvent,  jusqu'à  un  certain  point,  vivre 
«  dans  la  dépendance  parce  qu'ils  se  servent  d'une 
«  langue  à  part  qui  n'est  pas  entendue  de  la  foule; 
«  mais  les  lettres,  qui  parlent  une  langue  universelle, 
«  languissent  et  meurent  dans  les  fers.  Comment  tra- 
«  cera-t-on  des  pages  dignes  de  l'avenir,  s'il  faut 
«  s'interdire,  en  écrivant,  tout  sentiment  magnanime 
«  toute  pensée  forte  et  grande?  La  liberté  est  si  natu- 
«  rellement  l'amie  des  sciences  et  des  lettres,  qu'elle 
«  se  réfugie  auprès  d'elles  lorsqu'elle  est  bannie  du 
a  milieu  des  peuples;  et  c'est  nous,  messieurs,  qu'elle 
«  charge  d'écrire  ses  annales  et  de  la  venger  de  ses 
«  ennemis,  de  transmettre  son  nom  et  son  culte  à  la 
«  dernière  postérité.  Pour  qu'on  ne  se  trompe  pas 
«  dans  l'interprétation  de  ma  pensée,  je  déclare  que 
«  je  ne  parle  ici  que  de  la  liberté  qui  naît  de  l'ordre  et 
«  enfante  des  lois,  et  non  de  cette  liberté  fille  de  la 
«  licence  et  mère  de  l'esclavag-e.  Le  tort  de  l'auteur  de 
«  Charles  IX  ne  fut  donc  pas  d'avoir  offert  son  en- 


MÉMoraES  d'outre-tombe  47 

«  cens  à  la  première  de  ces  divinités,  mais  d'avoir  cru 
«  que  les  droits  qu'elle  nous  donne  sont  incompati- 
"  blés  avec  un  gouvernement  monarchique.  C'est 
«  dans  ses  opinions  qu'un  Français  met  cette  indé- 
«  pendance  que  d'autres  peuples  placent  dans  leurs 
«  lois.  La  liberté  est  pour  lui  un  sentiment  plutôt 
«  qa'un  principe,  et  il  est  citoyen  par  instinct  et  sujet 
«  par  choix.  Si  l'écrivain  dont  vous  déplorez  la  perte 
«  avait  fait  cette  réflexion,  il  n'aurait  pas  embrassé 
«  dans  un  même  amour  la  liberté  qui  fonde  et  la  li- 
ft berté  qui  détruit. 

a  J'ai,  messieurs,  fini  la  tâche  que  les  usages  de 
«  l'Académie  m'ont  imposée.  Près  de  terminer  ce  dis- 
«  cours,  je  suis  frappé  d'une  idée  qui  m'attriste;  il 
«  n'y  a  pas  longtemps  que  M.  Chénier  prononçait  sur 
«  mes  ouvrages  des  arrêts  qu'il  se  préparait  à  pu- 
«  blier  :  et  c'est  moi  qui  juge  aujourd'hui  mon  juge. 
«  Je  le  dis  dans  toute  la  sincérité  de  mon  cœur,  j'ai- 
«  merais  mieux  encore  être  exposé  aux  satires  d'un 
«  ennemi,  et  vivre  en  paix  dans  la  solitude,  que  de 
«  vous  faire  remarquer,  par  ma  présence  au  milieu 
«  de  vous,  la  rapide  succession  des  hommes  sur  la 
«  terre,  la  subite  apparition  de  cette  mort  qui  ren- 
«  verse  nos  projets  et  nos  espérances,  qui  nous  era- 
«  porte  tout  à  coup,  et  livre  quelquefois  notre  mé- 
«  moire  à  des  hommes  entièrement  opposés  à  nos 
«  sentiments  et  à  nos  principes.  Cette  tribune  est  une 
«  espèce  de  champ  de  bataille  où  les  talents  viennent 
«  tour  à  tour  briller  et  mourir.  Que  de  génies  divers 
«  elle  a  vus  passer  I  Corneille,  Racine,  Boileau,  La 
«  Bruyère,  Bossuet,  Fénelon,  Voltaire,  BufFon,  Mon- 
«  tesquieu...  Qui  ne  serait  effrayé,  messieurs,  en  pen- 


48  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  sant  qu'il  va  former  un  anneau  dans  la  chaîne 
«  de  cette  illustre  lignée?  Accablé  du  poids  de  ces 
«  noms  immortels,  ne  pouvant  me  faire  reconnaître 
«  à  mes  talents  pour  héritier  légitime,  je  tâcherai  du 
«  moins  de  prouver  ma  descendance  par  mes  senti- 
«  ments. 

«  Quand  mon  tour  sera  venu  de  céder  ma  place  à 
«  l'orateur  qui  doit  parler  sur  ma  tombe,  il  pourra 
«  traiter  sévèrement  mes  ouvrages  ;  mais  il  sera  forcé 
«  de  dire  que  j'aimais  avec  transport  ma  patrie,  que 
«  j'aurais  souffert  mille  maux  plutôt  que  de  coûter 
«  une  seule  larme  à  mon  pays,  que  j'aurais  fait  sans 
«  balancer  le  sacrifice  de  mes  jours  à  ces  nobles  sen- 
ti timents,  qui  seuls  donnent  du  prix  à  la  vie  et  de  la 
«  dignité  à  la  mort. 

«  Mais  quel  temps  ai-je  choisi,  messieurs,  pour 
«  vous  parler  de  deuil  et  de  funérailles  !  Ne  sommes- 
«  nous  pas  environnés  de  fêtes?  Voyageur  solitaire, 
«  je  méditais  il  y  a  quelques  jours  sur  la  ruine  des 
«  empires  détruits  :  et  je  vois  s'élever  un  nouvel  em- 
«  pire.  Je  quitte  à  peine  ces  tombeaux  où  dorment 
«  les  nations  ensevelies,  et  j'aperçois  un  berceau 
«  chargé  des  destinées  de  l'avenir.  De  toutes  parts 
«  retentissent  les  acclamations  du  soldat.  César  monte 
«  au  Capitule;  les  peuples  racontent  les  merveilles, 
«  les  monuments  élevés,  les  cités  embellies,  les  fron- 
«  tières  de  la  patrie  baignées  par  ces  mers  lointaines 
«  qui  portaient  les  vaisseaux  de  Scipion,  et  par  ces 
«  mers  reculées  que  ne  vit  pas  Germanicus. 

«  Tandis  que  le  triomphateur  s'avance  entouré  de 
«  ses  légions,  que  feront  les  tranquilles  enfants  des 
o  Muses?   Ils  marcheront  au-devant   du  char  pour 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  49 

«  joindre  l'olivier  de  la  paix  aux  palmes  de  la  victoire, 
«  pour  présenter  au  vainqueur  la  troupe  sacrée,  pour 
«  mêler  aux  récits  guerriers  les  touchantes  images 
«  qui  faisaient  pleurer  Paul-Émile  sur  les  malheurs 
«  de  Persée. 

«  Et  vous,  fille  des  Césars,  sortez  de  votre  palais 
«  avec  votre  jeune  fils  dans  vos  bras  ;  venez  ajouter  la 
«  grâce  à  la  grandeur,  venez  attendrir  la  victoire  et 
«  tempérer  l'éclat  des  armes  par  la  douce  majesté 
«  d'une  reine  et  d'une  mère.  » 

Dans  le  manuscrit  qui  me  fut  rendu,  le  commence- 
ment du  discours  qui  a  rapport  aux  opinions  de  Milton 
était  barré  d'un  bout  à  l'autre  de  la  main  de  Bona- 
parte. Une  partie  de  ma  réclamation  contre  l'isole- 
ment des  affaires  dans  lequel  on  voudrait  tenir  la  lit- 
térature était  également  stigmatisée  au  crayon.  L'éloge 
de  l'abbé  Delille,  qui  rappelait  l'émigration,  la  fidélité 
du  poète  aux  malheurs  de  la  famille  royale  et  aux 
souffrances  de  ses  compagnons  d'exil,  était  mis  entre 
parenthèses  ;  l'éloge  de  M.  de  Fontanes  avait  une  croix. 
Presque  tout  ce  que  je  disais  sur  M.  Chénier,  sur  son 
frère,  sur  le  mien,  sur  les  autels  expiatoires  que  l'on 
préparait  à  Saint-Denis,  était  haché  de  traits.  Le  pa- 
ragraphe commençant  par  ces  mots  :  «  M.  de  Chénier 
adora  la  liberté,  etc.,  »  avait  une  double  rature  longi- 
tudinale. Néanmoins  les  agents  de  l'Empire,  en  pu- 
bliant ce  discours,  ont  conservé  assez  correctement  ce 
paragraphe. 

Tout  ne  fut  pas  fini  quand  on  m'eut  rendu  mon  dis- 
cours ;  on  voulait  me  contraindre  à  en  faire  un  second. 
Je  déclarai  que  ie  m'en  tenais  au  premier  et  que  je 
T.  m.  4 


5C  MEMOIRES   d'OUTRE-TOMUJE 

n'en  ferais  pas  d'autre.  La  commission  me  déclara 
alors  que  je  ne  serais  pas  reçu  à  l'Académie. 

Des  personnes  pleines  de  grâces,  de  générosité  et 
de  courage,  que  je  ne  connaissais  pas,  s'intéressaient 
à  moi.  Madame  Lindsay,  qui,  lors  de  ma  rentrée  en 
France  en  1800,  m'avait  ramené  de  Calais  à  Paris, 
parla  à  madame  Gay  '  ;  celle-ci  s'adressa  à  madame 
Regnaud  de  Saint-Jean-d'Angély,  laquelle  invita  le  duc 
de  Rovigo  à  me  laisser  à  l'écart.  Les  femmes  de  ce 
temps-là  interposaient  leur  beauté  entre  la  puissance 
et  la  fortune. 

Tout  ce  bruit  se  prolongea  par  les  prix  décennaux 
jusque  dans  l'année  1812.  Bonaparte,  qui  me  persé- 
cutait, fît  demander  à  l'Académie,  à  propos  de  ces 

1.  Marie-Françoise-Sophie  Nichault  de  Lavalette,  M™«  Sophie 
Gay  (1776-1852),  auteur  de  romans  qui  ont  eu  du  succès  et  dont 
les  meilleurs  sont  :  Léonie  de  Montbreitse,  Anatole,  les  Malheurs 
d'u/n  amant  heureux,  ttn  Mariage  sous  l'Empire,  la  Duchesse 
de  Châteauroux,  le  Comte  de  Guiche.  Elle  a  eu  pour  fille 
M"«  Delphine  Gay,  qui  devint  M™»  Emile  de  Girardin.  — 
M™«  Sophie  Gay  a  publié,  dans  la  Presse  du  14  août  1849,  la 
lettre  que  Chateaubriand  lui  avait  écrite,  au  mois  d'avril  1811, 
pour  la  remercier  du  service  qu'elle  venait  de  lui  rendre.  En 
voici  le  texte  : 

«  Vous  êtes,  Madame,  si  bonne  et  si  douce  pour  moi  que  je 
ne  sais  comment  vous  remercier.  J'irais  à  l'instant  même  mettre 
ma  reconnaissance  à  vos  pieds,  si  des  affaires  de  toutes  les  sortes 
ne  s'opposaient  à  l'extrême  plaisir  que  j'aurais  à  vous  voir.  Je 
ne  pourrai  même  aller  vous  présenter  tous  mes  hommages  que 
jeudi  prochain,  entre  midi  et  une  heure,  si  vous  êtes  assez  bonne 
pour  me  recevoir.  Je  suis  obligé  d'aller  à  la  campagne.  Pardon- 
nez, Madame,  à  cette  écriture  arabe.  Songez  que  c'est  une 
espèce  de  sauvage  qui  vous  écrit,  mais  un  sauvage  qui  n'oublie 
jamais  les  services  qu'on  Lui  a  rendus  et  la  bienveillance  que  l'on 
lui  témoigne. 

«  Mardi. 

d  De  CHATKADBaiAND.  • 


MEMOIRES   d'outre-tombe  51 

prix,  pourquoi  elle  n'avait  point  mis  sur  les  rangs  le 
Génie  du  christianisme.  L'Académie  s'expliqua;  plu- 
sieurs de  mes  confrères  écrivirent  leur  jugement  peu 
favorable  à  mon  ouvrage*.  J'aurais  pu  leur  dire  ce 
qu'un  poète  grec  dit  à  un  oiseau  :  «  Fille  de  l'Attique, 
«  nourrie  de  miel,  toi  qui  chantes  si  bien,  tu  enlèves 
«  une  cigale,  bonne  chanteuse  comme  toi,  et  tu  la 
«  portes  pour  nourriture  à  tes  petits.  Toutes  deux 
«  ailées,  toutes  deux  habitant  ces  lieux,  toutes  deux 
«  célébrant  la  naissance  du  printemps,  ne  lui  rendras- 
«  tu  pas  la  liberté?  Il  n'est  pas  juste  qu'une  chanteuse 
«  périsse  du  bec  d'une  de  ses  semblables  ^   » 

1 .  Voir  l'Appendice  n»  V  :  L«  Génie  du  christianisme  et  let 
prix  décennaux. 

2.  C'est  une  épigramme  de  l'Anthologie.  L'oiseau  à  qui  s'a- 
dresse le  poète  grec,  c'est  l'hirondelle,  «  trop  amie  de  l'auteur, 
selon  la  très  fine  remarque  de  M.  de  Marcellus  (p.  189),  pour 
qu'il  ose  la  nommer  quand  il  va  en  médire.  »  —  Chateaubriand 
aimait  beaucoup  l'Anthologie  grecque  et  se  plaisait  à  la  citer. 
Lui-même  aurait  pu,  au  besoin,  lui  fournir  des  modèles.  J'en 
trouve  la  preuve  à  la  date  même  où  nous  sommes.  «  A  cette 
époque  de  perfection,  dit  Sainte-Beuve  {Chateaubriand  et  son 
groupe  littéraire  sous  l'Empire,  II,  98),  à  cette  époque  de  per- 
fection où  il  était  parvenu  (1811-1813),  il  excellait  même  dans 
des  bagatelles  ;  il  portait  de  sa  grandeur  jusque  dans  les  moin- 
dres élégances;  et  j'ai  trouvé  sur  un  Album  du  temps  (celui  d« 
Mme  de  Rémusat)  cette  admirable  épigramme  écrite  de  sa  main; 
elle  serait  célèbre  si  elle  était  traduite  de  l'Anthologie  et  ferait 
chef-d  oeuvre  entre  les  plus  belles  de  l'antique  recueil,  entre 
celles  d'un  Antipater  de  Sidon  ou  d'un  Léonldas  de  Tarente  : 

«  La  Gloire,  l'Amour  et  l'Amitié  descendirent  un  jour  de  10- 
lympe  pour  visiter  les  peuples  de  la  terre.  Ces  divinités  résolu- 
rent d'écrire  l'histoire  de  leur  voyage  et  le  nom  des  hommes  qui 
leur  donneraient  l'hospitalité.  La  Gloire  prit  dans  ce  dessein  un 
morceau  de  marbre,  l'Amour  des  tablettes  de  cire,  et  l'Amiiii 
un  livre  blanc.  Les  ta-ois  voyageurs  parcoururent  le  monde,  et 
se  présentèrent  un  soir  à  ma  porte  :  je  m'empressai  de  l«s  rece- 
voir avec  le  respect  que  l'on  doit  aux  Dieux.  Le  lendemain  ma- 


52  MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMBE 

Ce  mélange  de  colère  et  d'attrait  de  Bonaparte  contre 
et  pour  moi  est  constant  et  étrange  :  naguère  il  me- 
nace, et  tout  à  coup  il  demande  à  l'Institut  pourquoi 
il  n'a  pas  parlé  de  moi  à  l'occasion  des  prix  décen- 
naux. Il  fait  plus,  il  déclare  à  Fontanes  que,  puisque 
l'Institut  ne  me  trouve  pas  digne  de  concourir  pour  le 
prix,  il  m'en  donnera  un,  qu'il  me  nommera  surin- 
tendant général  de  toutes  les  bibliothèques  de  France  ; 
surintendance  appointée  comme  une  ambassade  de 
première  classe.  La  première  idée  que  Bonaparte 
avait  eue  de  m'employer  dans  la  carrière  diplomati- 
que ne  lui  passait  pas  :  il  n'admettait  point,  pour 
cause  à  lui  bien  connue,  que  j'eusse  cessé  de  faire 
partie  du  ministère  des  relations  extérieures.  Et  toute- 
fois, malgré  ces  munificences  projetées,  son  préfet 
de  police  m'invite  quelque  temps  après  à  m'éloigner 
de  Paris,  et  je  vais  continuer  mes  Mémoires  à  Dieppe  *. 

Bonaparte  descend  au  rôle  d'écolier  taquin  ;  il  dé- 
terre YEssai  sur  les  Révolutions  et  il  se  réjouit  de  la 

tin,  à  leur  départ,  la  Gloire  ne  put  parvenir  à  graxer  mon  nom 
sur  son  marbre;  l'Amour,  après  lavoir  tracé  sur  ses  tablettes, 
l'effaça  bientôt  en  riant;  l'Amitié  seule  me  promit  de  le  conser- 
▼er  dans  son  livre. 

«  Db  Chatbaubriasd.  —  1813.  » 

1.  Le  4  septembre  18i2>,  Ckateaubriand  reçut  du  préfet  de  police 
l'ordre  de  s'éloigner  de  Paris  ;  il  se  retira  à  Dieppe.  (Voir  le  tome  I 
des  Mémoires,  ip.GS.)  —  Avant  de  quitter  Paris,  U  adressa  ce  billet 
à  Joubert,  par  manière  d'adieu  :  «  Mon  cher  ami,  je  voulais 
adler  vous  embrasser.  Je  pars  cette  nuit  pour  Dieppe  ;  j'ai  grand 
besoin  de  respirer  un  peu  l'air  de  ma  nourrice,  la  mer.  La 
Chatte  (M™«  de  Chateaubriand)  va  se  trouver  bien  seule,  puisque 
vous  partez  aussi.  Je  vous  embrasse  donc  tendrement,  ainsi  que 
le  Loup  (M™«  Joubert).  »  —  A  la  pa^e  191  de  son  livre  sur  Cha- 
teaubriand, M.  Villemain,  qui  brauiUe  volonUers  les  dates, 
plaee  en  1SJ3^  au  lieu  de  181S,  l'exil  &  Dieppe. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  53 

guerre  qu'il  m'attire  à  ce  sujet.  Un  M.  Damaze  de 
Raymond  se  fît  mon  champion  :  je  l'allai  remercier 
rue  Vivienne*.  Il  avait  sur  sa  cheminée  avec  ses  bre- 
loques une  tête  de  mort;  quelque  temps  après  il  fut 
tué  en  duel,  et  sa  charmante  figure  alla  rejoindre  la 
face  effroyable  qui  semblait  l'appeler.  Tout  le  monde 
se  battait  alors  :  un  des  mouchards  chargés  de  l'ar- 
restation de  Georges  reçut  de  lui  une  balle  dans  la 
tète. 

Pour  couper  court  à  l'attaque  de  mauvaise  foi  de 
mon  puissant  adversaire,  je  m'adressai  à  ce  M.  de 
Pommereul  dont  je  vous  ai  parlé  lors  de  ma  première 
arrivée  à  Paris  :  il  était  devenu  directeur  général  de 
l'imprimerie  et  de  la  librairie  :  je  lui  demandai  laper- 
mission  de  réimprimer  VFssai  tout  entier*.  On  peut 
voir  ma  correspondance  et  le  résultat  de  cette  corres- 
pondance dans  la  préface  de  VEssai  sur  les  Révolu- 
tions, édition  de  1826,  tome  II'  desCEuvres  complètes. 
Au  surplus,  le  gouvernement  impérial  avait  grande- 
ment raison  de  me  refuser  la  réimpression  de  l'ou- 
vrage en  entier;  VEssai  n'était,  ni  par  rapport  aux 
libertés,  ni  par  rapport  à  la  monarchie  légitime,  un 
livre  qu'on  dût  publier  lorsque  régnaient  le  despo- 
tisme et  l'usurpation.  La  police  se  donnait  des  airs 
d'impartialité  en  laissant  dire  quelque  chose  en  ma 
faveur,  et  elle  riait  en  m'empêchant  de  faire  la  seule 
chose  qui  me  pût  défendre.  Au  retour  de  Louis  XVIII 
on  exhuma  de  nouveau  VEssai;  comme  on  avait  voulu 

1.  Voir,  sur  cet  épisode,  l'Appendice  n»  VI  :  Petite  guerre 
pendant  la  campagne  de  Russie. 

2.  Voir  la  lettre  de  Chateaubriand  à  M.  de  Pommereul,  à 
l'Appendice  n*  VI, 


54  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

s'en  servir  contre  moi  au  temps  de  l'Empire,  sous  le 
rapport  politique,  on  voulait  me  l'opposer,  aux  jours 
de  la  Restauration,  sous  le  rapport  religieux.  J'ai  fait 
une  amende  honorable  si  complète  de  mes  erreurs 
dans  les  notes  de  la  nouvelle  édition  de  \ Essai  histo- 
rique, qu'il  n'y  a  plus  rien  à  me  reprocher.  La  posté- 
rité viendra  ;  elle  prononcera  sur  le  livre  et  sur  le  com- 
mentaire, si  ces  vieilleries-là  peuvent  encore  l'occuper. 
J'ose  espérer  qu'elle  jugera  YEssai  comme  ma  tête 
grise  l'a  jugé  ;  car,  en  avançant  dans  la  vie,  on  prend 
de  l'équité  de  cet  avenir  dont  on  approche.  Le  livre 
et  les  notes  me  mettent  devant  les  hommes  tel  que  j'ai 
été  au  début  de  ma  carrière,  tel  que  je  suis  au  terme 
de  cette  carrière. 

Au  surplus,  cet  ouvrage  que  j'ai  traité  avec  une  ri- 
gueur impitoyable  offre  le  compendium  de  mon  exis- 
tence comme  poète,  moraliste  et  homme  politique 
futur.  La  sève  du  travail  est  surabondante,  l'audace 
des  opinions  poussée  aussi  loin  qu'elle  peut  aller. 
Force  est  de  reconnaître  que,  dans  les  diverses  routes 
où  je  me  suis  engagé,  les  préjugés  ne  m'ont  jamais 
conduit,  que  je  n'ai  jamais  été  aveugle  dans  aucune 
cause,  qu'aucun  intérêt  ne  m'a  guidé,  que  les  partis 
que  j'ai  pris  ont  toujours  été  de  mon  choix. 

Dans  VEssai,  mon  indépendance  en  religion  et  en 
politique  est  complète  ;  j'examine  tout  :  républicain, 
je  sers  la  monarchie  ;  philosophe,  j'honore  la  religion. 
Ce  ne  sont  point  là  des  contradictions,  ce  sont  des 
conséquences  forcées  de  l'incertitude  de  la  théorie  et 
de  la  certitude  de  la  pratique  chez  les  hommes.  Mon 
esprit,  fait  pour  ne  croire  à  rien,  pas  môme  à  moi, 
fait  pour  dédaigner  tout,  grandeurs  et  misères,  peuples 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  55 

et  rois,  a  nonobstant  été  dominé  par  un  instinct  de 
raison  qui  lui  commandait  de  se  soumettre  à  ce  qu'il 
y  a  de  reconnu  beau  :  religion,  justice,  humanité, 
égalité,  liberté,  gloire.  Ce  que  l'on  rêve  aujourd'hui 
de  l'avenir,  ce  que  la  génération  actuelle  s'imagine 
avoir  découvert  d'une  société  à  naître,  fondée  sur  des 
principes  tout  différents  de  ceux  de  la  vieille  société, 
se  trouve  positivement  annoncé  dans  VEssai.  J'ai 
devancé  de  trente  années  ceux  qui  se  disent  les  pro- 
clamateurs  d'un  monde  inconnu.  Mes  actes  ont  été 
de  l'ancienne  cité,  mes  pensées  de  la  nouvelle  ;  les 
premiers  de  mon  devoir,  les  dernières  de  ma  na- 
ture. 

VEssai  n'était  pas  un  livre  impie  ;  c'était  un  livre 
de  doute  et  de  douleur.  Je  l'ai  déjà  dit*. 

Du  reste,  j'ai  dû  m'exagérer  ma  faute  et  racheter 
par  des  idées  d'ordre  tant  d'idées  passionnées  répan- 
dues dans  mes  ouvrages.  J'ai  peur  au  début  de  ma 
carrière  d'avoir  fait  du  mal  à  la  jeunesse  ;  j'ai  à  répa- 
rer auprès  d'elle,  et  je  lui  dois  au  moins  d'autres 
leçons.  Qu'elle  sache  qu'on  peut  lutter  avec  succès 
contre  une  nature  troublée  ;  la  beauté  morale,  la 
beauté  divine,  supérieure  à  tous  les  rêves  de  la  terre, 
je  l'ai  vue  ;  il  ne  faut  qu'un  peu  de  courage  pour 
l'atteindre  et  s'y  tenir. 

Afin  d'achever  ce  que  j'ai  à  dire  sur  ma  carrière 
littéraire,  je  dois  mentionner  l'ouvrage  qui  la  com- 
mença, et  qui  demeura  en  manuscrit  jusqu'à  l'année 
oii  je  l'insérai  dans  mes  Œuvres  complètes. 

A  la  tête  des  Natchez,  la  préface  a  raconté  com- 

1.  Au  tome  II  des  Mémoires,  p.  180 


56  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

ment  l'ouvrage  fut  retrouvé  en  Angleterre  par  les  soins 
el  les  obligeantes  recherches  de  MM.  de  Thuisy*. 

1.  «  Lorsqu'en  1800  je  quittai  l'Angleterre  pour  rentrer  en 
France  sous  un  nom  supposé,  je  n'osai  me  charger  d'un  trop 
gros  bagage  :  je  laissai  la  plupart  de  mes  manuscrits  à  Londres. 
Parmi  ces  manuscrits  se  trouvait  celui  des  Natchez,  dont  je 
n'apportais  à  Paris  que  René,  Atala  et  quelques  descriptions  de 
l'Amérique. 

«  Quatorze  années  s'écoulèrent  avant  que  les  communications 
avec  la  Grande-Bretagne  se  rouvrissent.  Je  ne  songeai  guère  k 
mes  papiers  dans  le  premier  moment  de  la  Restauration;  et 
d'ailleurs  comment  les  retrouver?  Ils  étaient  restés  renfermés 
dans  une  malle,  chez  une  Anglaise  qui  m'avait  loué  un  petit  ap- 
partement à  Londres.  J'avais  oublié  le  nom  de  cette  femme;  le 
nom  de  la  rue  et  le  numéro  de  la  maison  où  j'avais  demeuré, 
étaient  également  sortis  de  ma  mémoire. 

«  Sur  quelques  renseignements  vagues  et  même  contradic- 
toires, que  je  fis  passer  à.  Londres,  MM.  de  Thuisy  eurent  la 
bonté  de  commencer  des  recherches;  ils  les  poursuivirent  avec 
un  zèle,  une  persévérance  dont  il  y  a  très  peu  d'exemples... 

«  Ils  découvrirent  d'abord  avec  une  peine  infinie  la  maison 
que  j'avais  habitée  dans  la  partie  ouest  de  Londres,  mais  mon 
hôtesse  était  morte  depuis  plusieurs  années,  et  l'on  ne  savait  ce 
que  ses  enfants  étaient  devenus.  D'indications  en  indications,  de 
renseignements  en  renseignements,  MM.  de  Thuisy,  après  bien 
des  courses  infructueuses,  retrouvèrent  enfin,  dans  un  village  à 
plusieurs  milles  de  Londres,  la  famille  de  mon  hôtesse. 

«  Avait-elle  gardé  la  malle  d'un  émigré,  une  malle  remplie  de 
vieux  papiers  à  peu  près  indéchiffrables?  N'avait-elle  point  jeté 
»u  feu  cet  inutile  ramas  de  manuscrits  français? 

«  D'un  autre  côté,  si  mon  nom  sorti  de  son  obscurité  axait 
attiré  dans  les  journaux  de  Londres  l'attention  des  enfants  de 
mon  ancienne  hôtesse,  n'avaient-ils  point  voulu  profiter  de  ces 
papiers,  qui  dès  lors  acquéraient  une  certaine  valeur? 

«  Rien  de  tout  cela  n'était  arrivé  :  les  manuscrits  avaient  été 
conservés  ;  la  malle  n'avait  pas  même  été  ouverte.  Une  religieusi 
fidélité,  dans  une  famille  malheureuse,  avait  été  gardée  à  un 
enfant  du  malheur.  J'avais  confié  avec  simplicité  le  produit  dei 
travaux  d'une  partie  de  ma  vie  à  la  probité  d'un  dépositairi 
étranger,  et  mon  trésor  m'était  rendu  avec  la  même  simplicité. 
Je  ne  connais  rien  qui   m'ait  plus   touché  dans  ma  vie  que  liL 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  57 

Un  manuscrit  dont  j'ai  pu  tirer  Atala,  René,  et  plu- 
sieurs descriptions  placées  dans  le  Génie  du  christia- 
nisme, n'est  pas  tout  à  fait  stérile*.  Ce  premier  ma- 
nuscrit était  écrit  de  suite;  sans  section;  tous  les 
sujets  y  étaient  confondus  :  voyages,  histoire  natu- 
relle, partie  dramatique,  etc.  ;  mais  auprès  de  ce  ma- 
nuscrit d'un  seul  jet  il  en  existait  un  autre  partagé  en 
livres.  Dans  ce  second  travail,  j'avais  non  seulement 
procédé  à  la  division  de  la  matière,  mais  j'avais  en- 
core changé  le  genre  de  la  composition,  en  la  faisant 
passer  du  roman  à  l'épopée. 

Un  jeune  homme  qui  entasse  pêle-mêle  ses  idées, 
ses  inventions,  ses  études,  ses  lectures,  doit  produire 
le  chaos  ;  mais  aussi  dans  ce  chaos  il  y  a  une  certaine 
fécondité  qui  tient  à  la  puissance  de  l'âge. 

Il  m'est  arrivé  ce  qui  n'est  peut-être  jamais  arrivé 
à  un  auteur  :  c'est  de  relire  après  trente  années  un 
manuscrit  que  j'avais  totalement  oublié. 

J'avais  un  danger  à  craindre.  En  repassant  le  pin- 
ceau sur  le  tableau,  je  pouvais  éteindre  les  couleurs  ; 
une  main  plus  sûre,  mais  moins  rapide,  courait  ris- 
que, en  effaçant  quelques  traits  incorrects,  de  faire 
disparaître  les  touches  les  plus  vives  de  la  jeunesse  : 
il  fallait  conserver  à  la  composition  son  indépendance, 
et  pour  ainsi  dire  sa  fougue  ;  il  fallait  laisser  l'écume 
au  frein  du  jeune  coursier.  S'il  y  a  dans  les  Natchez 
des  choses  que  je  ne  hasarderais  qu'en  tremblant  au- 
jourd'hui, il  y  a  aussi  des  choses  que  je  ne  voudrais 

bonne  foi  et  la  loyauté  de  cette  paurre  famille  anglaise.  »  Pré- 
face de  1826. 

1.  Il  se  composait  de  deux  mille  trois  cent  quatre-vingt-trois 
pa^es  in-folio.  (Avertissement  des  Œuvres  complètes.) 


58  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

plus  écrire,  notamment  la  lettre  de  René  dans  le  second 
volume.  Elle  est  de  ma  première  manière,  et  repro- 
duit tout  René  :  je  ne  sais  ce  que  les  René  qui  m'ont 
suivi  ont  pu  dire  pour  mieux  approcher  de  la  folie. 

Les  Natchez  s'ouvrent  par  une  invocation  au  désert 
et  à  l'astre  des  nuits,  divinités  suprêmes  de  ma  jeu- 
nesse : 

«  A  rombre  des  forêts  américaines,  je  veux  chanter 
«  des  airs  de  la  solitude,  tels  que  n'en  ont  point  en- 
«  core  entendu  des  oreilles  mortelles  ;  je  veux  racon- 
«  ter  vos  malheurs,  ô  Natchez  I  ô  nation  de  la  Loui- 
«  siane  dont  il  ne  reste  plus  que  les  souvenirs  I  Les 
«  infortunes  d'un  obscur  habitant  des  bois  auraient- 
«  elles  moins  de  droits  à  nos  pleurs  que  celles  des 
«  autres  hommes?  et  les  mausolées  des  rois  dans  nos 
«  temples  sont-ils  plus  touchants  que  le  tombeau  d'un 
r  Indien  sous  le  chêne  de  sa  patrie? 

«  Et  toi,  flambeau  des  méditations,  astre  des  nuits, 
«  sois  pour  moi  l'astre  du  Pinde  1  Marche  devant  mes 
«  pas,  à  travers  les  régions  inconnues  du  Nouveau 
c  Monde,  pour  me  découvrir  à  ta  lumière  les  secrets 
«  ravissants  de  ces  déserts  I  » 

Mes  deux  natures  sont  confondues  dans  ce  bizarre 
ouvrage,  particulièrement  dans  l'original  primitif.  On 
y  trouve  des  incidents  politiques  et  des  intrigues  de 
roman  ;  mais  à  travers  la  narration  on  entend  partout 
une  voix  qui  chante,  et  qui  semble  venir  d'une  région 
inconnue. 

De  1812  à  1814,  il  n'y  a  plus  que  deux  années  pour 
finir  l'Empire»,  et  ces  deux  années  dont  on  a  vu  quel- 

1.  Sauf  en  ce  qui  concerne  les  incidents  de  sa  vie   littérair», 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  59 

que  chose  par  anticipation,  je  les  employai  à  des  re- 
cherches sur  la  France  et  à  la  rédaction  de  quelques 
livres  de  ces  Mémoires  ;  mais  je  n'imprimai  plus  rien. 
Ma  vie  de  poésie  et  d'érudition  fut  véritablement  close 
par  la  publication  de  mes  trois  grands  ouvrages,  le 
Génie  du  christianisme,  les  Martyrs  et  l'Itinéraire.  Mes 
écrits  politiques  commencèrent  à  la  Restauration;  avec 
ces  écrits  également  commença  mon  existence  politi- 
que active.  Ici  donc  se  termine  ma  carrière  littéraire 
proprement  dite  ;  entraîné  par  le  flot  des  jours,  je 
l'avais  omise  ;  ce  n'est  qu'en  cette  année  1839  que  j'ai 
rappelé  des  temps  laissés  en  arrière  de  1800  à  1814. 

les  Mémoires  de  Chateaubriand  ne  nous  fournissent  presque 
aucun  détail  sur  ces  deux  années  de  1812  à  1814.  Les  Souvenirs 
de  M™^  de  Chateaubriand  nous  permettent  heureusement  de 
combler  cette  lacune.  En  voici  quelques  extraits  : 

«  Au  commencement  de  l'hiver  (1811-1812)  nous  louâmes  un 
appartement  appartenant  à  Alexandre  de  Laborde,  dans  la  rue 
de  Rivoli.  Vers  ce  temps-là,  M.  de  Chateaubriand  commença  à 
se  sentir  fort  souffrant  de  palpitations  et  de  douleurs  au  cœur, 
ce  que  plusieurs  médecins  qu'il  consultait  en  secret,  attribuèrent 
à  un  commencement  d'anévrisme... 

«  Nous  restâmes  à  Paris  jusqu'au  mois  de  mai  (1812).  De  re- 
tour à  la  campagne,  les  palpitations  de  M.  de  Chateaubriand 
augmentèrent  au  point  qu'il  ne  douta  pas  que  ce  ne  fût  vrai- 
ment un  mal  auquel  il  devait  bientôt  succomber.  Comme  il  ne 
maigrissait  pas  et  que  son  teint  restait  toujours  le  même,  j'étais 
convaincue  qu'il  n'avait  qu'une  affection  nerveuse.  Cela  ne  m'em- 
pêchait pas  d'être  horriblement  inquiète.  Je  ne  cessais  de  le 
supplier  de  voir  le  docteur  Laënnec,  le  seul  médecin  en  qui 
j'eusse  de  la  confiance.  Enfin,  un  soir,  M™"  de  Lévis,  qui  était 
venue  passer  la  journée  à  la  Vallée,  le  pressa  tant\qu'il  consentit 
à  profiter  de  sa  voiture  pour  aller  à  Paris  consulter  Laënnec.  Je 
le  laissai  partir;  mais  mon  inquiétude  était  si  grande  qu'il  n*é- 
lait  pas  à  un  quart  de  lieue  que  je  partis  de  mon  côté,  et  j'ar- 
rivai quelques  minutes  après  lui.  Je  me  cachai  jusqu'au  résultat 
de  la  consultation.  Laënnec  arriva.  Je  ne  puis  dire  ce  que  je 
«ouffris   jusqu'à   son   départ.   Je  le  guettais  au  passage,  et  lui 


60  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

Cette  carrière  littéraire,  comme  il  vous  a  été  loisible 
de  vous  en  convaincre,  ne  fut  pas  moins  troublée  que 
ma  carrière  de  voyageur  et  de  soldat;  il  y  eut  aussi 
des  travaux,  des  rencontres  et  du  sang  dans  l'arène  ; 
tout  n'y  fut  pas  muses  et  fontaine  Castalie  ;  ma  car- 
rière politique  fut  encore  plus  orageuse. 

Peut-être  quelques  débris  marqueront-ils  le  lieu 
qu'occupèrent  mes  jardins  d'Acadème.  Le  Génie  du 
christianisme  commence  la  révolution  religieuse  contre 
le  philosophisme  du  xvm"  siècle.  Je  préparais  en  même 
temps  cette  révolution  qui  menace  notre  langue,  car 
il  ne  pouvait  y  avoir  renouvellement  dans  l'idée  qu'il 
n'eût  innovation  dans  le  style.  Y  aura-t-il  après 
moi  d'autres  formes   de  l'art  à  présent  inconnues? 

demandai  ce  qu'avait  moa  mari.  «  Riendutout  »,  me  répondit-iL 
Et  là-dessus  il  me  souhaita  le  bonjour  et  s'en  alla.  En  effet,  cinq 
minutes  après,  j'entendis  le  malade  qui  descendait  l'escalier  en 
chantant,  et  quand  il  rentra,  vers  onze  heures,  il  fut  enchanté 
de  me  trouver  là  pour  me  raconter  que  Laénnec  trouvait  son 
mal  si  alarmant  qu'il  n'avait  pas  même  voulu  lui  ordonner  les 
sangsues;  il  n'avait  qu'une  douleur  rhumatismale.  M.  0...,  qu'il 
rencontrait  chez  M™'  de  Duras,  avait  un  anévrisme  des  plus  ca- 
ractérisés; et  l'imagination  s'en  étant  mêlée,  une  douleur  à 
laquelle  M.  de  Chateaubriand  n'aurait  pas  fait  attention  dans  un 
autre  moment,  pensa  lui  causer  une  maladie  réelle. . . 

«  Nous  passâmes  l'hiver  à  Paris  dans  l'appartement  que  noui 
avions  loué  rue  de  Rivoli.  Nos  soirées  étaient  fort  agréables  : 
M.  de  Fontanes  et  M.  de  Humbold  étaient  nos  plus  fidèles  habi- 
tués. Nous  voyions  aussi  beaucoup  Pasquier  et  Mole... 

«  Dès  le  mois  d'avril  (1813),  nous  retournâmes  dans  notre 
chère  Vallée.  Nous  continuions  à  voir  nos  amis  de  l'un  et  de 
l'autre  bord.  Quelquefois,  cependant,  nous  trouvions  insuppor- 
table d'entendre  des  préfets,  des  grands  juges  et  des  chambellans 
de  Bonaparte  se  traiter  de  monarchiques,  et  appeler  Jacobins 
tout  ce  qui  ne  pliait  pas  sous  la  royauté  corse  .. 

•  Nous  revînmes  à  Paris  au  mois  d'octobre.  L'étoile  de  Bona 
paru:  commençait  à  pâlir...  » 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  61 

Pourra-t-on  partir  de  nos  études  actuelles  afin  d'avan- 
cer, comme  nous  sommes  partis  des  études  passées 
pour  faire  un  pas?  Est -il  des  bornes  qu'on  ne  saurait 
franchir,  parce  qu'on  se  vient  heurter  contre  la  na- 
ture des  choses?  Ces  bornes  ne  se  trouvent-elles  point 
dans  la  division  des  langues  modernes,  dans  la  cadu- 
cité de  ces  mêmes  langues,  dans  les  vanités  humaines 
telles  que  la  société  nouvelle  les  a  faites?  Les  langues 
ne  suivent  le  mouvement  de  la  civilisation  qu'avant 
l'époque  de  leur  perfectionnement  ;  parvenues  à  leur 
apogée,  elles  restent  un  moment  stationnaires,  puis 
elles  descendent  sans  pouvoir  remonter. 

Maintenant,  le  récit  que  j'achève  rejoint  les  pre- 
miers livres  de  ma  vie  politique,  précédemment  écrits 
à  des  dates  diverses.  Je  me  sens  un  peu  plus  de  cou- 
rage en  rentrant  dans  les  parties  faites  de  mon  édi- 
fice. Quand  je  me  suis  remis  au  travail,  je  tremblais 
que  le  vieux  fils  de  Cœlus  ne  vît  changer  en  truelle  de 
plomb  la  truelle  d'or  du  bâtisseur  de  Troie.  Pourtant 
il  me  semble  que  ma  mémoire,  chargée  de  me  verser 
mes  souvenirs,  ne  m'a  pas  trop  failli  :  avez-vous  beau- 
coup senti  la  glace  de  l'hiver  dans  ma  narration? 
trouvez-vous  une  énorme  différence  entre  les  pous- 
sières éteintes  que  j'ai  essayé  de  ranimer,  et  les  per- 
sonnages vivants  que  je  vous  ai  fait  voir  en  vous  ra- 
contant ma  première  jeunesse?  Mes  années  sont  mes 
secrétaires  ;  quand  l'une  d'entre  elles  vient  à  mourir, 
elle  passe  la  plume  à  sa  puînée,  et  je  continue  de  dic- 
ter; comme  elles  sont  sœurs,  elles  ont  à  peu  près  la 
même  main. 


TROISIÈME    PARTIE 

CARRIÈRE     POLITIQUE 
1814-1830 


LIVRE    PREMIER 


De  Bonaparte.  —  Bonaparte.  —  Sa  famille.  —  Branche  particu- 
lière des  Bonaparte  de  la  Corse.  —  Naissance  et  enfance  da 
Bonaparte.  —  La  Corse  de  Bonaparte.  —  Paoli.  —  Deux  pam- 
phlets. —  Brevet  de  capitaine.  —  Toulon.  —  Journées  de  Ven- 
démiaire. —  Suite.  —  Campagnes  d'Italie.  —  Congrès  de  Ras- 
tadt.  —  Retour  de  Napoléon  en  France.  —  Napoléon  est  nommé 
chef  de  l'armée  dite  d'Angleterre.  —  Il  part  pour  l'expédition 
d'Egypte.  —  Expédition  d'Egypte.  —  Malte.  —  Bataille  des 
Pyramides.  —  Le  Caire.  —  Napoléon  dans  la  grande  pyra- 
mide. —  Suez.  —  Opinion  de  l'armée.  —  Campagne  de  Syrie. 

—  Retour  en  Egypte.  —  Conquête  de  la  Haute-Egypte.  — 
Bataille  d'Aboukir.  —  Billets  et  lettres  de  Napoléon.  —  Il 
repasse  en  France.  —  Dix-huit  brumaire.  —  Deuxième  coa- 
lition. —  Position  de  la  France  au  retour  de  Bonaparte  d« 
la  campagne  d'Egypte.  —  Consulat.  —  Deuxième  campagne 
d'Italie.  —  Victoire  de  Marengo.  —  Victoire  de  Hohenlinden, 

—  Paix  de  Lunéville.  —  Paix  d'Amiens.  —  Rupture  du  traité. 

—  Bonaparte  élevé  à  l'empire.  —  Empire.  —  Sacre.  — 
Royaume  d'Italie.  —  Invasion  de  l'Allemagne.  —  Austerlitz. 

—  Traité  de  paix  de  Presbourg.  —  Le  Sanhédrin.  —  Qua- 
trième coalition.  —  Campagne  de  Prusse.  —  Décret  de  Berlin. 

—  Guerre  en  Pologne  contre  la  Russie.  Tilsit.  —  Projet  de 
Partage  du  monde  entre  Napoléon  et  Alexandre.  —  Paix.  — 
Guerre  d'Espagne.  —  Erfurt,  —  Apparition  de  Wellington. 

—  Pie  VII.  —  Réunion  des  États  romains  à  la  France.  — 
Protestation  du  Souverain  Pontife.  —  Il  est  enlevé  de  Rome. 


64  MEMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

—  Cinquième  coalition.  —  Prise  de  Vienne.  —  Bataille  d'Es»- 
ling.  —  Bataille  de  Wagram.  —  Paix  signée  dans  le  palais  de 
l'Empereur  d'Autriche.  —  Divorce.  —  Napoléon  épouse  Marie- 
Louise.  —  Naissance  du  roi  de  Romt. 


La  jeunesse  est  une  chose  charmante  :  elle  part  au 
commencement  de  la  vie  couronnée  de  fleurs  comme 
la  flotte  athénienne  pour  aller  conquérir  la  Sicile  et 
les  délicieuses  campagnes  d'Enna.  La  prière  est  dite 
à  haute  voix  par  le  prêtre  de  Neptune;  les  libations 
sont  faites  avec  des  coupes  d'or;  la  foule,  bordant  la 
mer,  unit  ses  invocations  à  celle  du  pilote;  le  paean 
est  chanté,  tandis  que  la  voile  se  déploie  aux  rayons 
et  au  souffle  de  l'aurore.  Alcibiade,  vêtu  de  pourpre  et 
beau  comme  l'Amour,  se  fait  remarquer  sur  les  tri- 
rèmes, fier  des  sept  chars  qu'il  a  lancés  dans  la  car- 
rière d'Olympie.  Mais  à  peine  l'île  d'Âlcinoûs  est-elle 
passée,  l'illusion  s'évanouit:  Alcibiade  banni  va  vieillir 
loin  de  sa  patrie  et  mourir  percé  de  flèches  sur  le  sein 
de  Timandra.  Les  compagnons  de  ses  premières  espé- 
rances, esclaves  à  Syracuse,  n'ont  pour  alléger  le  poids 
de  leurs  chaînes  que  quelques  vers  d'Euripide. 

Vous  avez  vu  ma  jeunesse  quitter  le  rivage;  elle 
n'avait  pas  la  beauté  du  pupille  de  Périclès,  élevé  sur 
les  genoux  d'Aspasie;  mais  elle  en  avait  les  heures 
matineuses  :  et  des  désirs  et  des  songes,  Dieu  sait! 
Je  vous  les  ai  peints,  ces  songes  :  aujourd'hui,  retour- 
nant à  la  terre  après  maint  exil,  je  n'ai  plus  à  vous 
raconter  que  des  vérités  tristes  comme  mon  âge.  Si 
parfois  je  fais  entendre  encore  les  accords  de  la  lyre, 
ce  sont  les  dernières  harmonies  du  poète  qui  cherche 
à  se  guérir  de  la  blessure  des  flèches  du  temps,  ou  à 
se  consoler  de  la  servitude  des  années. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  65 

Vous  savez  la  mutabilité  de  ma  vie  dans  mon  état  de 
voyageur  et  soldat;  vous  connaissez  mon  existence 
littéraire  depuis  ISOOjusqu'à  1813,  année  où  vousmavez 
laissé  à  laVallée-aux-Loupsqui  m'appartenait  encore, 
lorsque  ma  carrière  politique  s'ouvrit.  Nous  entrons 
présentement  dans  cette  carrière  :  avant  d'y  pénétrer, 
force  m'est  de  revenir  sur  les  faits  généraux  que  j'ai 
sautés  en  ne  m'occupant  que  de  mes  travaux  et  de  mes 
propres  aventures  :  ces  faits  sont  de  la  façon  de  Napo- 
léon. Passons  donc  à  lui  ;  parlons  du  vaste  édifice  qui 
se  construisait  en  dehors  de  mes  songes.  Je  deviens 
maintenant  historien  sans  cesser  d'être  écrivain  de 
mémoires  ;  un  intérêt  public  va  soutenir  mes  confi- 
dences privées;  mes  petits  récits  se  grouperont  autour 
de  ma  narration. 

Lorsque  la  guerre  de  la  Révolution  éclata,  les  rois 
ne  la  comprirent  point;  ils  virent  une  révolte  où  ils 
auraient  dû  voir  le  changement  des  nations,  la  fin  et 
le  commencement  d'un  monde  :  ils  se  flattèrent  qu'il 
ne  s'agissait  pour  eux  que  d'agrandir  leurs  États  de 
quelques  provinces  arrachées  à  la  France  ;  ils  croyaient 
à  l'ancienne  tactique  militaire,  aux  anciens  traités 
diplomatiques,  aux  négociations  des  cabinets-;  et  des 
conscrits  allaient  chasser  les  grenadiers  de  Frédéric, 
des  monarques  allaient  venir  solliciter  la  paix  dans  les 
antichambres  de  quelques  démagogues  obscurs,  et  la 
terrible  opinion  révolutionnaire  allait  dénouer  sur  les 
échafauds  les  intrigues  de  la  vieille  Europe.  Cette 
vieille  Europe  pensait  ne  combattre  que  la  France; 
elle  ne  s'apercevait  pas  qu'un  siècle  nouveau  marchait 
sur  elle. 

Bonaparte   dans  le  cours  de  ses  succès   toujours 

T.  III.  5 


66  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

croissants  semblait  appelé  à  changer  les  dynasties 
royales,  à  rendre  la  sienne  la  plus  âgée  de  toutes.  Il 
avait  fait  rois  les  électeurs  de  Bavière,  de  Wurtemberg 
et  de  Saxe;  il  avait  donné  la  couronne  de  Naples  à 
Murât,  celle  d'Espagne  à  Joseph,  celle  de  Hollande  à 
Louis,  celle  de  Westphalie  à  Jérôme;  sa  sœur,  Élisa 
Bacciochi,  était  princesse  de  Lucques;  il  était,  pour 
son  propre  compte,  empereur  des  Français,  roi  d'Italie, 
dans  lequel  royaume  se  trouvaient  compris  Venise,  la 
Toscane,  Parme  et  Plaisance;  le  Piémont  était  réuni  à 
la  France;  il  avait  consenti  à  laisser  régner  en  Suède 
un  de  ses  capitaines,  Bernadotte;  par  le  traité  de  la 
confédération  du  Rhin,  il  exerçait  les  droits  de  la 
maison  d'Autriche  sur  l'Allemagne;  il  s'était  déclaré 
médiateur  de  la  confédération  helvétique;  il  avait  jeté 
bas  la  Prusse;  sans  posséder  une  barque,  il  avait 
déclaré  les  Iles  Britanniques  en  état  de  blocus.  L'An- 
gleterre malgré  ses  flottes  fut  au  moment  de  n'avoir 
pas  un  port  en  Europe  pour  y  décharger  un  ballot  de 
marchandises  ou  pour  y  mettre  une  lettre  à  la  poste. 

Les  États  du  pape  faisaient  partie  de  l'empire  fran- 
çais; le  Tibre  était  un  département  de  la  France.  On 
voyait  dans  les  rues  de  Paris  des  cardinaux  demi- 
prisonniers  qui,  passant  la  tête  à  la  portière  de  leur 
fiacre,  demandaient  :  «  Est-ce  ici  que  demeure  le  roi 
de...?  —  Non,  répondait  le  commissionnaire  inter- 
rogé, c'est  plus  haut.  »  L'Autriche  ne  s'était  rachetée 
qu'en  livrant  sa  fille  :  le  chevaucheur  du  midi  réclama 
Honoria  de  Valentinien,  avec  la  moitié  des  provinces 
de  l'empire. 

Comment  s'étaient  opérés  ces  miracles?  Quelles  qua- 
lités possédait  l'homme  qui  les  enfanta?  Quelles  qua- 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  67 

lités  lui  manquèrent  pour  les  achever?  Je  vais  suivre 
l'immense  fortune  de  Bonaparte  qui,  nonobstant,  a 
passé  si  vite  que  ses  jours  occupent  une  courte  période 
du  temps  renfermé  dans  ces  Mémoires.  De  fastidieuses 
productions  de  généalogies,  de  froides  disquisitions 
sur  les  faits,  d'insipides  vérifications  de  dates  sont  les 
charges  et  les  servitudes  de  l'écrivain. 

Le  premier  Buonaparte  (Bonaparte)  dont  il  soit  fait 
mention  dans  les  annales  modernes  est  Jacques  Buo- 
naparte, lequel,  augure  du  conquérant  futur,  nous  a 
laissé  l'histoire  du  sac  de  Borne  en  1527,  dont  il  avait 
été  témoin  oculaire.  Napoléon-Louis  Bonaparte,  fils 
aîné  de  la  duchesse  de  Saint-Leu,  mort  après  linsur- 
rection  de  la  Romagne,  a  traduit  en  français  ce  docu- 
ment curieux;  à  la  tête  de  la  traduction  il  a  placé  une 
généalogie  des  Buonaparte. 

Le  traducteur  dit  «  qu'il  se  contentera  de  remplir 
«  les  lacunes  de  la  préface  de  l'éditeur  de  Cologne,  en 
«  publiant  sur  la  famille  Bonaparte  des  détails  authen- 
«  tiques;  lambeaux  d'histoire,  dit-il,  presque  entière- 
«  ment  oubliés,  mais  au  moins  intéressants  pour  ceux 
«  qui  aiment  à  retrouver  dans  les  annales  des  temps 
«  passés  l'origine  d'une  illustration  plus  récente.  » 

Suit  une  généalogie  oii  l'on  voit  un  chevalier  Nor- 
dille  Buonaparte,  lequel,  le  2  avril  1266,  cautionna  lu 
prince  Conradin  de  Souabe  (celui-là  même  à  qui  le 
duc  d'Anjou  fit  trancher  la  tête)  pour  la  valeur  des 
droits  de  douane  des  effets  dudit  prince.  Vers  l'an  1255 
commencèrent  les  proscriptions  des  familles  trévi- 
sanes  :  une  branche  des  Buonaparte  alla  s'établir  en 
Toscane,  où  on  les  rencontre  dans  les  hautes  places 


68  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

de  l'État.  Louis-Marie-Fortuné  Buonaparte,  de  la 
branche  établie  à  Sarzane,  passa  en  Corse  en  1612,  se 
fixa  à  Ajaccio  et  devint  le  chef  de  la  branche  des 
Bonaparte  de  Corse.  Les  Bonaparte  portent  de  gueules 
à  deux  barres  d'or  accompagné  de  deux  étoiles. 

Il  y  a  une  autre  généalogie  que  M.  Panckoucke  a 
placée  à  la  tête  du  recueil  des  écrits  de  Bonaparte; 
elle  diffère  en  plusieurs  points  de  celle  qu'a  donnée 
Napoléon-Louis.  D'un  autre  côté,  madame  d'Abrantès 
veut  que  Bonaparte  soit  un  Comnène,  alléguant  que 
le  nom  de  Bonaparte  est  la  traduction  littérale  du  grec 
Caloméros,  surnom  des  Comnène. 

Napoléon-Louis  croit  devoir  terminer  sa  généalogie 
par  ces  paroles  :  «  J'ai  omis  beaucoup  de  détails,  car 
«  les  titres  de  noblesse  ne  sont  un  objet  de  curiosité 
«  que  pour  un  petit  nombre  de  personnes,  et  d'ailleurs 
«  la  famille  Bonaparte  n'en  retirerait  aucun  lustre. 

«  Qui  sert  bien  son  pays  n'a  pas  besoin  d'aïeux.  » 

Nonobstant  ce  vers  philosophique,  la  généalogie 
subsiste,  Napoléon-Louis  veut  bien  faire  à  son  siècle 
la  concession  d'un  apophthegme  démocratique  sans 
que  cela  tire  à  conséquence. 

Tout  ici  est  singulier  :  Jacques  Buonaparte,  historien 
du  sac  de  Rome  et  de  la  détention  du  pape  Clément  VII 

1.  yfémoires  de  .^/™«  la  duchesse  d'Abrantès,  tome  I,  p.  32  et 
«tÙT.  --  D'après  M°"  d'Abrantès,  «  lorsque  Constantin  Comnèna 
aborda  eu  Corse,  en  1676,  à  la  tête  de  la  colonie  grecque,  il 
livàit  arec  lui  plusieurs  fils,  dont  l'un  s'appelait  Caloméros... 
Caloméros,  traduit  iitt'^ralernf^nt,  signifie  bella  parte  ou  buona 
parte.  Le  nom  de  ce  Caloméros,  qui  s'établit  ensuite  en  Toscan», 
•  donc  été  italianisé.  » 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  69 

par  les  soldats  du  connétable  de  Bourbon,  est  du 
même  sang  que  Napoléon  Buonaparte,  destructeur  de 
tant  de  villes,  maître  de  Rome  changée  en  préfecture, 
roi  d'Italie,  dominateur  de  la  couronne  des  Bourbons 
et  geôlier  de  Pie  VII,  après  avoir  été  sacré  empereur 
des  Français  par  la  main  de  ce  pontife.  Le  traducteur 
de  l'ouvrage  de  Jacques  Buonaparte  est  Napoléon- 
Louis  Buonaparte,  neveu  de  Napoléon,  et  fils  du  roi 
de  Hollande,  frère  de  Napoléon;  et  ce  jeune  homme 
vient  de  mourir  dans  la  dernière  insurrection  de  la 
Romagne,  à  quelque  distance  des  deux  villes  où  la 
mère  et  la  veuve  de  Napoléon  sont  exilées,  au  moment 
où  les  Bourbons  tombent  du  trône  pour  la  troisième 
fois. 

Comme  il  aurait  été  assez  difficile  de  faire  de  Napo- 
léon le  fils  de  Jupiter  Ammon  par  le  serpent  aimé 
d'Olympias,  ou  le  petit-fils  de  Vénus  par  Anchise,  de 
savants  affranchis  *  trouvèrent  une  autre  merveille  à 
leur  usage  :  ils  démontrèrent  à  l'empereur  qu'ils  des- 
cendait en  ligne  directe  du  Masque  de  fer.  Le  gouver- 
neur des  îles  Sainte-Marguerite  se  nommait  Bonpart; 
il  avait  une  fille;  le  Masque  de  fer,  frère  jumeau  de 
Louis  XIV,  devint  amoureux  de  la  fille  de  son  geôlier 
et  l'épousa  secrètement,  de  l'aveu  même  de  la  cour. 
Les  enfants  qui  naquirent  de  cette  union  furent  clan- 
destinement portés  en  Corse,  sous  le  nom  de  leur 
mère;  les  Bonpart  se  transformèrent  en  Bonaparte 
par  la  différence  du  langage.  Ainsi  le  Masque  de  fer 
serait  devenu  le  mystérieux  aïeul,  à  face  de  bronz'?, 
du  grand  homme,  rattaché  de  la  sorte  au  grand  roi. 

La  blanche  des  Franchini-Bonaparte  porte  sur  son 

1.  Las  (Jases.  Ch. 


70  MÉMOIRES    d'OUTRE-TOMBE 

écu  trois  fleurs  de  lis  d'or.  Napoléon  souriait  d'un  ait 
d'incrédulité  à  cette  généalogie,  mais  il  souriait  : 
c'était  toujours  un  royaume  revendiqué  au  profit  de 
sa  famille.  Napoléon  alTectait  une  indifférence  qu'il 
n'avait  pas,  car  il  avait  lui-même  fait  venir  sa  généa- 
logie de  Toscane  (Bourrienne).  Précisément  parce  que 
la  divinité  de  la  naissance  manque  à  Bonaparte,  cette 
naissance  est  merveilleuse  :  «  Je  voyais,  dit  Démos- 
«  thène,  ce  Philippe  contre  qui  nous  combattions  pour 
«  la  liberté  de  la  Grèce  et  le  salut  de  ses  Républiques, 
«  l'oeil  crevé,  l'épaule  brisée,  la  main  affaiblie,  la 
«  cuisse  retirée,  offrir  avec  une  fermeté  inaltérable 
«  tous  ses  membres  aux  coups  du  sort,  satisfait  de 
«  vivre  pour  l'honneur  et  de  se  couronner  des  palmes 
«  de  la  victoire.  » 

Or,  Philippe  était  père  d'Alexandre;  Alexandre  était 
donc  fils  de  roi  et  d'un  roi  digne  de  l'être;  par  ce 
double  fait,  il  commanda  l'obéissance.  Alexandre,  né 
sur  le  trône,  n'eut  pas,  comme  Bonaparte,  une  petite 
vie  à  traverser  afin  d'arriver  à  une  grande  vie.  Alexan- 
dre n'offre  pas  la  disparate  de  deux  carrières;  son 
précepteur  est  Aristote  ;  dompter  Bucéphale  est  un  des 
passe-temps  de  son  enfance.  Napoléon  pour  s'instruire 
n'a  qu'un  maître  vulgaire  ;  des  coursiers  ne  sont  point 
à  sa  disposition;  il  est  le  moins  riche  de  ses  compa- 
gnons d'étude.  Ce  sous-lieutenant  d'artillerie,  sans 
serviteurs,  va  tout  à  l'heure  obliger  l'Europe  à  le 
reconnaître;  ce  petit  copora/ mandera  dans  ses  anti- 
chambres les  plus  grands  souverains  de  l'Europe: 

II»  ne  sont  pas  venus,  nos  deux  rois?  Qu'on  leur  die 
Qu'ils  se  font  trop  attendre  et  qu'Attila  s'ennuie. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  71 

Napoléon,  qui  s'écriait  avec  tant  de  sens  :  «  Oh!  si 
j'étais  mon  petit-fils!  »  ne  trouvait  point  le  pouvoir 
dans  sa  famille,  il  le  créa  :  quelles  facultés  diverses 
cette  création  ne  suppose-t-elle  pas!  Veut-on  que 
Napoléon  n'ait  été  que  le  metteur  en  œuvre  de  l'intel- 
ligence sociale  répandue  autour  de  lui;  intelligence 
que  des  événements  inouïs,  des  périls  extraordinaires, 
avaient  développée?  Cette  supposition  admise,  il  n'en 
serait  pas  moins  étonnant  :  en  effet,  que  serait-ce 
qu'un  homme  capable  de  diriger  et  de  s'approprier 
tant  de  supériorités  étrangères? 

Toutefois  si  Napoléon  n'était  pas  né  prince,  il  était, 
selon  l'ancienne  expression,  fils  de  famille.  M.  de  Mar- 
beuf,  gouverneur  de  l'île  de  Corse,  fit  entrer  Napoléon 
dans  un  collège  près  d'Autun  '  ;  il  fut  admis  ensuite  à 
l'école  militaire  de  Brienne  ^  Élisa,  madame  Baccio- 
chi,  reçut  son  éducation  à  Saint-Cyr  :  Bonaparte  ré- 
clama sa  sœur  quand  la  Révolution  brisa  les  portes  de 
ces  retraites  religieuses.  Ainsi  l'on  trouve  une  sœur 
de  Napoléon  pour  dernière  élève  d'une  institution 
dont  Louis  XIV  avait  entendu  les  premières  jeunes 
filles  chanter  les  chœurs  de  Racine. 

Les  preuves  de  noblesse  exigées  pour  l'admission 
de  Napoléon  à  une  école  militaire  furent  faites  :  elles 
contiennent  l'extrait  baptistaire  de  Charles  Bonaparte, 
père  de  Napoléon,  duquel  Charles  on  remonte  à  Fran- 
çois, dixième  ascendant  ;  un  certificat  des  nobles  prin- 

1.  Bonaparte  est  resté  trois  mois  et  demi  au  collège  d'Autun, 
du  1"  janvier  au  12  mai  1779.  {Napoléon  inconnu,  par  Frédérii-., 
Masson,  tome  I,  p.  47-52.) 

2  Bonaparte  est  resté  à  l'École  militaire  de  Brienne  du  19  oiai 
iny  au  30  octobre  1784.  (Masson,  tome  I,  p.  53-86.) 


72  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

cipaux  de  la  ville  d'Ajaccio,  prouvant  que  la  famille 
Bonaparte  a  toujours  été  au  nombre  des  plus  an- 
ciennes et  des  plus  nobles  ;  un  acte  de  reconnaissance 
de  la  famille  Bonaparte  de  Toscane,  jouissant  du  pa- 
triciat  et  déclarant  que  son  origine  est  commune  avec 
ia  famille  Bonaparte  de  Corse,  etc.,  etc. 

«  Lors  de  l'entrée  de  Bonaparte  à  Trévise,  »  dit 
M.  de  Las  Cases,  «  on  lui  annonça  que  sa  famille  y 
«  avait  été  puissante;  à  Bologne,  qu'elle  y  avait  été 
K  inscrite  sur  le  livre  d'or...  A  Tentrevue  de  Dresde, 
«  l'empereur  François  apprit  à  l'empereur  Napoléon 
«  que  sa  famille  avait  été  souveraine  à  Trévise,  et 
«  qu'il  s'en  était  fait  représenter  les  documents  :  il 
«  ajouta  qu'il  était  sans  prix  d'avoir  été  souverain,  et 
«  qu'il  fallait  le  dire  à  Marie  Louise,  à  qui  cela  ferait 
«  grand  plaisir.  » 

Né  d'une  race  de  gentilshommes,  laquelle  avait  des 
alliances  avec  les  Orsini,  les  Lomelli,  les  Médicis,  Na- 
poléon, violenté  par  la  Révolution,  ne  fut  démocrate 
qu'un  moment;  c'est  ce  qui  ressort  de  tout  ce  qu'il 
dit  et  écrit  :  dominé  par  son  rang,  ses  penchants 
étaient  aristocratiques.  Pascal  Paoli  ne  fut  point  le 
parrain  de  Napoléon,  comme  on  l'a  dit  :  ce  fut  l'obs- 
cur Laurent  Giubega,  de  Calvi  ;  on  apprend  cette  par- 
ticularité du  registre  de  baptême  tenu  à  Ajaccio  par 
l'économe,  le  prêtre  Diamante. 

J'ai  peur  de  compromettre  Napoléon  en  le  replaçant 
à  son  rang  dans  l'aristocratie.  Cromwell,  dans  son  dis- 
cours prononcé  au  Parlement  le  12  septembre  1654, 
léclare  être  né  gentilhomme;  Mirabeau,  La  Fayette, 
Desaix  et  cent  autres  partisans  de  la  Révolution  étaient 
nobles  aussi.  Les  Anglais  ont  prétendu  que  le  préno» 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  73 

de  l'empereur  était  Nicolas,  d'où  en  dérision  ils  disaient 
Nie.  Ce  beau  nom  de  Napoléon  venait  à  l'empereur 
d'un  de  ses  oncles  qui  maria  sa  fille  avec  un  Ornano. 
Saint  Napoléon  est  un  martyr  grec.  D'après  les  com- 
mentateurs de  Dante,  le  comle  Orso  était  fils  de  Aa- 
poléon  de  Cerbaja.  Personne  autrefois,  en  lisant  l'his- 
toire, n'était  arrêté  par  ce  nom  qu'ont  porté  plusieurs 
cardinaux;  il  frappe  aujourd'hui.  La  gloire  d'un 
homme  ne  remonte  pas,  elle  descend.  Le  Nil  à  sa 
source  n'est  connu  que  de  quelques  Éthiopiens  ;  à 
son  embouchure,  de  quel  peuple  est-il  ignoré  ? 

Il  reste  constaté  que  le  vrai  nom  de  Bonaparte  est 
Buonaparte;  il  l'a  signé  lui-même  de  la  sorte  dans 
toute  sa  campagne  d'Italie  et  jusqu'à  l'âge  de  trente- 
trois  ans.  Il  le  francisa  ensuite,  et  ne  signa  plus  que 
Bonaparte  :  je  lui  laisse  le  nom  qu'il  s'est  donné  et 
qu'il  a  gravé  au  pied  de  son  indestructible  statue  '. 

Bonaparte  s'est-il  rajeuni  d'un  an  afin  de  se  trou- 
ver Français,  c'est-à-dire  afin  que  sa  naissance  ne 
précédât  pas  la  date  de  la  réunion  de  la  Corse  à  la 
France?  Cette  question  est  traitée  à  fond  d'une  ma- 
nière courte,  mais  substantielle,  par  M.  Eckard  ^  :  on 
peut  lire  sa  brochure.  Il  en  résulte  que  Bonaparte  est 
né  le  5  février  1768,  et  non  pas  le  15  août  1769,  mal- 
gré l'assertion  positive  de  M.  Bourrienne.  C'est  pour- 

1.  Ce  nom  de  Buonaparte  s'écrivait  quelquefois  avec  le  re- 
tranchement de  Vu  :  l'économe  d'Ajaccio  qui  signe  au  baptême 
de  Napoléon  a  écrit  trois  fois  Bonaparte  sans  employer  la 
voyelle  italienne  u.  Ch. 

2.  La  brochure  d'Eckard,  publiée  en  1826,  a  pour  titre  :  Ques- 
tion d'état  oivil  et  historique,  Napoléon  Buonaparte  est-il  né 
Françaii  ? 


74  MÉMOIRES   d'OUTRE-TOMBK 

quoi  le  sénat  conservateur,  dans  sa  proclamation  du 
3  avril  1814,  traite  Napoléon  d'étranger. 

L'acte  de  célébration  du  mariage  de  Bonaparte  avec 
Marie-Josèphe-Rose  de  Tascher,  inscrit  au  registre  de 
l'état  ci^"il  du  deuxième  arrondissement  de  Paris, 
19  ventôse  an  iv  (9  mars  1796),  porte  que  Napoléon 
Buonaparte  naquit  à  Ajaccio  le  5  février  1768,  et  que 
son  acte  de  naissance,  visé  par  l'officier  civil,  cons- 
tate cette  date.  Cette  date  s'accorde  parfaitement  avec 
ce  qui  est  dit  dans  l'acte  de  mariage,  que  l'époux  est 
âgé  de  vingt-huit  ans. 

L'acte  de  naissance  de  Napoléon,  présenté  à  la 
mairie  du  deuxième  arrondissement  lors  de  la  célé- 
bration de  son  mariage  avec  Joséphine,  fut  retiré  par 
un  des  aides  de  camp  de  l'empereur  au  commence- 
ment de  1810,  lorsqu'on  procédait  à  l'annulation  du 
mariage  de  Napoléon  avec  Joséphine.  M.  Duclos» 
nosant  résister  à  l'ordre  impérial,  écrivit  au  moment 
même  sur  une  des  pièces  de  la  liasse  Bonaparte  :  Son 
acte  de  naissance  lui  a  été  remis,  ne  pouvant,  à  l'ins- 
tant de  sa  demande,  lui  en  délivrer  copie.  La  date  delà 
naissance  de  Joséphine  est  altérée  dans  l'acte  de  ma- 
riage, grattée  et  surchargée,  quoiqu'on  en  découvre  à 
la  loupe  les  premiers  linéaments.  L'impératrice  s'est 
ôté  quatre  ans  :  les  plaisanteries  qu'on  faisait  sur  ce 
sujet  au  château  des  Tuileries  et  à  Sainte-Hélène  sont 
mauvaises  et  ingrates. 

L'acte  de  naissance  de  Bonaparte,  enlevé  par  l'aide 
de  camp  en  1810,  a  disparu  ;  toutes  les  recherches 
pour  le  découvrir  ont  été  infructueuses. 

Ce  sont  là  des  faits  irréfragables,  et  aussi  je  pense, 
d'après  ces  faits,  que  Napoléon  est  né  à  Ajaccio  le 


HÉMOIRES    d'outre-tombe  71 

5  février  1768.  Cependant  je  ne  dissimule  pas  les  em- 
barras historiques  qui  se  présentent  à  l'adoption  de 
cette  date. 

Joseph  frère  aîné  de  Bonaparte,  est  né  le  5  janvier 
1768;  son  frère  cadet,  Napoléon,  ne  peut  être  né  la 
même  année,  à  moins  que  la  date  de  la  naissance  de 
Joseph  ne  soit  pareillement  altérée  :  cela  est  suppo- 
sable,  car  tous  les  actes  de  l'état  civil  de  Napoléon  et 
de  Joséphine  sont  soupçonnés  d'être  des  faux.  Nonobs- 
tant une  juste  suspicion  de  fraude,  le  comte  de  Beau- 
mont,  sous-préfet  de  Calvi,  dans  ses  Observations  sur 
la  Corse,  affirme  que  le  registre  de  l'état  civil  d'Ajac- 
cio  marque  la  naissance  de  Napoléon  au  15  août  1769. 
Enfin  les  papiers  que  m'avait  prêtés  M.  Libri  démon- 
traient que  Bonaparte  lui-même  se  regardait  comme 
étant  né  le  13  août  1769  à  une  époque  où  il  ne  pouvait 
avoir  aucune  raison  pour  désirer  se  rajeunir.  Mais 
restent  toujours  la  date  officielle  des  pièces  de  son 
premier  mariage  et  la  suppression  de  son  acte  de 
naissance'. 

1.  Depuis  Eckard  et  Chateaubriand,  cette  question  a  été  sou- 

Tent  agitée.  Voir  notamment,  en  faveur  de  la  date  de  1768,  Th. 
lung,  Bonaparte  et  son  temps,  t.  I*',  p.  39  et  suiv.  —  D""  Four- 
nier,  Napoléon  /e'  (traduction  Jaeglé,  tome  I*"",  p.  5)  ;  —  en 
faveur  de  la  date  de  1769,  Jal,  Dictionnaire  critique  de  biogra- 
phie et  d'histoire,  p.  898  et  suiv.,  et  surtout  Frédéric  Masson, 
Napoléon  inconnu,  t.  I^"",  p.  15-18.  —  Dans  les  Souvenirs  inti- 
mes du  baron  Mounier,  publiés  en  1896,  je  trouve,  sous  la  date 
du  22  février  1842,  cette  curieuse  note  :  «  J'avais  cru  que  l'his- 
toire de  la  naissance  de  Napoléon  n'était  qu'une  petite  invention 
en  dénigrement  ;  mais,  l'autre  jour,  M.  Séguier  m'a  dit  qu'ayant 
été  présenté  au  premier  consul  et  persuadé  que  celui-ci  était  né 
en  1768,  il  lui  avait  répondu,  à  la  question  habituelle  de  l'âge, 
—  le  premier  Consul  ayant  l'air  de  le  trouver  trop  jeune  :  «  J  ai 
le  même  âge  que  Votre  Majesté,  je  suis  né  en  1768  »  ;  et  que  la 


76  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

Quoi  qu'il  en  soit,  Bonaparte  ne  gagnerait  rien  à 
cette  transposition  de  vie  :  si  vous  fixez  sa  nativité  au 
15  août  1769,  force  est  de  reporter  sa  conception  vers 
le  15  novembre  1768;  or,  la  Corse  n'a  été  cédée  à  la 
France  que  par  le  traité  du  15  mai  1769  ;  les  dernières 
soumissions  des  Pièves  (cantons  de  la  Corse)  ne  se 
sont  même  effectuées  que  le  14  juin  1769.  D'après  les 
calculs  les  plus  indulgents,  Napoléon  ne  serait  encore 
Français  que  de  quelques  heures  de  nuit  dans  le  sein 
de  sa  mère.  Eh  bien,  s'il  n'a  été  que  le  citoyen  d'une 
patrie  douteuse,  cela  classe  à  part  sa  nature  :  exis- 
tence tombée  d'en  haut,  pouvant  appartenir  à  tous  les 
temps  et  à  tous  les  pays. 

Toutefois  Bonaparte  a  incliné  vers  la  patrie  ita- 
lienne ;  il  détesta  les  Français  jusqu'à  l'époque  où  leur 
vaillance  lui  donna  l'empire.  Les  preuves  de  cette  aver- 
sion abondent  dans  les  écrits  de  sa  jeunesse.  Dans 
une  note  que  Napoléon  a  écrite  sur  le  suicide,  on 
trouve  ce  passage  :  «  Mes  compatriotes,  chargés  de 
«  chaînes,  embrassent  en  tremblant  la  main  qui  les 
«  opprime...  Français,  non  contents  de  nous  avoir 
«  ravi  tout  ce  que  nous  chérissons,  vous  avez  encore 
«  corrompu  nos  mœurs.  » 

Une  lettre  écrite  à  Paoli  en  Angleterre,  en  1789, 
lettre  qui  a  été  rendue  publique,  commence  de  la 
sorte  : 

premier  Consul  s'était  tourné  yers  Caulaincourt  en  lui  disant 
avec  humeur  :  «  Comment  donc  sait-il  mon  âge?  »  Quelques  an- 
nées après,  M.  Séguier  en  prit  pied  pour  tenir  un  pari  contre 
Hamelin  (le  mari  de  la  célèbre),  qui  faisait  naître  Napoléon  en 
1769  ;  M.  Séguier  gagna,  au  moyen  de  l'acte  de  naissance  an- 
nexé à  l'acte  de  mariage  déposé  aux  archives  des  actes 
civils.  » 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  77 

«  Général, 

«  Je  naquis  quand  la  patrie  périssait.  Trente  mille 
«  Français  vomis  sur  nos  côtes,  noyant  le  trône  de  la 
«  liberté  dans  des  flots  de  sang,  tel  fut  le  spectacle 
«  odieux  qui  vint  le  premier  frapper  mes  regards.  » 

Une  autre  lettre  de  Napoléon  à  M.  Gubica,  greffier 
en  chef  des  Ëtats  de  la  Corse,  porte  : 

«  Tandis  que  la  France  renaît,  que  deviendrons- 
«  nous,  nous  autres  infortunés  Corses?  Toujours  vils, 
«  continuerons-nous  à  baiser  la  main  insolente  qui 
«  nous  opprime  ?  continuerons-nous  à  voir  tous  les 
«  emplois  que  le  droit  naturel  nous  destinait  occupés 
«  par  des  étrangers  aussi  méprisables  par  leurs  mœurs 
«  et  leur  conduite  que  leur  naissance  est  abjecte?  » 

Enfin  le  brouillon  d'une  troisième  lettre  manuscrite 
de  Bonaparte,  touchant  la  reconnaissance  par  les  Cor- 
ses de  l'Assemblée  nationale  de  1789.  débute  ainsi  : 

«  Messieurs, 

«  Ce  fut  par  le  sang  que  les  Français  étaient  par- 
«  venus  à  nous  gouverner;  ce  fut  par  le  sang  qu'ils 
«  voulurent  assurer  leur  conquête.  Le  militaire, 
«  l'homme  de  loi,  le  financier,  se  réunirent  pour  nous 
«  opprimer,  nous  mépriser  et  nous  faire  avaler  à  longs 
«  traits  la  coupe  de  l'ignominie.  Nous  avons  assez 
«  longtemps  souffert  leurs  vexations  ;  mais  puisque 
«  nous  n'avons  pas  eu  le  courage  de  nous  en  aff"ran- 
«  cliir  de  nous-mêmes,  oublions-les  à  jamais;  qu'ils 
«  redescendent  dans  le  mépris  qu'ils  méritent,  ou  du 


78  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

«  moins  qu'ils  aillent  briguer  dans  leur  patrie  la  con- 
«  fiance  des  peuples  :  certes,  ils  n'obtiendront  ja.- 
«  naais  la  nôtre.  » 

Les  préventions  de  Napoléon  contre  la  mère-patrie 
ne  s'effacèrent  pas  entièrement  :  sur  le  trône,  il  parut 
nous  oublier  ;  il  ne  parla  plus  que  de  lui,  de  son  em- 
pire, de  ses  soldats,  presque  jamais  des  Français  ; 
cette  phrase  lui  échappait  :  «  Vous  autres  Français.  » 

L'empereur,  darns  les  papiers  de  Sainte-Hélène,  ra- 
conte que  sa  mère,  surprise  par  les  douleurs,  l'avait 
laissé  tomber  de  ses  entrailles  sur  un  tapis  à  grand 
ramage,  représentant  les  héros  de  ï Iliade  :  il  n'en 
serait  pas  moins  ce  qu'il  est,  fût-il  tombé  dans  du 
chaume. 

Je  viens  de  parler  de  papiers  retrouvés  ;  lorsque 
j'étais  ambassadeur  à  Rome,  en  1828,  le  cardinal 
Fesch,  en  me  montrant  ses  tableaux  et  ses  livres,  me 
dit  avoir  des  manuscrits  de  la  jeunesse  de  Napoléon  ; 
A  y  attachait  si  peu  d'importance  qu'il  me  proposa  de 
me  les  montrer  :  je  quittai  Rome,  et  je  n'eus  pas  le 
temps  de  compulser  les  documents.  Au  décès  de  Ma- 
dame mère  et  du  cardinal  Fesch,  divers  objets  de  la 
succession  ont  été  dispersés  ;  le  carton  qui  renfermait 
les  essais  de  Napoléon  a  été  apporté  à  Lyon  avec  plu- 
sieurs autres;  il  est  tombé  entre  les  mains  de  M.  Li- 
bri  ».  M.  Libri  a  inséré  dans  la  Revue  des  Deux  Mondes 

1.  Les  papiers  dont  parle  ici  Chateaubriand  avaient  été,  en 
1815,  enfermés  par  Napoléon  lui-même  dans  un  carton  qu'il  avait 
scellé  de  son  cachet  impérial  et  sur  lequel  il  avait  écrit  ces 
mots  :  A  remettre  au  cardinal  Fesch  seul.  Ce  carton  fut  em- 
porté à  Rome  par  Fesch,  qui,  dit-on,  n'eut  point  la  curiosité  de 
l'ouvrir.  A  la  mort  du  cardinal  (13  mai  1839)  son  grand  vicaire 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  "79 

du  !•*  mars  de  cette  année  1842  une  notice  détaillée 
des  papiers  du  cardinal  Fesch;  il  a  bien  voulu  depuis 
m'envoyer  le  carton.  J'ai  profité  de  la  communication 
pour  accroître  l'ancien  texte  de  mes  Mémoires  con- 
cernant Napoléon,  toute  réserve  faite  à  un  plus  ample 
informé  quant  aux  renseignements  contradictoires  et 
aux  objections  à  survenir. 

Benson,  dans  ses  Esquisses  de  la  Corse  (Sketchesof 
Corsica),  parle  de  la  maison  de  campagne  qu'habitait 
la  famille  de  Bonaparte  : 

h  En  allant  le  long  du  rivage  de  la  mer  d'Ajaccio, 
«  vers  l'île  Sanguinière,  à  environ  un  mille  de  la  ville, 
«  on  rencontre  deux  piliers  de  pierre,  fragments  d'une 
«  porte  qui  s'ouvrait  sur  le  chemin  ;  elle  conduisait  à 
«  une  villa  en  ruine,  autrefois  résidence  du  demi- 
«  frère  utérin  de  madame  Bonaparte,  que  Napoléon 
«  créa  cardinal  Fesch.  Les  restes  d'un  petit  pavillon 
«  sont  visibles  au-dessous  d'un   rocher;  l'entrée  en 

et  futur  biographe,  l'abbé  Lyonnet,  rapporta  à  Dijon  le  carton 
impérial.  Guillaume  Libri,  qui  avait  appris  l'existence  de  ces 
papiers,  décida  leur  détenteur  à  les  lui  vendre  au  profit  des 
pauvres.  La  cession  fut  faite  par  acte  notarié  moyennant  sept  à 
huit  mille  francs.  Après  les  avoir  utilisés  pour  son  travail  de  la 
Revue  des  Deux-Mondes  :  Souvenirs  de  la  Jeunesse  de  Napo- 
léon, manuscrits  inédits,  Libri  les  vendit  très  cher  au  comte 
d'Ashburnham.  Le  fils  de  ce  dernier  ayant  mis  en  vente,  en  18^3, 
la  collection  paternelle,  l'une  des  plus  riches  de  rLurope  en  do- 
cuments de  toutes  sortes,  le  gouvernement  italien  s'est  rendu 
acquéreur,  l'année  suivante,  moyennant  la  somme  de  23,000 
livres  sterling  (675,000  francs),  d'un  lot  d'environ  dix-huit  cents 
manuscrits,  parmi  lesquels  figuraient  les  papiers  de  jeunesse  cLi 
Napoléon.  Ils  se  trouvent  aujourd'hui  à  ia  Bibliothèque  L»u- 
rentienne,  à  Florence.  —  Voir  Frédéric  Masson,  Napoléon  w»« 
connu,  tome  I»"",  Introduction 


80  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  est  quasi  obstruée  par  un  figuier  toufiFu  :  c'était  la 
«  retraite  accoutumée  de  Bonaparte,  quand  les  va- 
«  cances  de  l'école  dans  laquelle  il  étudiait  lui  per- 
«  mettaient  de  revenir  chez  lui.  » 

L'amour  du  pays  natal  suivit  chez  Napoléon  sa 
marche  ordinaire.  Bonaparte,  en  1788,  écrivait,  à  pro- 
pos de  M.  de  Sussy,  que  la  Corse  offrait  un  'printemps 
perpétuel  ;  il  ne  parla  plus  de  son  île  quaud  il  fut  heu- 
reux ;  il  avait  même  de  l'antipathie  pour  elle  ;  elle  lui 
rappelait  un  berceau  trop  étroit.  Mais  à  Sainte-Hélène 
sa  patrie  lui  revint  en  mémoire  :  «  La  Corse  avait 
«  mille  charmes  pour  Napoléon  '  ;  il  en  détaillait  les 
«  plus  grands  traits,  la  coupe  hardie  de  sa  structure 
«  physique.  Tout  y  était  meilleur,  disait-il  ;  il  n'y  avait 
«  pas  jusqu'à  l'odeur  du  sol  même  :  elle  lui  eût  suffi 
«  pour  le  deviner  les  yeux  fermés  ;  il  ne  l'avait  retrou- 
«  vée  nulle  part.  Il  s'y  voyait  dans  ses  premières  an- 
«  nées,  à  ses  premières  amours;  il  s'y  trouvait  dans 
«  sa  jeunesse  au  milieu  des  précipices,  franchissant 
«  les  sommets  élevés,  les  vallées  profondes.  » 

Napoléon  trouva  le  roman  dans  son  berceau  ;  ce 
roman  commence  à  Vanina,  tuée  par  Sampietro,  son 
mari  *.  Le  baron  de  Neuhof,  ou  le  roi  Théodore,  avait 
paru  sur  tous  les  rivages,  demandant  des  secours  à 
l'Angleterre,  au  pape,  au  Grand  Turc,  au  bey  de  Tunis, 
après  s'être  fait  couronner  roi  des  Corses,  qui  ne  sa- 
vaient à  qui  se  donner  ^.  Voltaire  en  rit.  Les   deux 

1.  Mémorial   de  Sainte-Hélène. 

2.  Vanina  d'Ornano,  femme  du  corse  Sampietro,  fut  étran- 
glée par  son  mari,  qui  la  tenait  pour  criminelle,  parce  que,  vou- 
lant le  sauver,  elle  avait  imploré  sa  grâce  auprès  du  sénat  de 
Qênes,  qui  l'avait  frappé  de  proscription  (1567). 

3.  Théodore,  baron  de  Neuhof,  né  à  Metz   vers  169C,   était 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  81 

Paoli,  Hyacinthe  et  surtout  Pascal,  avaient  rempli 
l'Europe  du  bruit  de  leur  nom.  Buttafuoco  '  pria 
J.-J.  Rousseau  d'être  le  législateur  de  la  Corse  *;  le 
philosophe  de  Genève  songeait  à  s'établir  dans  la  patrie 
de  celui  qui,  en  dérangeant  les  Alpes,  emporta  Genève 
sous  son  bras.  «  Il  est  encore  en  Europe,  écrivait 
«  Rousseau,  un  pays  capable  de  législation  ;  c'est 
«  l'île  de  Corse.  La  valeur  et  la  constance  avec  laquelle 
«  ce  brave  peuple  a  su  recouvrer  et  défendre  sa  liberté 
«  mériteraient  bien  que  quelque  homme  sage  lui  ap- 
«  prît  à  la  conserver.  J'ai  quelque  pressentiment 
«  qu'un  jour  cette  petite  île  étonnera  l'Europe  3.  » 

parvenu,  après  d'étranges  aventures,  à  se  faire  nommer  roi  de 
Corse  en  1736  sous  le  nom  de  Théodore  !«',  et  à  délivrer  pres- 
que en  entier  son  royaume  de  la  tyrannie  génoise.  Obligé  de 
quitter  la  Corse  pour  chercher  de  nouveaux  secours  sur  le  con- 
tinent, il  tenta  d'y  revenir  en  1738  et  en  1743  et,  empêché  de 
débarquer,  se  réfugia  à  Londres  où  ses  créanciers  le  firent  en- 
fermer dans  la  prison  pour  dettes.  En  1753,  Horace  Walpole 
ouvrit  en  sa  faveur  une  souscription,  dont  le  produit  servit 
à  adoucir  les  rigueurs  de  sa  captivité,  et  plus  tard  il  lui  fil 
ériger  un  tombeau  dans  le  cimetière  de  Sainte-Anne  de  West- 
minster. 

1.  Mathieu,  comte  de  Buttafuoco  (1731-1806).  Lors  de  la  réu- 
nion de  la  Corse  à  la  France,  à  laquelle  les  Génois  venaient  de 
céder  leurs  droits  (1768),  il  devint  un  des  principaux  agents 
choisis  par  le  ministre  Choiseul  pour  traiter  avec  Pascal  Paoli, 
qui  ne  consentait  qu'au  protectorat  français  ;  Buttafuoco  réussit 
à  faire  prévaloir  l'annexion.  Il  "fut  élu  en  1789,  par  la  noblesse 
de  l'île  de  Corse,  député  aux  Etats-Généraux,  et  siégea  dan^  les 
rangs  de  la  minorité.  Il  émigra  après  la  session,  rentra  en  Corse 
avec  les  Anglais  en  1794  et  resta,  à  partir  de  ce  moment,  étran- 
g*'  à  la  vie  politique. 

2.  Le  Projet  de  constitution  pour  les  Corses,  par  J.-J.  Rous- 
■eau  a  été  publié  pour  la  première  fois  en  1861  dans  le  volume 
de  M.  Streckeisen-Moulton,  Œuvres  et  correspondance  inédites 
de  J.-J.  Rousseau. 

3.  Contrat  social,  livre  II,  chapitre  X. 

T.    III.  6 


82  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

Nourri  au  milieu  de  la  Corse,  Bonaparte  fut  élevé  à 
cette  école  primaire  des  révolutions  ;  il  ne  nous  ap- 
porta pas  à  son  début  le  calme  ou  les  passions  du 
jeune  âge,  mais  un  esprit  déjà  empreint  des  passions 
politiques.  Ceci  change  l'idée  qu'on  s'est  formée  de 
Napoléon. 

Quand  un  homme  est  devenu  fameux,  on  lui  com- 
pose des  antécédents  :  les  enfants  prédestinés,  selon 
les  biographes,  sont  fougueux,  tapageurs,  indomp- 
tables ;  ils  apprennent  tout,  ou  n'apprennent  rien  ;  le 
plus  souvent  aussi  ce  sont  des  enfants  tristes,  qui  ne 
partagent  point  les  jeux  de  leurs  compagnons,  qui  rê- 
vent à  l'écart  et  sont  déjà  poursuivis  du  nom  qui  les  me- 
nace. Voilà  qu'un  enthousiaste  a  déterré  des  billets  ex- 
trêmement communs  (sans  doute  italiens)  de  Napoléon 
à  ses  grands  parents;  il  nous  faut  avaler  ces  puériles 
âneries.  Les  pronostics  de  notre  futurition  sont  vains; 
nous  sommes  ce  que  nous  font  les  circonstances  ;  qu'un 
enfant  soit  gai  ou  triste,  silencieux  ou  bruyant,  qu'il 
montre  ou  ne  montre  pas  des  aptitudes  au  travail,  nul 
augure  à  en  tirer.  Arrêtez  un  écolier  à  seize  ans  ;  tout 
intelligent  que  vous  le  fassiez,  cet  enfant  prodige, 
fixé  à  trois  lustres,  restera  un  imbécile;  l'enfant 
manque  même  de  la  plus  belle  des  grâces,  le  sourire  : 
il  rit,  et  ne  sourit  pas. 

Napoléon  était  donc  un  petit  garçon  ni  plus  ni  moins 
distingué  que  ses  émules  :  «  Je  n'étais,  dit-il,  qu'un 
enfant  obstiné  et  curieux.  »  Il  aimait  les  renoncules 
et  il  mangeait  des  cerises  avec  mademoiselle  Colom- 
bier. Quand  il  quitta  la  maison  paternelle,  il  ne  savait 
que  l'italien  ;  son  ignorance  de  la  langue  de  Turenne 
était  presque  complète.  Comme  le  maréchal  de  Saxe 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  83 

Allemand,  Bonaparte  Italien  ne  mettait  pas  un  mol 
d'orthographe;  Henri  IV,  Louis  XIV  et  le  maréchal  de 
Richelieu,  moins  excusables,  n'étaient  guère  plus  cor- 
rects. C'est  visiblement  pour  cacher  la  négligence  de 
son  instruction  que  Napoléon  a  rendu  son  écriture  indé- 
chiffrable. Sorti  de  la  Corse  à  neuf  ans,  il  ne  revit  son 
île  que  huit  ans  après.  A  l'école  de  Brienne,  il  n'avait 
rien  d'extraordinaire  ni  dans  sa  manière  d'étudier,  ni 
dans  son  extérieur.  Ses  camarades  le  plaisantaient 
sur  son  nom  de  Napoléon  et  sur  son  pays;  il  disait  à 
son  camarade  Bourrienne  :  «  Je  ferai  à  tes  Français 
tout  le  mal  que  je  pourrai.  »  Dans  un  compte  rendu  au 
roi,  en  1784,  M.  de  Kéralio  affirme  que  le  jeune  Bona- 
parte serait  un  excellent  marin;  la.  phrase  est  suspecte, 
car  ce  compte  rendu  n'a  été  retrouvé  que  quand  Napo- 
léon inspectait  la  flottille  de  Boulogne 

Sorti  de  Brienne  le  14  octobre  1784  ^,  Bonaparte 
passa  à  l'École  militaire  de  Paris  ^.  La  liste  civile 
payait  sa  pension  ;  il  s'affligeait  d'être  boursier.  Celle 

1.  Voici  le  texte  complet  de  cette  note,  dont  l'auteur,  le  cLe- 
▼alier  de  Kéralio,  maréchal  de  camp,  était  chargé  de  l'inspec- 
tion des  treize  écoles  royales  militaires  créées  en  1775  par 
Louis  XVI  :  «  M.  de  Buonaparte  (Napoléon)  né  le  15  août  1769, 
de  4  pieds  10  pouces,  a  fait  sa  quatrième.  Constitution,  santé  ex- 
cellente, caractère  soumis,  doux,  honnête,  reconnaissant, 
conduite  très  régulière,  s'est  toujours  distingué  par  son  ap- 
plication aux  mathématiques.  11  sait  très  passablement  scn 
histoire  et  sa  géographie.  Il  est  très  faible  dans  les  arts  d'agré- 
ments. Ce  sera  un  excellent  marin,  digne  d'entrer  à  l'école  de 
Paris.  » 

2.  Dans  une  note  de  sa  main,  qu'il  intitule  :  Epoques  de  ma  > 
vie,  Bonaparte  a  donné  une  date  un  peu  différente.  La  note 
porte  :  Parti  pour  l'Ecole  de  Paris  le  30  octobre  1784. 

3.  Napoléon  est  resté  un  an  à  l'Ecole  militaire  de  Paris,  du 
31  octobre  ou  du  i"  novembre  1784  au  28  octobre  1785. 


84  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

pension  lui  fut  conservée,  témoin  ce  modèle  de  reçu 
trouvé  dans  le  carton  Fesch  (carton  de  M.  Libri)  : 

«  Je  soussigné  reconnais  avoir  reçu  de  M.  Biercourt 
«  la  somme  de  200  provenant  de  la  pension  que  le 
«  roi  m'a  accordée  sur  les  fonds  de  l'École  militaire  ep 
«  qualité  d'ancien  cadet  de  l'école  de  Paris.  » 

Mademoiselle  Permon-Comnène  (madame  d'Abran- 
tes),  fixée  tour  à  tour  chez  sa  mère  à  Montpellier,  à 
Toulouse  et  à  Paris,  ne  perdait  point  de  vue  son  compa- 
triote Bonaparte  :  «  Quand  je  passe  aujourd'hui  sur 
«  le  quai  de  Gonti,  écrit-elle,  je  ne  puis  m'empècher 
fe  de  regarder  la  mansarde,  à  l'angle  gauche  de  la 
«  maison  au  troisième  étage  :  c'est  là  que  logeait 
«  Napoléon  toutes  les  fois  qu'il  venait  chez  mes  pa- 
«  rents.  » 

Bonaparte  n'était  pas  aimé  à  son  nouveau  prytanée  : 
morose  et  frondeur,  il  déplaisait  à  ses  maîtres;  il  blâ- 
mait tout  sans  ménagement.  Il  adressa  un  mémoire 
au  sous-principal  sur  les  vices  de  l'éducation  que  l'on 
y  recevait  :  «  Ne  vaudrait-il  pas  mieux  les  astreindre 
«  (les  élèves)  à  se  suffire  à  eux-mêmes,  c'est-à-dire, 
«  moins  leur  petite  cuisine  qu'ils  ne  feraient  pas,  leur 
«  faire  manger  du  pain  de  munition  ou  d'un  qui  en 
«  approcherait,  les  habituer  à  battre,  brosser  leurs 
«  habits,  à  nettoyer  leurs  souliers  et  leurs  bottes  ?  » 
C'est  ce  qu'il  ordonna  depuis  à  Fontainebleau  et  à 
Saint-Germain. 

Le  rabroueur  délivra  l'école  de  sa  présence  et  fut 
nc"  mé  lieutenant  en  second  d'artillerie  au  régiment 
de  La  Fère  *. 

1.  La  Note,  déjèi  citée,  de  Napoléon  porte  :  Parti  pow  U 
régiment   de  la    Fère  en    qvtalité  de  lieutenant  en    second  l 


MEMOIRES    d'outre-tombe  S& 

Entre  1784  et  1793  s'étend  la  carrière  littéraire  de 
Napoléon,  courte  par  l'espace,  longue  par  les  travaux. 
Errant  avec  les  corps  d'artillerie  dont  il  faisait  partie 
à  Auxonne,  à  Dôie,  à  Seurres,  à  Lyon,  Bonaparte  était 
attiré  à  tout  endroit  de  bruit  comme  l'oiseau  appelé 
par  le  miroir  ou  accourant  à  l'appeau.  Attentif  aux 
questions  académiques,  il  y  répondait  ;  il  s'adressait 
avec  assurance  aux  personnes  puissantes  qu'il  ne  con- 
naissait pas  ;  il  se  faisait  l'égal  de  tous  avant  d'en  de- 
venir le  maître.  Tantôt  il  parlait  sous  un  nom  em- 
prunté, tantôt  il  signait  son  nom  qui  ne  trahissait 
point  l'anonyme.  Il  écrivait  à  l'abbé  Raynal,  à 
M.  Necker  ;  il  envoyait  aux  ministres  des  mémoires 
sur  l'organisation  de  la  Corse,  sur  des  projets  de  dé- 
fense de  Saint-Florent,  de  la  Mortella,  du  golfe  d'Ajac- 
cio,  sur  la  manière  de  disposer  le  canon  pour  jeter 
des  bombes.  On  ne  l'écoutait  pas  plus  qu'on  n'avait 
écouté  Mirabeau  lorsqu'il  rédigeait  à  Berlin  des  pro- 
jets relatifs  à  la  Prusse  et  à  la  Hollande.  Il  étudiait  la 
géographie.  On  a  remarqué  qu'en  parlant  de  Sainte- 
Hélène  il  la  signale  par  ces  seuls  mots  :  «  Petite  île.  » 
Il  s'occupait  de  la  Chine,  des  Indes,  des  Arabes.  Il 
travaillait  sur  les  historiens,  les  philosophes,  les  éco- 
nomistes, Hérodote,  Strabon,  Diodore  de  Sicile,  Fi- 
langieri,  Mably,  Smith;  il  réfutait  le  Discours  sur 
l'origine  et  les  fondemants  de  l'égalité  de  l'homme  et 
il  écrivait  :  «  Je  ne  crois  pas  cela  ;  je  ne  crois  rien  de 
cela.  »  Lucien  Bonaparte  raconte  que  lui,  Lucien, 
avait  fait  deux  copies  d'une  histoire  esquissée  par 
Napoléon.  Le  manuscrit  de  cette  esquisse  s'est  retrouvé 

30  octobre   7785.   Le   régiment   de  la  Fère   était   un   régiment 
d'artill«rie  ;  il  était  alors  en  gwriison  à  Valnrice. 


S6  MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

en  partie  dans  le  carton  du  cardinal  Fesch  :  les 
recherches  sont  peu  curieuses,  le  style  est  commun, 
l'épisode  de  Vanina  est  reproduit  sans  effet.  Le  mot 
de  Sampietro  aux  grands  seigneurs  de  la  cour  de 
Henri  II  après  l'assassinat  de  Vanina  vaut  tout  le  récit 
de  Napoléon  «  Qu'importent  au  roi  de  France  les  dé- 
«  mêlés  de  Sampietro  et  de  sa  Femme  I  » 

Bonaparte  n'avait  pas  au  début  de  sa  vie  le  moindre 
pressentiment  de  son  avenir  ;  ce  n'était  qu'à  l'échelon 
atteint  qu'il  prenait  l'idée  de  s'élever  plus  haut  :  mais 
s'il  n'aspirait  pas  à  monter,  il  ne  voulait  pas  des- 
cendre ;  on  ne  pouvait  arracher  son  pied  de  l'endroit 
où  il  l'avait  une  fois  posé.  Trois  cahiers  de  manuscrits 
(carton  Fesch)  sont  consacrés  à  des  recherches  sur  la 
Sorbonne  et  les  libertés  gallicanes  ;  il  y  a  des  corres- 
pondances avec  Paoli,  Salicetti,  et  surtout  avec  le 
P.  Dupuy,  minime,  sous-principal  à  l'école  de  Brienne, 
homme  de  bon  sens  et  de  religion  qui  donnait  des 
conseils  à  son  jeune  élève  et  qui  appelle  Napoléon  son 
cher  ami. 

A  ces  ingrates  études  Bonaparte  mêlait  des  pages 
d'imagination  ;  il  parle  des  femmes;  il  écrit  le  Masque 
prophète,  le  Roman  corse,  une  nouvelle  anglaise,  le 
Comte  d'Essex;  il  a  des  dialogues  sur  lamour  qu'il 
traite  avec  mépris,  et  pourtant  il  adresse  en  brouillon 
une  lettre  de  passion  à  une  inconnue  aimée  ;  il  fait 
peu  de  cas  de  la  gloire,  et  ne  met  au  premier  rang 
que  l'amour  de  la  patrie,  et  cette  patrie  était  la  Corse. 

Tout  le  monde  a  pu  voir  à  Genève  une  demande 
parvenue  à  un  libraire  :  le  romanesque  lieutenant 
s'enquéraitde  Mémoires  de  madame  de  Warens.  Napo- 
léon était  poète  aussi,  comme  le  furent  César  et  Fré- 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  81 

déric  :  il  préférait  Arioste  au  Tasse  ;  il  y  trouvait  les 
portraits  de  ses  capitaines  futurs,  et  un  cheval  tout 
bridé  pour  son  voyage  aux  astres.  On  attribue  à  Bona- 
parte le  madrigal  suivant  adressé  à  madame  Saint- 
Huberti  jouant  le  rôle  de  Didon  ;  le  fond  peut  appar- 
tenir à  l'empereur,  la  forme  est  d'une  main  plus  savante 
que  la  sienne  : 

Romains  qui  vous  vantez  d'une  illustre  origine, 
Voyez  d'où  dépendait  votre  empire  naissant  ! 

Didon  n'a  pas  assez  d'attrait  puissant 
Pour  retarder  la  fuite  où  son  amant  s'obstine 
Mais  si  l'autre  Didon,  ornement  de  ces  lieux, 

Eût  été  reine  de  Carthage, 
II  eût,  pour  la  servir,  abandonné  ses  dieux, 
Et  votre  beau  pays  serait  encor  sauvage. 


Vers  ce  temps-là  Bonaparte  semblerait  avoir  été 
tenté  de  se  tuer.  Mille  béjaunes  sont  obsédés  de  l'idée 
du  suicide,  qu'ils  pensent  être  la  preuve  de  leur  supé- 
riorité. Cette  note  manuscrite  se  trouve  dans  les  pa- 
piers communiqués  par  M.  Libri  :  «  Toujours  seul  au 
«  milieu  des  hommes,  je  rentre  pour  rêver  avec  moi- 
«  même  et  me  livrer  à  toute  la  vivacité  de  ma  mélan- 
«  colie.  De  quel  côté  est-elle  tournée  aujourd'hui  ?  du 
«  côté  de  la  mort...  Si  j'avais  passé  soixante  ans,  je 
«  respecterais  les  préjugés  de  mes  contemporains,  et 
«  j'attendrais  patiemment  que  la  nature  eût  achevé 
«  son  cours  ;  mais  puisque  je  commence  à  éprouver 
V  des  malheurs,  que  rien  n'estplaisir  pour  moi,  pour- 
«  quoi  supporterais-je  des  jours  oii  rien  ne  me  pros- 
«  père?  » 


88  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

Ce  sont  là  les  rêveries  de  tous  les  romans.  Le  fend 
et  le  tour  de  ces  idées  se  trouvent  dans  Rousseau, 
dont  Bonaparte  aura  altéré  le  texte  par  quelques 
phrases  de  sa  façon. 

Voici  un  essai  d'un  autre  genre  ;  je  le  transcris  lettre 
à  lettre  :  l'éducation  et  le  sang  ne  doivent  pas  rendre 
les  princes  trop  dédaigneux  à  l'encontre  :  qu'ils  se 
souviennent  de  leur  empressement  à  faire  queue  à  la 
porte  d'un  homme  qui  les  chassait  à  volonté  de  la 
chambrée  des  rois. 


«    FORMULES,    CERTIFICAS    ET    AUTRES    CHOSES  ESENCIELLES 
«    RELATIVES  A  MON  ÉTAT  ACTUELL. 

«   MANIERE  DE  DEMANDER    UN  CONGB. 

«  Lorsque  l'on  est  en  semestre  et  que  l'on  veut  ob- 
«  tenir  un  congé  d'été  pour  cause  de  maladie,  l'on  fait 
«  dresser  par  un  médecin  de  la  ville  et  un  cherugien 
«  un  certificat  comme  quoi  avant  l'époque  que  vous 
«  designé,  votre  sente  ne  vous  permet  pas  de  rejoindre 
«  à  la  garnison.  Vous  observeré  que  ce  certificat  soit 
«  sur  papier  timbré,  qu'il  soit  visé  par  le  juge  et  le 
«  commandant  de  la  place. 

«  Vous  dressez  allors  votre  mémoire  au  ministre  de 
«  la  guerre  de  la  manière  et  formulle  suivante  : 


MEMOIRES   d'outre-tombe  89 

«  A  Ajaccio,  le  21  avril  1787, 

«    MÉMOIRE    EN   DEMANDE   d'UN   CONGÉ. 


•   CORPS  ROT  AL  DB  L  ARTILLERIE. 

«  Le  sieur  Napolione  de 
«  Buonaparte,  lieutenant  en 
«  second  au  régiment  de 
«  La  Fère,  artillerie. 


«   REOIMENT   DE   LA  FERK 

<<  Soupplie  monseigneur  le 
«  maréchal  de  Ségur  de  vou- 
«  loir  bien  lui  accorder  un 
«  congé  de  5  mois  et  demie 
«  à  compter  du  16  mai  pro- 
«  chain  dont  il  a  besoin 
«  pour  le  rétablissement  de 
«  sa  sente,  suivant  le  certi- 
«  ficat  de  médecin  et  che- 
«  rugien  ci-joint.  Vu  mon  peu 
«  de  fortune  et  une  cure 
'<  coûteuse,  je  demande  la 
«  grâce  que  le  congé  me 
«  soit  accordé  avec  appoin- 
«  tement. 

«  Buonaparte. 


«  L'on  envoie  le  tout  au  colonel  du  régiment  sur 
«  l'adresse  du  ministre  ou  du  commissaire-ordonna- 
«  teur,  M.  de  Lance,  soit  que  l'on  lui  écrive  sur 
«  l'adresse  de  M.  Sauquier,  commissaire-ordonnateur 
*  des  guerres  à  la  cour.  » 

Que  de  détails  pour  enseigner  à  faire  un  faux  !  On 
croit  voir  l'empereur  travailler  à  régulariser  les  sai- 
sies des  royaumes,  les  paperasses  illicites  dont  son 
cabinet  s'encombrait. 

Le  style  du  jeune  Napoléon  est  déclamatoire  ;  il  n'y 
a  de  digne  d'observation  que  l'activité  d'un  vigoureux 


90  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

pionnier  qui  déblaye  des  sables.  La  vue  de  ces  tra- 
vaux précoces  me  rappelle  mes  fatras  juvéniles,  mes 
Essais  historiques,  mon  manuscrit  des  Natchez  de 
quatre  mille  pages  in-folio,  attachées  avec  des  ficelles; 
mais  je  ne  faisais  pas  aux  marges  de  petites  maisons, 
des  dessins  d'enfant,  des  barbouillages  d'écolier,  comme 
on  en  voit  aux  marges  des  brouillons  de  Bonaparte  ; 
parmi  mes  juvéniles  ne  roulait  pas  une  balle  de  pierre 
qui  pouvait  avoir  été  le  modèle  d'un  boulet  d'étude. 
Ainsi  donc  il  y  a  une  avant-scène  à  la  vie  de  l'em- 
pereur ;  un  Bonaparte  inconnu  précède  l'immense 
Napoléon  ;  la  pensée  de  Bonaparte  était  dans  le  monde 
avant  qu'il  y  fût  de  sa  personne  :  elle  agitait  secrète- 
ment la  terre  ;  on  sentait  en  1789,  au  moment  où  Bo- 
naparte apparaissait,  quelque  chose  de  formidable, 
une  inquiétude  dont  on  ne  pouvait  se  rendre  compte. 
Quand  le  globe  est  menacé  d'une  catastrophe,  on  en 
est  averti  par  des  commotions  latentes  ;  on  a  peur  ;  on 
écoute  pendant  la  nuit  ;  on  reste  les  yeux  attachés  sur 
le  ciel  sans  savoir  ce  que  l'on  a  et  ce  qui  va  arriver. 

Paoli  avait  été  rappelé  d'Angleterre  sur  une  motion 
de  Mirabeau,  dans  l'année  1789.  Il  fut  présenté  à 
Louis  XVI  par  le  marquis  de  La  Fayette,  nommé  lieu- 
tenant général  et  commandant  militaire  de  la  Corse. 
Bonaparte  suivit-il  l'exilé  dont  il  avait  été  le  protégé, 
et  avec  lequel  il  était  en  correspondance?  on  l'a  pré- 
sumé. 11  ne  tarda  pas  à  se  brouiller  avec  Paoli  :  les 
crimes  de  nos  premiers  troubles  refroidirent  le  vieux 
général;  il  livra  la  Corse  à  l'Angleterre,  afin  d'échapper 
a  la  Convention.  Bonaparte,  à  Ajaccio,  était  devenu 
meaibre  d'un  club  de  Jacobins;  un  club  opposé  s'éleva, 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  91 

et  Napoléon  fut  obligé  de  s'enfuir.  Madame  Letizia  et 
ses  filles  se  réfugièrent  dans  la  colonie  grecque  de 
Carghèse,  d'où  elles  gagnèrent  Marseille.  Joseph 
épousa  dans  cette  ville,  le  l"août  1794,  mademoiselle 
Clary,  fille  d'un  riche  négociant.  En  1792,  le  ministre 
de  la  guerre,  l'ignoré  Lajard^,  destitua  Napoléon,  pour 
n'avoir  pas  assisté  à  une  revue  2. 

On  retrouve  Bonaparte  à  Paris  avec  Bourrienne  dans 
cette  année  1792.  Privé  de  toute  ressource,  il  s'était 
fait  industriel  :  il  prétendait  louer  des  maisons  en 
construction  dans  la  rue  Montholon,  avec  le  dessein 
de  les  sous-louer.  Pendant  ce  temps-là  la  Révolution 
allait  son  train;  le  20  juin  sonna.  Bonaparte,  sortant 
avec  Bourrienne  de  chez  un  restaurateur,  rue  Saint- 
Honoré,  près  le  Palais-Royal,  vit  venir  cinq  à  six  mille 
déguenillés  qui  poussaient  des  hurlements  et  mar- 
chaient contre  les  Tuileries;  il  dit  à  Bourrienne  : 
«  Suivons  ces  gueux-là;  »  et  il  alla  s'établir  sur  la 


1.  Pierre-Auguste  Lajard  (1757-1837).  Il  fut  ministre  de  la 
guerre  du  16  juin  au  24  juillet  1792.  Décrété  d'accusation  après 
le  10  août,  il  passa  en  Angleterre  et  y  resta  jusqu'après  le  coup 
d'Etat  de  brumaire.  Bonaparte  ne  lui  accorda  pas  l'autorisation 
de  reprendre  son  rang  dans  l'armée,  mais  sous  l'Empire  il  lui 
donna  une  pension  de  6,000  francs  comme  ancien  ministre. 

2.  Bonaparte  fut,  en  effet,  destitué  un  moment,  à  la  fin  de 
1791,  pour  ne  s'être  point  trouvé  présent  à  la  revue  de  rigueur 
du  mois  de  décembre  :  il  était  alors  lieutenant  au  4«  régiment 
d'artillerie.  Le  10  juillet  1792,  il  fut  réintégré  dans  son  emploi. 
Ce  fut  le  ministre  Lajard  qui  le  réintégra  dans  ses  droits,  mais 
re  n'était  pas  lui  qui  avait  signé  la  mesure  de  révocation.  Le 
ministre  qui  destitua  le  lieutenant  Bonaparte,  et  qui  était  alors 
aussi  fameux  que  Lajard  était  ignoré,  devait  devenir  plus  tard 
l'aide  de  camp  particulier  de  Napoléon,  l'accompagner  pendant 
la  campagne  de  Russie  et  être  nommé,  en  1813,  son  ambassadeur 
à  Vienne  :  c'était  le  comte  Louis  de  Narbonne. 


92  MEMOIRES    d'outre-tombe 

terrasse  du  bord  de  Teau.  Lorsque  le  roi,  dont  la 
demeure  était  envahie,  parut  à  l'une  des  fenêtres, 
coiffé  du  bonnet  rouge,  Bonaparte  s'écria  avec  indi- 
gnation :  «  Che  c....!  comment  a-t-on  laissé  entrer 
«  cette  canaille?  il  fallait  en  balayer  quatre  ou  cinq 
«  cents  avec  du  canon,  et  le  reste  courrait  encore.  » 
Le  20  juin  1792,  j'étais  bien  près  de  Bonaparte  : 
vous  savez  que  je  me  promenais  à  Montmorency, 
tandis  que  Barère  et  Maret  cherchaient,  comme  moi, 
mais  par  d'autres  raisons,  la  solitude.  Est-ce  à  cette 
époque  que  Bonaparte  était  obligé  de  vendre  et  de 
négocier  de  petits  assignats  appelés  Corset»?  Après  le 
décès  d'un  marchand  de  vin  de  la  rue  Sainte-Âvoye, 
dans  un  inventaire  fait  par  Dumay,  notaire,  et  Chariot, 
commissaire-priseur,  Bonaparte  figure  à  l'appel  d'une 
dette  de  loyer  de  quinze  francs,  qu'il  ne  put  acquitter  : 
cette  misère  augmente  sa  grandeur.  Napoléon  a  dit  à 
Saint-Hélène  :  «  Au  bruit  de  l'assaut  aux  Tuileries,  le 
«  10  août,  je  courus  au  Carrousel,  chez  Fauvelet,  frère 
«  de  Bourienne,  qui  y  tenait  un  magasin  de  meubles.  » 
Le  frère  de  Bourrienne  avait  fait  une  spéculation  qu'il 
appelait  encan  national;  Bonaparte  y  avait  déposé  sa 
montre  ;  exemple  dangereux  :  que  de  pauvres  écoliers 
se  croiront  des  Napoléons  pour  avoir  mis  leur  montre 
en  gage  ! 

Bonaparte  retourna  dans  le  midi  de  la  France  le 
2  janvier  an  ii^;  il  s'y  trouvait  avant  le  siège  de  Tou- 

1.  Le  corset  était  un  petit  assignat  de  5  livres. 

2.  Les  termes  dont  se  sert  ici  Chateaubriand  sont  de  nature  à 
donner  lieu  à  une  confusion  de  dates.  L'an  I  va  du 21  septembre 
1792  au  21   septembre  1793;   l'an  II  va  du  22  septembre  1793  au 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  93 

Ion;  il  y  écrivait  deux  pamphlets  :  le  premier  est  une 
Lettre  à  Matteo  Buttafuoco  *;  il  le  traite  indignement, 
et  fait  en  même  temps  un  crime  à  Paoli  d'avoir  remis 
le  pouvoir  entre  les  mains  du  peuple  :  «  Étrange 
«  erreur,  s'écrie-t-il,  qui  soumet  à  un  brutal,  à  un 
«  mercenaire,  l'homme  qui,  par  son  éducation,  l'illus- 
a  tration  de  sa  naissance,  sa  fortune,  est  seul  fait 
«  pour  gouverner!  » 

Bien  que  révolutionnaire,  Bonaparte  se  montrait 
partout  ennemi  du  peuple;  il  fut  néanmoins  compli- 
menté sur  sa  brochure  par  Masseria,  président  du 
club  patriotique  d'Ajaccio. 

Le  29  juillet  1793,  il  fit  imprimer  un  autre  pam- 
phlet, le  Souper  de  Beaucaire^.  Bourrienne  en  produit 
un  manuscrit  revu  par  Bonaparte,  mais  abrégé  et  mis 

21  septembre  1794.  Le  mois  de  janvier  an  II  appartient  donc 
à  l'année  i794.  Or,  ce  n'est  pas  de  l'année  1794  que  veut  parler 
ici  Chateaubriand,  puisque  les  divers  incidents  dont  il  va  parler 
sont  tous  antérieurs  à  1794.  La  Lettre  à  Matteo  Buttafuoco  est 
du  mois  de  janvier  1791  ;  le  Souper  de  Beaucaire  est  du  mois 
de  juillet  1793  ;  c'est  dans  la  première  quinzaine  de  septembre 
1793  que  Bonaparte  arrive  et  est  employé  devant  Toulon.  L'er- 
reur commise  par  Chateaubriand  est  venue  de  ce  que  Bona- 
parte a  daté  comme  suit  sa  Lettre  à  Buttafuoco  :  «  De  mon 
cabinet  de  Milleli,  le  23  janvier,  l'an  II.  »  Or,  cette  lettre,  je 
l'ai  dit,  est  du  23  janvier  1791.  L'usage,  à  ce  moment,  était 
d'appeler  l'année  1791  l'an  deux  de  la  liberté. 

1.  Lettre  de  M.  Buonaparte  à  M.  Matteo  Buttafuoco,  dé- 
puté de  la  Corse  à  l'Assemblée  nationale  ;  brochure  de  21  pages 
in-8o,  sans  lieu  ni  nom  d'imprimeur.  D'après  Quérard,  elle  fut 
imprimée  de  fait  à  Dôle  chez  Fr.-X.  Joly. 

2.  Voici  le  titre  complet  de  cette  brochure  qui  fut  imprimée  à 
Avignon,  où  elle  eut  deux  éditions  :  Souper  db  Beaucaire  ou 
DiALOOUE  entre  un  inilitaire  de  l'armée  de  Carteaux,  un  mai  - 
geill  lis,  un  nîtnois  et  un  fabricant  de  Montpellier  sur  les  évé- 
nements qui  sont  arrivés  dans  le  ci-devant  Comtat  à  rarrivée 
des  Marseillais. 


94  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

plus  d'accord  avec  les  opinions  de  l'empereur  au 
moment  qu'il  revit  son  œuvre.  C'est  un  dialogue  entre 
un  Marseillais,  un  Nîmois,  un  militaire  et  un  fabricant 
de  Montpellier.  Il  est  question  de  l'affaire  du  moment, 
de  l'attaque  d'Avignon  par  l'armée  de  Carteaux,  dans 
laquelle  Napoléon  avait  figuré  en  qualité  d'officier 
d'artillerie.  Il  annonce  au  Marseillais  que  son  parti 
sera  battu,  parce  qu'il  a  cessé  d'adhérer  à  la  Révolu- 
tion. hQ  Marseillais  dit  au  militaire,  c'est-à-dire  à  Bona- 
naparte  :  «  On  se  ressouvient  toujours  de  ce  monstre 
«  qui  était  cependant  un  des  principaux  du  club;  il 
«  fît  lanterner  un  citoyen,  pilla  sa  maison  et  viola  sa 
«  femme,  après  lui  avoir  fait  boire  un  verre  du  sang 
«  de  son  époux.  —  Quelle  horreur!  s'écrie  le  militaire; 
«  mais  ce  fait  est-il  vrai?  Je  m'en  méfie,  car  vous 
«  savez  que  l'on  ne  croit  plus  au  viol  aujourd'hui.  » 
Légèreté  du  dernier  siècle  qui  fructifiait  dans  le 
tempérament  glacé  de  Bonaparte.  Cette  accusation 
d'avoir  bu  et  fait  boire  du  sang  a  souvent  été  repro- 
duite. Quand  le  duc  de  Montmorency  fut  décapité  à 
Toulouse,  les  hommes  d'armes  burent  de  son  sang 
pour  se  communiquer  la  vertu  d'un  grand  cœur. 

Nous  arrivons  au  siège  de  Toulon.  Ici  s'ouvre  la 
carrière  militaire  de  Bonaparte.  Sur  le  rang  que  Napo- 
léon occupait  alors  dans  l'artillerie,  le  carton  du  car- 
dinal Fesch  renferme  un  étrange  document  :  c'est  un 
brevet  de  capitaine  d'artillerie  délivré  le  30  août  1792 
à  Napoléon  par  Louis  XVP,  vingt  jours  après  le  détrô- 
nement  réel,  arrivé  le  10  août.  Le  roi  avait  été  ren- 

1.  M.  Frédéric  Masson  (Napoléon  inconnu,  tome  II,  p.  400) 
\  donné  un  fac-similé  de  ce  brevet  du  30  août. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  95 

fermé  au  Temple  le  13,  surlendemain  du  massacre  des 
Suisses.  Dans  ce  brevet  il  est  dit  que  la  nomination 
du  30  août  comptera  à  l'officier  promu  à  partir  du 
6  février  précédent. 

Les  infortunés  sont  souvent  prophètes;  mais  cette 
fois  la  prévision  du  martyr  n'était  pour  rien  dans  la 
gloire  future  de  Napoléon.  Il  existe  encore  dans  les 
bureaux  de  la  guerre  des  brevets  en  blanc,  signés 
d'avance  par  Louis  XVI;  il  n'y  reste  à  remplir  que  les 
vides  d'attente;  de  ce  genre  aura  été  la  commission 
précitée.  Louis  XVI,  renfermé  au  Temple,  à  la  veille 
de  son  procès,  au  milieu  de  sa  famille  captive,  avait 
autre  chose  à  faire  que  de  s'occuper  de  l'avancement 
d'un  inconnu. 

L'époque  du  brevet  se  fixe  par  le  contre-seing;  ce 
contre-seing  est  :  Servan.  Servan,  nommé  au  dépar- 
tement de  la  guerre  le  8  mai  1792,  fut  révoqué  le 
13  juin  même  année;  Dumouriez  eut  le  portefeuille 
jusqu'au  18;  Lajard  prit  à  son  tour  le  ministère  jus- 
qu'au 23  juillet;  d'Abancourt  lui  succéda  jusqu'au 
10  août,  jour  que  l'Assemblée  nationale  rappela  Servan, 
lequel  donna  sa  démission  le  3  octobre.  Nos  minis- 
tères étaient  alors  aussi  difficiles  à  compter  que  le 
furent  depuis  nos  victoires. 

Le  brevet  de  Napoléon  ne  peut  être  du  premier 
ministère  de  Servan,  puisque  la  pièce  porte  la  date  du 
30  août  1792;  il  doit  être  de  son  second  ministère; 
cependant  il  existe  une  lettre  de  Lajard,  du  12  juillet, 
adressée-au  capitaine  d'artillerie  Bonaparte  ^  .Expliquez 

1.  Voir  cette  lettre  de  Lajard  et  les  explications  dont 
M.  Frédéric  Masson  Taccompagne,  au  tome  11,  page  400,  i« 
Kupoléon  incvn7iu. 


î)6  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

cela  si  vous  pouvez.  Bonaparte  a-t-il  acquis  le  docu- 
ment en  question  de  la  corruption  d'un  commis,  du 
désordre  des  temps,  de  la  fraternité  révolutionnaire? 
Quel  protecteur  poussait  les  affaires  de  ce  Corse?  Ce 
protecteur  était  le  maître  éternel;  la  France,  sous 
l'impulsion  divine,  délivra  elle-même  le  brevet  au 
premier  capitaine  de  la  terre;  ce  brevet  devint  légal 
sans  la  signature  de  Louis,  qui  laissa  sa  tête,  à  condi- 
tion qu'elle  serait  remplacée  par  celle  de  Napoléon  : 
marchés  de  la  Providence  devant  lesquels  il  ne  reste 
qu'à  lever  les  mains  au  ciel. 

Toulon  avait  reconnu  Louis  XVII  et  ouvert  ses  ports 
aux  flottes  anglaises  '.  Carteaux  d'un  côté  et  le  général 
Lapoype  de  l'autre,  requis  par  les  représentants 
Fréron,  Barras,  Ricord  et  Saliceti,  s'approchèrent  de 
Toulon.  Napoléon,  qui  venait  de  servir  sous  Carteaux 
à  Avignon,  appelé  au  conseil  militaire^,  soutint  qu'il 
fallait  s'emparer  du  fort  Mulgrave,  bâti  par  les  Anglais 
sur  la  hauteur  du  Caire,  et  placer  sur  les  deux  pro- 
montoires l'Éguillette  et  Balaguier  des  batteries  qui, 
foudroyant  la  grande  et  la  petite  rade,  contraindraient 
la  flotte  ennemie  à  l'abandonner.  Tout  arriva  comme 
Napoléon  l'avait  prédit  :  on  eut  une  première  vue  sur 
ses  destinées. 

Madame  Bourrienne  a  inséré  quelques  notes  dans 
les  Mémoires  de  son  mari;  j'en  citerai  un  passage  qui 
montre  Bonaparte  devant  Toulon  : 

«  Je  remarquai,  difc-elle,  à  cette  époque  (1793,  à 

1.  Le  27  août  1793. 

2.  Bonaparte,  lors  du  siège  de  Toulon,  était  chef  de  batailios 
au  2'  régiment  d'artillerie. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  97 

«f  Paris),  que  son  caractère  était  froid  et  souvent 
«  sombre;  son  sourire  était  faux  et  souvent  fort  mal 
«  placé;  et,  à  propos  de  cette  observation,  je  me  rap- 
«  jielle  qu'à  cette  même  époque,  peu  de  jours  après 
«  notre  retour,  il  eut  un  de  ces  moments  d'hilarité 
«  farouche  qui  me  fît  mal  et  qui  me  disposa  à  peu 
«  l'aimer.  Il  nous  raconta  avec  une  gaieté  charmante 
«  i[u'étant  devant  Toulon  où  il  commandait  l'artillerie, 
«  an  officier  qui  se  trouvait  de  son  arme  et  sous  ses 
«  ordres  eut  la  visite  de  sa  femme,  à  laquelle  il  était 
«  uni  depuis  peu,  et  qu'il  aimait  tendrement.  Peu  de 
«  jours  après  Bonaparte  eut  ordre  de  faire  une  nou- 
«  velle  attaque  sur  la  ville,  et  l'officier  fut  commandé. 
«  Sa  femme  vint  trouver  le  général  Bonaparte,  et  lui 
«  demanda,  les  larmes  aux  yeux,  de  dispenser  son 
«  mari  de  service  ce  jour-là.  Le  général  fut  insen- 
«  sible,  à  ce  qu'il  nous  disait  lui-même  avec  une  gaieté 
«  charmante  et  féroce.  Le  moment  de  l'attaque  arriva, 
«  et  cet  officier,  qui  avait  toujours  été  d'une  bravoure 
«  extraordinaire,  à  ce  que  disait  Bonaparte  lui-même, 
m  eut  le  pressentiment  de  sa  fin  prochaine;  il  devint 
«  pâle,  il  trembla.  Il  fut  placé  à  côté  du  général,  et, 
«  dans  un  moment  où  le  feu  de  la  ville  devint  très 
«  fort,  Bonaparte  lui  dit  :  Gare!  voilà  une  bombe  qui 
«  nous  arrive I  L'officier,  ajouta-t-il,  au  lieu  de  s'effacer 
«  se  courba  et  fut  séparé  en  deux.  Bonaparte  riait  aux 
«  éclats  en  citant  la  partie  qui  lui  fut  enlevée  '  ». 

Toulon  repris,  les  échafauds  se  dressèrent;  huit 
cents  victimes  furent  réunies  au  Champ  de  Mars;  on 
les  mitrailla.  Les  commissaires  s'avancèrent  en  criant: 
«  Que  ceux  qui  ne  sont  pas  morts  se  relèvent;  la 

1.  Mémoirea  de   M.  de  Bourrùnn^,  tome  I,  p.  78. 

T.    III.  '    . 


98  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  République  leur  fait  grâce  »,  et  les  blessés  qui  se 
relevaient  furent  massacrés.  Cette  scène  était  si  belle 
qu'elle  s'est  reproduite  à  Lyon  après  le  siège. 

Que  dis-je?  aux  premiers  coups  du  foudroyant  orage 
Quelque  coupable  encor  peut-être  est  échappé  : 
Annonce  le  pardon  et,  par  l'espoir  trompé, 
Si  quelque  malheureux  en  tremblant  se  relève, 
Que  la  foudre  redouble  et  que  le  fer  achève. 

(L'abbé  Delille  *.) 

Bonaparte  commandait-il  en  personne  l'exécution 
en  sa  qualité  de  chef  d'artillerie?  L'humanité  ne  l'aurait 
pas  arrêté,  bien  que  par  goût  il  ne  fût  pas  cruel. 

On  trouve  ce  billet  aux  commissaires  de  la  Conven- 
tion :  «  Citoyens  représentants,  c'est  du  champ  de 
«  gloire,  marchant  dans  le  sang  des  traîtres,  que  je 
«  vous  annonce  avec  joie  que  vos  ordres  sont  exécutés 
«  et  que  la  France  est  vengée  :  ni  l'âge  ni  le  sexe  n'ont 
«  été  épargnés.  Ceux  qui  n'avaient  été  que  blessés 
«  par  le  canon  républicain  ont  été  dépéchés  par  le 
«  glaive  de  la  liberté  et  par  la  baïonnette  de  l'égalité. 
«  Salut  et  admiration. 

a  Brutus  Buonaparte,  citoyen  sans-culotte.  » 

Cette  lettre  a  été  insérée  pour  la  première  fois,  je 
pense,  dans  la  Semaine,  gazette  publiée  par  Malte-Brun. 
La  vicomtesse  de  Fors  (pseudonyme)  la  donne  dans 
ses  Mémoires  sur  la  Révolution  française;  elle  ajoute 
que  ce  billet  fut  écrit  sur  la  caisse  d'un  tambour; 
Fabry  le  reproduit,  article  Bonaparte,  dans  la  Biogra- 

1.  Malheur  et  Pitié,  par  l'abbé  Delille,  chant  III. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  99 

phie  des  hommes  vivants;  Royou,  Histoire  de  France, 
déclare  qu'on  ne  sait  pas  quelle  bouche  fit  entendre 
le  cri  meurtrier;  Fabry,  déjà  cité,  dit,  dans  les  Mis- 
sionnaires de  93,  que  les  uns  attribuent  le  cri  à 
Fréron,  les  autres  à  Bonaparte.  Les  exécutions  du 
Champ  de  Mars  de  Toulon  sont  racontées  par  Fréron 
dans  une  lettre  à  Moïse  Bayle  de  la  Convention  et  par 
Mottedo  et  Barras  au  comité  de  salut  public. 

De  qui  en  définitive  est  le  premier  bulletin  des  vic- 
toires napoléoniennes?  serait-il  de  Napoléon  ou  de 
son  frère?  Lucien,  en  détestant  ses  erreurs,  avoue, 
dans  ses  Mémoires,  qu'il  a  été  à  son  début  ardent 
républicain.  Placé  à  la  tête  du  comité  révolutionnaire 
à  Saint-Maximin,  en  Provence,  «  nous  ne  nous  faisions 
«  pas  faute,  dit-il,  de  paroles  et  d'adresses  aux  Jaco- 
«  bins  de  Paris.  Comme  la  mode  était  de  prendre  des 
«  noms  antiques,  mon  ex-moine  prit,  je  crois,  celui 
«  d'Epaminondas,  et  moi  celui  de  Brutus.  Un  pam- 
«  phlet  a  attribué  à  Napoléon  cet  emprunt  du  nom 
«  de  Brutus,  mais  il  n'appartient  qu'à  moi*.  Napoléon 

1.  Lucien  Bonaparte,  à  l'époque  du  siège  de  Toulon,  était 
garde-magasin  des  subsistances  à  Saint-Maximin  (Var).  <•  Bien 
que  Saint-Maximin,  dit  M.  Frédéric  Masson  (Napoléon  et  sa  fa- 
mille, I,  86),  fût  un  médiocre  théâtre  pour  un  homme  tel  que 
lui,  il  n'avait  point  dédaigné  de  mettre  les  habitants  à  la  hau- 
teur. Grâce  à  lui  et  à  Barras,  Saint-Maximin  était  devenu 
Marathon  ;  lui-même  ne  se  nommait  plus  Lucien  mais  Brutus. 
A  la  Société  populaire,  où  il  était  l'unique  orateur,  il  régnait 
sous  le  titre  de  président,  et  il  cumulait.  »vec  ce  pouvoir  délibé- 
ratif,  le  pouvoir  exécutif  comme  président  du  Comité  révolution- 
naire. Il  en  usait  :  plus  de  vingt  habitants  de  la  ville,  des  plus 
honorables  et  des  plus  respectés,  étaient,  par  ses  ordres,  en 
prison  comme  suspects.  «  Des  gens  que  j'aurais  rougi  d'appro- 
cher, a-t-il  écrit  plus  tard,  des  galériens,  des  voleurs,  étaient 
devenus  mes  camarades.  »  —  Lorsqu'il  se  maria  quelques  mois 


100  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

«  pensait  à  élever  son  propre  nom  au-dessus  de  ceux 
«  de  l'ancienne  histoire,  et  s'il  eût  voulu  figurer  dans 
«  ces  mascarades,  je  ne  crois  pas  qu'il  eût  choisi  celui 
«  de  Brutus.  » 

Il  y  a  courage  dans  cette  confession.  Bonaparte, 
dans  le  Mémorial  de  Sainte-Hélène,  garde  un  silence 
profond  sur  cette  partie  de  sa  vie.  Ce  silence,  selon 
madame  la  duchesse  d'Abrantès,  s'explique  par  ce 
qu'il  y  avait  de  scabreux  dans  sa  position  :  «  Bona- 
«  parte  s'était  mis  plus  en  évidence,  dit-elle,  que 
«  Lucien,  et  quoique  depuis  il  ait  beaucoup  cherché 
«  à  mettre  Lucien  à  sa  place,  alors  on  ne  pouvait  s'y 
«  tromper.  Le  Mémorial  de  Sainte-Hélène,  aura-t-il 
«  pensé,  sera  lu  par  cent  millions  d'individus,  parmi 
«  lesquels  peut-être  en  comptera-t-on  à  peine  mille 
«  qui  connaissent  les  faits  qui  me  déplaisent.  Ces 
«  mille  personnes  conserveront  la  mémoire  de  ces 
«  faits  d'une  manière  peu  inquiétante  par  la  tradition 
«  orale  :  le  Mémorial  sera  donc  irréfutable*  ». 

Ainsi  de  lamentables  doutes  restent  sur  le  billet 
que  Lucien  ou  Napoléon  a  signé  :  comment  Lucien, 
n'étant  pas  représentant  de  la  Convention,  se  serait-il 
arrogé  le  droit  de  rendre  compte  du  massacre?  Était- 
il  député  de  la  commune  de  Saint-Maximin  pour  as- 
sister au  carnage?  Alors  comment  aurait-il  assumé 
sur  sa  tête  la  responsabilité  d'un  procès-verbal  lors- 
qu'il y  avait  plus  grand  que  lui  aux  jeujc  de  l'amphi- 
théâtre, et  des  témoins  de  l'exécution  accomplie  par 

plus  tard,  le  4  mai  1794  (15  floréal  an  II),  avec  Catherine  Boyer, 
sœur  de  l'aubergiste  chez  qui  il  logeait,  il  prit,  dans  l'acte  de 
mariage,  la  dénomination  de  Brutus  Buonaparte. 

1 .  Mémoires  de  la  duchesse  d'Abrantès,  tome  I,  p.  181. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  101 

son  frère  ?  Il  en  coûterait  d'abaisser  les  regards  si  bas 
après  les  avoir  élevés  si  haut. 

Admettons  que  le  narrateur  des  exploits  de  Napo- 
léon soit  Lucien,  président  du  comité  de  Saint-Maxi- 
min  :  il  en  résulterait  toujours  qu'un  des  premiers 
coups  de  canon  de  Bonaparte  aurait  été  tiré  sur  des 
Français  ;  il  est  sûr,  du  moins,  que  Napoléon  fut  en- 
core appelé  à  verser  leur  sang  le  13  vendémiaire  ;  il  y 
rougit  de  nouveau  ses  mains  à  la  mort  du  duc  d'En- 
ghien.  La  première  fois,  nos  immolations  auraient  ré- 
vélé Bonaparte  :  la  seconde  hécatombe  le  porta  au  rang 
qui  le  rendit  maître  de  l'Italie;  et  la  troisième  lui  faci- 
lita l'entrée  à  l'empire. 

Il  a  pris  croissance  dans  notre  chair  ;  il  a  brisé  nos 
os,  et  s'est  nourri  de  la  moelle  des  lions.  C'est  une 
chose  déplorable,  mais  il  faut  le  reconnaître,  si  l'on 
ne  veut  ignorer  les  mystères  de  la  nature  humaine  et 
le  caractère  des  temps  :  une  partie  de  la  puissance  de 
Napoléon  vient  d'avoir  trempé  dans  la  Terreur.  La 
Révolution  est  à  l'aise  pour  servir  ceux  qui  ont  passé 
à  travers  ses  crimes;  une  origine  innocente  est  un 
obstacle. 

Robespierre  jeune  avait  pris  Bonaparte  en  affection 
et  voulait  l'appeler  au  commandement  de  Paris  à  la 
place  de  Hanriot.  La  famille  de  Napoléon  s'était  éta- 
blie au  château  de  Salle*,  près  d'Antibes.  «  J'y  étais 
«  venu  de  Saint-Maximin,  dit  Lucien,  passer  quelques 

1.  «  Château-Sallé,  une  de  ces  bastides  ensoleillées  qui  se* 
raient  ailleurs  des  maisons  bourgeoises,  mais  qui,  du  paysage, 
de  la  végétation  et  de  la  lumière,  prennent  des  airs  pittoresques 
et  reçoivent  des  apparences.  »  Frédéric  Masson,  Napoléon  et 
•a  famille,  I,  85. 


102  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  jours  avec  ma  famille  et  mon  frère.  Nous  étions 
«  tous  réunis,  et  le  général  nous  donnait  tous  les  ins- 
«  tants  dont  il  pouvait  disposer.  Il  vint  un  jour  plus 
«  préoccupé  que  de  coutume,  et,  se  promenant  entre 
«  Joseph  et  moi,  il  nous  annonça  qu'il  ne  dépendait 
«  que  de  lui  de  partir  pour  Paris  dès  le  lendemain,  en 
«  position  de  nous  y  établir  tous  avantageusement. 
«  Pour  ma  part  cette  annonce  m'enchantait  :  atteindre 
«  enfin  la  capitale  me  paraissait  un  bien  que  rien  ne 
«  pouvait  balancer.  On  m'offre,  nous  dit  Napoléon,  la 
«  place  de  Hanriot.  Je  dois  donner  ma  réponse  ce 
«  soir.  Eh  bien  I  qu'en  dites-vous  ?  Nous  hésitâmes  un 
«  moment.  Eh  I  eh  I  reprit  le  général,  cela  vaut  bien  la 
«  peine  d'y  penser  :  il  ne  s'agirait  pas  de  faire  l'en- 
«  thousiaste;  il  n'est  pas  si  facile  de  sauver  sa  tête  à 
«  Paris  qu'à  Saint-Maximin.  —  Robespierre  jeune  est 
«  honnête,  mais  son  frère  ne  badine  pas.  Il  faudrait 
«  le  servir.  —  Moi,  soutenir  cet  homme  !  non,  jamais! 
«  Je  sais  combien  je  lui  serais  utile  en  remplaçant 
«  son  imbécile  commandant  de  Paris  ;  mais  c'est  ce 
«  que  je  ne  veux  pas  être.  Il  n'est  pas  temps.  Aujour- 
«  d'hui  il  n'y  a  de  place  honorable  pour  moi  qu'à  l'ar- 
«  mée  :  prenez  patience,  je  commanderai  Paris  plus 
«  tard.  Telles  furent  les  paroles  de  Napoléon.  Il  nous 
«  exprima  ensuite  son  indignation  contre  le  régime  de 
«  la  Terreur,  dont  il  nous  annonça  la  chute  prochaine, 
«  et  finit  par  répéter  plusieurs  fois,  moitié  sombre  et 
«  moitié  souriant:  Qu'irais-je  faire  dans  cette  galère?  » 
Bonaparte,  après  le  siège  de  Toulon  »,  se  trouva  en- 

1.  Au  cours  du  siège,  Bonaparte  avait  été  nommé  par  les 
représentants  adjudant  général  chef  de  brigade  le  27  octobre 
1793,  confirmé  le  1«'  décembre.  Le  22  décembre,  après  la  prise 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  103 

gagé  dans  les  mouvements  militaires  de  notre  armée 
des  Alpes.  11  reçut  Tordre  de  se  rendre  à  Gênes  :  des 
instructions  secrètes  lui  enjoignirent  de  reconnaître 
l'état  de  la  forteresse  de  Savone,  de  recueillir  des  ren- 
seignements sur  l'intention  du  gouvernement  génois 
relativement  à  la  coalition.  Ces  instructions,  délivrées 
à  Loano  le  25  messidor  an  ii  de  la  République  ',  sont 
signées  Ricord  *. 

Bonaparte  remplit  se  mission.  Le  9  thermidor  ar- 
riva :  les  députés  terroristes  furent  remplacés  par  Al- 
bitte,  Saliceti  et  Laporte.  Tout  à  coup  ils  déclarèrent, 
au  nom  du  peuple  français,  que  le  général  Bonaparte, 
commandant  l'artillerie  de  l'armée  d'Italie,  avait  tota- 

de  la  ville,  il  est  élevé  au  grade  provisoire  de  général  de  brigade. 
Confirmé  dans  ce  grade  le  7  janvier  1794,  il  est  chargé  à  la  fois 
do  commandement  en  chef  de  l'artillerie  de  l'armée  d'Italie  et 
de  l'armement  des  côtes. 

1.  13  juillet  1794. 

2.  Jean- François  Ricord  (1760-1818).  Député  du  Gard  à  la 
Convention,  il  se  signala  par  son  ardeur  montagnarde.  Très  lié 
avec  Augustin  Robespierre,  il  devint,  comme  lui,  l'ami  du  jeune 
Bonaparte  et  le  protégea  puissamment.  Après  le  9  thermidor, 
Ricord  fut  dénoncé  à  la  Convention  et  arrêté  ;  il  fut  rendu  à  la 
liberté  par  l'amnistie  du  4  brumaire  an  IV  (26  octobre  1795). 
Ressaisi  bientôt  comme  complice  de  Babœuf,  il  fut  traduit  de- 
Tant  la  haute  cour  de  Vendôme,  qui  l'acquitta.  Après  le  18  bru- 
maire, son  ancien  protégé,  devenu  tout  puissant,  ne  parut  guère 
se  souvenir  des  services  qu'il  en  avait  autrefois  reçus.  En  l'an 
IX,  ordre  lui  fut  donné  de  s'éloigner  de  Paris  ;  il  refusa,  fut  ar- 
rêté le  19  novembre  1800,  et  relâché  quelque  temps  après.  Em- 
prisonné de  nouveau  à  la  Force  le  23  juillet  18iJ6,  il  resta  douze 
jours  au  secret,  fut  remis  en  liberté,  mais  fut  placé  en  résidence 
à  Saint-Benoist-sur-Loire,  sous  la  surveillance  de  la  police.  Pen- 
dant les  Cent-Jours,  il  obtint  du  gouvernement  impérial  les 
fonctions  de  lieutenant  extraordinaire  de  police  à  Bayonne.  At- 
teint par  la  loi  du  12  janvier  1816  contre  les  régicides,  il  partit 
pour  la  Belgique  en  février  suivant,  et  y  mourut  deux  ans 
anrès. 


104  MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

lement  perdu  leur  confiance  par  la  conduite  la  plus 
suspecte  et  surtout  par  le  voyage  qu'il  avait  dernière- 
ment fait  à  Gênes. 

L'arrêté  de  Barcelonnette,  19  thermidor  an  ii  de  la 
République  française,  une,  indivisible  et  démocrati- 
que (6  août  1794),  porte  «  que  le  général  Bonaparte 
«  sera  mis  en  état  d'arrestation  et  traduit  au  comité 
«  de  salut  public  à  Paris,  sous  bonne  et  sûre  es- 
«  corte  »  Saliceti  examina  les  papiers  de  Bonaparte; 
il  répondait  à  ceux  qui  s'intéressaient  au  détenu  qu'on 
était  forcé  d'agir  avec  rigueur  d'après  une  accusatiou 
d'espionnage  partie  de  Nice  et  de  Corse.  Cette  accusa- 
tion était  la  conséquence  des  instructions  directes 
données  par  Ricord  :  il  fut  aisé  d'insinuer  qu'au  lieu 
de  servir  la  France,  Napoléon  avait  servi  l'étranger. 
L'empereur  fît  un  grand  abus  d'accusations  d'espion- 
nage :  il  aurait  dû  se  rappeler  les  périls  auxquels  pa- 
reilles accusations  l'avaient  exposé. 

Napoléon,  se  débattant,  disait  aux  représentants  : 
«  Saliceti,  tu  me  connais...  Albitte,  tu  ne  me  connais 
«  point;  mais  tu  connais  cependant  avec  quelle 
a  adresse  quelquefois  la  calomnie  siffle.  Entendez- 
«  moi;  restituez-moi  l'estime  des  patriotes;  une  heure 
«  après,  si  les  méchants  veulent  ma  vie...  je  l'estime 
«  si  peu  !  je  l'ai  si  souvent  méprisée  1  » 

Survint  une  sentence  d'acquittement.  Parmi  les 
pièces  qui,  dans  ces  années,  servirent  d'attestation  à 
la  bonne  conduite  de  Bonaparte,  on  remarque  un  cer- 
tificat de  Pozzo  di  Borgo.  Bonaparte  ne  fut  rendu  que 
provisoirement  à  la  liberté  ;  mais  dans  cet  intervalle 
il  eut  le  temps  d'emprisonner  le  monde. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  105 

Saliceti*,  Taccusateur,  ne  tarda  pas  à  s'attachera 
l'accusé  :  mais  Bonaparte  ne  se  confia  jamais  à  son 
ancien  ennemi.  Il  écrivit  plus  tard  au  général  Dumas  : 
«  Qu'il  reste  à  Naples  (Saliceti)  ;  il  doit  s'y  trouver 
«  heureux.  Il  y  a  contenu  les  lazzaroni  ;  je  le  crois 
«  bien  :  il  leur  a  fait  peur  ;  il  est  plus  méchant  qu'eux. 
«  Qu'il  sache  que  je  n'ai  pas  assez  de  puissance  pour 
«  défendre  du  mépris  et  de  l'indignation  publique  les 
«  misérables  qui  ont  voté  la  mort  de  Louis  XVP.  » 

Bonaparte,  accouru  à  Paris,  se  logea  rue  du  Mail, 
rue  où  je  débarquai  en  arrivant  de  Bretagne  avec  ma- 
dame Rose.  Bourrienne  le  rejoignit,  de  même  que 
Murât,  soupçonné  de  terrorisme  et  ayant  abandonné 
sa  garnison  d'Abbeville.  Le  gouvernement  essaya  de 
transformer  Napoléon  en  général  de  brigade  d'infante- 
rie, et  voulut  l'envoyer  dans  la  Vendée  :  celui-ci  dé- 
clina l'honneur,  sous  prétexte  qu'il  ne  voulait  pas 
changer  d'arme.  Le  comité  de  salut  public  effaça  le 
refusant  de  la  liste  des  officiers  généraux  employés. 

1.  Antoine-Christophe  Saliceti  (1757-1809).  Il  fut  successive- 
ment membre  de  la  Constituante,  de  la  Convention  et  du  Conseil 
des  Cinq-Cents.  Après  le  18  brumaire,  le  Premier  Consul  lui 
confia  diverses  missions  administratives  en  Corse,  en  Toscane 
et  à  Gênes.  Nommé  en  1806  ministre  de  la  police  générale  à 
Naples,  auprès  du  roi  Joseph,  il  joignit  bientôt  à  ces  fonctions 
celles  de  ministre  de  la  guerre,  mais  Joachim  Murât  se  priva 
de  ses  services.  Il  revint  en  France  et  fut  nommé  par  l'empereur 
membre  de  la  Consulta  qui  devait  prendre  possession  de  Rome 
(1809).  Il  était  dans  cette  ville  quand  une  armée  anglo-sicilienne 
débarqua  en  Calabre.  Il  se  rendit  aussitôt  à  Naples,  que  mena- 
çait l'ennemi,  rétablit  l'ordre,  et  mourut  subitement,  empoisonné, 
a-t-on  dit,  à  la  suite  d'un  dîner  que  lui  avait  offert  le  génois 
Maghella,  ministre  de  la  police  (23  décembre  1809). 

2.  Souvenirs  du  lieutenant- général  comte  Dumas,  {t.  III, 
p.  317).  —  Ch. 


106  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

Un  des  signataires  de  la  radiation  est  Cambacérès, 
qui  devint  le  second  personnage  de  l'Empire*. 

Aigri  par  les  persécutions,  Napoléon  songea  à  émi- 
grer  ;  Volney  l'en  empêcha.  S'il  eût  exécuté  sa  résolu- 
tion, la  cour  fugitive  l'eût  méconnu;  il  n'y  avait  pas 
d'ailleurs  de  ce  côté  de  couronne  à  prendre;  j'aurais 
eu  un  énorme  camarade,  géant  courbé  à  mes  côtés 
dans  l'exil. 

L'idée  de  l'émigration  abandonnée,  Bonaparte  se 
retourna  vers  l'Orient,  doublement  congénial  à  sa  na- 
ture par  le  despotisme  et  l'éclat.  11  s'occupa  d'un  mé- 
moire pour  offrir  son  épée  au  Grand  Seigneur  :  l'inac- 
tion et  l'obscurité  lui  étaient  mortelles.  «  Je  serai  utile 
«  à  mon  pays,  s'écriait-ii,  si  je  puis  rendre  la  force 
«  des  Turcs  plus  redoutable  à  l'Europe.  »  Le  gou- 
vernement ne  répondit  point  à  cette  note  d'un  fou, 
disait-on. 

1.  Le  29  fructidor  an  III  (15  septembre  1795),  le  Comité  de 
Salut  public,  dont  Cambacérès  est  président,  prend  un  arrêté 
par  lequel  «  le  général  de  brigade  Buonaparte,  ci-devant  mis  en 
réquisition  près  du  Comité,  est  rayé  de  la  liste  des  officiers 
généraux  employés,  attendu  son  refus  de  se  rendre  au  poste  qui 
lui  a  été  assigné  « . 

2.  Le  Sultan  venait  de  demander  à  la  France  des  officier» 
et  des  ouvriers  d'artillerie  pour  réorganiser  son  armée.  Bona- 
parte songea  sérieusement  à  répondre  à  cet  appel.  Il  écrivit  à 
son  frère  Joseph,  qui  déjà,  trois  mois  auparavant,  l'avait  entre- 
tenu d'un  projet  d'établissement  en  Turquie  :  «  Si  je  demande, 
j'obtiendrai  d'aller  en  Turquie,  comme  général  d'artillerie,  en- 
voyé par  le  gouvernement  pour  organiser  l'armée  du  Grand 
Seigneur,  avec  un  bon  traitement  et  un  titre  d'envoyé  très  flat- 
teur; je  te  ferai  nommer  consul  et  ferai  nommer  Villeneulve  in- 
génieur pour  y  aller  avec  moi  ;  tu  m'as  dit  que  M.  Anthoine  y 
était  déjà  :  ainsi,  avant  un  mois,  je  viendrais  à  Gènes  ;  nous 
irions  à  Livourne,  d'où  nous  partirions.  «  Le  13  fructidor  (30 
août  1795),  il  formula  sa  demande,  qui  fut  sérieusement  exami- 
née par  le  Comité  de  Salut  public. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  107 

Trompé  dans  ses  divers  projets,  Bonaparte  vit  s'ac- 
croître sa  détresse  :  il  était  difficile  à  secourir;  il  ac- 
ceptait mal  les  services ,  de  même  qu'il  souffrait 
d'avoir  été  élevé  par  la  munificence  royale.  Il  en  vou- 
lait à  quiconque  était  plus  favorisé  que  lui  de  la  for- 
tune :  dans  l'âme  de  l'homme  pour  qui  les  trésors  des 
nations  allaient  s'épuiser,  on  surprenait  des  mouve- 
ments de  haine  que  les  communistes  et  les  prolétaires 
manifestent  à  cette  heure  contre  les  riches.  Quand  on 
partage  les  souffrances  du  pauvre,  on  a  le  sentiment 
de  l'inégalité  sociale  :  on  n'est  pas  plutôt  monté  en 
voiture  que  l'on  méprise  les  gens  à  pied.  Bonaparte 
avait  surtout  en  horreur  les  muscadins  et  les  incroya- 
bles, jeunes  fats  du  moment  dont  les  cheveux  étaient 
peignés  à  la  mode  des  tètes  coupées  :  il  aimait  à  dé- 
courager leur  bonheur.  Il  eut  des  liaisons  avec  Bap- 
tiste aîné,  et  fît  la  connaissance  de  Talma.  La  famille 
Bonaparte  professait  le  goût  du  théâtre  :  l'oisiveté  des 
garnisons  conduisit  souvent  Napoléon  dans  les  spec- 
tacles. 

Quels  que  soient  les  efforts  de  la  démocratie  pour 
rehausser  ses  mœurs  par  le  grand  but  qu'elle  se  pro- 
pose, ses  habitudes  abaissent  ses  mœurs  ;  elle  a  le  vif 
ressentiment  de  cette  étroitesse  :  croyant  la  faire  ou- 
blier, elle  versa  dans  la  Révolution  des  torrents  de 
sang  ;  inutile  remède,  car  elle  ne  put  tout  tuer,  et,  en 
fin  de  compte,  elle  se  retrouva  en  face  de  l'insolence 
des  cadavres.  La  nécessité  de  passer  par  les  petites 
conditions  donne  quelque  chose  de  commun  à  la  vie  ; 
une  pensée  rare  est  réduite  à  s'exprimer  dans  un  lan- 
gage vulgaire,  le  génie  est  emprisonné  dans  le  patois, 
comme,  dans  l'aristocratie  usée,  des  sentiments  ab* 


108  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

jects  sont  renfermés  dans  de  nobles  mots.  Lorsqu'on 
veut  relever  certain  côté  inférieur  de  Napoléon  par  des 
exemples  tirés  de  l'antiquité,  on  ne  rencontre  que  le 
fils  d'Agrippine  :  et  pourtant  les  légions  adorèrent 
l'époux  d'Octavie,  et  l'empire  romain  tressaillait  à  son 
souvenir! 

Bonaparte  avait  retrouvé  à  Paris  mademoiselle  de 
Permon-Comnène,  qui  épousa  Junot,  avec  lequel  Na- 
poléon s'était  lié  dans  le  Midi. 

«  A  cette  époque  de  sa  vie,  »  dit  la  duchesse  d'A- 
brantès,  «  Napoléon  était  laid.  Depuis  il  s'est  fait  en 
*  lui  un  changement  total.  Je  ne  parle  pas  de  l'auréole 
«  prestigieuse  de  sa  gloire  :  je  n'entends  que  le  chan- 
«  gement  physique  qui  s'est  opéré  graduellement 
«  dans  l'espace  de  sept  années.  Ainsi  tout  ce  qui  en 
«  lui  était  osseux,  jaune,  maladif  même,  s'est  arrondi, 
«  éclairci,  embelli.  Ses  traits,  qui  étaient  presque 
«  tous  anguleux  et  pointus,  ont  pris  de  la  rondeur, 
«  parce  qu'ils  se  sont  revêtus  de  chair,  dont  il  y  avait 
«  presque  absence.  Son  regard  et  son  sourire  demeu- 
a  rèrent  toujours  admirables  ;  sa  personne  tout  en- 
«  tière  subit  aussi  du  changement.  Sa  coiffure,  si  sin- 
«  gulière  pour  nous  aujourd'hui  dans  les  gravures  du 
«  passage  du  pont  d'Arcole,  était  alors  toute  simple, 
«  parce  que  ces  mêmes  muscadins,  après  lesquels  il 
«  criait  tant,  en  avaient  encore  de  bien  plus  longues; 
«  mais  son  teint  était  si  jaune  à  cette  époque,  et  puis 
«  il  se  soignait  si  peu,  que  ses  cheveux  mal  peignés, 
«  mal  poudrés,  lui  donnaient  un  aspect  désagréable. 
«  Ses  petites  mains  ont  aussi  subi  la  métamorphose  ; 
«  alors  elles  étaient  maigres,  longues  et  noires.  On 
«  sait  à  quel  point  il  en  était  devenu  vain  avec  juste 


MEMOIRES    d'outre-tombe  109 

«  raison  depuis  ce  temps-là.  Enfin  lorsque  je  me  re- 

«  présente  Napoléon  entrant  en  1796  dans  la  cour  de 

«  l'hôtel  de  la  Tranquillité,  rue  des  Filles-Saint-Tho- 

«  mas,  la  traversant  d'un  pas  assez  gauche  et  incer- 

«  tain,  ayant  un  mauvais  chapeau  rond  enfoncé  sur 

«  ses  yeux  et  laissant  échapper  ses  deux  oreilles  de 

«  chien  mal  poudrées  et  tombant  sur  le  collet  de  cette 

«  redingote  gris  de  fer,  devenue  depuis  bannière  glo- 

«  rieuse,  tout  autant  pour  le  moins  que  le  panache 

«  blanc  de  Henri  IV  ;  sans  gants,  parce  que,  disait-il, 

«  c'était  une  dépense  inutile  ;  portant  des  bottes  mal 

«  faites,  mal  cirées,  et  puis  tout  cet  ensemble  maladif 

«  résultant  de  sa  maigreur,  de  son  teint  jaune  ;  enfin, 

«  quand  j'évoque  son  souvenir  de  cette  époque,  et 

«  que  je  le  revois  plus  tard,  je  ne  puis  voir  le  même 

«  homme  dans  ces  deux  portraits*.  » 

La  mort  de  Robespierre  n'avait  pas  tout  fini  .  les 
prisons  ne  se  rouvraient  que  lentement;  la  veille  du 
jour  où  le  tribun  expirant  fut  porté  à  l'échafaud, 
quatre-vingts  victimes  furent  immolées,  tant  les 
meurtres  étaient  bien  organisés  !  tant  la  mort  procé- 
dait avec  ordre  et  obéissance  I  Les  deux  bourreaux 
Sanson  furent  mis  en  jugement;  plus  heureux  que 
Roseau,  exécuteur  de  Tardif  sous  le  duc  de  Mayenne, 
ils  furent  acquittés  :  le  sang  de  Louis  XVI  les  avait 
lavés. 

Les  condamnés  rendus  à  la  liberté  ne  savaient  à 
quoi  employer  leur  vie,  les  Jacobins  désœuvrés  à  quoi 
amuser  leurs  jours  ;  de  là  des  bals  et  des  regrets  de  la 
Terreur.  Ce  n'était  que  goutte  à  goutte  qu'on  parve- 

1.  Mémoires  de  la  duchesse  d'Abrantès^  tome  I,  p.  195. 


liO  MEMOIRES   d'outre-tombe 

nait  à  arracher  la  justice  aux  conventionnels  ;  ils  ne 
voulaient  pas  lâcher  le  crime,  de  peur  de  perdre  la 
puissance.  Le  tribunal  révolutionnaire  fut  aboli. 

André  Dumont  avait  fait  la  proposition  de  pour- 
suivre les  continuateurs  de  Robespierre;  la  Conven- 
tion, poussée  malgré  elle,  décréta  à  contre-cœur,  sur 
un  rapport  de  Saladin,  qu'il  y  avait  lieu  de  mettre  en 
arrestation  Barère,  Billaud-Varenne  et  Collot  d'Her- 
bois,  les  deux  derniers  amis  de  Robespierre,  et  qui 
pourtant  avaient  contribué  à  sa  chute.  Carrier,  Fou- 
quier-Tinville,  Joseph  Le  Bon,  furent  jugés;  des  atten- 
tats, des  crimes  inouïs  furent  révélés,  notamment  les 
mariages  républicains  et  la  noyade  de  six  cents  en- 
fants à  Nantes.  Les  sections,  entre  lesquelles  se  trou- 
vaient divisées  les  gardes  nationales,  accusaient  la 
Convention  des  maux  passés  et  craignaient  de  les  voir 
renaître.  La  société  des  Jacobins  combattait  encore  ; 
elle  ne  pouvait  renifler  sur  la  mort.  Legendre,  jadis 
violent,  revenu  à  l'humanité,  était  entré  au  comité  de 
sûreté  générale.  La  nuit  même  du  supplice  de  Robes- 
pierre, il  avait  fermé  le  repaire;  mais  huit  jours  après 
les  Jacobins  s'étaient  rétablis  sous  le  nom  de  Jacobins 
régénérés.  Les  tricoteuses  s'y  retrouvèrent.  Fréron  pu- 
bliait son  journal  ressuscité  VOrateur  du  peuple,  et, 
tout  en  applaudissant  à  la  chute  de  Robespierre,  il  se 
rangeait  au  pouvoir  de  la  Convention.  Le  buste  de 
Marat  restait  exposé;  les  divers  comités,  seulement 
changés  de  formes,  existaient. 

Un  froid  rigoureux  et  une  famine,  mêlés  aux  souf- 
frances politiques,  compliquaient  les  calamités  ;  des 
groupes  armés,  remblayés  de  femmes,  criant  :  «  Du 
pain  1  du  pain  I  »  se  formaient.   Ëofm  le  i"  prai- 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  111 

rial*  (20  mai  1795)  la  porte  de  la  Convention  fut  for- 
cée, Féraud  assassiné  et  sa  tête  déposée  sur  le  bureau 
du  président.  On  raconte  Timpassibilité  stoïque  de 
Boissy  d'Anglas  :  malheur  à  qui  contesterait  un  acte 
de  vertu  ^  ! 

Cette  végétation  révolutionnaire  poussait  vigoureu- 
sement sur  la  couche  de  fumier  arrosé  de  sang  humain 
qui  lui  servait  de  base.  Rossignol,  Huchet,  Grignon, 
Moïse  Bayle,  Amar,  Choudieu,Hentz,  Granet,  Léonard 
Bourdon,  tous  les  hommes  qui  s'étaient  distingués  par 
leurs  excès,  s'étaient  parqués  entre  les  barrières  ;  et 
cependant  notre  renom  croissait  au  dehors.  Lorsque 
l'opinion  s'élevait  contre  les  conventionnels,  nos  triom- 
phes sur  les  étrangers  étouffaient  la  clameur  publi- 
que. Il  y  avait  deux  Frances  :  l'une  horrible  à  l'inté- 

1.  Le  1"  prairial  an  IIL 

2.  Boissy  d'Anglas,  qui  présidait  la  séance  du  l"  prairial, 
salua  religieusement  la  tête  sanglante  de  son  collègue.  Dans  un 
article  du  Journal  des  Débats  (22  août  1862),  M.  Saint-Marc 
Girardin  a  donné  sur  cet  épisode  de  curieux  détails  qui  ne  dimi- 
nuent en  rien  l'héroïsme  déployé  par  Boissy  d'Anglas  en  cette 
occasion  :  «  Quelque  temps  après  cette  terrible  séance,  dit-il, 
Boissy  d'Anglas  montrait  à  M.  Pasquier  et  à  quelques  amis  la 
salle  de  la  Convention  et  leur  expliquait  sur  les  lieux  la  scène 
du  1"""  prairial.  »  Etant  monté  avec  lui  sur  l'estrade  du  fauteuil 
«  du  président,  disait  M.   Pasquier,  j'aperçus  au  fond  de  cette 

•  estrade  une  porte  que  je  n'y  avais  pas  encore  vue  :  —  Qu'est-ce 

•  donc  que  cette  porte  nouvelle?  lui  dis-je.  —  Oui,  vous  avez 
■  raison,  dit  tout  haut  M.  Boissy  d'Anglas,  elle  n'est  percée  et 
«  ouverte  que  depuis  peu  de  jours,  et  bien  heureusement  pcut- 
«  être  pour  ma  gloire.  Car,  qui  peut  savoir  ce  que  j'aurais  fait, 
«I  si  j'avais  eu  derrière  moi  cette  porte  prête  à  s'ouvrir  pour  ma 
«  retraite?  Peut-être  aurais-je  cédé  à  la  tentation.  »  Voilà  bien, 
ajoutait  M.  Pasquier,  le  mot  d'un  vrai  brave t  II  avoue  sans 
rougir  que  la  peur  est  possible  à  l'homme.  Il  n'y  a  que  ceux  qui 
se  croient  capables  d'être  faibles  qui  ne  le  sont  pas,  et  il  n'y  a 
aussi  que  ceuz-U  qui  sont  indulgents  pour  les  faibles.  » 


112  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

rieur,  l'autre  admirable  à  l'extérieur  ;  on  opposait  la 
gloire  à  nos  crimes,  comme  Bonaparte  l'opposa  à  nos 
libertés.  Nous  avons  toujours  rencontré  pour  écueil 
devant  nous  nos  victoires. 

Il  est  utile  de  faire  remarquer  l'anachronisme  que 
l'on  commet  en  attribuant  nos  succès  à  nos  énormités  : 
ils  furent  obtenus  avant  et  après  le  règne  de  la  Ter- 
reur ;  donc  la  Terreur  ne  fut  pour  rien  dans  la  domi- 
nation de  nos  armes.  Mais  ces  succès  eurent  un  incon- 
vénient :  ils  produisirent  une  auréole  autour  de  la 
tête  des  spectres  révolutionnaires.  On  crut  sans  exa- 
miner la  date  que  cette  lumière  leur  appartenait.  La 
prise  de  la  Hollande,  le  passage  du  Rhin,  semblèrent 
être  la  conquête  de  la  hache,  non  de  l'épée.  Dans  cette 
confusion  on  ne  devinait  pas  comment  la  France  par- 
viendrait à  se  débarrasser  des  entraves  qui,  malgré 
la  catastrophe  des  premiers  coupables,  continuaient 
de  la  presser  :  le  libérateur  était  là  pourtant. 

Bonaparte  avait  conservé  la  plupart  et  la  plus  mau- 
vaise part  des  amis  avec  lesquels  il  s'était  lié  dans  le 
Midi  ;  comme  lui,  ils  s'étaient  réfugiés  dans  la  capi- 
tale. Saliceti,  demeuré  puissant  par  la  fraternité  jaco- 
bine, s'était  rapproché  de  Napoléon;  Fréron*,  dési- 

1.  Louis-Marie-Stanislas  Fréron  (1754-1802),  fils  du  célèbre  cri- 
tique de  V Année  littéraire  et  neveu  de  l'abbé  Royou,  le  rédac- 
teur de  VAmi  du  roi.  Député  de  Paris  à  la  Convention,  et  l'un 
des  membres  les  plus  exaltés  de  la  Montagne,  il  fut,  après  le 
31  mai,  désigné  avec  Barras,  Saliceti  et  Robespierre  le  jeune, 
comme  commissaire  auprès  de  l'armée  chargée  de  reprendre 
Marseille  sur  les  insurgés.  A  Marseille,  et  plus  tard  à  Toulon, 
il  se  signala  par  d'abominables  cruautés.  Après  la  chute  de 
Robespierre,  il  revendiqua  le  titre  de  Thermidorien  et  quitta  la 
Montagne  pour  aller  siéger  au  côté  droit.  Autrefois,  dans  l'Ora- 
Uur  du  peuple,  il  avait  rivalisé  de  fureur  révolutionnaire  avec 


MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  113 

rant  épouser  Pauline  Bonaparte  (la  princesse  Bor- 
ghèse),  prêtait  son  appui  au  jeune  général. 

Loin  des  criailleries  du  forum  et  de  la  tribune,  Bo- 
naparte se  promenait  le  soir  au  Jardin  des  Plantes 
avec  Junot.  Junot^  lui  racontait  sa  passion  pour  Pau- 

Marat;  il  devient  maintenant,  toujours  dans  ï Orateur  du  peuple, 
le  défenseur  des  contre-révolutionnaires.  A  la  tête  d'une  bande 
de  jeunes  aristocrates,  parés  d'habits  élégants,  coiffés  en  cade- 
nettes  et  la  tête  ornée  de  poudre  —  la  Jeunesse  dorée  de  Fré- 
ron,  —  il  parcourt  la  ville  en  insultant  et  en  malmenant  «  les 
patriotes  »  aux  accents  du  Réveil  du  peuple,  chanson  royaliste 
à  la  mode.  Puis  voici  qu'après  le  13  vendémiaire,  quand  les 
royalistes  sont  vaincus,  il  revient  à  la  Montagne.  Tel  est  l'homme 
qui  faillit  épouser  Pauline  Bonaparte,  et  devenir  le  beau-frère  du 
futur  Empereur.  On  lira,  dans  Napoléon  et  sa  famille  (tome  I, 
p.  150-163)  les  curieux  détails  que  donne  M.  Frédéric  Masson 
sur  les  amours  de  Paulette  et  de  Fréron.  Bonaparte,  après  le 
18  brumaire,  donna  à  son  beau-frère  manqué  une  place  modeste 
dans  l'administration  des  hospices,  puis,  en  1802,  le  nomma  sous- 
préfet  de  l'un  des  arrondissements  de  Saint-Domingue.  Fréron, 
pour  se  rendre  à  son  poste,  partit  avec  le  général  Leclerc,  —  et 
avec  Paulette,  devenue  M™«  Leclerc,  en  attendant  d'être  la  prin- 
cesse Borghèse.  A  peine  arrivé  à  destination,  il  succomba  vic- 
time des  rigueurs  du  climat. 

2.  Andoche  Junot,  duc  à'Abrantès  (1771-1813).  Ami  du  général 
Bonaparte,  qu'il  avait  connu  au  siège  de  Toulon,  il  fut  emmené 
par  lui  en  Egypte;  général  de  division  en  1801,  il  devint  com- 
mandant et  gouverneur  de  Paris  (1804).  Mis  en  1807  à  la  tête  de 
l'armée  dirigée  contre  le  Portugal,  il  s'empara  facilement  de  ce 
royaume  et  fut  créé  duc  d'Abrantès  ;  mais,  l'année  suivante,  à  la 
suite  de  la  défaite  de  Vimeiro,  il  dut  signer  la  capitulation  de 
Cintra  et  abandonner  sa  conquête.  Cet  insuccès  lui  valut  la  dis- 
grâce de  Napoléon;  il  fut  cependant  admis  à  prendre  part  à  la 
guerre  d'Espagne  (1810)  et  à  la  campagne  de  Russie.  En  1813,  il 
fut  nommé  gouverneur  des  provinces  illyriennes.  Tomber  gou- 
verneur à  Trieste,  après  avoir  été  à  la  veille  —  il  le  croyait  du 
moins  —  d'être  roi  à  Lisbonne,  le  coup  était  rude.  Le  malheu- 
reux perdit  la  raison.  Ramené  en  France,  il  mourut  à  Montbard 
le  27  juillet  1813.  —  Voir  sur  lui  les  Mémoires  de  sa  femme  et 
surtout  les  Mémoires  du  général  Thiéàault,  tomes  II,  III,  IV 
et  V. 


114  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

lette,  Napoléon  lui  confiait  son  penchant  pour  madame 
de  Beauharnais  :  l'incubation  des  événements  allait 
faire  éclore  un  grand  homme.  Madame  de  Beauhar- 
nais avait  des  rapports  d'amitié  avec  Barras  :  il  est 
probable  que  cette  liaison  aida  le  souvenir  du  com- 
missaire de  la  Convention,  lorsque  les  journées  déci- 
sives arrivèrent. 


La  Uberté  de  la  presse  momentanément  rendue  tra- 
vaillait dans  le  sens  de  la  délivrance  ;  mais  comme  les 
démocrates  n'avaient  jamais  aimé  cette  liberté  et 
qu'elle  attaquait  leurs  erreurs,  ils  l'accusaient  d'être 
royaliste.  L'abbé  Morellet,  La  Harpe,  lançaient  des 
brochures  qui  se  mêlaient  à  celles  de  l'Espagnol  Mar- 
chenaS  immonde  savant  et  spirituel  avorton.  La  jeu- 
nesse portait  l'habit  gris  à  revers  et  à  collet  noir, 
réputé  l'uniforme  des  chouans.  La  réunion  de  la  nou- 
velle législature  était  le  prétexte  des  rassemblements 
des  sections.  La  section  Lepelletier,  connue  naguère 
sous  le  nom  de  section  des  Filles-Saint-Thomas,  était 
la  plus  animée  ;  elle  parut  plusieurs  fois  à  la  barre  de 


1.  José  Marchena  (1768-1821).  Poursuivi  en  Espagne  par  l'In- 
quisition pour  des  écrits  clandestins,  il  se  réfugia  en  France,  fut 
accueilli  par  Marat  et  collabora  à  VAmi  du  peuple.  De  Marat  il 
passa  aux  Girondins,  en  attendant  de  passer  aux  royalistes  sous 
le  Directoire.  Ses  écrits  contre-révolutionnaires  le  firent  expul- 
ser de  France  en  1797.  En  1800,  secrétaire  de  Moreau  à  l'armée 
du  Rhin,  il  s'amusa  à  composer  en  latin  un  morceau  erotique 
qu'il  attribua  à.  Pétrone.  Un  grand  nombre  de  savants  se  lais- 
sèrent prendre  à  cette  supercherie,  qu'il  renouvela  du  reste  en 
1806  à  propos  de  Catulle.  Il  a  traduit  en  espagnol  les  Lettres 
persanes  de  Montesquieu,  les  Contes  de  Voltaire  et  la  Nouvelle 
Eéloïse  de  Rousseau. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  H3 

la  Convention  pour  se  plaindre  ;  Lacretelle  le  jeune  ' 
Jui  prêta  sa  voix  avec  le  même  courage  qu'il  montra  le 
jour  où  Bonaparte  mitrailla  les  Parisiens  sur  les  de- 
grés de  Saint-Roch.  Les  sections,  prévoyant  que  le 
moment  du  combat  approchait,  firent  venir  de  Rouen 
le  général  Danican  *  pour  le  mettre  à  leur  tête.  On 
peut  juger  de  la  peur  et  des  sentiments  de  la  Conven- 
tion par  les  défenseurs  qu'elle  convoqua  autour  d'elle  : 
«  A  la  tête  de  ces  républicains,  dit  Real  dans  son 
«  Essai  sur  les  journées  de  vendémiaire,  que  l'on  appela 
«  le  bataillon  sacré  des  patriotes  de  89,  et  dans  leurs 
«  rangs,  on  appelait  ces  vétérans  de  la  Révolution  qui 
«  en  avaient  fait  les  six  campagnes,  qui  s'étaient  battus 
«  sous  les  murs  de  la  Bastille,  qui  avaient  terrassé  la 
«  tyrannie  et  qui  s'armaient  aujourd'hui  pour  dé- 
«  fendre  le  même  château  qu'ils  avaient  foudroyé  au 
«  10  août.  Là  je  retrouvai  les  restes  précieux  de  ces 
«  vieux  bataillons  de  Liégeois  et  de  Belges,  sous  les 
«  ordres  de  leur  ancien  général  Fyon.  » 

1.  Charles- Jean-Dominique  de  Lacretelle,  dit  le  Jeune  (1766- 
1855).  Membre  de  l'Académie  française,  auteur  de  nombreuses 
publications  historiques  sur  les  Guerres  de  Religion,  le  XVIII» 
siècle,  la  Révolution,  le  Consulat,  ÏEmpire  et  la  Restauration. 
On  lui  doit  en  outre  de  très  intéressants  Mémoires,  parus  en 
1842  sous  ce  titre  :  Dia:  années  d'épreuves  pendant  la  Révolw 
tion. 

2.  Auguste  Danican  (1763-1848).  Après  avoir  servi  contre  les 
Vendéens  en  1793  et  1794,  et  s'être  fait  battre  en  maintes  ren- 
contres, il  fut  destitué,  pour  être  bientôt  replacé  et  envoyé  à 
Rouen.  Après  le  13  vendémiaire,  il  se  réfugia  en  Angleterre,  où 
il  publia  contre  les  hommes  de  la  Révolution  un  très  curieux 
écrit  intitulé  :  les  Brigands  démasqués  (1796).  A  la  chute  de 
l'Empire,  il  rentra  en  France,  mais  n'ayant  pu  obtenir  détre 
réintégré  dans  les  cadres  de  l'armée,  il  retourna  à  Londres  et 
finit  par  se  fixer  dans  le  Holstein,  où  il  termina  obsccifButnl  ses 
jours  au  mois  de  iécembre  1848. 


116  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

Real  finit  ce  dénombrement  par  cette  apostrophe  : 
«  0  toi  par  qui  nous  avons  vaincu  l'Europe  avec  un 
«  gouvernement  sans  gouvernants  et  des  armées  sans 
«  paye,  génie  de  la  liberté,  tu  veillais  encore  sur 
«  nous  !  »  Ces  fiers  champions  de  la  liberté  vécurent 
trop  de  quelques  jours;  ils  allèrent  achever  leurs 
hymnes  à  l'indépendance  dans  les  bureaux  de  la 
police  d'un  tyran.  Ce  temps  n'est  aujourd'hui  qu'un 
degré  rompu  sur  lequel  a  passé  la  Révolution  :  que 
d'hommes  ont  parlé  et  agi  avec  énergie,  se  sont  pas- 
sionnés pour  des  faits  dont  on  ne  s'occupe  plus  !  Les 
vivants  recueillent  le  fruit  des  existences  oubliées  qui 
se  sont  consumées  pour  eux. 

On  touchait  au  renouvellement  de  la  Convention  ; 
les  assemblées  primaires  étaient  convoquées  :  comités, 
clubs,  sections,  faisaient  un  tribouil  effroyable. 

La  Convention,  menacée  par  l'aversion  générale, 
vit  qu'il  se  fallait  défendre  :  à  Danican  elle  opposa 
Barras,  nommé  chef  de  la  force  armée  de  Paris  et  de 
l'intérieur.  Ayant  rencontré  Bonaparte  à  Toulon,  et 
remémoré  de  lui  par  madame  de  Beauharnais,  Barras 
fut  frappé  du  secours  dont  lui  pourrait  être  un  pareil 
homme  :  il  se  l'adjoignit  pour  commandant  en  se- 
cond'. Le  futur  directeur,  entretenant  la  Convention 
des  journées  de  vendémiaire,  déclara  que  c'était  aux 
dispositions  savantes  et  promptes  de  Bonaparte  que 
Ton  devait  le  salut  de  l'enceinte,  autour  de  laquelle  il 

1.  Le  13  vendémiaire  an  IV  (5  octobre  1795).  —  Au  13  vendé- 
miaire, Bonaparte  est  encore  général  de  brigade;  dix  jours  après, 
le  24  vendémiaire  (16  octobre),  il  est  général  de  division  dan» 
l'arme  de  l'artillerie;  encore  dix  jours,  et  le  4  brumaire  (26  oc- 
tobre) il  est  général  en  chef  de  l'Armée  de  llntérieur.  Il  a  vingt- 
six  ans. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  117 

avait  distribué  les  postes  avec  beaucoup  d'habileté. 
Napoléon  foudroya  les  sections  et  dit  :  «  J'ai  mis  mon 
cachet  sur  la  France.  »  Attila  avait  dit  :  «  Je  suis  le 
«  marteau  de  l'univers,  ego  maliens  orbis.  » 

Après  le  succès,  Napoléon  craignit  de  s'être  rendu 
impopulaire,  et  il  assura  qu'il  donnerait  plusieurs 
années  de  sa  vie  pour  effacer  cette  page  de  notre  his- 
toire. 

Il  existe  un  récit  des  journées  de  vendémiaire  de  la 
main  de  Napoléon  :  il  s'efforce  de  prouver  que  ce 
furent  les  sections  qui  commencèrent  le  feu.  Dans  leur 
rencontre  il  put  se  figurer  être  evicore  à  Toulon  :  le 
général  Carteaux  était  à  la  tête  d'une  colonne  sur  le 
Pont-Neuf;  une  compagnie  de  Marseillais  marchait 
sur  Saint-Roch  ;  les  postes  occupés  par  les  gardes  na- 
tionales furent  successivement  emportés.  Real,  de  la 
narration  duquel  je  vous  ai  déjà  entretenu,  finit  son 
exposition  par  ces  niaiseries  que  croient  ferme  les 
Parisiens  :  c'est  un  blessé  qui,  traversant  le  salon  des 
Victoires,  reconnaît  un  drapeau  qu'il  a  pris  :  «  N'al- 
«  Ions  pas  plus  loin,  dit-il  d'une  voix  expirante,  je 
«  veux  mourir  ici  ;  »  c'est  la  femme  du  général  Du- 
fraisse  qui  coupe  sa  chemise  pour  en  faire  des  bandes  ; 
ce  sont  les  deux  filles  de  Durocher  qui  administrent 
le  vinaigre  et  l' eau-de-vie.  Real  attribue  tout  à  Bar- 
ras :  flagornerie  de  réticence;  elle  prouve  qu'en  l'an  iv 
Napoléon,  vainqueur  au  profit  d'un  autre,  n'était  pas 
encore  compté. 

Il  paraît  que  Bonaparte  n'espérait  pas  tirer  un  grand 
avantage  de  sa  victoire  sur  les  sections,  car  il  écrivait 
à  Bourrienne  :  «  Cherche  un  petit  bien  dans  ta  belle 
«  vallée  de  l'Yonne;  je  l'achèterai  dès  que  j'aurai  do 


118  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

«  l'argent;  mais  n'oublie  pas  que  je  ne  veux  pas  de 
«  bien  national*.  »  Bonaparte  s'est  ravisé  sous  l'Em- 
pire :  il  a  fait  grand  cas  des  biens  nationaux. 

Ces  émeutes  de  vendémiaire  terminent  l'époque  des 
émeutes  :  elles  ne  se  sont  renouvelées  qu'en  1830, 
pour  mettre  fin  à  la  monarchie. 

Quatre  mois  après  les  journées  de  vendémiaire  *,  la 
19  ventôse  (9  mars)  an  iv,  Bonaparte  épousa  Marie- 
Josèphe-Rose  de  Tascher.  L'acte  ne  fait  aucune  men- 
tion de  la  veuve  du  comte  de  Beauharnais.  Tallien  et 
Barras  sont  témoins  au  contrat.  Au  mois  de  juin 
Bonaparte  est  appelé  au  généralat  des  troupes  can- 
tonnées dans  les  Alpes  maritimes;  Carnot  réclame 
contre  Barras  l'honneur  de  cette  nomination.  On 
appelait  le  commandement  de  l'armée  d'Italie  la  dot 
de  madame  Beauharnais.  Napoléon,  racontant  à  Sainte- 
Hélène,  avec  dédain,  avoir  cru  s'allier  à  une  grande 
dame,  manquait  de  reconnaissance. 

Napoléon  entre  en  plein  dans  ses  destinées  :  il  avait 
eu  besoin  des  hommes,  les  hommes  vont  avoir  besoin 
de  lui  ;  les  événements  l'avaient  fait,  il  va  faire  les 
événements.  Il  a  maintenant  traversé  ces  malheurs 
auxquels  sont  condamnées  les  natures  supérieures 
avant  d'être  reconnues,  contraintes  de  s'humilier  sous 
les  médiocrités  dont  le  patronage  leur  est  nécessaire  : 
le  germe  du  plus  haut  palmier  est  d'abord  abrité  par 
l'Arabe  sous  un  vase  d'argile. 

Arrivé  à  Nice,  au  quartier  général  de  l'armée  d'Italie, 
Bonaparte  trouve  les  soldats  manquant  de  tout,  nus, 

1.  Mémoires  de  M.  de  Bourrienne,  tome  I,  p.  103. 
i.  Plus  exactement  cinq  mois. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  119 

sans  souliers,  sans  pain,  sans  discipline.  Il  avait 
vingt-huit  ans;  sous  ses  ordres  Masséna  comman- 
dait trente-six  mille  hommes.  C'était  l'an  1796.  Il 
ouvre  sa  première  campagne  le  20  mars,  date  fa- 
meuse qui  devait  se  graver  plusieurs  fois  dans  sa 
vie.  11  bat  Beaulieu  à  Montenotte  *  ;  deux  jours  après, 
à  Millesimo'^,  il  sépare  les  deux  armées  autrichienne 
et  sarde,  A  Ceva,  à  Mondovi  ^,  à  Fossano,  à  Che- 
rasco*,  les  succès  continuent;  le  génie  de  la  guerre 
même  est  descendu.  Cette  proclamation  fait  entendre 
une  voix  nouvelle,  comme  les  combats  avaient  an- 
noncé un  homme  nouveau  : 

«  Soldats  !  vous  avez  remporté,  en  quinze  jours,  six 
m  victoires,  pris  vingt  et  un  drapeaux,  cinquante-cinq 
«  pièces  de  canon,  quinze  mille  prisonniers,  tué  ou 
«  blessé  plus  de  dix  mille  hommes.  Vous  avez  gagné 
«  des  batailles  sans  canon,  passé  des  rivières  sans 
«  ponts,  fait  des  marches  forcées  sans  souliers,  bivoua- 
«  que  sans  eau-de-vie  et  souvent  sans  pain.  Les  pha- 
«  langes  républicaines,  les  soldats  de  la  liberté,  étaient 
«  seuls  capables  de  souffrir  ce  que  vous  avez  souffert; 
«  grâces  vous  soient  rendues,  soldats  1... 

«  Peuples  d'Italie!  l'armée  française  vient  rompre 
«  vos  chaînes  ;  le  peuple  français  est  l'ami  de  tous  les 
«  peuples.  Nous  n'en  voulons  qu'aux  tyrans  qui  vous 
«  asservissent.  » 

Dès  le  15  mai  la  paix  est  conclue  entre  la  République 
française  et  le  roi  de  Sardaignej  la  Savoie  est  cédée  à 

1.  Le  12  avril  1796. 

2.  Le  14  avrU. 

3.  Le  22  avril. 

4.  Le  25  avril. 


120  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

la  France  avec  Nice  et  Tende.  Napoléon  avance  tou- 
jours, et  il  écrit  à  Carnot  : 

R  Du  quartier  général,  à  Plaisance,  9  mai  1796. 

«  Nous  avons  enfin  passé  le  Pô  :  la  seconde  cam- 
«  pagne  est  commencée;  Beaulieu  est  déconcerté;  il 
«  calcule  assez  mal,  et  donne  constamment  dans  les 
«  pièges  qu'on  lui  tend.  Peut-être  voudra-t-il  donner 
«  une  bataille,  car  cet  homme-là  a  l'audace  de  la  fureur, 
«  et  non  celle  du  génie.  Encore  une  victoire,  et  nous 
«  sommes  maîtres  de  l'Italie.  Dès  l'instant  que  nous 
«  arrêterons  nos  mouvements,  nous  ferons  habiller 
«  l'armée  à  neuf.  Elle  est  toujours  à  faire  peur;  mais 
«  tout  engraisse;  le  soldat  ne  mange  que  du  pain  de 
«  Gonesse,  bonne  viande  et  en  quantité,  etc.  La  dis- 
«  cipline  se  rétablit  tous  les  jours  ;  mais  il  faut  souvent 
«  fusiller,  car  il  est  des  hommes  intraitables  qui  ne 
«  peuvent  se  commander.  Ce  que  nous  avons  pris  à 
«  l'ennemi  est  incalculable.  Plus  vous  m'enverrez 
«  d'hommes,  plus  je  les  nourrirai  facilement.  Je  vous 
«  fais  passer  vingt  tableaux  des  premiers  maîtres,  du 
«  Corrége  et  de  Michel-Ange.  Je  vous  dois  des  remer- 
«  ciments  particuliers  pour  les  attentions  que  vous 
«  voulez  bien  avoir  pour  ma  femme.  Je  vous  la  recom- 
«  mande  :  elle  est  patriote  sincère,  et  je  l'aime  à  la 
«  folie.  J'espère  que  les  choses  vont  bien,  pouvant 
«  vous  envoyer  une  douzaine  de  millions  à  Paris;  cela 
«  ne  vous  fera  pas  de  mal  pour  l'armée  du  Rhin. 
«  Envoyez-moi  quatre  mille  cavaliers  démontés,  je 
«  chercherai  ici  à  les  remonter.  Je  ne  vous  cache  pas 
«  que,  depuis  la  mort  de  Stengel,  je  n'ai  plus  un  offi- 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  121 

«  cier  supérieur  de  cavalerie  qui  se  batte.  Je  désirerais 
«  que  vous  me  pussiez  envoyer  deux  ou  trois  adjudants 
«  généraux  qui  aient  du  feu  et  une  ferme  résolution 
«  de  ne  jamais  faire  de  savantes  retraites.  » 

C'est  une  des  lettres  remarquables  de  Napoléon. 
Quelle  vivacité!  quelle  diversité  de  génie!  Avec  les 
intelligences  du  héros  se  trouve  jetée  pêle-mêle,  dans 
la  profusion  triomphale  des  tableaux  de  Michel-Ange, 
une  raillerie  piquante  contre  un  rival,  à  propos  de  ces 
adjudants  généraux  ayant  une  ferme  résolution  de  ne 
jamais  faire  de  savantes  retraites.  Le  même  jour  Bona- 
parte écrivait  au  Directoire  pour  lui  donner  avis  de  la 
suspension  d'armes  accordée  au  duc  de  Parme  et  de 
l'envoi  du  Saint  Jérôme  du  Corrége.  Le  11  mai,  il 
annonce  à  Carnot  le  passage  du  pont  de  Lodi  qui  nous 
rend  possesseurs  de  la  Lombardie.  S'il  ne  va  pas  tout 
de  suite  à  Milan,  c'est  qu'il  veut  suivre  Beaulieu  et 
l'achever.  —  «  Si  j'enlève  Mantoue,  rien  ne  m'arrête 
«  plus  pour  pénétrer  dans  la  Bavière;  dans  deux 
«  décades  je  puis  être  dans  le  cœur  de  l'Allemagne. 
«  Si  les  deux  armées  du  Rhin  entrent  en  campagne, 
«  je  vous  prie  de  me  faire  part  de  leur  position.  Il 
«  serait  digne  de  la  République  d'aller  signer  le  traité 
«  de  paix  des  trois  armées  réunies  dans  le  cœur  de  la 
«  Bavière  et  de  l'Autriche  étonnées.  » 

L'aigle  ne  marche  pas,  il  vole,  chargé  des  bande- 
roles de  victoires  suspendues  à  son  cou  et  à  ses 
ailes. 

Il  se  plaint  de  ce  qu'on  veut  lui  donner  pour  adjoint 
Kellermann  :  «  Je  ne  puis  pas  servir  volontiers  avec 
«  un  homme  qui  se  croit  le  premier  général  de  l'Eu- 


122  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  rop3,  et  je  crois  qu'un  mauvais  général  vaut  mieux 
«  que  deux  bons.  » 

Le  1"  juin  1796  les  Autrichiens  sont  entièrement 
expulsés  d'Italie,  et  nos  avant-postes  éclairent  les 
monts  de  l'Allemagne  :  «  Nos  grenadiers  et  nos  cara- 
«  biniers  »,  écrit  Bonaparte  au  Directoire,  «  jouent  et 
«  rient  avec  la  mort.  Rien  n'égale  leur  intrépidité,  si 
«  ce  n'est  la  gaieté  avec  laquelle  ils  font  les  marches 
«  les  plus  forcées.  Vous  croiriez  qu'arrivés  au  bivouac 
«  ils  doivent  au  moins  dormir;  pas  du  tout  :  chacun 
«  fait  son  conte  ou  son  plan  d'opération  du  lendemain, 
«  et  souvent  on  en  voit  qui  rencontrent  très  juste. 
«  L'autre  jour  je  voyais  défiler  une  demi-brigade;  un 
«  chasseur  s'approcha  de  mon  cheval  :  Général,  me 
«  dit-il,  il  faut  faire  cela.  —  Malheureux,  lui  dis-je, 
«  veux-tu  bien  te  taire  1  II  disparaît  à  l'instant;  je  l'ai 
«  fait  en  vain  chercher  :  c'était  justement  ce  que 
«  j'avais  ordonné  que  l'on  fît.  » 

Les  soldats  gradèrent  leur  commandant  :  à  Lodi* 
ils  le  firent  caporal,  à  Gastiglione  ^  sergent. 

Le  15  de  novembre  on  débouche  sur  Arcole  :  le  jeune 
général  passe  le  pont  qui  l'a  rendu  fameux  ;  dix  mille 
hommes  restent  sur  la  place.  «  C'était  un  chant  de 
V Iliade!  »  s'écriait  Bonaparte  au  seul  souvenir  de  cette 
action. 

En  Allemagne,  Moreau  accomplissait  la  célèbre 
retraite  ^  que  Napoléon  appelait  une  retraite  de  sergent. 

1.  Le  10  mai  1796. 

2.  Le  5  août  1796. 

3.  Septembre-octobre  1796.  Les  généraux  de  division  Reynier, 
Desaix,  Gouvion-Saint-Cyr,  et  le  général  Dessoles,  chef  de  l'état- 
major,  partagent  avec  Moreau  l'honneur  da  cette  admirabl* 
retraite. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  123 

Celui-ci  se  préparait  à  dire  à  son  rival,  en  battant 
l'archiduc  Charles  : 


Je  suivrai  d'assez  près  votre  illustre  retraite 
Pour  traiter  avec  lui  sans  besoin  d'interprète. 


Le  14  janvier  1797,  les  hostilités  se  renouèrent  par 
la  bataille  de  Rivoli.  Deux  combats  contre  Wurmser, 
à  Saint-Georges  et  à  la  Favorite,  entraînent  pour 
l'ennemi  la  perte  de  cinq  mille  tués  et  de  vingt  mille 
prisonniers;  le  demeurant  se  barricade  dans  Mantoue; 
la  ville  bloquée  capitule  '  ;  Wurmser,  avec  les  douze 
mille  hommes  qui  lui  restent,  se  rend. 

Bientôt  la  Marche  d'Ancône  est  envahie;  plus  tard 
le  traité  de  Tolentino  *  nous  livre  des  perles,  des  dia- 
mants, des  manuscrits  précieux,  la  Transfiguration, 
le  Laocoon,  Y  Apollon  du  Belvédère,  et  termine  cette 
suite  d'opérations  par  lesquelles  en  moins  d'un  an 
quatre  armées  autrichiennes  ont  été  détruites,  la 
haute  Italie  soumise  et  le  Tyrol  entamé  ;  on  n'a  pas  le 
temps  de  se  reconnaître  :  l'éclair  et  le  coup  partent  à 
la  fois. 

L'archiduc  Charles,  accouru  pour  défendre  l'Au- 
triche antérieure  avec  une  nouvelle  armée,  est  forcé 
au  passage  du  Tagliamento  '  ;  Gradisca  tombe*  ;  Trieste 


1.  Le  2  février  1797. 

2.  Le  19  février. 

3.  Le  16  mars. 

4.  Forteresse  importante,  contiguë  ao  Frioul;  elle  est  empop- 
tée  de  vive  force,  le  19  mairs,  par  le  général  Bernadotte,  souteaM 
du  général  Sérurier. 


124  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

est  pris  '  ;  les  préliminaires  de  la  paix  entre  la  France 
et  l'Autriche  sont  signés  à  Léoben  ^ 

Venise,  formée  au  milieu  de  la  chute  de  l'empire 
romain,  trahie  et  troublée,  nous  avait  ouvert  ses 
lagunes  et  ses  palais;  une  révolution  s'accomplit  le 
31  mai  1797  dans  Gênes  sa  rivale  :  la  République 
ligurienne  prend  naissance.  Bonaparte  aurait  été  bien 
étonné  si,  du  milieu  de  ses  conquêtes,  il  eût  pu  voir 
qu'il  s'emparait  de  Venise  pour  l'Autriche,  des  Léga- 
tions pour  Rome,  de  Naples  pour  les  Bourbons,  de 
Gênes  pour  le  Piémont,  de  l'Espagne  pour  l'Angle- 
terre, de  la  Westphalie  pour  la  Prusse,  de  la  Pologne 
pour  la  Russie,  semblable  à  ces  soldats  qui,  dans  le 
sac  d'une  ville,  se  gorgent  d'un  butin  qu'ils  sont 
obligés  de  jeter,  faute  de  le  pouvoir  emporter,  tandis 
qu'au  même  moment  ils  perdent  leur  patrie. 

Le  9  juillet,  la  République  cisalpine  ^  proclame  son 
existence.  Dans  la  correspondance  de  Bonaparte  on 
voit  courir  la  navette  à  travers  la  chaîne  des  révolu- 
tions attachées  à  la  nôtre  :  comme  Mahomet  avec  le 
glaive  et  le  Coran,  nous  allions  l'épée  dans  une  main, 
les  droits  de  l'homme  dans  l'autre. 

Dans  l'ensemble  de  ses  mouvements  généraux,  Bo- 
naparte ne  laisse  échapper  aucun  détail  :  tantôt  il 
craint  que  les  vieillards  des  grands  peintres  de  Venise, 
de  Bologne,  de  Milan,  ne  soient  bien  mouillés  en 
passant  le  Mont-Cenis;  tantôt    il   est  inquiet  qu'un 

1.  Le  24  mars. 

2.  Le  15  avril. 

3.  Elle  était  formée  ^e  la  Lombardie  autrichienne,  du  Berga- 
raasque,  du  Bressan,  du  Crémasque  et  d'autres  contrées  de  l'Etat 
de  Venise,  de  Manloue,  du  iModénais,  de  Massa  et  Carrara,  da 
Bolonais,  du  Ferrarais  et  de  la  Romagne. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  125 

manuscrit  sur  papyrus  de  la  bibliothèque  arnbrosienne 
ne  9oit  perdu  ;  il  prie  le  ministre  de  l'intérieur  de  lui 
apprendre  s'il  est  arrivé  à  la  Bibliothèque  nationale. 
Il  donne  au  Directoire  exécutif  son  opinion  sur  ses 
généraux  : 

«  Berthier  :  talents,  activité,  courage,  caractère, 
«  tout  pour  lui. 

«  Augereau  :  beaucoup  de  caractère,  de  courage,  de 
«  fermeté,  d'activité;  est  aimé  du  soldat,  heureux  dans 
«  ses  opérations. 

«  Masséna  :  actif,  infatigable,  a  de  l'audace,  du  coup 
«  d'oeil  et  de  la  promptitude  à  se  décider. 

«  Sérurier  :  se  bat  en  soldat,  ne  prend  rien  sur  lui; 
«  ferme;  n'a  pas  assez  bonne  opinion  de  ses  troupes; 
«  est  malade. 

«  Despinois  :  mou,  sans  activité,  sans  audace,  n'a 
«  pas  l'état  de  la  guerre,  n'est  pas  aimé  du  soldat,  ne 
«  se  bat  pas  à  sa  tête  ;  a  d'ailleurs  de  la  hauteur,  de 
«  l'esprit  et  des  principes  politiques  sains  ;  bon  à  com- 
«  mander  dans  l'intérieur. 

«  Sauret  :  bon,  très  bon  soldat,  pas  assez  éclairé 
«  pour  être  général;  peu  heureux. 

«  Abbatucci  :  pas  bon  à  commander  cinquante 
«  hommes,  etc.,  etc.  » 

Bonaparte  écrit  au  chef  des  Maïnottes  :  «  Les  Fran- 
«  çais  estiment  le  petit,  mais  brave  peuple  qui,  seul 
«  de  l'ancienne  Grèce,  a  conservé  sa  vertu,  les  dignes 
«  descendants  de  Sparte,  auxquels  il  n'a  manqué  pour 
«  être  aussi  renommés  que  leurs  ancêtres  que  de  se 
«  trouver  sur  un  plus  vaste  théâtre.  »  Il  instruit  l'au- 
torité de  la  prise  de  possession  de  Corfou  :  «  L'île  de 
Corcyre  ^o,  remarque-t-il,  «  était,  selon  Homère,  la 


126  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

o  patrie  de  la  princesse  Nausicaa.  »  Il  envoie  le  traité 
de  paix  conclu  avec  Venise.  «  Notre  marine  y  gagnera 
«  quatre  ou  cinq  vaisseaux  de  guerre,  trois  ou  quatre 
«  frégates,  plus  trois  ou  quatre  millions  de  cordages. 
«  —  Qu'on  me  fasse  passer  des  matelots  français  ou 
«  corses,  mande-t-il;  je  prendrai  ceux  de  Mantoue  et 
«  de  Guarda.  —  Un  million  pour  Toulon,  que  je  vous 
«  ai  annoncé,  part  demain;  deux  millions,  etc.,  for- 
«  meront  la  somme  de  cinq  millions  que  l'armée 
«  d'Italie  aura  fournie  depuis  la  nouvelle  campagne. 
«  —  J'ai  chargô...  de  se  rendre  à  Sion  pour  chercher 
«  à  ouvrir  une  négociation  avec  le  Valais.  —  J'ai 
«  envoyé  un  excellent  ingénieur  pour  savoir  ce  que 
«  coûterait  cette  route  à  établir  (le  Simplon)...  J'ai 
«  chargé  le  même  ingénieur  de  voir  ce  qu'il  faudrait 
«  pour  faire  sauter  le  rocher  dans  lequel  s'enfuit  le 
«  Rhône,  et  par  là  rendre  possible  l'exploitation  des 
«  bois  du  Valais  et  de  la  Savoie.  »  Il  donne  avis  qu'il 
fait  partir  de  Trieste  un  chargement  de  blé  et  d'aciers 
pour  Gênes.  Il  fait  présent  au  pacha  de  Scutari  de 
quatre  caisses  de  fusils,  comme  une  marque  de  son 
amitié.  Il  ordonne  de  renvoyer  de  Milan  quelques 
hommes  suspects  et  d'en  arrêter  quelques  autres.  Il 
écrit  au  citoyen  Grogniard,  ordonnateur  de  la  marine 
à  Toulon  :  «  Je  ne  suis  pas  votre  juge,  mais  si  vous 
«  étiez  sous  mes  ordres,  je  vous  mettrais  aux  arrêts 
«  pour  avoir  obtempéré  à  une  réquisition  ridicule.  » 
Une  note  remise  au  ministre  du  pape  dit  :  «  Le  pape 
«  pensera  peut-être  qu'il  est  digne  de  sa  sagesse,  de 
«  la  plus  sainte  des  religions,  de  faire  une  bulle  ou 
«  mandement  qui  ordonne  aux  prêtres  obéissance  au 
«  gouvernement.  » 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  1Î7 

Tout  cela  est  mêlé  de  négociations  avec  les  répu- 
bliques nouvelles,  des  détails  des  fêtes  pour  Virgile  et 
Arioste,  des  bordereaux  explicatifs  des  vingt  tableaux 
et  des  cinq  cents  manuscrits  de  Venise;  tout  cela  a 
lieu  à  travers  l'Italie  assourdie  du  bruit  des  combats, 
à  travers  l'Italie  devenue  une  fournaise  où  nos  gre- 
nadiers vivaient  dans  le  feu  comme  des  salamandres. 

Pendant  ces  tourbillons  d'affaires  et  de  succès  advint 
le  18  fructidor',  favorisé  par  les  proclamations  de 
Bonaparte  et  les  délibérations  de  son  armée,  en 
jalousie  de  l'armée  de  la  Meuse.  Alors  disparut  celui 
qui,  peut-être  à  tort,  avait  passé  pour  l'auteur  des 
plans  des  victoires  républicaines;  on  assure  que 
Danissy,  Lafitte,  d'Arçon,  trois  génies  militaires 
supérieurs,  dirigeaient  ces  plans  :  Carnot  se  trouva 
proscrit  par  l'influence  de  Bonaparte. 

Le  17  octobre,  celui-ci  signe  le  traité  de  paix  de 
Campo-Formio  ^  :  la  première  guerre  continentale  de 
la  Révolution  finit  à  trente  lieues  de  Vienne. 

Un  congrès  étant  rassemblé  à  Rastadt,  et  Bonaparte 
ayant  été  nommé  par  le  Directoire  représentant  à  ce 
congrès',  il  prit  congé  de  l'armée  d'Italie.  «  Je  ne  se- 

1.  Coup  d'Etat  du  18  fructidor  an  V  (4  septembre  1797). 

2.  Campo-Formio  est  un  hameau  du  Prioul,  près  d'Udine. 
L'Autriche  cédait  à  la  France  les  Pays-Bas  autrichiens,  ainsi  que 
les  pays  d'Empire  jusqu'au  Rhin;  elle  reconnaissait  la  Répu- 
blique cisalpine,  à  laquelle  elle  cédait  Milan,  Mantoue  et  Mo- 
dène.  L'Etat  de  Venise  était  abandonné  h  l'empereur,  à  la  réserve 
des  îles  Ioniennes,  que  la  France  retenait. 

3.  Bonaparte  avait  été  nommé  par  le  Directoire  premier  plé- 
nipotentiaire; Treilhard  et  Bonnier  d'Arco  lui  étaient  adjoints. 
Les  trois  plénipotentiaires  de  l'Autriche  étaient  le  comte  di 
Metternich,  père  du  futur  chancelier,  oui  représentait  l'Emp»- 


l'i^  MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

a  rai  consolé,  lui  dit-il,  que  par  1  espoir  de  me  revoir 
«  bientôt  avec  vous,  luttant  contre  de  nouveaux  dan- 
«  gars.  »  Le  16  novembre  1797,  son  ordre  du  jour 
annonce  qu'il  a  quitté  Milan  pour  présider  la  légation 
française  au  congrès  et  qu'il  a  envoyé  au  Directoire  le 
drapeau  de  l'armée  d'Italie. 

Sur  un  des  côtés  de  ce  drapeau  Bonaparte  avait  fait 
broder  le  résumé  de  ses  conquêtes  :  «  Cent  cinquante 
«  mille  prisonniers,  dix-sept  mille  chevaux,  cinq  cent 
«  cinquante  pièces  de  siège,  six  cents  pièces  de  cam- 
«  pagne,  cinq  équipages  de  ponts,  neuf  vaisseaux  de 
«  cinquante-quatre  canons,  douze  frégates  de  trente- 
«  deux,  douze  corvettes,  dix-huit  galères;  armistice 
«  avec  le  roi  de  Sardaigne,  convention  avec  Gênes; 
«  armistice  avec  le  duc  de  Parme,  avec  le  duc  de  Mo- 
«  dène,  avec  le  roi  de  Naples,  avec  le  pape;  prélimi- 
«  naires  de  Léoben;  convention  de  Montebello  avec  la 
«  République  de  Gènes;  traité  de  paix  avec  l'empe- 
«  reur  à  Campo-Formio  ;  donné  la  liberté  aux  peuples 
«  de  Bologne,  Ferrare,  Modène,  Massa-Carrara,  de  la 
«  Romagne,  de  la  Lombardie,  de  Brescia,  de  Ber- 
ce game,  de  Mantoue,  de  Crème,  d'une  partie  du  Véro- 
«  nais,  de  Chiavenna,  Bormio,  et  de  la  Valteline;  au 
«  peuple  de  Gênes,  aux  fiefs  impériaux,  au  peuple  des 
<*  départements  de  Corcyre,  de  la  mer  Egée  et  d'Itha- 
«  que. 

«  Envoyé  à  Paris  tous  les  chefs-d'œuvre  de  Michel- 
«  Ange,  de  Guerchin,  du  Titien,  de  Paul  Véronèse, 

reur;  le  comte  Lehrbach,  député  de  l'Autriche;  le  comte  Cobenzl, 
envoyé  du  roi  de  Hongrie  et  de  Bohême.  La  Prusse  était  repré- 
sentée par  le  comte  de  Goërz,  le  baron  Jacobi  Klœst  et  le  baron 
Dohm. 


MEMOIRES   D'OUTRE-TOMBE  129 

«  Corrége,  Âlbane,  des  Carrache,  Raphaël,  Léonard 
«  de  Vinci,  etc.,  etc.  » 

«  Ce  monument  de  l'armée  d'Italie,  dit  l'ordre  du 
jour,  sera  suspendu  aux  voûtes  de  la  salle  des  séances 
publiques  du  Directoire,  et  il  attestera  les  exploits  de 
nos  guerriers  quand  la  génération  présente  aura  dis- 
paru. » 

Après  une  convention  purement  militaire,  qui  sti- 
pulait la  remise  de  Mayence  aux  troupes  de  la  Répu- 
blique et  la  remise  de  Venise  aux  troupes  autrichien- 
nes, Bonaparte  quitta  Rastadt  et  laissa  la  suite  des 
affaires  du  congrès  aux  mains  de  Treilhard  et  de  Bon- 
nier. 

Dans  les  derniers  temps  de  la  campagne  d'Italie, 
Bonaparte  eut  beaucoup  à  soufîrir  de  l'envie  de  divers 
généraux  et  du  Directoire  :  deux  fois  il  avait  offert  sa 
démission;  les  membres  du  gouvernement  la  dési- 
raient et  n'osaient  l'accepter.  Les  sentiments  de  Bona- 
parte ne  suivaient  pas  le  penchant  du  siècle;  il  cédait 
à  contre-cœur  aux  intérêts  nés  de  la  Révolution  :  de 
là  les  contradictions  de  ses  actes  et  de  ses  idées. 

De  retour  à  Paris*,  il  descendit  dans  sa  maison,  rue 
Chantereine,  qui  prit  et  porte  encore  le  nom  de  rue  de 
'a  Victoire^.  Le  conseil  des  Anciens  voulut  faire  à 
Napoléon  \e  don  de  Chambord,  ouvrage  de  Fran- 
çois I",  qui  ne  rappelle  plus  que  l'exil  du  dernier  fils 
de  saint  Louis.  Bonaparte  fut  présenté  au  Directoire, 
le  10  décembre  1797,  dans  la  cour  du  palais  du  Luxem- 

i.  Il  arriva  à  Paris  le  5  décembre  1797. 

2.  Un  arrêté  du  département  de  la  Seine  donne  à  1?,  rue  Chan- 
tereine, où  demeure  Bonaparte,  Je  nom  de  rue  de  la  VictoiiK 
(Moniteur  du  20  nivôse  an  VI,  9  janvier  1798). 


130  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

bourg.  Au  milieu  de  cette  cour  s'élevait  un  autel  de  ia 
Patrie,  surmonté  des  statues  de  la  Liberté,  de  l'Éga- 
lité et  de  la  Paix,  Les  drapeaux  conquis  formaient  un 
dais  au-dessus  des  cinq  directeurs  habillés  à  l'antique; 
l'ombre  de  la  Victoire  descendait  de  ces  drapeaux 
sous  lesquels  la  France  faisait  halte  un  moment.  Bo- 
naparte était  vêtu  de  l'uniforme  qu'il  portait  à  Arcole 
et  à  Lodi.  M.  de  Talleyrand  reçut  le  vainqueur  auprès 
de  l'autel,  se  souvenant  d'avoir  naguère  dit  la  messe 
sur  un  autre  autel.  Fuyard  revenu  des  États-Unis, 
chargé  par  la  protection  de  Chénier  du  ministère  des 
relations  extérieures,  l'évêque  d'Autun,  le  sabre  au 
côté,  était  coiffé  d'un  chapeau  à  la  Henri  IV  :  les  évé- 
nements forçaient  de  prendre  au  sérieux  ces  traves- 
tissements. 

Le  prélat  fit  l'éloge  du  conquérant  de  l'Italie  :  «  Il 
«  aime,  dit-il  mélancoliquement,  il  aime  les  chants 
«  dOssian,  surtout  parce  qu'ils  détachent  de  la  terre. 
«  Loin  de  redouter  ce  qu'on  appelle  son  ambition,  il 
«  nous  faudra  peut-être  le  solliciter  un  jour  pour  l'ar- 
«  racher  aux  douceurs  de  sa  studieuse  retraite.  La 
«  France  entière  sera  libre,  peut-être  lui  ne  le  sera 
«  jamais  :  telle  est  sa  destinée.  » 

Merveilleusement  deviné  ! 

Le  frère  de  saint  Louis  à  Grandella,  Charles  VIII  à 
Fornoue,  Louis  XII  à  Agnadel,  François  I"  à  Mari- 
gnan,  Lautrec  à  Ravenne,  Catinat  à  Turin,  demeurent 
loin  du  nouveau  général.  Les  succès  de  Napoléon 
n'eurent  point  de  pairs. 

Les  directeurs,  redoutant  un  despotisme  supérieur 
qui  menaçait  tous  les  despotismes,  avaient  vu  avec 
inquiétude  les  hommages  que  l'on  rendait  à  Napoléon  ; 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  131 

ils  songeaient  à  se  débarrasser  de  sa  présence.  Ils 
favorisèrent  la  passion  qu'il  montrait  pour  une  expé- 
dition dans  rOrient.  Il  disait  :  «  L'Europe  est  une 
«  taupinière;  il  n'y  a  jamais  eu  de  grands  empires  et 
«  de  grandes  révolutions  qu'en  Orient;  je  n'ai  déjà 
«  plus  de  gloire  :  cette  petite  Europe  n'en  fournit  pas 
«  assez.  »  Napoléon,  comme  un  enfant,  était  charmé 
d'avoir  été  élu  membre  de  l'Institut*.  Il  ne  demandait 
que  six  ans  pour  aller  aux  Indes  et  pour  en  revenir  : 
«  Nous  n'avons  que  vingt-neuf  ans,  »  remarquait-il 
en  songeant  à  lui  ;  «  ce  n'est  pas  un  âge  :  j'en  aurai 
«  trente-cinq  à  mon  retour.  » 
Nommé  général  d'une  armée  dite  de  l'Angleterre  ', 

1.  Le  Directoire,  au  lendemain  du  Coup  d'Etat  du  18  fruc- 
tidor, avait  notifié  officiellement  à  l'Institut  la  loi  de  déporta- 
tion, qui  lui  enlevait,  dans  la  classe  des  Sciences  mathéma- 
tiques, le  directeur  Carnot;  dans  la  classe  des  Sciences  morales, 
Pastoret,  du  Conseil  des  Cinq-Cents,  et  le  directeur  Barthélémy; 
dans  la  classe  de  Littérature,  Sicard  et  Fontanes.  Bonaparte  fut 
élu  à  la  place  de  Carnot,  le  26  décembre  1797.  Dix  jours  après 
l'élection,  le  5  janvier  1798,  il  parut  pour  la  première  fois  à  une 
séance  publique.  L'affluence  fut  extraordinaire.  Le  jeune  géné- 
ral entra  sans  faste,  vêtu  d'un  petit  frac  gris,  et  prit  place  entre 
Lagrange  et  Laplace.  Garât  définit  son  nouveau  collègue  «  un 
philosophe  qui  avait  paru  un  moment  à  la  tête  des  armées.  » 
Chénier  lut  son  Vieillard  d'Ancenis,  poème  sur  la  mort  du  gé- 
néral Hoche,  dont  les  derniers  vers  annonçaient  la  défaite  pro 
chaîne  de  l'Angleterre  : 

Quels  rochers,  quels  remparts  deviendront  leur  asile, 

Quand  Neptune  irrité  lancera  dans  leur  île 

D'Arcole  et  de  Lodi  les  terribles  soldats. 

Tous  ces  jeunes  héros  vieux  dans  l'art  des  combat», 

La  grande  nation  à  vaincre  accoutumée 

Et  le  grand  général  guidant  la  grande  armée. 

L'auditoire  tout  entier  se  leva  et  salua  de  ses  acclamations  le 
poète  et  le  grand  général. 

2.  Arrêté  du  Directoire  {13  germinal,  2  avril  1798),  portant 


i32  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

dont  les  corps  étaient  dispersés  de  Brest  à  Anvers, 
Bonaparte  passa  son  temps  à  des  inspections,  à  des 
visites  aux  autorités  civiles  et  scientifiques,  tandis 
qu'on  assemblait  les  troupes  qui  devaient  composer 
l'armée  d'Egypte.  Survint  l'échauffourée  du  drapeau 
tricolore  et  du  bonnet  rouge,  que  notre  ambassadeur 
à  Vienne,  le  général  Bernadotte,  avait  planté  sur  la 
porte  de  son  palais*.  Le  Directoire  se  disposait  à  re 

que  le  général  Bonaparte  se  rendra  à  Brest  dans  le  courant  de 
la  décade,  pour  y  prendre  le  commandement  de  l'armée  d' Angle- 
terre. 

1.  Le  13  avril  1798,  vers  six  heures  du  soir,  Bernadotte,  alor» 
ambassadeur  à  Vienne,  fit  suspendre  au  balcon  du  premier  étage 
de  son  hôtel  un  drapeau  tricolore  d'environ  quatre  aunes,  atta- 
ché à  une  hampe  extrêmement  longue  avec  cette  inscription  : 
«  République  française  ».  Jamais  à  Vienne  les  ambassadeurs 
n'arboraient  le  drapeau  de  leur  pays.  Aussi  des  groupes  se  for- 
mèrent très  vite  devant  l'hôtel,  et  le  peuple  viennois  vit  une  pro- 
vocation véritable  dans  le  fait  d'avoir  arboré  ce  grand  drapeaa 
contre  tous  les  usages  :  l'ambassadeur,  disait-on,  avait  voulu  dé- 
clarer ainsi  qu'il  regardait  Vienne  comme  une  ville  conquise. 
Bientôt  une  foule  immense  se  rassembla  devant  l'ambassade. 
Un  aide  de  camp  de  Bernadotte  vint  à  la  porte  du  palais  et, 
la  main  sur  la  poignée  de  son  sabre,  il  harangua  les  Viennois 
avec  mépris  et  déclama  avec  rage  contre  la  police.  La  foule 
lança  alors  des  pierres  contre  les  fenêtres;  un  serrurier  grimpe 
au  balcon  et  en  arrache  le  drapeau  qui  fut  immédiatement  brûlé. 
La  police  arrivait,  mais  elle  n'était  pas  encore  assez  forte  pour 
dissiper  un  attroupement  aussi  nombreux.  La  porte  du  palais 
fut  enfoncée,  et  une  foule  furieuse  pénétra  dans  l'intérieur,  et 
se  trouva  en  face  de  l'ambassadeur,  de  ses  secrétaires  et  de  ses 
aides  de  camp  armés  de  sabres  et  de  pistolets.  Bernadotte  bran- 
dissait son  sabre  et  criait  avec  fureur  :  «  Qu'ose  donc  cette 
canaille?  J'en  tuerai  au  moins  six  »,  et  menaçait  de  venir  châtier 
ce  peuple  à  coups  de  canons.  Un  de  ses  domestiques  tira  deux 
coups  de  pistolet,  dont  fort  heureusement  les  envahisseurs  ne 
parurent  pas  s'émouvoir  beaucoup.  Ils  pénétrèrent  dans  la  cui- 
sine et  les  écuries,  et  brisèrent  les  voitures  de  l'ambassadeur. 
Les  troupes  étaient  casernées  dans  les  faubourgs,  à  une  grande 
distance  de  l'ambassade.  Ce  fut  seulement  à  minuit  qu'une  divi- 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  133 

tenir  Napoléon  pour  l'opposer  à  la  nouvelle  guerre 
possible,  lorsque  M.  de  Gobentzel  prévint  la  rupture, 
et  Bonaparte  reçut  l'ordre  de  partir.  L'Italie  devenue 
républicaine,  la  Hollande  transformée  en  république, 
la  paix  laissant  à  la  France,  étendue  jusqu'au  Rhin, 
des  soldats  inutiles,  dans  sa  prévoyance  peureuse  le 
Directoire  s'empressa  d'écarter  le  vainqueur.  Cette 
aventure  d'Egypte  change  à  la  fois  la  fortune  et  le 
génie  de  Napoléon,  en  surdorant  ce  génie,  déjà  trop 
éclatant,  d'un  rayon  du  soleil  qui  frappa  la  colonne  de 
nuée  et  de  feu. 

Toulon,  19  mai  1798. 
PROCLAMATION. 

Soldats, 

«  Vous  êtes  une  des  ailes  de  l'armée  d'Angleterre. 

«  Vous  avez  fait  la  guerre  de  montagnes,  de  plaines, 
«  de  sièges  ;  il  vous  reste  à  faire  la  guerre  maritime. 

«  Les  légions  romaines,  que  vous  avez  quelquefois 
«  imitées,  mais  pas  encore  égalées,  combattaient  Car- 
«  thage  tour  à  tour  sur  cette  même  mer,  et  aux  plai- 
«  nés  de  Zama.  La  victoire  ne  les  abandonna  jamais, 
«  parce  que  constamment  elles  furent  braves,  patien- 
«  tes  à  supporter  la  fatigue,  disciplinées  et  unies  en- 
«  tre  elles. 

«  Soldats,  l'Europe  a  les  yeux  sur  vousl  vous  avez 
«  de  grandes  destinées  à  remplir,  des  batailles  à  li- 

sion  d'infanterie  et  un  régiment  de  cavalerie  arrivé  de  Schœn- 
brilnn  vinrent  mettre  fin  à  l'émeute.  (Ludovic  Sciout,  Le  Direc- 
toire, tome  IV,  p.  421.) 


134  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

«  vrer,  des  dangers,  des  fatigues  à  vaincre  ;  vous  ferez 
«  plus  que  vous  n'avez  fait  pour  la  prospérité  de  la 
«  patrie,  le  bonheur  des  hommes  et  votre  propre 
«  gloire.  » 

Après  cette  proclamation  de  souvenirs.  Napoléon 
s'embarque  :  on  dirait  d'Homère  ou  du  héros  qui  en- 
fermait les  chants  du  Méonide  dans  une  cassette  d'or. 
Cet  homme  ne  chemine  pas  tout  doucement  :  à  peine 
a-t-il  mis  l'Italie  sous  ses  pieds,  qu'il  paraît  en  Egypte  ; 
épisode  romanesque  dont  il  agrandit  sa  vie  réelle. 
Comme  Charlemagne,  il  attache  une  épopée  à  son  his- 
toire. Dans  la  bibliothèque  qu'il  emporta  se  trouvaient 
Ossian,  Werther,  La  Nouvelle  Héloise  et  le  Vieux  Tes- 
tament :  indication  du  chaos  de  la  tête  de  Napoléon.  11 
mêlait  les  idées  positives  et  les  sentiments  romanes- 
ques, les  systèmes  et  les  chimères,  les  études  sérieuses 
et  les  emportements  de  l'imagination,  la  sagesse  et  la 
folie.  De  ces  productions  incohérentes  du  siècle  il  tira 
l'Empire;  songe  immense,  mais  rapide  comme  la  nuit 
désordonnée  qui  l'avait  enfanté. 

Entré  dans  Toulon  le  9  mai  1798,  Napoléon  descend 
à  l'hôtel  de  la  Marine;  dix  jours  après  il  monte  sur  le 
vaisseau  amiral  l'Orient;  le  19  mai  il  met  à  la  voile;  il 
part  de  la  borne  où  la  première  fois  il  avait  répandu 
le  sang,  et  un  sang  français  :  les  massacres  de  Toulon 
l'avaient  préparé  aux  massacres  de  Jaffa.  Il  menait 
avec  lui  les  généraux  premiers-nés  de  sa  gloire  :  Ber- 
thier,  Caffarelli,  Kléber,  Desaix,  Lannes,  Murât,  Me- 
nou.  Treize  vaisseaux  de  ligne,  quatorze  frégates, 
quatre  cents  bâtiments  de  transport,  l'accompagnent. 

Nelson  le  laissa  échapper  du  port  et  le  manqua  sur 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  13£ 

les  flots,  bien  qu'une  fois  nos  navires  ne  fussent  qu'à 
six  lieues  de  distance  des  vaisseaux  anglais.  De  la  mer 
de  Sicile,  Napoléon  aperçut  le  sommet  des  Apennins; 
il  dit  :  «  Je  ne  puis  voir  sans  émotion  la  terre  d'Ita- 
«  lie  ;  voilà  l'Orient  :  j'y  vais.  »  A  l'aspect  de  l'Ida,  ex- 
plosion d'admiration  sur  Minos  et  la  sagesse  antique. 
Dans  la  traversée,  Bonaparte  se  plaisait  à  réunir  les 
savants  et  provoquait  leurs  disputes  ;  il  se  rangeait 
ordinairement  à  l'avis  du  plus  absurde  ou  du  plus  au- 
dacieux; il  s'enquérait  si  les  planètes  étaient  habitées, 
quand  elles  seraient  détruites  par  l'eau  ou  par  le  feu, 
comme  s'il  eût  été  chargé  de  l'inspection  de  l'armée 
céleste. 

Il  aborde  à  Malte,  déniche  la  vieille  chevalerie  reti- 
rée dans  le  trou  d'un  rocher  marin  *  ;  puis  il  descend 
parmi  les  ruines  de  la  cité  d'Alexandre  2.  Il  voit  à  la 
pointe  du  jour  cette  colonne  de  Pompée  que  j'aperce- 
vais du  bord  de  mon  vaisseau  en  m'éloignant  de  la 
Libye.  Du  pied  du  monument,  immortalisé  d'un  grand 
et  triste  nom,  il  s'élance;  il  escalade  les  murailles  der- 
rière lesquelles  se  trouvait  jadis  le  dépôt  des  remèdes 
de  l'âme,  et  les  aiguilles  de  Cléopâtre,  maintenant 
couchées  à  terre  parmi  des  chiens  maigres.  La  porte 
de  Rosette  est  forcée  ;  nos  troupes  se  ruent  dans  les 

1.  Le  grand-maître  de  l'Ordre  de  Malte,  le  comte  Ferdinand 
de  Hompesch,  bailli  de  Brandebourg,  capitula  le  11  juin  1798. 
Malte  et  les  îles  voisines  furent  cédées  au  Directoire.  La  ville 
fut  rendue  dans  la  journée  du  12  juin.  Le  13,  au  matin,  Bona- 
parte y  fit  son  entrée;  il  trouva  quinze  cents  pièces  de  canon, 
trente-cinq  mille  fusils,  douze  cents  barils  de  poudre,  une  infi- 
nité d'armes  de  toute  espèce,  et  de  grandes  richesses. 

2.  La  flotte  française  arriva  le  l*""  juillet  près  d'Alexandrie.  Le 
lendemain,  les  Français  s'emparèrent  de  la  ville.  Kléber,  qui 
commandait  l'assaut,  fut  blessé  d'une  balle  au  front. 


136  MÉMOIRES   DOUTRE-TOMBE 

deux  havres  et  dans  le  phare.  Égorgement  efiFroyablel 
L'adjudant  général  Boyer  écrit  à  ses  parents  :  «  Les 
«  Turcs,  repoussés  de  tous  côtés,  se  réfugient  chez 
«  leur  Dieu  et  leur  prophète;  ils  remplissent  leurs 
«  mosquées  ;  hommes,  femmes,  vieillards,  jeunes  et 
«  enfants,  tous  sont  massacrés.  » 

Bonaparte  avait  dit  à  Tévèque  de  Malte  :  «  Vous 
K  pouvez  assurer  vos  diocésains  que  la  religion  catho- 
«  lique,  apostolique  et  romaine  sera  non  seulement 
«  respectée,  mais  ses  ministres  spécialement  proté- 
«  gés.  »  Il  dit,  en  arrivant  en  Egypte  :  «  Peuples  d'É- 
«  gypte,  je  respecte  plus  que  les  mameloucks  Dieu, 
«  son  Prophète  et  le  Coran.  Les  Français  sont  amis 
«  des  musulmans.  Naguère  ils  ont  marché  sur  Rome 
«t  et  renversé  le  trône  du  pape,  qui  aigrissait  les  chré- 
«  tiens  contre  ceux  qui  professent  l'islamisme;  bien- 
«  tôt  après  ils  ont  dirigé  leur  course  vers  Malte,  et  en 
«  ont  chassé  les  incrédules  qui  se  croyaient  appelés 
«  de  Dieu  pour  faire  la  guerre  aux  musulmans...  Si 
«  l'Egypte  est  la  ferme  des  mamelouks,  qu'ils  mon- 
«  trent  le  bail  que  Dieu  leur  en  a  fait*.  » 

Napoléon  marche  aux  Pyramides  ^  ;  il  crie  à  ses  sol- 
dats :  «  Songez  que  du  haut  de  ces  monuments  qua- 
«  rante  siècles  ont  les  yeux  fixés  sur  vous,  »  Il  entre 
au  Caire  3,  sa  flotte  saute  en  l'air  à  Aboukir  *;  l'armée 
dOrient  est  séparée  de  l'Europe.  JuUien  (de  la  Drôme), 
fils  de  Jullien  le  conventionnel,  témoin  du  désastre, 
le  note  minute  par  minute  : 

1.  Proclamation  du  2  juillet  1798. 

2.  21  juillet. 

3.  23  juillet. 

4.  1"  août. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  137 

«  Il  est  sept  heures  ;  la  nuit  se  fait  et  le  feu  redou- 
«  ble  encore.  A  neuf  heures  et  quelques  minutes  le 
«  vaisseau  a  sauté.  Il  est  dix  heures,  le  feu  se  ralentit 
«  et  la  lune  se  lève  à  droite  du  lieu  où  vient  de  s'éle- 
«  ver  l'explosion  du  vaisseau.  » 

Bonaparte  au  Caire  déclare  au  chef  de  la  loi  qu'i 
sera  le  restaurateur  des  mosquées  ;  il  envoie  son  nom 
à  l'Arabie,  à  l'Ethiopie,  aux  Indes.  Le  Caire  se  ré- 
volte' ;  il  le  bombarde  au  milieu  d'un  orage;  l'inspiré 
dit  aux  croyants  :  «  Je  pourrais  demander  à  chacun 
«  de  vous  compte  des  sentiments  les  plus  secrets 
«  de  son  cœur,  car  je  sais  tout,  même  ce  que  vous 
«  n'avez  dit  à  personne.  »  Le  grand  schérif  de  la 
Mecque  le  nomme,  dans  une  lettre,  le  protecteur  de 
la  Kaaha;  le  pape,  dans  une  missive,  l'appelle  mon 
très  cher  fils. 

Par  une  infirmité  de  nature,  Bonaparte  préférait 
souvent  son  côté  petit  à  son  grand  côté.  La  partie  qu'il 
pouvait  gagner  d'un  seul  coup  ne  l'amusait  pas.  La 
main  qui  brisait  le  monde  se  plaisait  au  jeu  des  gobe- 
lets ;  sûr,  quand  il  usait  de  ses  facultés,  de  se  dédom- 
mager de  ses  pertes  ;  son  génie  était  le  réparateur  de 
son  caractère.  Que  ne  se  présenta-t-il  tout  d'abord 
comme  l'héritier  des  chevaliers?  Par  une  position 
double,  il  n'était,  aux  yeux  de  la  multitude  musul- 
mane, qu'un  faux  chrétien  et  qu'un  faux  mahométan. 
Admirer  des  impiétés  de  système,  ne  pas  reconnaître 
ce  qu'elles  avaient  de  misérable,  c'est  se  tromper  mi- 
sérablement :  il  faut  pleurer  quand  le  géant  se  réduit 
à  l'emploi  du  grimacier.  Les  infidèles  proposèrent  à 
saint  Louis  dans  les  fers  la  couronne  d'Egypte,  parce 
1.  21  octobre. 


138  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

qu'il  était  resté,  disent  les  historiens  arabes,  le  plus 
fier  chrétien  qu'on  eût  jamais  vu. 

Quand  je  passai  au  Caire,  cette  ville  conservait  des 
traces  des  Français  :  un  jardin  public,  notre  ouvrage, 
était  planté  de  palmiers;  des  établissements  de  res- 
taurateurs l'avaient  jadis  entouré.  Malheureusement, 
de  même  que  les  anciens  Égyptiens,  nos  soldats  avaient 
promené  un  cercueil  autour  de  leurs  festins. 

Quelle  scène  mémorable,  si  l'on  pouvait  y  croire  i 
Bonaparte  assis  dans  l'intérieur  de  la  pyramide  de 
Chéops  sur  le  sarcophage  d'un  Pharaon  dont  la  momie 
avait  disparu,  et  causant  avec  les  muphtis  et  les  imans  I 
Toutefois,  prenons  le  récit  du  Moniteur  comme  le  tra- 
vail de  la  muse.  Si  ce  n'est  pas  l'histoire  matérielle  de 
Napoléon,  c'est  l'histoire  de  son  intelligence;  cela  en 
vaut  encore  la  peine.  Écoutons  dans  les  entrailles  d'un 
sépulcre  cette  voix  que  tous  les  siècles  entendront 

{Moniteur,  27  novembre  1798.) 

«  Ce  jourd'hui,  25  thermidor  de  l'an  vi  de  la  Répu- 
blique française  une  et  indivisible,  répondant  au  28  de 
la  lune  de  Mucharim,  l'an  de  l'hégire  1213,  le  général 
en  chef,  accompagné  de  plusieurs  officiers  de  l'état- 
major  de  l'armée  et  de  plusieurs  membres  de  l'Institut 
national,  s'est  transporté  à  la  grande  pyramide,  dite 
de  Chéops,  dans  l'intérieur  de  laquelle  il  était  attendu 
par  plusieurs  muphtis  et  imans,  chargés  de  lui  en 
montrer  la  construction  intérieure. 

«  La  dernière  salle  à  laquelle  le  général  en  chef  est 
parvenu  est  à  voûte  plate,  et  longue  de  trente-deux 
pieds  sur  seize  de  large  et  dix-neuf  de  haut.  Il  n'y  a 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  139 

trouvé  qu'une  caisse  de  granit  d'environ  huit  pieds 
de  long  sur  quatre  d'épaisseur,  qui  renfermait  la  mo- 
mie d'un  Pharaon.  Il  s'est  assis  sur  le  bloc  de  granit, 
a  fait  asseoir  à  ses  côtés  les  muphtis  et  les  imans,  Su- 
leiman,  Ibrahim  et  Muhamed,  et  il  a  eu  avec  eux,  en 
présence  de  sa  suite,  la  conversation  suivante  : 

Bonaparte  :  «  Dieu  est  grand  et  ses  œuvres  sont 
«  merveilleuses.  Voici  un  grand  ouvrage  de  main 
«  d'homme  1  Quel  était  le  but  de  celui  qui  fît  cons- 
«  truire  cette  pyramide  ?  » 

Suleiman  :  «  C'était  un  puissant  roi  d'Egypte,  dont 
«  on  croit  que  le  nom  était  Chéops.  Il  voulait  empê- 
«  cher  que  des  sacrilèges  ne  vinssent  troubler  le  repos 
«  de  sa  cendre.  » 

Bonaparte  :  «(  Le  grand  Cyrus  se  fît  enterrer  en  plein 
«  air,  pour  que  son  corps  retournât  aux  éléments  : 
«  penses-tu  qu'il  ne  fît  pas  mieux?  le  penses-tu?  » 

Suleiman  (s'inclinant)  :  «  Gloire  à  Dieu,  à  qui  toute 
«  gloire  est  due  !  » 

Bonaparte  :  «  Gloire  à  Allah  I  II  n'y  a  point  d'autre 
«  Dieu  que  Dieu;  Mohamed  est  son  prophète  et  je  suis 
«  de  ses  amis.  » 

Ibrahim  :  «  Que  les  anges  de  la  victoire  balayent  la 
«  poussière  sur  ton  chemin  et  te  couvrent  de  leurs 
«  ailes!  Le  mamelouck  a  mérité  la  mort.  » 

Bonaparte  :  «  Il  a  été  livré  aux  anges  noirs  Moukir 
•  et  Quarkir.  » 

Suleiman  :  «  Il  étendit  les  mains  de  la  rapine  sur  les 
«  terres,  les  moissons,  les  chevaux  de  l'Egypte.  » 

Bonaparte  :  «  Les  trésors,  l'industrie  et  l'amitié  des 
«  Francs  seront  votre  partage,  en  attendant  que  vous 
«  montiez  au  septième  ciel  et  qu'assis  aux  côtés  des 


140  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

«  houris  aux  yeux  noirs,  toujours  jeunes  et  toujours 
«  vierges,  vous  vous  reposiez  à  l'ombre  du  laba,  dont 
«  les  branches  oflfriront  d'elles-mêmes  aux  vrais 
«  musulmans  tout  ce  qu'ils  pourront  désirer.  » 

De  telles  parades  ne  changent  rien  à  la  gravité  des 
Pyramides  : 

Vingt  siècles,  descendus  dans  l'éternelle  nuit, 

Y  sont  sans  mouvement,  sans  lumière  et  sans  bruit*. 

Bonaparte,  en  remplaçant  Chéops  dans  la  crypte 
séculaire,  en  aurait  augmenté  l'immensité;  mais  il  ne 
s'est  jamais  traîné  dans  ce  vestibule  de  la  mort*. 

«  Pendant  le  reste  de  notre  navigation  sur  le  Nil  », 
dis-je  dans  V Itinéraire,  «  je  demeurai  sur  le  pont  à 

«  contempler  ces  tombeaux Les 

«  grands  monuments  font  une  partie  essentielle  de  la 
«  gloire  de  toute  société  humaine  :  ils  portent  la 
«  mémoire  d'un  peuple  au  delà  de  sa  propre  exis- 
«  tence,  et  le  font  vivre  contemporain  des  généra- 
«  tions  qui  viennent  s'établir  dans  ses  champs  aban- 
«  donnés.  » 

1.  Vers  du  P.  Lemoyna,  dans  son  poème  épique,  Saint  Louit^ 
ou  la  Sainte  couronne  reconquise  sur  les  infidèles,  1653. 

2.  «  Bonaparte  n'est  pas  entré  dans  la  grande  pyramide;  il 
n'en  a  pas  même  eu  la  volonté,  ni  la  pensée.  Certes,  je  l'y  aurais 
suivi.  Je  ne  l'ai  pas  quitté  une  seconde  dans  le  désert.  Il  fit  entrer 
quelques  personnes  dans  l'une  des  grandes  pyramides.  Il  se  tenait 
devant,  et  en  sortant  on  lui  rendait  compte  de  ce  que  l'on  voyait 
dans  l'intérieur,  c'est-à-dire  qu'on  lui  annonçait  que  l'on  n'avait 
rien  vu.  Toute  cette  conversation  avec  le  muphti,  les  ulémas, 
est  une  mauvaise  plaisanterie;  il  n'y  en  avait  pas  plus  que  de 
pape  et  d'archevêques. . .  Cet  entretien  de  Bonaparte  dans  l'un» 
des  pyramides  avec  plusieurs  imans  et  muphtis,  est  de  pure 
invention.  »  Mémoires  de  M.  de  Bourrienne,  t.  II,  p.  300 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  141 

Remercions  Bonaparte,  aux  Pyramides,  de  nous 
avoir  si  bien  justifiés,  nous  autres  petits  hommes 
d'État  entachés  de  poésie,  qui  maraudons  de  chétifs 
mensonges  sur  des  ruines. 

D'après  les  proclamations,  les  ordres  du  jour,  les 
discours  de  Bonaparte,  il  est  évident  qu'il  visait  à  se 
faire  passer  pour  l'envoyé  du  ciel,  à  l'instar  d'Alexan- 
dre. Callisthène*,  à  qui  le  Macédonien  infligea  dans  la 
suite  un  si  rude  traitement,  en  punition  sans  doute 
de  la  flatterie  du  philosophe,  fut  chargé  de  prouver 
que  le  fils  de  Philippe  était  fils  de  Jupiter;  c'est  ce 
que  l'on  voit  dans  un  fragment  de  Gallisthène  conservé 
par  Strabon,  Le  pourparler  d'Alexandre,  de  Pas- 
quier^,  est  un  dialogue  des  morts  entre  Alexandre  le 
grand  conquérant  et  Rabelais  le  grand  moqueur  : 
«  Cours-moi  de  l'œil  »,  dit  Alexandre  à  Rabelais, 
«  toutes  ces  contrées  que  tu  vois  être  en  ces  bas  lieux, 
«  tu  ne  trouveras  aucun  personnage  d'étoffe  qui,  pour 
«  autoriser  ses  pensées,  n'ait  voulu  donner  à  entendre 
«  qu'il  eût  familiarité  avec  les  dieux.  »  Rabelais 
répond  :  «  Alexandre,  pour  te  dire  le  vrai,  je  ne 
«  m'amusai  jamais  à  reprendre  tes  petites  particula- 
«  rites,  mêmement  en  ce  qui  appartient  au  vin.  Mais 
«  quel  profit  sens- tu  de  la  grandeur  maintenant?  en 
«  es-tu  autre  que  moi?  Le  regret  que  tu  as  te  doit 
«  causer  telle  fâcherie  qu'il  te  seroit  beaucoup  plus 

1 .  Gallisthène,  disciple  et  petit-neveu  d'Aristote,  né  vers  365 
av.  J.-C.  Il  suivit  Alexandre  dans  ses  expéditions.  De  mœurs 
sévères,  il  blâma  les  excès  auxquels  se  livrait  le  Macédonien  ; 
impliqué  dans  la  conspiration  d'Hermolaùs,  il  fut,  dit-on,  enfermé 
dans  une  cage  de  fer,  puis  mis  à  mort  à  Cariate  an  Bactriane, 
»'an  328  av.  J.-C. 

2.  Etienne  Pasquier  (1529-1615), 


142  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  expédient  qu'avec  ton  corps  tu  eusses  perdu  la 
«  mémoire.  » 

Et  pourtant,  en  s'occupant  d'Alexandre,  Bonaparte 
se  méprenait  et  sur  lui-même  et  sur  l'époque  du  monde 
et  sur  la  religion  :  aujourd'hui,  on  ne  peut  se  faire 
passer  pour  un  dieu.  Quant  aux  exploits  de  Napoléon 
dans  le  Levant,  ils  n'étaient  pas  encore  mêlés  à  la 
conquête  de  l'Europe;  ils  n'avaient  pas  obtenu  d'assez 
hauts  résultats  pour  imposer  à  la  foule  islamiste, 
quoiqu'on  le  surnommât  le  sultan  de  feu.  «Alexandre, 
«  à  Tàge  de  trente-trois  ans  »,  dit  Montaigne,  «  avoit 
«  passé  victorieux  toute  la  terre  habitable,  et,  dans 
«  une  demi-vie,  avoit  atteint  tout  l'effort  de  l'humaine 
«  nature.  Plus  de  rois  et  de  princes  ont  écrit  ses  gestes 
«  que  d'autres  historiens  n'ont  écrit  les  gestes  d'autre 
«  roi.  » 

Du  Caire,  Bonaparte  se  rendit  à  Suez  :  il  vit  la  mer 
qu'ouvrit  Moïse  et  qui  retomba  sur  Pharaon.  Il  reconnut 
les  traces  d'un  canal  que  commença  Sésostris,  qu'élar- 
girent les  Perses,  que  continua  le  second  des  Ptolémées, 
que  réentreprirent  les  soudans  dans  le  dessein  de 
porter  à  la  Méditerrannée  le  commerce  de  la  mer 
Rouge.  Il  projeta  d'amener  une  branche  du  Nil  dans 
le  golfe  Arabique  :  au  fond  de  ce  golfe  son  imagina- 
tion traça  l'emplacement  d'un  nouvel  Ophir,  où  se 
tiendrait  tous  les  ans  une  foire  pour  les  marchands 
de  parfums,  d'aromates,  d'étoffes  de  soie,  pour  tous 
les  objets  précieux  de  Mascate,  de  la  Chine,  deCeylan, 
de  Sumatra,  des  Philippines  et  des  Indes.  Les  céno- 
bites descendent  du  Sinaï,  et  le  prient  d'inscrire  son 
nom  auprès  de  celui  de  Saladin,  dans  le  livre  de  leurs 
garanties. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  143 

Revenu  au  Caire,  Bonaparte  célèbre  la  fête  anni- 
versaire de  la  fondation  de  la  République,  en  adressant 
ces  paroles  à  ses  soldats  :  «  Il  y  a  cinq  ans  Tindépen- 
«  dance  du  peuple  français  était  menacée;  mais  vous 
«  prîtes  Toulon  :  ce  fut  le  présage  de  la  ruine  de  vos 
«  ennemis.  Un  an  après,  vous  battiez  les  Autrichiens 
«  à  Dego  ;  l'année  suivante,  vous  étiez  sur  le  sommet 
«  des  Alpes;  vous  luttiez  contre  Mantoue,  il  y  a  deux 
«  ans,  et  vous  remportiez  la  célèbre  victoire  de  Saint- 
a  Georges;  l'an  passé,  vous  étiez  aux  sources  de  la 
m  Drave  et  de  l'Isonzo,  de  retour  de  l'Allemagne.  Qui 
«  eût  dit  alors  que  vous  seriez  aujourd'hui  sur  les 
«  bords  du  Nil,  au  centre  de  l'ancien  continent!  » 

Mais  Bonaparte,  au  milieu  des  soins  dont  il  était 
occupé  et  des  projets  qu'il  avait  conçus,  était-il  réelle- 
ment fixé  dans  ces  idées?  Tandis  qu'il  avait  l'air  de 
vouloir  rester  en  Egypte,  la  fiction  ne  l'aveuglait  pas 
sur  la  réalité,  et  il  écrivait  à  Joseph,  son  frère  :  «  Je 
«  pense  être  en  France  dans  deux  mois  ;  fais  en  sorte 
«  que  j'aie  une  campagne  à  mon  arrivée,  soit  près  de 
<»  Paris  ou  en  Bourgogne  :  je  compte  y  passer  l'hiver.  » 
Bonaparte  ne  calculait  point  ce  qui  pouvait  s'opposer 
à  son  retour  :  sa  volonté  était  sa  destinée  et  sa  fortune. 
Cette  correspondance  tombée  aux  mains  de  l'Amirauté  *, 
les  Anglais  ont  osé  avancer  que  Napoléon  n'avait  eu 
d'autre  mission  que  de  faire  périr  son  armée.  Une 

1.  Elle  fut  publiée  à  Londres,  et  bientôt  aprfco  &  Paris,  sou» 
oe  titre  :  Correspondance  de  l'Armée  française  en  Egypte, 
interceptée  par  l'escadre  de  Nelson;  publiée  à  Londres  avec 
une  introduction  et  des  notes  de  la  Chancellerie  anglaise,  tra- 
duites en  français;  suivies  d'Observations^  par  E.-T.  Simon. 
Du  vol.  in-8»,  aa  VII. 


144  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

des  lettres  de  Bonaparte  contient  des  plaintes  sur  1& 
coquetterie  de  sa  femme. 

Les  Français,  en  Egypte,  étaient  d'autant  plus 
héroïques  qu'ils  sentaient  vivement  leurs  maux.  Un 
maréchal  des  logis  écrit  à  l'un  de  ses  amis  :  «  Dis  à 
«  Ledoux  qu'il  n'aitjamais  la  faiblesse  de  s'embarquer 
«  pour  venir  dans  ce  maudit  pays.  » 

Avrieury  :  «  Tous  ceux  qui  viennent  de  l'intérieur 
«  disent  qu'Alexandrie  est  la  plus  belle  ville  ;  hélas  1 
«  que  doit  donc  être  le  reste?  Figurez- vous  un  amas 
a  confus  de  maisons  mal  bâties,  à  un  étage;  les  belles 
«  avec  terrasse,  petite  porte  en  bois,  serrure  idem; 
«  point  de  fenêtres,  mais  un  grillage  en  bois  si  rap- 
«  proche  qu'il  est  impossible  de  voir  quelqu'un  au 
«  travers.  Rues  étroites,  hormis  le  quartier  des  Francs 
«  et  le  côté  des  grands.  Les  habitants  pauvres,  qui 
«  forment  le  plus  grand  nombre,  au  naturel,  hormis 
«  une  chemise  bleue  jusqu'à  mi-cuisse,  qu'ils  retrous- 
«  sent  la  moitié  du  temps  dans  leurs  mouvements, 
«  une  ceinture  et  un  turban  de  guenilles.  J'ai  de  ce 
«  charmant  pays  jusque  par-dessus  la  tête.  Je  m'en- 
«  rage  d'y  être.  La  maudite  Egypte!  Sable  partout! 
«  Que  de  gens  attrapés,  cher  ami  !  Tous  ces  faiseurs 
«  de  fortune,  ou  bien  tous  ces  voleurs,  ont  le  nez 
«  bas  ;  ils  voudraient  retourner  d'où  ils  sont  partis  : 
«  je  le  crois  bien!  » 

Rozis,  capitaine  :  «  Nous  sommes  très  réduits;  avec 
«  cela  il  existe  un  mécontentement  général  dans 
«  l'armée  ;  le  despotisme  n'a  jamais  été  au  point  qu'il 
«  l'est  aujourd'hui;  nous  avons  des  soldats  qui  se 
«  sont  donné  la  mort  en  présence  du  général  en  chef, 
«  ca  lui  disant  :  Voilà  ton  ouvrage!  » 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  145 

Le  nom  de  Tallien  terminera  la  liste  de  ces  noms 
aujourd'hui  presque  inconnus: 

TALLIEN   A   MADAME   TALLIEN*. 

a  Quant  à  moi,  ma  chère  amie,  je  suis  ici,  comme 
«  tu  le  sais,  bien  contre  mon  gré;  ma  position  devient 
«  chaque  jour  plus  désagréable,  puisque,  séparé  de 
«  mon  pays,  de  tout  ce  qui  m'est  cher,  je  ne  prévois 
«  pas  le  moment  oii  je  pourrai  m'en  rapprocher. 

«  Je  te  l'avoue  bien  franchement,  je  préférerais 
«  mille  fois  être  avec  toi  et  ta  fille  retiré  dans  un  coin 
«  de  terre,  loin  de  toutes  les  passions,  de  toutes  les 
«  intrigues,  et  je  t'assure  que  si  j'ai  le  bonheur  de 
«  retoucher  le  sol  de  mon  pays,  ce  sera  pour  ne  le 
«  quitter  jamais.  Parmi  les  quarante  mille  Français  qui 
«  sont  ici,  il  n'y  en  a  pas  quatre  qui  pensent  autrement. 

«  Rien  de  plus  triste  que  la  vie  que  nous  menons 
«  ici  1  Nous  manquons  de  tout.  Depuis  cinq  jours  je 
«  n'ai  pas  fermé  l'œil;  je  suis  couché  sur  le  carreau; 
«  les  mouches,  les  punaises,  les  fourmis,  les  cousins, 
a  tous  les  insectes  nous  dévorent,  et  vingt  fois  chaque 
«  jour  je  regrette  notre  charmante  chaumière^.  Je  t'en 
«  prie,  ma  chère  amie,  ne  t'en  défais  pas. 

«  Adieu,  ma  bonne  Thérésia,  les  larmes  inondent 
«  mon  papier.  Les  souvenirs  les  plus  doux  de  ta  bonté, 

1.  Jeanne-Marie-Ignace-Thérésia  Cabarrus  (IITS-ISSS).  Elle 
fut  mariée  :  1<»  en  1788,  à  Jean-Jacques  Devin  ou  Davin  de  Fon- 
tenay,  avec  lequel  elle  divorça  en  1793  ;  2o  en  1794,  au  conven- 
tionnel Tallien,  avec  lequel  elle  divorça  en  1802  ;  3o  en  1805,  aa 
comte  de  Caraman,  plus  tard  prince  de  Chimay. 

2.  Tallien  avait  donné  ce  nom  à  l'opulente  maison  de  campaga» 
qu'il  possédait  dans  le  voisinage  de  Paris. 

T.   III.  10 


i46  MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

«  de  notre  amour,  l'espoir  de  te  retrouver  toujoars 
«  aimable,  toujours  fidèle,  d'embrasser  ma  chère  fille, 
«  soutiennent  seuls  l'infortuné  ^  » 

La  fidélité  n'était  pour  rien  dans  tout  cela 
Cette  unanimité  de  plaintes  est  l'exagération  natu- 
relle d'hommes  tombés  de  la  hauteur  de  leurs  illusions  : 
de  tout  temps  les  Français  ont  rêvé  l'Orient;  la  che- 
valerie leur  en  avait  tracé  la  route;  s'ils  n'avaient 
plus  la  foi  qui  les  menait  à  la  délivrance  du  saint 
tombeau,  ils  avaient  l'intrépidité  des  croisés,  la 
croyance  des  royaumes  et  des  beautés  qu'avaient 
créées,  autour  de  Godefroi,  les  chroniqueurs  et  les 
troubadours.  Les  soldats  vainqueurs  de  l'Italie  avaient 
vu  un  riche  pays  à  prendre,  des  caravanes  à  détrousser, 
des  chevaux,  des  armes  et  des  sérails  à  conquérir;  les 
romanciers  avaient  aperçu  la  princesse  d'Antioche,  et 
les  savants  ajoutaient  leurs  songes  à  l'enthousiasme 
des  poètes.  Il  n'y  a  pas  jusqu'au  Voyage  d'Anténor^ 
qui  ne  passât  au  début  pour  une  docte  réalité  :  on 
allait  pénétrer  la  mystérieuse  Egypte,  descendre  dans 
les  catacombes,  fouiller  les  Pyramides,  retrouver  des 
manuscrits  ignorés,  déchiff"rer  des  hiéroglyphes  et 
réveiller  Thermosiris.   Quand,  au  lieu  de  tout  cela, 

1.  Cette  lettre  est  datée  de  Rosette,  le  17  thermidor  <in  IV 
(4  août  1798).  Voir  Correspondance  de  Varrnée  française  en 
Egypte,  pages  i97  et  suiv. 

'■i.  Le  Voyage  d'Anténor  en  Grèce  et  en  Asie,  par  Etienne 
Lantier,  parut  en  1798,  l'année  même  de  l'expédition  d'Egypte. 
Il  eut  un  succès  prodigieux  et  fut  traduit  dans  presque  toutes 
les  langues.  Dans  cet  ouvrage,  imité  du  Voyage  du  jeune  Ana- 
charsis,  l'auteur  s'est  attaché  surtout  à  peindre  le  côté  galant  et 
licencieux  des  mœurs  grecques,  ce  qui  lui  valut  d'être  surnommé 
VAnacharsis  des  boudoir$. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  147 

l'Institut  en  s'abattant  sur  les  Pyramides,  les  soldats 
en  ne  rencontrant  que  des  fellahs  nus,  des  cahutes  de 
boue  desséchée,  se  trouvèrent  en  face  de  la  peste,  des 
Bédouins  et  des  mameloucks,  le  mécompte  fut  énorme. 
Mais  l'injustice  de  la  souffrance  aveugla  sur  le  résultat 
définitif.  Les  Français  semèrent  en  Egypte  ces  germes 
de  civilisation  que  Méhémet  a  cultivés  :  la  gloire  de 
Bonaparte  s'accrut,  un  rayon  de  lumière  se  glissa 
dans  les  ténèbres  de  l'islamisme,  et  une  brèche  fut 
faite  à  la  barbarie. 

Pour  prévenir  les  hostilités  des  pachas  de  la  Syrie 
et  poursuivre  quelques  mameloucks,  Bonaparte  entra 
le  22  février*  dans  cette  partie  du  monde  à  laquelle 
le  commandant  d'Aboukir  l'avait  légué.  Napoléon 
trompait;  c'était  un  de  ses  rêves  de  puissance  qu'il 
poursuivait.  Plus  heureux  que  Cambyse,  il  franchit 
les  sables  sans  rencontrer  le  vent  du  midi  ;  il  campe 
parmi  les  tombeaux  ;  il  escalade  El-Arisch,  et  triomphe 
à  Gaza^  :  «  Nous  étions,  »  écrit-il  le  6',  «  aux  colon- 
«  nés  placées  sur  les  limites  de  l'Afrique  et  de  l'Asie; 
«  nous  couchâmes  le  soir  en  Asie.  »  Cet  homme 
immense  marchait  à  la  conquête  du  monde;  c'était 
un  conquérant  pour  des  climats  qui  n'étaient  pas  à 
conquérir. 

Jaffa  est  emporté  *.  Après  l'assaut,  une  partie  de  la 
garnison,  estimée  par  Bonaparte  à  douze  cents  hom- 
mes et  portée  par  d'autres  à  deux  ou  trois  mille,  se 

1.  Le  22  février  1799  (4  Tentôse  an  VII). 

2.  Le  24  février. 

3.  Le  6  ventôse  an  VU  (24  février  1799). 

4.  Le  7  mare. 


148  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

rendit  et  fut  reçue  à  merci  :  deux  jours  après,  Bona- 
parte ordonna  de  la  passer  par  les  armes*. 

Walter  Scott  ^  et  sir  Robert  Wilson  *  ont  raconté  ces 
massacres  ;  Bonaparte,  à  Sainte-Hélène,  n'a  fait  au- 
cune difficulté  de  les  avouer  à  lord  Ebrington  et  au 


1.  «  Le  7  mars,  les  Français  prirent  la  ville  d'assaut,  et  pen- 
dant trente  heures  massacrèrent  sans  distinction  soldats  et  habi- 
tants. Il  restait  à  peu  près  trois  mille  hommes  de  la  garnison 
qui  s'étaient  réfugiés  dans  les  mosquées  et  avaient  mis  bas  les 
armes.  Bonaparte  les  fit  fusiller  en  masse,  bien  que  son  armée 
désapprouvât  cet  égorgement  décrété  de  sang-froid.  Pour  jus- 
tifier cette  boucherie,  on  prétendit  qu'il  aurait  été  impossible 
de  nourrir  un  si  grand  nombre  de  prisonniers,  et  que  parmi  eux 
se  trouvaient  les  soldats  de  la  garnison  d'El-Arisch  qui  avaient 
yiolé  leur  serment  de  ne  plus  servir  contre  les  Français.  Mais, 
d'après  les  rapports  de  Bonaparte,  on  avait  trouvé  à  Jaffa,  et 
précédemment  à  Gaza  et  à  Ramla,  des  quantités  de  vivres  plus 
que  suffisantes  pour  nourrir,  avec  tous  les  captifs,  une  armée 
bien  plus  nombreuse  que  la  sienne.  Comme  les  soldats  de  la 
garnison  d'El-Arisch  ne  formaient  pas  le  tiers  des  prisonniers 
de  Jaffa,  Bonaparte  commettait  évidemment  un  acte  de  barbarie 
atroce  en  faisant  égorger  avec  eux  deux  mille  malheureux  qui 
n'avaient  fait  que  leur  devoir.  »  Ludovic  Sciout,  le  Directoire 
tome  IV,  page  621. 

2.  Vie  de  Napoléon,  par  Walter  Scott  (1827),  tome  II. 

3.  Sir  Robert-Thomas  Wilson  (1777-1849).  Il  avait  combattu 
les  Français  en  Egypte,  avec  le  régiment  formé  par  le  baron 
de  Hompesch.  Après  son  retour  en  Angleterre,  il  publia  une 
Relation  historique  de  l'expédition  anglaise  en  Egypte  (2  vol. 
in-8,  Londres,  1802).  En  1811,  il  fit  paraître  la  Relation  des 
campagnes  de  Pologne  en  1806  et  1807,  avec  des  remarques 
sur  le  caractère  et  la  composition  de  l'armée  russe.  Lors  de  la 
campagne  de  1812,  il  fut  attaché  au  quartier  général  de  l'armée 
russe  et  y  joua  un  rôle  des  plus  importants.  On  le  retrouve  en 
1815  à  Paris,  où  avec  deux  autres  officiers  anglais,  MM.  Bruce 
et  Hutchinson,  il  favorise  l'évasion  de  Lavallette,  et,  en  1823,  en 
Espagne,  où  il  met  son  épée  au  service  des  Cortès.  Après  l'avè- 
nement de  Guillaume  lY  (1830),  il  fut  élevé  au  grade  de  lieute- 
nant général.  Nommé  en  1842  gouverneur  de  Gibraltar,  il  quitta 
M  poste  quelques  semaines  seulement  avant  sa  mort. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  149 

docteur  O'Meara.  Mais  il  en  rejetait  l'odieux  sur  la 
position  dans  laquelle  il  se  trouvait  :  il  ne  pouvait 
nourrir  les  prisonniers  '  il  ne  les  pouvait  renvoyer  en 
Egypte  sous  escorte.  Leur  laisser  la  liberté  sur  parole? 
ils  ne  comprendraient  même  pas  ce  point  d'honneur  et 
ces  procédés  européens.  «  Wellington  dans  ma  place, 
«  disait-il,  aurait  agi  comme  moi.  •> 

«  Napoléon  se  décida,  dit  M.  Thiers,  à  une  mesure 
«  terrible  et  qui  est  le  seul  acte  cruel  de  sa  vie  ;  il  fit 
«  passer  au  fil  de  Tépée  les  prisonniers  qui  lui  res- 
«  talent;  l'armée  consomma  avec  obéissance,  mais 
«  avec  une  espèce  d'effroi,  l'exécution  qui  lui  était 
«  commandée,  w 

Le  seul  acte  cruel  de  sa  vie,  c'est  beaucoup  affirmer 
après  les  massacres  de  Toulon,  après  tant  de  campa- 
gnes où  Napoléon  compta  à  néant  la  vie  des  hommes. 
Il  est  glorieux  pour  la  France  que  nos  soldats  aient 
protesté  par  une  espèce  d'effroi  contre  la  cruauté  de 
leur  général. 

Mais  les  massacres  de  Jaffa  sauvaient-ils  notre 
armée?  Bonaparte  ne  vit-il  pas  avec  quelle  facilité 
une  poignée  de  Français  renversa  les  forces  du  pacha 
de  Damas?  A  Aboukir,  ne  détruisit-il  pas  avec  quel- 
ques chevaux  treize  mille  Osmanlis  ?  Kléber,  plus  tard, 
ne  fît-il  pas  disparaître  le  grand  vizir  et  ses  myriades 
de  mahométans  ?  S'il  s'agissait  de  droit,  quel  droit  les 
Français  avaient-ils  eu  d'envahir  l'Egypte?  Pourquoi 
égorgeaient-ils  des  hommes  qui  n'usaient  que  du  droit 
de  la  défense  ?  Enfin  Bonaparte  ne  pouvait  invoquer 
les  lois  de  la  guerre,  puisque  les  prisonniers  de  la  gar- 
nison de  Jaffa  avaient  mis  bas  les  armes  et  que  leur 
soumission  avait  été  acceptée.  Le  fait  que  le  conque- 


150  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

rant  s'efforçait  de  justifier  le  gênait  :  ce  fait  est  passé 
sous  silence  ou  indiqué  vaguement  dans  les  dépêches 
officielles  et  dans  les  récits  des  hommes  attachés  à 
Bonaparte.  «  Je  me  dispenserai,  dit  le  docteur  Lar- 
«  rey,  de  parler  des  suites  horribles  qu'entraîne  or- 
«  dinairement  l'assaut  d'une  place  :  j'ai  été  le  triste 
«  témoin  de  celui  de  JafFa.  »  Bourrienne  s'écrie  : 
«  Cette  scène  atroce  me  fait  encore  frémir,  lorsque 
«  j'y  pense,  comme  le  jour  où  je  la  vis,  et  j'aimerais 
«  mieux  qu'il  me  fût  possible  de  l'oublier  que  d'être 
«  forcé  de  la  décrire.  Tout  ce  qu'on  peut  se  tigurer 
«  d'affreux  dans  un  jour  de  sang  serait  encore  au- 
«  dessous  de  la  réalité'.  »  Bonaparte  écrit  au  Direc- 
toire que  :  «  Jaffa  fut  livré  au  pillage  et  à  toutes  les 
«  horreurs  de  la  guerre,  qui  jamais  ne  lui  a  paru  si 
«  hideuse.  »  Ces  horreurs,  qui  les  avait  comman- 
dées? 

Berthier,  compagnon  de  Napoléon  en  Egypte,  étant 
au  quartier  général  de  l'Ens,  en  Allemagne,  adressa,  le 
5  mai  1809,  au  major  général  de  l'armée  autrichienne 
une  dépêche  foudroyante  contre  une  prétendue  fusil- 
lade exécutée  dans  le  Tyrol  où  commandait  Chastel- 
1er  :  «  Il  a  laissé  égorger  (Chasteller)  sept  cents  prison- 
a  niers  français  et  dix-huit  à  dix-neuf  cents  Bavarois; 
«  crime  inouï  dans  l'histoire  des  nations,  qui  eût  pu 
a  exciter  une  terrible  représaille,  si  S.  M.  ne  regar- 
«  dait  les  prisonniers  comme  placés  sous  sa  foi  et  sous 
«  son  honneur.  » 

Bonaparte  dit  ici  tout  ce  que  l'on  peut  dire  contre 
l'exécution  des  prisonniers  de  JafTa.  Que  lui  impor- 
taient de  telles  contradictions?  Il  connaissait  la  vérité 

1.  Mémoires  de  M.  de  Bourrienne,  tome  II,  p.  226. 


MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE  151 

et  il  s'en  jouait;  il  en  faisait  le  même  usage  que  du 
mensonge;  il  n'appréciait  que  le  résultat,  le  moyen 
lui  était  égal;  le  nombre  des  prisonniers  l'embarras- 
sait, il  les  tua. 

Il  y  a  toujours  eu  deux  Bonaparte  :  l'un  grand, 
l'autre  petit.  Lorsque  vous  croyez  être  en  sûreté  dans 
la  vie  de  Napoléon,  il  rend  cette  vie  affreuse. 

Miot',  dans  la  première  édition  de  ses  Mémoires 
(1804),  se  tait  sur  les  massacres;  on  ne  les  lit  que 
dans  l'édition  de  1814.  Cette  édition  a  presque  dis- 
paru ;  j'ai  eu  de  la  peine  à  la  retrouver.  Pour  affirmer 
une  aussi  douloureuse  vérité,  il  ne  me  fallait  rien 
moins  que  le  récit  d'un  témoin  oculaire.  Autre  est  de 
savoir  en  gros  l'existence  d'une  chose,  autre  d'en 
connaître  les  particularités  :  la  vérité  morale  d'une 
action  ne  se  décèle  que  dans  les  détails  de  cette 
action;  les  voici  d'après  Miot  : 

«  Le  20  ventôse  (10  mars),  dans  l'après-midi,  les 

1.  François  Miot,  né  à  Versailles  en  1779.  Il  fit  la  campagne 
d'Egypte  en  qualité  de  commissaire-adjoint  des  guerres.  Entré 
dans  l'armée  comme  capitaine  en  1803,  il  passa  en  1806  au  ser- 
vice du  roi  Joseph  à  Naples,  et  le  suivit  en  Espagne,  où  il 
devint  son  écuyer,  avec  le  grade  de  colonel  (1809)  ;  il  ne  revint 
en  France  qu'après  la  bataille  de  Vittoria  (1813).  Sous  la  Res- 
tauration, il  fut  réintégré  dans  l'armée  comme  colonel,  grade 
qu'il  n'avait  eu  jusque  là  qu'à  titre  espagnol,  et  il  fut  nommé 
chef  du  bureau  de  recrutement,  au  ministère  de  la  Guerre.  En 
1804,  il  avait  publié  ses  Mémoires  pour  servir  à  l'histoire  des 
expéditions  en  Egypte  et  en  Syrie  pendant  les  années  VI  à  VIII 
de  la  République  française.  Une  seconde  édition,  plus  com- 
plète, parut  en  1814. —  François  Miot  était  le  frère  d'André  Miot, 
comte  de  Melito  (1762-1841),  auteur  des  Mémoires  sur  le  Con- 
sulat, l'Empire  et  le  roi  Joseph,  publiés  en  1858,  avec  un  grand 
et  légitime  succès.  Ces  Mémoires  sont  considérés,  à  juste  titre, 
comme  un  document  de  premier  ordre  pour  l'histoire  de  la 
période  napoléonienne. 


152  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

«  prisonniers  de  Jaffa  furent  mis  en  mouvement  au 
«  milieu  d'un  vaste  bataillon  carré  formé  par  les 
«  troupes  du  général  Bon.  Un  bruit  sourd  du  sort  qu'on 
«  leur  préparait  me  détermina,  ainsi  que  beaucoup 
«  d'autres  personnes,  à  monter  à  cheval  et  à  suivre 
«  cette  colonne  silencieuse  de  victimes,  pour  m'assurer 
«  si  ce  qu'on  m'avait  dit  était  fondé.  Les  Turcs,  mar- 
«  chant  pêle-mêle,  prévoyaient  déjà  leur  destinée  ;  ils 
«  ne  versaient  point  de  larmes  ;  ils  ne  poussaient  point 
«  de  cris  :  ils  étaient  résignés.  Quelques-uns  blessés, 
«  ne  pouvant  suivre  aussi  promptement,  furent  tués 
«  en  route  à  coups  de  baïonnette.  Quelques  autres 
«  circulaient  dans  la  foule,  et  semblaient  donner  des 
«  avis  salutaires  dans  un  danger  aussi  imminent. 
«  Peut-être  les  plus  hardis  pensaient-ils  qu'il  ne  leur 
«  était  pas  impossible  d'enfoncer  le  bataillon  qui  les 
«  enveloppait;  peut-être  espéraient-ils  qu'en  se  dissé- 
«  minant  dans  les  champs  qu'ils  traversaient,  un  cer- 
«  tain  nombre  échapperait  à  la  mort.  Toutes  les  me- 
«  sures  avaient  été  prises  à  cet  égard,  et  les  Turcs  ne 
«  firent  aucune  tentative  d'évasion. 

«  Arrivés  enfin  dans  les  dunes  de  sable  au  sud- 
«  ouest  de  JafTa,  on  les  arrêta  auprès  d'une  mare  d'eau 
«  jaunâtre.  Alors  l'officier  qui  commandait  les  troupes 
«  fit  diviser  la  masse  par  petites  portions,  et  ces  pelo- 
«  tons,  conduits  sur  plusieurs  points  différents,  y 
«  furent  fusillés.  Cette  horrible  opération  demanda 
«  beaucoup  de  temps,  malgré  le  nombre  des  troupes 
«  réservées  pour  ce  funeste  sacrifice,  et  qui,  je  dois 
«  le  déclarer,  ne  se  prêtaient  qu'avec  une  extrême 
«  répugnance  au  ministère  abominable  qu'on  exigeait 
«  de  leurs  bras  victorieux.  Il  y  avait  près  de  la  mare 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  153 

«  d'eau  un  groupe  de  prisonniers,  parmi  lesquels 
«  étaient  quelques  vieux  chefs  au  regard  noble  et 
«  assuré,  et  un  jeune  homme  dont  le  moral  était 
V.  fort  ébranlé.  Dans  un  âge  si  tendre,  il  devait  se 
a  croire  innocent,  et  ce  sentiment  le  porta  à  une  ac- 
«  tien  qui  parut  choquer  ceux  qui  l'entouraient.  Il  se 
«  précipita  dans  les  jambes  du  cheval  que  montait  le 
«  chef  des  troupes  françaises  ;  il  embrassa  les  genoux 
«  de  cet  officier,  en  implorant  grâce  de  la  vie.  Il  s'é- 
«  criait  :  «  De  quoi  suis-je  coupable  ?  quel  mal  ai-je 
«  fait?  »  Les  larmes  qu'il  versait,  ses  cris  touchants, 
«  furent  inutiles  ;  ils  ne  purent  changer  le  fatal  arrêt 
«  prononcé  sur  son  sort.  A  l'exception  de  ce  jeune 
«  homme,  tous  les  autres  Turcs  firent  avec  calme 
«  leur  ablution  dans  cette  eau  stagnante  dont  j'ai 
«  parlé,  puis,  se  prenant  la  main,  après  l'avoir  portée 
«  sur  le  cœur  et  à  la  bouche,  ainsi  que  se  saluent 
«  les  musulmans,  ils  donnaient  et  recevaient  un  éter- 
«  nel  adieu.  Leurs  âmes  courageuses  paraissaient  dé- 
«  fier  la  mort;  on  voyait  dans  leur  tranquillité  la 
«  confiance  que  leur  inspirait,  à  ces  derniers  mo- 
«  ments,  leur  religion  et  l'espérance  d'un  avenir  heu- 
«  reux.  Ils  semblaient  se  dire  :  «  Je  quitte  ce  monde 
«  pour  aller  jouir  auprès  de  Mahomet  d'un  bonheur 
«  durable.  »  Ainsi  ce  bien-être  après  la  vie,  que  lui 
«  promet  le  Coran ,  soutenait  le  musulman  vaincu, 
«  mais   fier  de  son  malheur. 

«  Je  vis  un  vieillard  respectable,  dont  le  ton  et  les 
«  manières  annonçaient  un  grade  supérieur,  je  le 
«  vis...  faire  creuser  froidement  devant  lui,  dans  le 
«  sable  mouvant,  un  trou  assez  profond  pour  s'y  en- 
«  terrer  vivant  :  sans  doute  il  ne  voulut  mourir  que 


154  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

«  par  la  main  des  siens.  Il  s'étendit  sur  le  dos  dang 
«  cette  tombe  tutélaire  et  douloureuse,  et  ses  cama- 
«  rades  en  adressant  à  Dieu  des  prières  suppliantes, 
«  le  couvrirent  bientôt  de  sable,  et  trépignèrent  en- 
«  suite  sur  la  terre  qui  lui  servait  de  linceul,  proba- 
«  blement  dans  l'idée  d'avancer  le  terme  de  ses  souf- 
«  frances. 

«  Ce  spectacle,  qui  fait  palpiter  mon  cœur  et  que 
«  je  peins  encore  trop  faiblement,  eut  lieu  pendant 
«  l'exécution  des  pelotons  répartis  dans  les  dunes. 
«  Enfin  il  ne  restait  plus  de  tous  les  prisonniers  que 
«  ceux  placés  près  de  la  mare  d'eau.  Nos  soldats 
«  avaient  épuisé  leurs  cartouches;  il  fallut  frapper 
«  ceux-ci  à  la  baïonnette  et  à  l'arme  blanche.  Je  ne 
«  pus  soutenir  cette  horrible  vue  ;  je  m'enfuis,  pâle  et 
«  prêt  à  défaillir.  Quelques  officiers  me  rapportèrent 
«  le  soir  que  ces  infortunés,  cédant  à  ce  mouvement 
«  irrésistible  de  la  nature  qui  nous  fait  éviter  le  tré- 
«  pas,  même  quand  nous  n'avons  plus  l'espérance  de 
«  lui  échapper,  s'élançaient  les  uns  dessus  les  autres, 
«  et  recevaient  dans  les  membres  les  coups  dirigés 
«  au  cœur  et  qui  devaient  sur-le-champ  terminer 
«  leur  triste  vie.  Il  se  forma,  puisqu'il  faut  le  dire, 
«  une  pyramide  effroyable  de  morts  et  de  mourants 
«  dégouttant  de  sang,  et  il  fallut  retirer  les  corps 
«  déjà  expirés  pour  achever  les  malheureux  qui,  à 
«  à  l'abri  de  ce  rempart  affreux,  épouvantable,  n'a- 
it valent  point  encore  été  frappés.  Ce  tableau  est 
«  exact  et  fidèle,  et  le  souvenir  fait  trembler  ma  main 
«  qui  n'en  rend  point  toute  l'horreur.  » 

La  vie  de  Napoléon  opposée  à  de  telles  pages  explique 
l'éloignement  que  l'on  ressent  pour  lui. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  156 

Conduit  par  les  religieux  du  couvent  de  Jaflfa  dans 
les  sables  au  sud-ouest  de  la  ville,  j'ai  fait  le  tour  de 
la  tombe,  jadis  monceau  de  cadavres,  aujourd'hui 
pyramide  d'ossements;  je  me  suis  promené  dans  des 
vergers  de  grenadiers  chargés  de  pommes  vermeilles, 
tandis  qu'autour  de  moi  la  première  hirondelle  arrivée 
d'Europe  rasait  la  terre  funèbre. 

Le  ciel  punit  la  violation  des  droits  de  l'humanité  : 
il  envoya  la  peste  ;  elle  ne  fit  pas  d'abord  de  grands 
ravages.  Bourrienne  relève  l'erreur  des  historiens  qui 
placent  la  scène  des  Pestiférés  de  Jaffa  au  premier 
passage  des  Français  dans  cette  ville  ;  elle  n'eut  lieu 
qu'à  leur  retour  de  Saint-Jean-d'Acre.  Plusieurs  per- 
sonnes de  notre  armée  m'avaient  déjà  assuré  que  cette 
scène  était  une  pure  fable  ;  Bourrienne  confirme  cet 
renseignements  : 

«  Les  lits  des  pestiférés  »,  raconte  le  secrétaire  de 
Napoléon,  «  étaient  à  droite  en  entrant  dans  la  pre- 
«  mière  salle.  Je  marchais  à  côté  du  général;  j'affirme 
«  ne  l'avoir  pas  vu  toucher  à  un  pestiféré.  Il  traversa 
«  rapidement  les  salles,  frappant  légèrement  le  revers 
«  jaune  de  sa  botte  avec  la  cravache  qu'il  tenait  à  la 
«  main.  Il  répétait  en  marchant  à  grands  pas  ces 
«  paroles  :  «  Il  faut  que  je  retourne  en  Egypte  pour  la 
«  préserver  des  ennemis  qui  vont  arriver*.  » 

Dans  le  rapport  officiel  du  major  général,  29  mai, 
il  n'est  pas  dit  un  mot  des  pestiférés,  de  la  visite  à 
l'hôpital  et  de  l'attouchement  des  pestiférés. 

Que  devient  le  beau  tableau  de  Gros?  Il  reste  comme 
un  chef-d'œuvre  de  l'art  ^ 

1.  Mémoires  de  M.  de  Bourrienne,  tome  II,  p.  256. 

2.  Antoiaa-Jeaa ,    barou    Gros    (1771-18^).    C«    fat    le    roi 


156  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

Saint  Louis,  moins  favorisé  par  la  peinture,  fut  plus 
héroïque  dans  l'action  :  «  Le  bon  roi,  doux  et  débon- 
«  naire,  quand  il  vit  ce,  eut  grand  pitié  à  son  cœur, 
«  et  fit  tantost  toutes  autres  choses  laisser,  et  faire 
«  fosses  emmi  les  champs  et  dédier  là  un  cimetière 
«  par  le  légat...  Le  roi  Louis  aida  de  ses  propres 
«  mains  à  enterrer  les  morts.  A  peine  trouvoit-on 
M  aucun  qui  voulust  mettre  la  main.  Le  roi  venoit 
«  tous  les  matins,  de  cinq  jours  qu'on  mit  à  enterrer 
«  les  morts,  après  sa  messe,  au  lieu,  et  disoit  à 
«  sa  gent  :  «  Allons  ensevelir  les  martyrs,  qui  ont 
«  souffert  pour  Notre -Seigneur,  et  ne  soyez  pas 
*  lassés  de  ce  faire,  car  ils  ont  plus  souffert  que 
«  nous  n'avons.  »  Là,  étoient  présens,  en  habits  de 
«  cérémonie,  l'archevêque  de  Tyr  et  l'évêque  de  Da- 
«  miette  et  leur  clergé  qui  disoient  le  service  des 
«  morts.  Mais  ils  estoupoient  leur  nez  pour  la  puan- 
«  teur;  mais  oncques  ne  fut  vu  au  bon   roi  Louis 

Louis  XVIII  qui,  en  1824,  lorsqu'il  eut  achevé  de  peindre  la 
coupole  de  Sainte-Geneniève  (le  Panthéon),  lui  donna  le  titre  de 
baron.  Son  tableau  des  Pestiférés  de  Jaffa  est  un  chef-d'œuvre. 
D'autres  toiles,  également  admirables,  lui  ont  été  inspirées  par 
la  campagne  d'Egypte  et  de  Syrie,  la  bataille  d'Aboukir,  la 
bataille  de  Nazareth  et  Bonaparte  aux  Pyramides.  —  «  Le 
tableau  de  Gros  —  représentant  Bonaparte  visitant  et  consolant 
les  pestiférés  de  Jaffa  —  reste  comme  un  chef-d'œuvre  de  l'art,  » 
dit  très  bien  Chateaubriand  ;  mais  la  vérité  reste  aussi,  et  la 
vérité  c'est  que  Bonaparte  a  fait  empoisonner  les  pestiférés  qui 
ge  trouvaient  dans  l'hôpital  de  Jaffa.  Ce  fut  le  pharmacien  Royer 
qui,  au  refus  de  l'honnête  Desgenettes.  se  chargea  d'exécuter 
l'ordre  du  général  en  chef.  Marmont,  dans  ses  Mémoires,  ne  con- 
teste ni  l'ordre,  ni  son  exécution.  Il  essaie  seulement  de  justifier 
Bonaparte  en  disant  que  ce  fut  là,  après  tout,  un  acte  d'huma- 
nité. «  La  guerre,  ajoute-il,  est  un  jeu  d'enfants,  et  malheur  aux 
vaincus  !  »  [Mémoires  du  maréchal  Marm^ont,  duc  de  Raguse, 
tome  II,  p.  12  et  suiv.) 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  157 

«  estouper  le  sien,  tant  le  faisoit  fermement  et  dévo- 
«  tement.  » 

Bonaparte  met  le  siège  devant  Saint-Jean-d'Acre  ^ 
On  verse  le  sang  à  Cana,  qui  fut  témoin  de  la  guérison 
du  fils  du  centenier  par  le  Christ;  à  Nazareth^,  qui 
cacha  la  pacifique  enfance  du  Sauveur;  au  Thabor, 
qui  vit  la  transfiguration  et  où  Pierre  dit  :  «  Maître, 
«  nous  sommes  bien  sur  cette  montagne  ;  dressons-y 
«  trois  tentes.  »  Ce  fut  du  mont  Thabor  '  que  fut 
expédié  l'ordre  du  jour  à  toutes  les  troupes  qui  occu- 
paient Sour,  l'ancienne  Tyr,  Césarée,  les  cataractes  du 
Nil,  les  bouches  Pélusiaques,  Alexandrie  et  les  rives 
de  la  mer  Rouge,  qui  porte  les  ruines  de  Kolsun  et 
êi'Arsinoé.  Bonaparte  était  charmé  de  ces  noms  qu'il 
se  plaisait  à  réunir. 

Dans  ce  lieu  des  miracles,  Kléber  et  Murât  renouve- 
lèrent les  faits  d'armes  de  Tancrède  et  de  Renaud  :  ils 
dispersèrent  les  populations  de  la  Syrie,  s'emparèrent 
du  camp  du  pacha  de  Damas,  jetèrent  un  regard  sur 
le  Jourdain,  sur  la  mer  de  Galilée,  et  prirent  posses- 
sion de  Scafet,  l'ancienne  Béthulie.  —  Bonaparte 
remarque  que  les  habitants  montrent  l'endroit  où 
Judith  tua  Holopherne. 

Les  enfants  arabes  des  montagnes  de  la  Judée  m'ont 
appris  des  traditions  plus  certaines  lorsqu'ils  me 
criaient  en  français  :  «  En  avant,  marche!  »  «  Ces 
«  mêmes  déserts»,  ai-je  dit  dans  les  Martyrs,  «  ont  vu 
«  marcher  les  armées   de   Sésostris,   de  Cambyse, 

1.  Le  18  mars  1799. 

2.  Le  4  avril,  Junot,  qui  n  avait  avec  lui  que  cinq  cents  hommes, 
rencontra  l'avant-garde  turque  à  Nazareth  et  la  mit  en  déroute. 

3.  La  victoire  du  Mont-Thabor,  remportée  par  Bonaparte  et 
Kléber,  est  du  16  avril. 


158  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  d'Alexandre,  de  César  :  siècles  à  venir,  vous  y 
«  ramènerez  des  armées  non  moins  nombreuses,  des 
«  guerriers  non  moins  célèbres  *.  » 

Après  m'étre  guidé  sur  les  traces  encore  récentes  de 
Bonaparte  en  Orient,  je  suis  ramené  quand  il  n'est 
plus  à  repasser  sur  sa  course. 

Saint-Jean  était  défendu  par  Djezzar  le  Boucher. 
Bonaparte  lui  avait  écrit  de  Jaffa,  le  9  mars  1799  : 
«  Depuis  mon  entrée  en  Egypte,  je  vous  ai  fait  con- 
«  naître  plusieurs  fois  que  mon  intention  n'était  pas 
«  de  vous  faire  la  guerre,  que  mon  seul  but  était  de 
«  chasser  les  mameloucks...  Je  marcherai  sous  peu 
«  de  jours  sur  Saint-Jean-d'Acre.  Mais  quelle  raison 
«  ai-je  d'ôter  quelques  années  de  vie  à  un  vieillard 
«  que  je  ne  connais  pas?  Que  font  quelques  lieues  de 
«  plus  à  côté  des  pays  que  j'ai  conquis?  » 

Djezzar  ne  se  laissa  pas  prendre  à  ces  caresses  :  le 
vieux  tigre  se  défiait  de  l'ongle  de  son  jeune  confrère. 
Il  était  environné  de  domestiques  mutilés  de  sa  propre 
main.  «  On  raconte  que  Djezzar  est  un  Bosnien  cruel, 
«  disait-il  de  lui-même  (récit  du  général  Sébastiani), 
«  un  homme  de  rien;  mais  en  attendant  je  n'ai  besoin 
«  de  personne  et  l'on  me  recherche.  Je  suis  né  pauvre  ; 
«  mon  père  ne  m'a  légué  que  son  courage.  Je  me  suis 
«  élevé  à  force  de  travaux;  mais  cela  ne  me  donne 
«  pas  d'orgueil  :  car  tout  finit,  et  aujourd'hui  peut- 
«  être,  ou  demain,  Djezzar  finira,  non  pas  qu'il  soit 
«  vieux,  comme  le  disent  ses  ennemis,  mais  parce 
«  que  Dieu  Ta  ainsi  ordonné.  Le  roi  de  France,  qui 
«  était  puissant,  a  péri;  Nabuchodonosor  a  été  tué 
«  par  un  moucheron,  etc.  » 

1.  Les  Martyr»,  livre  XI. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  159 

Au  bout  de  soixante-un  jours  de  tranchée,  Napoléon 
fut  obligé  de  lever  le  siège  de  Saint-Jean-d'Acre.  Nos 
soldats,  sortant  de  leurs  huttes  de  terre,  couraient 
après  les  boulets  de  l'ennemi  que  nos  canons  lui  ren- 
voyaient. Nos  troupes,  ayant  à  se  défendre  contre  la 
ville  et  contre  les  vaisseaux  embossés  des  Anglais, 
livrèrent  neuf  assauts  et  montèrent  cinq  fois  sur  les 
remparts.  Du  temps  des  croisés,  il  y  avait  à  Saint- 
Jean-d'Acre,  au  rapport  de  Rigord*,  une  tour  appelée 
maudite.  Cette  tour  avait  peut-être  été  remplacée  par 
la  grosse  tour  qui  avait  fait  échouer  l'attaque  de  Bona- 
parte. Nos  soldats  sautèrent  dans  les  rues,  où  l'on  se 
battit  corps  à  corps  pendant  la  nuit.  Le  général  Lannes  * 
fut  blessé  à  la  tête,  Colbert  à  la  cuisse  :  parmi  les 
morts  on  compta  Boyer,  Venoux  et  le  général  Bon, 
exécuteur  du  massacre  des  prisonniers  de  Jaffa.  Kléber 
disait  de  ce  siège  :  «  Les  Turcs  se  défendent  comme 
«  des  chrétiens,  les  Français  attaquent  comme  des 
Turcs.  »  Critique  d'un  soldat  qui  n'aimait  pas  Napo- 
léon. Bonaparte  s'en  alla  proclamant  qu'il  avait  rasé 
le  palais  de  Djezzar  et  bombardé  la  ville  de  manière 

1.  Rigord,  moine  de  l'Abbaye  de  Saint-Denis,  mort  vers  1207, 
a  laissé  une  Histoire  de  Philippe-Auguste  (en  latin),  continuée 
par  Guillaume  le  Breton.  Elle  a  été  traduite  en  français  dans  la 
Collection  Guizot. 

2.  Jean  Lannes,  né  en  1769  à  Lectoure  (Gers).  Il  s'enrôla  en 
1792  comme  volontaire.  Colonel  dès  1795,  général  de  brigade  en 
1797,  il  avait  accompagné  Bonaparte  en  Egypte.  En  1800,  il  se 
couvrit  de  gloire  à  Montebello  et,  quelques  jours  après,  con- 
tribua puissamment  à.  la  victoire  de  Marengo.  Napoléon  le  créa 
maréchal  d'Empire  et  duo  de  Montebello.  En  Allemagne,  à  Aus- 
terlitz,  à  léna,  à  Eylau,  à  Friedland,  il  ajouta  de  nouveaux  lau- 
riers à  ses  lauriers  d'Italie,  mais  à  Essling  (22  mai  1809),  il  fut 
blessé  mortellement  et  mourut  quelques  jours  plus  tard,  après 
avoir  été  amputé  des  deux  jambes. 


160  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

qu'il  n'y  restait  pas  pierre  sur  pierre,  que  Djezzar 
s'était  retiré  avec  ses  gens  dans  un  des  forts  de  la 
côte,  qu'il  était  grièvement  blessé,  et  que  les  frégates 
aux  ordres  de  Napoléon  s'étaient  emparées  de  trente 
bâtiments  syriens  chargés  de  troupes. 

Sir  Sidney  Smith  *  et  Phélippeaux  ^  officier  d'artil- 
lerie émigré,  assistaient  Djezzar  :  l'un  avait  été  prison- 
nier au  Temple,  l'autre  compagnon  d'études  de  Napo- 
léon. 

Autrefois  périt  devant  Saint-Jean-d'Acre  la  fleur  de 
la  chevalerie,  sous  Philippe-Auguste.  Mon  compatriote, 
Guillaume  le  Breton,  chante  ainsi  en  vers  latins  du 
xn*  siècle  :  «  Dans  tout  le  royaume  à  peine  trouvait-on 
«  un  lieu  dans  lequel  quelqu'un  n'eût  quelque  sujet 
«  de  pleurer,  tant  était  grand  le  désastre  qui  précipita 
«  nos  héros  dans  la  tombe,  lorsqu'ils  furent  frappés 

1.  Sir  W.  Sidney  iS/mt/i  (1764-1840).  Marin  intrépide  et  auda- 
cieux, il  avait  été  pris,  le  17  mars  1796,  par  un  bâtiment  fran- 
çais k  l'embouchure  de  la  Seine.  Le  Directoire  refusa  de  le  com- 
prendre dans  un  cartel  d'échange,  sous  le  prétexte  déloyal  qu'il 
n'était  pas  un  prisonnier  de  guerre,  mais  un  conspirateur  qui 
ivait  vo^ilu  incendier  le  HaTre.  Il  fut  enfermé  au  Temple  :  le 
21  avril  1798,  on  le  fit  évader  au  moyen  d'un  faux  ordre  de 
translation  à  Fontainebleau,  porté  par  un  faux  officier,  escorté 
de  faux  gendarmes.  Ce  fut  lui  qui  signa  en  1800  avec  Kléber  la 
Convention  d'El-Arisch.  Contre-amiral  depuis  1805,  il  fut  fait 
amiral  en  1821. 

2.  A.  le  Picard  de  Phélippeaux  (1768-1799).  Ancien  cama- 
rade de  Bonaparte  à  Brienne,  et  comme  lui  officier  d'artillerie, 
d  émigra  en  1791,  fit  la  campagne  de  1792  dans  l'armée  des 
princes,  rentra  en  France  en  1795,  pour  tenter  d'organiser  une 
insurrection  royaliste  dans  les  départements  du  Centre,  s'empara 
le  Sancerre,  fut  pris  et  enfermé  à  Bourges,  s'échappa,  osa  venir 

Paris,  réussit  à  faire  évader  du  Temple  sir  Sidney  Smith,  qu'il 
suivit  à  Londres,  puis  en  Syrie.  Ce  fut  lui  qui  dirigea  la  défense 
ie  Saint-Jean  d'Acre.  Il  mourut  de  la  peste  peu  de  jours  aprèi 
[a  levés  du  siège. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  161 

«  par  la  mort  dans  la  ville  d'Ascaron  (Ascalon,  près 
«  de  Saint-Jean-d'Acre).  » 

Bonaparte  était  un  grand  magicien,  mais  il  n'avait 
pas  le  pouvoir  de  transformer  le  général  Bon,  tué  à 
Ptolémaïs  \  en  Raoul,  sire  de  Coucy,  qui,  expirant  au 
pied  des  remparts  de  cette  ville,  écrivait  à  la  dame  de 
Fayel  :  Mort  por  loïalement  amer  son  amie. 

Napoléon  n'aurait  pas  été  bien  reçu  à  rejeter  la 
chanson  des  canteors,  lui  qui  se  nourrissait  à  Saint- 
Jean-d'Acre  de  bien  d'autres  fables.  Dans  les  derniers 
jours  de  sa  vie,  sous  un  ciel  que  nous  ne  voyons  pas, 
il  s'est  plu  à  divulguer  ce  qu'il  méditait  en  Syrie,  si 
toutefois  il  n'a  pas  inventé  des  projets  d'après  des 
faits  accomplis  et  ne  s'est  pas  amusé  à  bâtir  avec  un 
passé  réel  l'avenir  fabuleux  qu'il  voulait  que  l'on  crût. 
«  Maître  de  Ptolémaïs  »,  nous  racontent  les  révélations 
de  Sainte-Hélène,  «  Napoléon  fondait  en  Orient  un 
«  empire,  et  la  France  était  laissée  à  d'autres  destinées. 
«  Il  volait  à  Damas,  à  Alep,  sur  l'Euphrate.  Les  chré- 
«  tiens  de  la  Syrie,  ceux  même  de  l'Arménie,  l'eussent 
«  renforcé.  Les  populations  allaient  être  ébranlées. 
«  Les  débris  des  mameloucks,  les  Arabes  du  désert 
«  de  l'Egypte,  les  Druses  du  Liban,  les  Mutualis  ou 
«  mahométans  opprimés  de  la  secte  d'Ali,  pouvaient 
«  se  réunir  à  l'armée  maîtresse  de  la  Syrie,  et  la 
«  commotion  se  communiquait  à  toute  l'Arabie.  Les 
«  provinces  de  l'empire  ottoman  qui  parlent  arabe 
«  appelaient  un  grand  changement  et  attendaient  un 
«  homme  avec  des  chances  heureuses;  il  pouvait  se 
«  trouver  sur  l'Euphrate,  au  milieu  de  l'été,  avec  cent 
«  mille  auxiliaires  et  une  réserve  de  vingt-cinq  mille 

1.  Saint-Jean  d'Acre  était  l'ancienne  Ptolémaïs. 

T.   III.  U 


162  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  Français  qu'il  eût  successivement  fait  venir  d'Egypte. 
«  Il  aurait  atteint  Constantinople  etles  Indes  et  changé 
«  la  face  du  monde.  » 

Avant  de  se  retirer  de  Saint-Jean-d'Acre,  l'armée 
française  avait  touché  Tyr  :  désertée  des  flottes  de 
Salomon  et  de  la  phalange  du  Macédonien,  Tyrne  gar- 
dait plus  que  la  solitude  imperturbable  d'Isaïe;  soli- 
tude dans  laquelle  les  chiens  muets  refusent  d'aboyer. 

Le  siège  de  Saint-Jean-d'Acre  fut  levé  le  20  mai  1799. 
Arrivé  à  Jaffa  le  24,  Bonaparte  fut  obligé  de  continuer 
sa  retraite.  Il  y  avait  environ  trente  à  quarante  pesti- 
férés, nombre  que  Napoléon  réduit  à  sept,  qu'on  ne 
pouvait  transporter  ;  ne  voulant  pas  les  laisser  derrière 
lui,  dans  la  crainte,  disait-il,  de  les  exposer  à  la 
cruauté  des  Turcs,  il  proposa  à  Desgenettes  ^  de  leur 
administrer  une  forte  dose  d'opium.  Desgenettes  lui 
fit  la  réponse  si  connue  :  «  Mon  métier  est  de  guérir 
«  les  hommes,  non  de  les  tuer.  »  «  On  ne  leur  admi- 
«  nistra  point  d'opium,  dit  M.  Thiers,  et  ce  fait  servit 
«  à  propager  une  calomnie  indigne  et  aujourd'hui 
a  détruite.  » 

Est-ce  une  calomnie?  est-elle  détruite?  C'est  ce  que 
je  ne  saurais  affirmer  aussi  péremptoirement  que  le 
brillant  historien;  son  raisonnement  équivaut  à  ceci  : 
Bonaparte  n'a  point  empoisonné  les  pestiférés  par  la 
raison  qu'il  proposait  de  les  empoisonner 

Desgenettes,  d'une  pauvre  famille  de  gentilshommes 

1.  René-Nicolas  Dufriche,  baron  Desgenettes  (1762-1837).  Mé- 
decin en  chef  de  l'armée  d'Égj'pte,  lors  de  la  peste  de  Jaffa,  il  ne 
craignit  point,  pour  relever  le  courage  du  soldat,  de  s'inoculer  le 
virus  pestilentiel.  Devenu  en  1804  inspecteur  général  du  service 
de  santé,  il  fil  en  cette  qualité  toutes  les  campagnes  de  l'Empire.  On 
lui  doit  une  Histoire  médicale  de  l'aiinée  d'Orient,  publiée  en  1812. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  163 

normands,  est  encore  en  vénération  parmi  les  Arabes 
de  la  Syrie,  et  Wilson  dit  que  son  nom  ne  devrait  être 
écrit  qu'en  lettres  d'or. 

Bourrienne  écrit  dix  pages  entières  pour  soutenir 
l'empoisonnement  contre  ceux  qui  le  nient  :  «  Je  ne 
«  puis  pas  dire  que  j'aie  vu  donner  la  potion,  dit-il, 
«  je  mentirais;  mais  je  sais  bien  positivement  que  la 
«  décision  a  été  prise  et  a  dû  être  prise  après  délibé- 
«  ration,  que  Tordre  en  a  été  donné  et  que  les  pesti- 
«  férés  sont  morts.  Quoi  I  ce  dont  s'entretenait,  dès  le 
«  lendemain  du  départ  de  Jaffa,  tout  le  quartier  géné- 
«  rai  comme  d'une  chose  positive,  ce  dont  nous  par- 
«  lions  comme  d'un  épouvantable  malheur,  serait  de- 
«  venu  une  atroce  invention  pour  nuire  à  la  réputa- 
«  tion  d'un  héros*?  » 

Napoléon  n'abandonna  jamais  ane  de  ses  fautes  ; 
comme  un  père  tendre,  il  préfère  celui  de  ses  enfants 
qui  est  le  plus  disgracié.  L'armée  française  fut  moins 
indulgente  que  les  historiens  admiratifs  ;  elle  croyait 
à  la  mesure  de  l'empoisonnement,  non  seulement  con- 
tre une  poignée  de  malades,  mais  contre  plusieurs  cen- 
taines d'hommes.  Robert  Wilson,  dans  son  Histoire 
de  V expédition  des  Anglais  en  Egypte,  avance  le  pre- 
mier la  grande  accusation  ;  il  affirme  qu'elle  était  ap- 
puyée de  l'opinion  des  officiers  français  prisonniers 
des  Anglais  en  Syrie.  Bonaparte  donna  le  démenti  à 
Wilson,  qui  répliqua  n'avoir  dit  que  la  vérité.  Wilson 
est  le  même  major  général  qui  fut  commissaire  de  la 
Grande-Bretagne  auprès  de  l'armée  russe  pendant  la 
retraite  de  Moscou;  il  eut  le  bonheur  de  contribuer 
depuis  à  l'évasion  de  M.  de  Lavallette.  Il  leva  une  lé- 

1.  Mémoires  de  M.  de  Bourrienne,  T.  IIi  p.  262. 


164  MÉMOIRES    D*OUTRE-TOMBB 

gion  contre  la  légitimité  lors  de  la  guerre  d'Espagne 
en  1823,  défendit  Bilbao  et  renvoya  à  M.  de  Villèle 
son  beau-frère,  M.  Desbassyns,  contraint  de  relâcher 
dans  le  port.  Le  récit  de  Robert  Wilson  a  donc,  sous 
divers  points  de  vue,  un  grand  poids.  La  plupart  des 
relations  sont  uniformes  sur  le  fait  de  l'empoisonne»- 
ment.  M.  de  Las  Cases  admet  que  le  bruit  de  l'empoi- 
sonnement était  cru  dans  l'armée.  Bonaparte,  devenu 
plus  sincère  dans  sa  captivité,  a  dit  à  M.  Warnen  et 
au  docteur  O'Meara  que,  dans  le  cas  où  se  trouvaient 
les  pestiférés,  il  aurait  cherché  pour  lui-même  dans 
l'opium  l'oubli  de  ses  maux,  et  qu'il  aurait  fait  admi- 
nistrer le  poison  à  son  propre  fils.  Walter  Scott  rap- 
porte tout  ce  qui  s'est  débitée  ce  sujet;  mais  il  rejette 
la  version  du  grand  nombre  des  malades  condamnés, 
soutenant  qu'un  empoisonnement  ne  pourrait  s'exé- 
cuter avec  succès  sur  une  multitude  ;  il  ajoute  que  sir 
Sidney  rencontra  dans  l'hôpital  de  Jaffa  les  sept  Fran- 
çais mentionnés  par  Bonaparte.  "Walter  Scott  est  de 
la  plus  grande  impartialité  ;  il  défend  Napoléon  comme 
il  aurait  défendu  Alexandre  contre  les  reproches  dont 
on  peut  charger  sa  mémoire. 

C'est  pour  ainsi  dire  la  première  fois  que  je  parle 
de  Walter  Scott  comme  historien  de  Napoléon,  et  je  le 
citerai  encore  :  c'est  donc  ici  que  je  dois  dire  qu'on 
s'est  trompé  prodigieusement  en  accusant  l'illustre 
Écossais  de  prévention  contre  un  grand  homme*.  La 

1.  Chateaubriand  est  le  premier  en  France  qui  se  soit  refusé 
à  voir  dans  l'ouvrage  de  Walter  Scott  un  pamphlet,  —  et  il  a  eu 
pleinement  raison.  Combien  d'historiens  français,  depuis 
M.  Lanfrey  jusqu'à  M.  Michelet  et  à  M.  Taine,  ont  jugé  Napo- 
léon avec  plus  de  rigueur  et,  il  faut  bien  le  dire,  avec  moins  de 
jusàce,  que  l'historien  anglais  I 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  165 

vie  de  Napoléon  {Life  of  Napoléon)  n'occupe  pas  moins 
de  onze  volumes.  Elle  n'a  pas  eu  le  succès  qu'on  en 
pouvait  espérer,  parce  que,  excepté  dans  deux  ou  trois 
endroits,  l'imagination  de  l'auteur  de  tant  d'ouvrages 
si  brillants  lui  a  failli  :  il  est  ébloui  par  les  succès  fa- 
buleux qu'il  décrit,  et  comme  écrasé  par  le  merveil- 
leux de  la  gloire.  La  Vie  entière  manque  aussi  des 
grandes  vues  que  les  Anglais  ouvrent  rarement  dans 
l'histoire,  parce  qu'il  ne  conçoivent  pas  l'histoire 
comme  nous.  Du  reste,  cette  vie  est  exacte,  sauf  quel- 
ques erreurs  de  chronologie;  toute  la  partie  qui  a  rap- 
port à  la  détention  de  Bonaparte  à  Sainte-Hélène  est 
excellente  :  les  Anglais  étaient  mieux  placés  que  nous 
pour  connaître  cette  partie.  En  rencontrant  une  vie  si 
prodigieuse,  le  romancier  a  été  vaincu  par  la  vérité. 
La  raison  domine  dans  le  travail  de  Walter  Scott  :  il 
est  en  garde  contre  lui-même.  La  modération  de  ses 
jugements  est  si  grande  qu'elle  dégénère  en  apologie. 
Le  narrateur  pousse  la  débonnaireté  jusqu'à  recevoir 
des  excuses  sophistiquées  par  Napoléon  et  qui  ne  sont 
pas  admissibles.  Il  est  évident  que  ceux  qui  parlent 
de  l'ouvrage  de  "Walter  Scott  comme  d'un  livre  écrit 
sous  l'influence  des  préjugés  nationaux  anglais  et  dans 
un  intérêt  privé  ne  l'ont  jamais  lu  :  on  ne  lit  plus  en 
France.  Loin  de  rien  exagérer  contre  Bonaparte,  l'au- 
teur est  effrayé  par  l'opinion  :  ses  concessions  sont 
innombrables;  il  capitule  partout;  s'il  aventure  d'abord 
un  jugement  ferme,  il  le  reprend  ensuite  par  des  con- 
sidérations subséquentes  qu'il  croit  devoir  à  l'impar- 
tialité; il  n'ose  tenir  tête  à  son  héros,  ni  le  regarder 
en  face.  Malgré  cette  sorte  de  pusillanimité  devant 
l'infatuation  populaire,  Walter  Scott  a  perdu  le  mérite 


166  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

de  ses  condescendances  pour  avoir,  dans  son  avertis- 
sement, fait  entendre  cette  simple  vérité  :  «  Si  le  sys- 
«  tème  général  de  Napoléon,  dit-il,  a  reposé  sur  la 
«  violence  et  la  fraude,  ce  n'est  ni  la  grandeur  de  ses  ta- 
«  lents,  ni  le  succès  de  ses  entreprises  qui  doit  étouffer 
«  la  voix  ou  éblouir  les  yeux  de  celui  qui  s'aventure  à 
«  devenir  son  historien.  «  Ifthe  gênerai  System  ofNa- 
«  poleon  kas  rested  upon  force  or  fraud,  it  is  neither 
«  the  greatness  ofhis  talents,  nor  the  success  of  his  un- 
«  dertakings,  that  ought  to  stifle  the  voice  or  dazzle 
«  the  eyes  of  him  who  adventures  to  be  his  historian.  » 

L'humble  audace  qui  essuie,  comme  Madeleine,  la 
poussière  des  pieds  du  Dieu  avec  sa  chevelure  passe 
aujourd'hui  pour  un  sacrilège. 

La  retraite  sous  le  soleil  delà  Syrie  fut  marquée  par 
des  malheurs  qui  rappellent  les  misères  de  nos  soldats 
dans  la  retraite  de  Moscou  au  milieu  des  frimas  :  «  Il 
«  y  avait  encore,  dit  Miot,  dans  les  cabanes,  sur  les 
«  bords  de  la  mer,  quelques  malheureux  qui  atten- 
«  daient  qu'on  les  transportât.  Parmi  eux,  un  soldat 
«  était  attaqué  de  la  peste,  et,  dans  le  délire  qui  ac- 
a  compagne  quelquefois  l'agonie,  il  supposa  sans 
«  doute,  en  voyant  l'armée  marcher  au  bruit  du  tam- 
«  bour,  qu'il  allait  être  abandonné  ;  son  imagination 
«  lui  fit  entrevoir  l'étendue  de  son  malheur  s'il  tom- 
«  bait  entre  les  mains  des  Arabes.  On  peut  supposer 
«  que  ce  fut  cette  crainte  qui  le  mit  dans  une  si  grande 
«  agitation  et  qui  lui  suggéra  l'idée  de  suivre  les  trou- 
«  pes  :  il  prit  son  havresac,  sur  lequel  reposait  sa 
«  tête,  et,  le  plaçant  sur  ses  épaules,  il  fit  l'efiort  de  se 
a  lever.  Le  venin  de  l'affreuse  épidémie  qui  coulait 
«  dans  ses  veines  lui  ôtait  ses  forces,  et  au  bout  de 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  167 

«  trois  pas  il  retomba  sur  le  sable  en  donnant  de  la 
«  tête.  Cette  chute  augmenta  sa  frayeur,  et,  après 
«  avoir  passé  quelques  moments  à  regarder  avec  des 
«  yeux  égarés  la  queue  des  colonnes  en  marche,  il  se 
«  leva  une  seconde  fois  et  ne  fut  pas  plus  heureux;  à 
«  sa  troisième  tentative  il  succomba  et,  tombant  plus 
«  près  de  la  mer,  il  resta  à  la  place  que  les  destins  lui 
«  avaient  choisie  pour  tombeau.  La  vue  de  ce  soldat 
«  était  épouvantable  ;  le  désordre  qui  régnait  dans  ses 
«  discours  insignifiants,  sa  figure  qui  peignait  la  dou- 
«  leur,  ses  yeux  ouverts  et  fixes,  ses  habits  en  lam- 
«  beaux,  offraient  tout  ce  que  la  mort  a  de  plus 
«  hideux.  L'œil  attaché  sur  les  troupes  en  marche,  il 
«  n'avait  point  eu  l'idée,  toute  simple  pour  quelqu'un 
«  de  sang-froid,  de  tourner  la  tète  d'un  autre  côté  : 
«  il  aurait  aperçu  la  division  Kléber  et  celle  de  cava- 
«  lerie  qui  quittèrent  Tentoura  après  les  autres,  et 
«  l'espoir  de  se  sauver  aurait  peut-être  conservé  ses 
«  jours.  » 

Quand  nos  soldats,  devenus  impassibles,  voyaient 
un  de  leurs  infortunés  camarades  les  suivre  comme 
un  homme  dans  l'ivresse,  trébuchant,  tombant,  se  re- 
levant et  retombant  pour  toujours,  ils  disaient  :  «  Il  a 
pris  ses  quartiers.  » 
Une  page  de  Bourrienne  achèvera  le  tableau  : 
«  Une  soif  dévorante,  disent  les  Mémoires,  le  man- 
«  que  total  d'eau,  une  chaleur  excessive,  une  marclie 
«  fatigante  dans  des  dunes  brûlantes,  démoralisèrent 
«  les  hommes,  et  firent  succéder  à  tous  les  senti- 
«  ments  généreux  le  plus  cruel  égoïsme,  la  plus  affli- 
«  géante  indifférence.  J'ai  vu  jeter  de  dessus  les  bran- 
«  cards  des  officiers  amputés  dont  le  transport  était 


168  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  ordonné,  et  qui  avaient  même  remis  de  l'argent 
«  pour  récompense  de  la  fatigue.  J'ai  vu  abandonner 
«  dans  les  orges  des  amputés,  des  blessés,  des  pesti- 
«  férés,  ou  soupçonnés  seulement  de  l'être.  La  marche 
«  était  éclairée  par  des  torches  allumées  pour  incen- 
»  dierles  petites  villes,  les  bourgades,  les  villages,  les 
«  hameaux,  les  riches  moissons  dont  la  terre  était  cou- 
«  verte.  Le  pays  était  tout  en  feu.  Ceux  qui  avaient 
«  l'ordre  de  présider  à  ces  désastres  semblaient,  en 
«  répandant  partout  la  désolation,  vouloir  venger 
«  leurs  revers  et  trouver  un  soulagement  à  leurs  souf- 
«  frances.  Nous  n'étions  entourés  que  de  mourants, 
«  de  pillards  et  d'incendiaires.  Des  mourants  jetés  sur 
«  les  bords  du  chemin  disaient  d'une  voix  faible  :  Je 
i  ne  suis  pas  pestiféré,  je  ne  suis  que  blessé;  et,  pour 
«  convaincre  les  passants,  on  en  voyait  rouvrir  leur 
«  blessure  ou  s'en  faire  une  nouvelle.  Personne  n'y 
«  croyait;  on  disait:  Son  affaire  est  faite;  on  passait, 
«  on  se  tàtait,  et  tout  était  oublié.  Le  soleil,  dans  tout 
«  son  éclat  sous  ce  beau  ciel,  était  obscurci  par  la 
«  fumée  de  nos  continuels  incendies.  Nous  avions  la 
«  mer  à  notre  droite  ;  à  notre  gauche  et  derrière  nous 
«  le  désert  que  nous  faisions;  devant  nous  les  priva- 
«  tions  et  les  souffrances  qui  nous  attendaient*.  » 

«  Il  est  parti  ;  il  est  arrivé  ;  il  a  dissipé  tous  les 
«  orages  ;  son  retour  les  a  fait  repasser  dans  le  dé- 
«  sert.  »  Ainsi  chantait  et  se  louait  le  triomphateur 
repoussé,  en  rentrant  au  Caire-  :  il  emportait  le  monde 
dans  des  hymnes. 

1.  Mémoires  de  M.  de  Bourrienne,  T.  II,  p.  250. 
«.  Lt  14  juin  1799. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  169 

Pendant  son  absence,  Desaix  avait  achevé  de  sou- 
mettre la  Haute-Egypte.  On  rencontre  en  remontant 
le  Nil  des  débris  à  qui  le  langage  de  Bossuet  laisse 
toute  leur  grandeur  et  l'augmente.  «  On  a,  »  dit  Tau* 
teur  de  V Histoire  universelle,  «  découvert  dans  le 
«  Saïde  des  temples  et  des  palais  presque  encore  en- 
«  tiers,  où  ces  colonnes  et  ces  statues  sont  innombra- 
«  blés.  On  y  admire  surtout  un  palais  dont  les  restes 
«  semblent  n'avoir  subsisté  que  pour  effacer  la  gloire 
«  de  tous  les  plus  grands  ouvrages.  Quatre  allées  à 
«  perte  de  vue,  et  bordées  de  part  et  d'autre  par  des 
«  sphinx  d'une  matière  aussi  rare  que  leur  grandeur 
«  est  remarquable,  servent  d'avenues  à  quatre  porti- 
«  ques  dont  la  hauteur  étonne  les  yeux.  Quelle  magni- 
«  fîcence  et  quelle  étendue  !  Encore  ceux  qui  nous  ont 
«  décrit  ce  prodigieux  édifice  n'ont-ils  pas  eu  le  temps 
«  d'en  faire  le  tour,  et  ne  sont  pas  même  assurés  d'en 
«  avoir  vn  la  moitié  ;  mais  tout  ce  qu'ils  ont  vu  était 
«  surprenant.  Une  salle,  qui  apparemment  faisait  le 
«  milieu  de  ce  superbe  palais,  était  soutenue  de  six- 
a  vingt  colonnes  de  six  brassées  de  grosseur,  grandes 
«  à  proportion,  et  entremêlées  d'obélisques  que  tant 
«  de  siècles  n'ont  pu  abattre.  Les  couleurs  mêmes, 
«  c'est-à-dire  ce  qui  éprouve  le  plus  tôt  le  pouvoir  du 
«  temps,  se  soutiennent  encore  parmi  les  ruines  de 
«  cet  admirable  édifice  et  y  conservent  leur  vivacité  : 
«  tant  l'Egypte  savait  imprimer  le  caractère  d'immor- 
«  talité  à  tous  ses  ouvrages  !  Maintenant  que  le  nom 
«  du  roi  Louis  XIV  pénètre  aux  parties  du  monde  les 
a  plus  inconnues,  ne  serait-ce  pas  un  digne  objet  de 
«  cette  noble  curiosité  de  découvrir  les  beautés  que  la 
«  Thébaïde  renferme  dans  ses  déserts  ?  Quelles  beau- 


170  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  tés  ne  trouverait-on  pas  si  on  pouvait  aborder  la 
«  ville  royale,  puisque  si  loin  d'elle  on  découvre  des 
«  choses  si  merveilleuses  !  La  puissance  romaine,  dé- 
«  sespérant  d'égaler  les  Égyptiens,  a  cru  faire  assez 
«  pour  sa  grandeur  d'emprunter  les  monuments  de 
a  leurs  rois.  » 

Napoléon  se  chargea  d'exécuter  les  conseils  que 
Bossuet  donnait  à  Louis  XIV.  «  Thèbes,  »  dit  M.  De- 
non,  qui  suivait  l'expédition  de  Desaix,  «  cette  cité 
«  reléguée  que  l'imagination  n'entrevoit  plus  qu'à  tra- 
«  vers  l'obscurité  des  temps,  était  encore  un  fantôme 
«  si  gigantesque  qu'à  son  aspect  l'armée  s'arrêta  d'elle- 
«  même  et  battit  des  mains.  Dans  le  complaisant  en- 
«  thousiasme  des  soldats,  je  trouvai  des  genoux  pour 
«  me  servir  de  table,  des  corps  pour  me  donner  de 
«  l'ombre...  Parvenus  aux  cataractes  du  Nil,  nos  sol- 
«  dats,  toujours  combattant  contre  les  beys  et  éprou- 
«  vant  des  fatigues  incroyables,  s'amusaient  à  éta- 
«  blir  dans  le  village  de  Syène  des  boutiques  de  tail- 
«  leurs,  d'orfèvres,  de  barbiers,  de  traiteurs  à  prix 
«  fixe.  Sous  une  allée  d'arbres  alignés,  ils  plantèrent 
a  une  colonne  milliaire  avec  l'inscription  :  Route  de 
«  Paris...  En  redescendant  le  Nil,  l'armée  eut  sou- 
«  vent  affaire  aux  Mecquains.  On  mettait  le  feu  aux 
«  retranchements  des  Arabes  :  ils  manquaient  d'eau; 
«  ils  éteignaient  le  feu  avec  les  pieds  et  les  mains; 
«  ils  l'étouflFaient  avec  leurs  corps.  Noirs  et  nus,  dit 
«  encore  M.  Denon,  on  les  voyait  courir  à  travers  les 
«  flammes  :  c'était  l'image  des  diables  dans  l'enfer. 
«  Je  ne  les  regardais  point  sans  un  sentiment  d'hor- 
«  reur  et  d'admiration.  Il  y  avait  des  moments  de 
«  silence  dans  lesquels  une  voix  se  faisait  entendre; 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  171 

«  on  lui  répondait  par  des  hymnes  sacrés  et  des  cria 
«  de  combat.  » 

Ces  Arabes  chantaient  et  dansaient  comme  les  sol- 
dats et  les  moines  espagnols  dans  Saragosse  embra- 
sée ;  les  Russes  brûlèrent  Moscou  :  la  sorte  de  sublime 
démence  qui  agitait  Bonaparte,  il  la  communiquait  à 
ses  victimes. 

Napoléon  rentré  au  Caire  écrivait  au  général  Dugua  : 
«  Vous  ferez,  citoyen  général,  trancher  la  tête  à  Ab- 
«  dalla-Aga,  ancien  gouverneur  de  Jaffa.  D'après  ce 
«  que  m'ont  dit  les  habitants  de  Syrie,  c'est  un 
«  monstre  dont  il  faut  délivrer  la  terre...  Vous  ferez 
«  fusiller  les  nommés  Hassan,  Joussef,  Ibrahim,  Sa- 
«  leh,  Mahamet,  Bekir,  Hadj-Saleh,  Mustapha,  Maha- 
«  med,  tous  mameloucks.  »  Il  renouvelle  souvent  ces 
ordres  contre  des  Égyptiens  qui  ont  mal  parlé  des 
Français  :  tel  était  le  cas  que  Bonaparte  faisait  des 
lois  ;  le  droit  même  de  la  guerre  permettait-il  de  sacri- 
fier tant  de  vies  sur  ce  simple  ordre  d'un  chef  :  vous 
ferez  fusiller?  Au  sultan  du  Darfour  il  écrit  :  «  Je  dé- 
«  sire  que  vous  me  fassiez  passer  deux  mille  esclaves 
«  mâles,  ayant  plus  de  seize  ans.  »  Il  aimait  les  es- 
claves. 

Une  ûotte  ottomane  de  cent  voiles  mouille  à  Abou- 
kir  et  débarque  une  armée  :  Murât,  appuyé  du  général 
Lannes,  la  jette  dans  la  mer  ;  Bonaparte  instruit  le 
Directoire  de  ses  succès  :  «  Le  rivage  où  l'année  der- 
«  nière  les  courants  ont  porté  les  cadavres  anglais  el 
«  français  est  aujourd'hui  couvert  de  ceux  de  nos  en- 
«  nemis  '.  »  On  se  fatigue  à  marcher  dans  ces  mon- 

1.  La  victoire  d'Aboukir  eut  lieu  le  25  juillet  1799. 


172  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

ceaux  de  victoires  comme  dans  les  sables  étincelants 
de  ces  déserts. 

Le  billet  suivant  frappe  tristement  l'esprit  :  «  J'ai 
«  été  peu  satisfait,  citoyen  général,  de  toutes  vos  opé- 
«  rations  pendant  le  mouvement  qui  vient  d'avoir 
«  lieu.  Vous  avez  reçu  l'ordre  de  vous  porter  au 
«  Caire,  et  vous  n'en  avez  rien  fait.  Tous  les  événe- 
«  ments  qui  peuvent  survenir  ne  doivent  jamais  em- 
«  pêcher  un  militaire  d'obéir,  et  le  talent  à  la  guerre 
«  consiste  à  lever  les  difficultés  qui  peuvent  rendre 
«  difficile  une  opération,  et  non  pas  à  la  faire  manquer. 
«  Je  vous  dis  ceci  pour  l'avenir.  » 

Ingrat  d'avance,  cette  rude  instruction  de  Bona- 
parte est  adressée  à  Desaix  qui  offrait  à  la  tète  des 
braves,  dans  la  Haute-Egypte,  autant  d'exemples  d'hu- 
manité que  de  courage,  marchant  au  pas  de  son  che- 
val, causant  de  ruines,  regrettant  sa  patrie,  sauvant 
des  femmes  et  des  enfants,  aimé  des  populations  qui 
l'appelaient  le  Sultan  juste,  enfin  à  ce  Desaix  tué  de- 
puis à  Marengo  dans  la  charge  par  laquelle  le  premier 
consul  devint  le  maître  de  l'Europe.  Le  caractère  de 
l'homme  perce  dans  le  billet  de  Napoléon  :  domination 
et  jalousie;  on  pressent  celui  que  toute  renommée  af- 
flige, le  prédestinateur  auquel  est  donné  la  parole 
qui  reste  et  qui  contraint;  mais  sans  cet  esprit  de 
commandement  Bonaparte  aurait-il  pu  tout  abattre 
devant  lui  ? 

Prêt  à  quitter  le  sol  antique  où  l'homme  d'autrefois 
s'écriait  en  expirant  :  «  Puissances  qui  dispensez  la 
«  vie  aux  hommes,  recevez-moi  et  accordez-moi  une 
«  demeure  parmi  les  dieux  immortels  I  »  Bonaparte 
ne  songe  qu'à  son  avenir  de  la  terre  :  il  fait  avertir 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  173 

par  la  mer  Rouge  les  gouverneurs  de  l'île  de  France  et 
de  l'île  de  Bourbon  :  il  envoie  ses  salutations  au  sultan 
du  Maroc  et  au  bey  de  Tripoli  ;  il  leur  fait  part  de  ses 
affectueuses  sollicitudes  pour  les  caravanes  et  les  pèle- 
rins de  la  Mecque  ;  Napoléon  cherche  en  même  temps 
à  détourner  le  grand  vizir  de  l'invasion  que  la  Porte 
médite,  assurant  qu'il  est  prêt  à  tout  vaincre,  comme 
à  entrer  dans  toute  négociation. 

Une  chose  ferait  peu  d'honneur  à  notre  caractère, 
si  notre  imagination  et  notre  amour  de  nouveauté 
n'étaient  plus  coupables  que  notre  équité  nationale  ; 
les  Français  s'extasient  sur  l'expédition  d'Egypte,  et 
ils  ne  remarquent  pas  qu'elle  blessait  autant  la  pro- 
bité que  le  droit  politique  ;  en  pleine  paix  avec  la  plus 
vieille  alliée  de  la  France,  nous  l'attaquons,  nous  lui 
ravissons  sa  féconde  province  du  Nil,  sans  déclaration 
de  guerre,  comme  des  Algériens  qui,  dans  une  de 
leurs  algarades,  se  seraient  emparés  de  Marseille  et  de 
la  Provence.  Quand  la  Porte  arme  pour  sa  défense 
légitime,  fiers  de  notre  illustre  guet-apens,  nous  lui 
demandons  ce  qu'elle  a,  et  pourquoi  elle  se  fâche; 
nous  lui  déclarons  que  nous  n'avons  pris  les  armes  que 
pour  faire  la  police  chez  elle,  que  pour  la  débarrasser 
de  ces  brigands  de  mameloucks  qui  tenaient  son  pacha 
prisonnier.  Bonaparte  mande  au  grand  vizir  :  «  Com- 
«  ment  Votre  Excellence  ne  sentirait-elle  pas  qu'il  n'y 
«  a  pas  un  Français  de  tué  qui  ne  soit  un  appui  de 
*  moins  pour  la  Porte?  Quant  à  moi,  je  tiendrai  pour 
«  le  plus  beau  jour  de  ma  vie  celui  oti  je  pourrai  con- 
«  tribuer  à  faire  terminer  une  guerre  à  la  fois  impo- 
«  litique  et  sans  objet.  »  Bonaparte  voulait  s'en  aller  : 
la  guerre  alors  était  sans  objet  et  impolitique  I  L'an- 


174  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

cienne  Monarchie  fut  du  reste  aussi  coupable  que  la 
République  :  les  archives  des  affaires  étrangères  con- 
servent plusieurs  plans  de  colonies  françaises  à  établir 
en  Egypte  ;  Leibnitz  lui-même  avait  conseillé  la  colonie 
égyptienne  à  Louis  XJV.  Les  Anglais  n'estiment  que 
la  politique  positive,  celle  des  intérêts  ;  la  fidélité  aux 
traités  et  les  scrupules  moraux  leur  semblent  puérils. 
Enfin  l'heure  était  sonnée  ;  arrêté  aux  frontières 
orientales  de  l'Asie,  Bonaparte  va  saisir  d'abord  le 
sceptre  de  l'Europe,  pour  chercher  ensuite  au  nord, 
par  un  autre  chemin,  les  portes  de  l'Himalaya  et  les 
splendeurs  de  Cachemire.  Sa  dernière  lettre  à  Kléber, 
datée  d'Alexandrie,  22  août  1799,  est  de  toute  excel- 
lence et  réunit  la  raison,  l'expérience  et  l'autorité.  La 
fin  de  cette  lettre  s'élève  à  un  pathétique  sérieux  et 
pénétrant, 

a  Vous  trouverez  ci-joint,  citoyen  général,  un  ordre 
«  pour  prendre  le  commandement  en  chef  de  l'armée. 
«  La  crainte  que  la  croisière  anglaise  ne  reparaisse 
€  d'un  moment  à  l'autre  me  fait  précipiter  mon 
«  voyage  de  deux  ou  trois  jours. 

a  J'emmène  avec  moi  les  généraux  Berthier,  An- 
«  dréossy,  Murât,  Lannes  et  Marmont,  et  les  citoyens 
«  Monge  et  BerthoUet. 

«  Vous  trouverez  ci-joints  les  papiers  anglais  et  de 
«  Francfort  jusqu'au  10  juin.  Vous  y  verrez  que  nous 
«  avons  perdu  l'Italie,  que  Mantoue,  Turin  et  Tortone 
«  sont  bloqués.  J'ai  lieu  d'espérer  que  la  première 
«  tiendra  jusqu'à  la  fin  de  novembre.  J'ai  l'espérance, 
«  si  la  fortune  me  sourit,  d'arriver  en  Europe  avant 
«  le  commencement  d'octobre.  * 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  175 

Suivent  des  instructions  particulières. 

«  Vous  savez  apprécier  aussi  bien  que  moi  combien 
«  la  possession  de  l'Egypte  est  importante  à  la  France: 
«  cet  empire  turc,  qui  menace  ruine  de  tous  côtés, 
«  s'écroule  aujourd'hui,  et  l'évacuation  de  TÉgypte 
«  serait  un  malheur  d'autant  plus  grand,  que  nous 
«  verrions  de  nos  jours  cette  belle  province  passer  en 
«  d'autres  mains  européennes. 

a  Les  nouvelles  des  succès  et  des  revers  qu'aura  la 
m  République  doivent  aussi  entrer  puissamment  dans 
«  vos  calculs. 

«  Vous  connaissez,  citoyen  général,  quelle  est  ma 
«  manière  de  voir  sur  la  politique  intérieure  de 
«  l'Egypte  :  quelque  chose  que  vous  fassiez,  les  chré- 
a  tiens  seront  toujours  nos  amis.  Il  faut  les  empêcher 
«  d'être  trop  insolents,  afin  que  les  Turcs  n'aient  pas 
«  contre  nous  le  même  fanatisme  que  contre  les  chré- 
«  tiens,  ce  qui  nous  les  rendrait  irréconciliables. 

«  J'avais  déjà  demandé  plusieurs  fois  une  troupe 
«  de  comédiens  ;  je  prendrai  un  soin  particulier  de 
«  vous  en  envoyer.  Cet  article  est  très  important  pour 
«  l'armée  et  pour  commencer  à  changer  les  mœurs  du 
«  pays. 

«  La  place  importante  que  vous  allez  occuper  en 
«  chef  va  vous  mettre  à  même  enfin  de  déployer  les 
«  talents  que  la  nature  vous  a  donnés.  L'intérêt  de  ce 
«  qui  se  passera  ici  est  vif,  et  les  résultats  en  seront 
«  immenses  pour  le  commerce,  pour  la  civilisation  ;  ce 
m  sera  l'époque  d'où  dateront  les  grandes  révolutions. 


176  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  Accoutumé  à  voir  la  récompense  des  peines  et 
«  des  travaux  de  la  vie  dans  l'opinion  de  la  postérité, 
«  j'abandonne  avec  le  plus  grand  regret  TÉgypte. 
«  L'intérêt  de  la  patrie,  sa  gloire,  l'obéissance,  les 
«  événements  extraordinaires  qui  viennent  de  se  pas- 
ce  ser,  me  décident  seuls  à  passer  au  milieu  des  esca- 
«  dres  ennemies  pour  me  rendre  en  Europe.  Je  serai 
«  d'esprit  et  de  cœur  avec  vous.  Vos  succès  me  seront 
«  aussi  chers  que  ceux  où  je  me  trouverais  en  per- 
«  sonne,  et  je  regarderai  comme  mal  employés  tous 
«  les  jours  de  ma  vie  où  je  ne  ferai  pas  quelque  chose 
«  pour  l'armée,  dont  je  vous  laisse  le  commande- 
«  ment,  et  pour  consolider  le  magnifique  établisse- 
«  ment  dont  les  fondements  viennent  d'être  jetés. 

«  L'armée  que  je  vous  confie  est  toute  composée  de 
«  mes  enfants;  j'ai  eu  dans  tous  les  temps,  même 
«  dans  les  plus  grandes  peines,  des  marques  de  leur 
«  attachement.  Entretenez-les  dans  ces  sentiments; 
«  vous  le  devez  à  l'estime  et  à  l'amitié  toute  particu- 
«  lière  que  j'ai  pour  vous  et  à  l'attachement  vrai  que 
m  je  leur  porte. 

«  Bonaparte.  » 

Jamais  le  guerrier  n'a  retrouvé  d'accents  pareils; 
c'est  Napoléon  qui  finit;  l'empereur,  qui  suivra,  sera 
sans  doute  plus  étonnant  encore  ;  mais  combien  aussi 
plus  haïssable  I  Sa  voix  n'aura  plus  le  son  des  jeunes 
années  :  le  temps,  le  despotisme,  l'ivresse  de  la  pros- 
périté, l'auront  altérée. 

Bonaparte  aurait  été  bien  à  plaindre  s'il  eût  été 
contraint,  en  vertu  de  l'ancienne  loi  égyptienne,  à 
tenir  trois  jours  embrassés  les  enfants  qu'il  avait  fait 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  177 

mourir.  Il  avait  songé,  pour  les  soldats  qu'il  laissait 
exposés  à  l'ardeur  du  soleil,  à  ces  distractions  que  le 
capitaine  Parry  *  employa  trente-deux  ans  après  pour 
ses  matelots  dans  les  nuits  glacées  du  pôle.  Il  envoie 
le  testament  de  l'Egypte  à  son  brave  successeur,  qui 
sera  bientôt  assassiné  *,  et  il  se  dérobe  furtivement  *, 
comme  César  se  sauva  à  la  nage  dans  le  port  d'Alexan- 
drie. Cette  reine  que  le  poète  appelait  un  fatal  pro- 
dige, Cléopâtre,  ne  l'attendait  pas  ;  il  allait  au  rendez- 
vous  secret  que  lui  avait  donné  le  destin,  autre  puis- 
sance infidèle.  Après  s'être  plongé  dans  l'Orient,  source 
des  renommées  merveilleuses,  il  nous  revient,  sans 
toutefois  être  monté  à  Jérusalem,  de  même  qu'il  n'en- 
tra jamais  dans  Rome.  Le  Juif  qui  criait  :  Malheur  1 
malheur  I  rôda  autour  de  la  ville  sainte,  sans  pénétrer 
dans  ses  habitacles  éternels.  Un  poète,  s'échappant 
d'Alexandrie,  monte  le  dernier  sur  la  frégate  aventu- 
reuse. Tout  imprégné  des  miracles  de  la  Judée  et  des 
souvenirs  de  la  tombe  aux  Pyramides,  Bonaparte 
franchit  les  mers,  insouciant  de  leurs  vaisseaux  et  de 
leurs  abîmes  :  tout  était  guéable  pour  ce  géant,  évé- 
nements et  flots. 

Napoléon  prend  la  route  que  j'ai  suivie  :  il  longe 
l'Afrique  par  des  vents  contraires  ;  au  bout  de  vingt- 

1.  Sir  William  Parry  (1790-1856),  navigateur  anglais.  Il  s'est 
illustré  par  quatre  périlleux  voyages  au  pôle  Nord  (1819-1826). 
Il  a  publié  lui-même  le  récit  de  ses  quatre  expéditions. 

2.  Kiéber  fut  assassiné  au  Caire,  le  14  juin  1800,  par  un  jeune 
fanatique  appelé  Soliman,  qui  le  frappa  de  quatre  coups  de  poi- 
gard.  Kiéber  disparaissait  le  jour  même  où  Bonaparte  triom- 
phait à  Marengo. 

3.  Bonaparte  s'embarqua  secrètement  le  22  août  1799,  avec 
Berthier,  Laanes,  Murât,  Andréossy,  Marmont,  Berthollet  et 
Monge. 

T.  III.  12 


178  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

un  jours,  il  double  le  cap  Bon;  il  gagne  les  côtes  de 
Sardaigne,  est  forcé  de  relâcher  à  Ajaccio  *,  promène 
ses  regards  sur  les  lieux  de  sa  naissance,  reçoit  quel- 
que argent  du  cardinal  Fesch,  et  se  rembarque;  il 
découvre  une  flotte  anglaise  qui  ne  le  poursuit  pas. 
Le  8  octobre,  il  rentre  dans  la  rade  de  Fréjus,  non 
loin  de  ce  golfe  Juan  oii  il  se  devait  manifester  une 
terrible  et  dernière  fois.  11  aborde  à  terre,  part,  arrive 
à  Lyon,  prend  la  route  du  Bourbonnais,  entre  à  Paris 
le  16  octobre.  Tout  paraît  disposé  contre  lui,  Barras, 
Sieyès,  Bernadotte,  Moreau  ;  et  tous  ces  opposants  le 
servent  comme  par  miracle.  La  conspiration  s'ourdit  ; 
le  gouvernement  est  transféré  à  Saint-Cloud.  Bona- 
parte veut  haranguer  le  conseil  des  Anciens  :  il  se 
trouble,  il  balbutie  les  mots  de  frères  d'armes,  de 
volcan,  de  victoire,  de  César;  onlelraitedeCromwell, 
de  tyran,  d'hypocrite  :  il  veut  accuser  et  on  l'accuse  ; 
il  se  dit  accompagné  du  dieu  de  la  guerre  et  du  dieu 
de  la  fortune  ;  il  se  retire  en  s'écriant  :  «  Qui  m'aime 
me  suive  !  »  On  demande  sa  mise  en  accusation  ;  Lu- 
cien, président  du  conseil  des  Cinq-Cents,  descend  de 
son  fauteuil  pour  ne  pas  mettre  Napoléon  hors  la  loi. 
Il  tire  son  épée  et  jure  de  percer  le  sein  de  son  frère 
si  jamais  il  essaye  de  porter  atteinte  à  la  liberté.  On 
parlait  de  faire  fusiller  le  soldat  déserteur,  l'infracteur 
des  lois  sanitaires,  le  porteur  de  la  peste,  et  on  le  cou- 
ronne. Murât  fait  sauter  par  les  fenêtres  les  représen- 
tants :  le  18  brumaire  s'accomplit  ^  ;  le  gouvernement 
consulaire  naît,  et  la  liberté  meurt. 
Alors  s'opère  dans  le  monde  un  changement  absolu  : 

1.  Le  30  septembre  1799. 
8.  9  novembre  1799. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  179 

l'homme  du  dernier  siècle  descend  de  la  scène, 
l'homme  du  nouveau  siècle  y  monte  ;  Washington,  au 
bout  de  ses  prodiges,  cède  la  place  à  Bonaparte  \  qui 
recommence  les  siens.  Le  9  novembre,  le  président  des 
États-Unis  ferme  l'année  1799  ;  le  premier  consul  de 
la  République  française  ouvre  Tannée  1800  : 

Un  grbnd  destin  commence,  un  grand  destin  s'achève. 

(Corneille.) 

C'est  sur  ces  événements  immenses  qu'est  écrite  la 
partie  de  mes  Mémoire  que  vous  avez  vue,  ainsi  qu'un 
texte  moderne  profanant  d'antiques  manuscrits.  Je 
comptais  mes  abattements  et  mes  obscurités  à  Lon- 
dres sur  les  élévations  et  l'éclat  de  Napoléon;  le  bruit 
de  ses  pas  se  mêlait  au  silence  des  miens  dans  mes 
promenades  solitaires;  son  nom  me  poursuivait  jusque 
dans  les  réduits  où  se  rencontraient  les  tristes  indi- 
gences de  mes  compagnons  d'infortune,  et  les  joyeuses 
détresses,  ou,  comme  aurait  dit  notre  vieille  langue, 
les  misères  hilareuses  de  Peltier.  Napoléon  était  de 
mon  âge  :  partis  tous  les  deux  du  sein  de  l'armée,  il 
avait  gagné  cent  batailles  que  je  languissais  encore 
dans  l'ombre  de  ces  émigrations  qui  furent  le  piédes- 
tal de  sa  fortune.  Resté  si  loin  derrière  lui,  le  pou- 
vais-je  jamais  rejoindre?  Et  néanmoins  quand  il  dic- 
tait des  lois  aux  monarques,  quand  il  les  écrasait  de 
ses  armées  et  faisait  jaillir  leur  sang  sous  ses  pieds, 
quand,  le  drapeau  à  la  main,  il  traversait  les  ponts 
d'Arcole  et  de  Lodi,  quand  il  triomphait  aux  Pyra- 
mides, aurais-je  donné  pour  toutes  ces  victoires  une 

1.  Washington  mourut  le  9  novembre  1799. 


180  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

seule  de  ces  heures  oubliées  qui  s'écoulaient  en  Angle- 
terre dans  une  petite  ville  inconnue?  Oh  !  magie  de  la 
jeunesse! 

Je  quittai  l'Angleterre  quelques  mois  après  que 
Napoléon  eut  quitté  l'Egypte  ;  nous  revînmes  en  France 
presque  en  même  temps,  lui  de  Memphis,  moi  de 
Londres  :  il  avait  saisi  des  villes  et  des  royaumes,  ses 
mains  étaient  pleines  de  puissantes  réalités;  je  n'avais 
encore  pris  que  des  chimères. 

Que  s'était-il  passé  en  Europe  pendant  l'absence  de 
Napoléon? 

La  guerre  recommencée  en  Italie,  au  royaume  de 
Naples  et  dans  les  États  de  Sardaigne  ;  Rome  et  Naples 
momentanément  occupées;  Pie  VI  prisonnier,  amené 
pour  mourir  en  France  ;  un  traité  d'alliance  est  conclu 
entre  les  cabinets  de  Pétersbourg  et  de  Londres. 

Deuxième  coalition  continentale  contre  la  France. 
Le  8  avril  1799,  le  congrès  de  Rastadt  est  rompu,  les 
plénipotentiaires  français  sont  assassinés.  Suwaroff, 
arrivé  en  Italie,  bâties  Français  à  Gassano.  La  citadelle 
de  Milan  se  rend  au  général  russe.  Une  de  nos  armées, 
forcée  d'évacuer  Naples,  se  soutient  à  peine,  com- 
mandée par  le  général  Macdonald.  Masséna  défend  la 
Suisse. 

Mantoue  succombe  après  un  blocus  de  soixante- 
douze  jours  et  un  siège  de  vingt.  Le  15  octobre  1799, 
le  général  Joubert,  tué  à  Novi,  laisse  le  champ  libre 
à  Bonaparte;  il  était  destiné  à  jouer  le  rôle  de  celui-ci  : 
malheur  à  qui  barrait  une  fortune  fatale,  témoin  Hoche, 
Moreau  et  Joubert!  Vingt  mille  Anglais  descendus  au 
Helder  y  restent  inutiles;  leur  flotte  en  partie  Qst 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  18i 

bloquée  par  les  glaces  ;  notre  cavalerie  charge  su» 
des  vaisseaux  et  les  prend.  Dix-huit  mille  Russes, 
auxquels  les  combats  et  les  fatigues  ont  réduit  l'armée 
de  Suwaroff,  ayant  passé  le  Saint-Gothard  le  24  sep- 
tembre, se  sont  engagés  dans  la  vallée  de  la  Reuss. 
Masséna  sauve  la  France  à  la  bataille  de  Zurich  *. 
Suwarofî,  rentré  en  Allemagne,  accuse  les  Autrichiens 
et  se  retire  en  Pologne.  Telle  était  la  position  de 
la  France,  lorsque  Bonaparte  reparaît,  renverse  le 
Directoire  et  établit  le  Consulat. 

Avant  de  m'engager  plus  loin,  je  rappellerai  une 
chose  dont  on  doit  déjà  être  convaincu  :  je  ne  m'occupe 
pas  d'une  vie  particulière  de  Bonaparte;  je  trace 
l'abrégé  et  le  résumé  de  ses  actions;  je  peins  ses 
batailles,  je  ne  les  décris  pas;  on  les  trouve  partout, 
depuis  Pommereul,  qui  a  donné  les  Campagnes  d'Ita- 
lie^, jusqu' h  nos  généraux,  critiques  et  censeurs  des 
combats  où  ils  assistèrent,  jusqu'aux  tacticiens  étran- 
gers, anglais,  russes,  allemands,  italiens,  espagnols. 
Les  bulletins  publics  de  Napoléon  et  ses  dépêches 
secrètes  forment  le  fil  très  peu  sûr  de  ces  narrations. 
Les  travaux  du  lieutenant  généralJomini*  fournissent 

1.  25  septembre  1799. 

2.  Campagnes  du  général  Bonaparte  en  Italie,  pendant  les 
année  IV  et  V  de  la  République  française,  par  un  officier  gé^ 
neral  (M.  de  Pommereul).  An  VI. 

3.  Henri,  baron  de  Jomini,  né  à  Payerne  (canton  de  Vaud)  le 
6  mars  1779,  décédé  à  Passy  le  22  mars  1869.  D'abord  au  service 
de  la  France,  il  passa,  en  1813,  à  celui  de  la  Russie.  Ses  princi- 
paux écrits,  également  importants  au  point  de  vue  de  l'histoire 
militaire  de  son  temps  et  de  la  science  stratégique,  sont  :  le 
Traité  des  grandes  opérations  militaires  (1803)  ;  l'Histoire  cri- 
tique et  militaire  des  guerres  de  la  Révolution,  de  1792  à  1801 
(1805  ;  la  3*  édition,  celle  de  1719-1824,  n'a  pas  moins  de  15  toI. 


182  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

la  meilleure  source  d'instruction  :  l'auteur  est  d'autant 
pius  croyable,  qu'il  a  fait  preuve  d'études  dans  son 
Traité  de  la  grande  tactique  et  dans  son  Traité  des 
grandes  opérations  militaires.  Admirateur  de  Napoléon 
jusqu'à  l'injustice,  attaché  à  l'état-major  du  maréchal 
Ney,  on  a  de  lui  l'histoire  critique  et  miUtaire  des 
campagnes  de  la  Révolution  ;  il  a  vu  de  ses  propres 
yeux  la  guerre  en  Allemagne,  en  Prusse,  en  Pologne 
et  en  Russie  jusqu'à  la  prise  de  Smolensk;  il  était 
présent  en  Saxe  aux  combats  de  1813;  de  là  il  passa 
aux  alliés;  il  fut  condamné  à  mort  par  un  conseil  de 
guerre  de  Bonaparte,  et  nommé  au  même  moment  aide 
de  camp  de  l'empereur  Alexandre.  Attaqué  par  le  géné- 
ral Sarrazin*,  dans  son  Histoire  de  la  guerre  de  Russie 
et  d'Allemagne,  Jomini  lui  répliqua.  Jomini  a  eu  à  sa 
disposition  les  matériaux  déposés  au  ministère  de  la 
guerre  et  aux  autres  archives  de  royaume  ;  il  a  con- 
templé à  l'envers  la  marche  rétrograde  de  nos  armées, 

in-8o)  ;  la  Vie  politique  et  militaire  de  l'empereur  Napoléon, 
racontée  par  lui-même  au  tribunal  de  César,  d'Alexandre  et  d« 
Frédéric  (1827). 

1.  Jean  Sarrazin  (1770-1840).  A  la  suite  de  négociations  se- 
crètes avec  les  Anglais,  en  1809,  le  général  Sarrazin  fut  con- 
damné à  mort  par  coutumace  et  passa  à  l'étranger.  Il  servit  en 
Espagne  contre  les  Français.  A  l'époque  des  Cent-Jours,  il  eut 
l'audace  d'offrir  ses  services  à  Napoléon,  qui  le  fit  arrêter.  En 
1814,  il  avait  recouvré  son  grade  de  maréchal  de  camp  ;  mais  en 
1817,  une  ordonnance  royale  lui  retira  son  grade  et  sa  pension. 
L'année  suivante,  il  fut  traduit  devant  la  cour  d'assises  de  la 
Seine  sous  l'inculpation  de  trigamie  et  condamné  à  dix  ans  de 
travaux  forcés  et  au  carcan.  Au  bout  de  trois  ans,  il  fut  gracié 
par  Louis  XVIII  et  s'embarqua  pour  Lisbonne  :  il  n'a  plus 
reparu  en  France.  En  1815,  il  avait  publié  une  Histoire  de  la 
guerre  de  Russie  et  d'Allemagne,  bientôt  suivie  d'un  autre  écrit 
intitulé  :  Correspondance  entre  le  général  Jomini  et  le  général 
Sarrazin, 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  183 

après  avoir  servi  à  les  guider  en  avant.  Son  récit  est 
lucide  et  entremêlé  de  quelques  réflexions  fines  et 
judicieuses.  On  lui  a  souvent  emprunté  des  pages 
entières  sans  le  dire  ;  mais  je  n'ai  point  la  vocation  de 
copiste  et  je  n'ambitionne  point  le  renom  suspect  d'un 
césar  méconnu,  auquel  il  n'a  manqué  qu'un  casque 
pour  soumettre  de  nouveau  la  terre.  Si  j'avais  voulu 
venir  au  secours  de  la  mémoire  des  vétérans,  en  ma- 
nœuvrant sur  des  cartes,  en  courant  autour  des  champs 
de  bataille  couverts  de  paisibles  moissons,  en  extrayant 
tant  et  tant  de  documents,  en  entassant  descriptions 
sur  descriptions  toujours  les  mêmes,  j'aurais  accu- 
mulé volumes  sur  volumes,  je  me  serais  fait  une  ré- 
putation de  capacité,  au  risque  d'ensevelir  sous  mes 
labeurs  moi,  mon  lecteur  et  mon  héros.  N'étant  qu'un 
petit  soldat,  je  m'humilie  devant  la  science  des  Vé- 
gèce;  je  n'ai  point  pris  pour  mon  public  les  officiers  à 
demi-solde  ;  le  moindre  caporal  en  sait  plus  que  moi. 

Pour  s'assurer  de  la  place  où  il  s'était  assis,  Napo- 
léon avait  besoin  de  se  surpasser  en  miracles. 

Le  25  et  le  30  avril  1800,  les  Français  franchissent 
le  Rhin,  Moreau  à  leur  tête.  L'armée  autrichienne, 
battue  quatre  fois  en  huit  jours,  recule  d'un  côté  jus- 
qu'au Voralberg,  de  l'autre  jusqu'à  Ulm.  Bonaparte 
passe  le  Grand  Saint-Bernard  le  16  mai;  et  le  20,  le 
Petit  Saint-Bernard,  le  Simplon,  le  Saint-Gothard,  le 
Mont-Cenis,  le  Mont-Genèvre,  sont  escaladés  et  em- 
portés; nous  pénétrons  en  Italie  par  trois  débouchés 
réputés  imprenables,  caverne  des  ours,  rochers  des 
aigles.  L'armée  s'empare  de  Milan  le  2  juin,  et  la 
République  cisalpine  se  réorganise;  mais  Gênes  est 


184  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

obligée  de  se  rendre  après  un  siège  mémorable,  sou- 
tenu par  Masséna'. 

L'occupation  de  Pavie  '  et  l'affaire  heureuse  de 
Montebello  ^  précèdent  la  victoire  de  Marengo  *. 

Une  défaite  commence  cette  victoire  :  les  corps  de 
Lannes  et  de  Victor  épuisés  cessent  de  combattre  et 
abandonnent  le  terrain  ;  la  bataille  se  renouvelle  avec 
quatre  mille  hommes  d'infanterie  que  conduit  Desaix 
et  qu'appuie  la  brigade  de  cavalerie  de  Kellermann  ^  : 
Desaix  est  tué.  Une  charge  de  Kellermann  décide  le 
succès  de  la  journée  qu'achèvera  de  compléter  la  stu- 
pidité du  général  Mêlas. 

Desaix,  gentilhomme  d'Auvergne,  sous-lieutenant 
dans  le  régiment  de  Bretagne,  aide  de  camp  du  général 
Victor  de  Broglie,  commanda  en  1796  une  division  de 
l'armée  de  Moreau,  et  passa  en  Orient  avec  Bonaparte. 
Son  caractère  était  désintéressé,  naïf  et  facile.  Lorsque 
le  traité  d'El-Arisch  l'eut  rendu  libre,  il  fut  retenu  par 
lord  Keith  au  lazaret  de  Livourne.  «  Quand  les  lumières 
«  étaient  éteintes,  dit  Miot,  son  compagnon  de  voyage, 
«  notre  général  nous  faisait  conter  des  histoires  de 
«  voleurs  et  de  revenants  ;  il  partageait  nos  plaisirs 


1.  La  reddition  de  Gênes  eut  lieu  le  5  juin  1800. 

2.  Le  général  Lannes  occupa  la  ville  de  Pavie  le    7  juin. 

3.  Le  y  juin. 

4.  La  victoire  de  Marengo  est  du  14  juin.  A  quinze  ans  de  là, 
presque  jour  pour  jour,  le  18  juin  1815,  aura  lieu  la  défaite  de 
Waterloo. 

5.  François-Etienne  Kellermann,  duc  de  Valmy  (1770-1835). 
Fils  du  maréchal  Kellermann,  le  vainqueur  de  Valmy,  il  fut  ad- 
mis à  siéger  à  la  Chambre  des  pairs,  par  droit  héréditaire,  le 
28  décembre  1820,  en  remplacement  de  son  père.  Il  a  publié  eu 
1828  la  Réfutation  du  duc  de  Rovigo  ou  la  Vérité  sur  la  bct- 
taille  de  Marengo. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  485 

«  et  apaisait  nos  querelles;  il  aimait  beaucoup  les 
K  femmes  et  n'aurait  voulu  mériter  leur  amour  que 
«  par  son  amour  pour  la  gloire.  »  A  son  débarquement 
en  Europe,  il  reçut  une  lettre  du  premier  consul  qui 
l'appelait  auprès  de  lui  ;  elle  l'attendrit,  et  Desaix 
disait  :  «  Ce  pauvre  Bonaparte  est  couvert  de  gloire, 
«  et  il  n'est  pas  heureux.  »  Lisant  dans  les  journaux 
la  marche  de  l'armée  de  réserve,  il  s'écriait  :  «  Il  ne 
nous  laissera  rien  à  faire.  »  Il  lui  laissait  à  lui  donner 
la  victoire  et  à  mourir. 

Desaix  fut  inhumé  sur  le  haut  des  Alpes,  à  Thos- 
pice  du  Mont-Saint-Bernard,  comme  Napoléon  sur  les 
mornes  de  Sainte-Hélène. 

Kléber  assassiné  trouva  la  mort  en  Egypte,  de  même 
que  Desaix  la  rencontra  en  Italie.  Après  le  départ  du 
commandant  en  chef,  Kléber  avec  onze  mille  hommes 
défait  cent  mille  Turcs  sous  les  ordres  du  grand  vizir, 
à  Héliopolis*,  exploit  auquel  Napoléon  n'a  rien  à  com- 
parer. 

Le  16  juin,  convention  d'Alexandrie.  Les  Autri- 
chiens se  retirent  sur  la  rive  gauche  du  bas  Pô.  Le 
sort  de  l'Italie  est  décidé  dans  cette  campagne  appelée 
de  trente  jours. 

Le  triomphe  d'Hochstedt  obtenu  par  Moreau  -  con- 
sole l'ombre  de  Louis   XIV  ^.  Cependant  l'armistice 

1.  La  victoire  d'Héliopolis  est  du  20  mars. 

2.  Le  19  juin  1800. 

3.  Comme  Moreau,  Villars,  le  20  septembre  1702,  avait  rem- 
porté à  Hochstedt  une  glorieuse  victoire  ;  mais,  le  13  août  1704, 
les  Français  et  les  Bavarois,  commandés  par  le  maréchal  de 
Tallart  et  l'Electeur  de  Bavière,  avaient  été  entièrement  défaits 
par  le  prince  Eugène  de  Savoie  et  le  duc  de  Marlborough.  Les 
Anglais  ont  donné  à  cette  dernière  bataille  le  nom  de  Blenheiniy 
rillage  situé  dans  la  même  plaine  qu'Hochstedt. 


186  HÉMOIRES   d'OUTRE-TOHBE 

entre  l'Allemagne  et  Tltalie,  conclu  après  la  bataille 
de  Marengo,  était  dénoncé  le  20  octobre  1800. 

Le  3  décembre  amena  la  victoire  de  Hohenlinden  au 
milieu  d'une  tempête  de  neige  ;  victoire  encore  obte- 
nue par  Moreau,  grand  général  sur  qui  dominait  un 
autre  grand  génie.  Le  compatriote  de  Du  Guesclin 
marche  sur  Vienne.  A  vingt-cinq  lieues  de  cette  ca- 
pitale, il  conclut  la  suspension  d'armes  de  Steyer* 
avec  l'archiduc  Charles.  Après  la  bataille  de  Pozzolo, 
le  passage  du  Mincie,  de  l'Adige  et  de  la  Brenta, 
survient,  le  9  février  1801,  le  traité  de  paix  de  Luné- 
ville. 

Et  il  n'y  avait  pas  neuf  mois  que  Napoléon  était  au 
bord  du  Nil  I  Neuf  mois  lui  avaient  suffi  pour  renver- 
ser la  révolution  populaire  en  France  et  pour  écraser 
les  monarchies  absolues  en  Europe. 

Je  ne  sais  plus  si  c'est  à  cette  époque  qu'il  faut  pla- 
cer une  anecdote  que  l'on  trouve  dans  des  mémoires 
familiers,  et  si  cette  anecdote  mérite  la  peine  d'être 
rappelée;  mais  il  ne  manque  pas  d'historiettes  sur 
César;  la  vie  n'est  pas  toute  en  plaine,  on  monte  quel- 
quefois, on  descend  souvent  :  Napoléon  avait  reçu 
dans  son  lit,  à  Milan,  une  Italienne  de  seize  années, 
belle  comme  le  jour  ;  au  milieu  de  la  nuit  il  la  renvoya, 
de  même  qu'il  aurait  fait  jeter  par  la  fenêtre  un  bou- 
quet de  fleurs. 

Une  autre  fois,  une  de  ces  belles  printanières  s'était 
glissée  dans  le  palais  qu'il  habitait  ;  elle  y  pénétrait  à 
trois  heures  du  matin,  faisait  le  sabbat  et  roulait  ses 
jeunes  années  sur  la  tête  du  lion,  ce  jour-là  plus 
patient. 

..  Le  25  décembre  ISOU 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  187 

Ces  plaisirs,  loin  d'être  l'amour,  n'avaient  même 
pas  une  vraie  puissance  sur  un  homme  de  la  mort  : 
il  aurait  incendié  Persépolis  pour  son  propre  compte, 
non  pour  les  joies  d'une  courtisane.  «  François  I",  dit 
«  Tavannes,  voit  les  affaires  quand  il  n'a  plus  de 
«  femmes;  Alexandre  voit  les  femmes  quand  il  n'a 
«  plus  d'affaires.  » 

Les  femmes,  en  général,  détestaient  Bonaparte 
comme  mères  ;  elles  l'aimaient  peu  comme  femmes, 
parce  qu'elles  n'en  étaient  pas  aimées  :  sans  délica- 
tesse, il  les  insultait*,  ou  ne  les  recherchait  que  pour 


1.  «  Il  n'est  jamais  sorti  de  sa  bouche  un  seul  mol  gracieux 
ou  seulement  bien  tourné  vis-à-vis  d'une  femme...  Il  ne  leur 
parle  que  de  leur  toilette,  de  laquelle  il  se  déclare  juge  minu- 
tieux et  sévère,  et  sur  laquelle  il  leur  fait  des  plaisanteries  peu 
délicates,  ou  bien  du  nombre  de  leurs  enfants,  leur  demandant 
en  termes  crus  si  elles  les  ont  nourris  elle-mêmes,  ou  les  admo- 
nestant sur  leurs  relations  de  société.  »  C'est  pourquoi  «  il  n'y 
en  a  pas  une  qui  ne  soit  charmée  de  le  voir  s'éloigner  de  la 
place  où  elle  est.  »  (M™«  de  Rémusat,  Mémoires,  II,  77,  179.)— 
Quelquefois,  ajoute  M.Taine  {Le Régime  moderne,  I,  92),  il  s'a- 
muse à  les  déconcerter  ;  il  est  médisant  et  railleur  avec  elles, 
en  face,  à  bout  portant  comme  un  colonel  avec  ses  cantinières  : 
«  Oui,  mesdames,  leur  dit-il,  vous  occupez  les  bons  habitants  du 
faubourg  Saint-Germain  ;  ils  disent,  par  exemple,  que  vous, 
Madame  A...,  vous  avez  telle  liaison  avec  M.  B...;  vous.  Ma- 
dame C,  avec  M.  D...  »  Si,  par  des  rapports  de  police,  il  dé- 
couvre une  intrigue,  «  il  ne  tarde  guère  à  mettre  le  mari  au 
courant  de  ce  qui  se  passe  ».  —  Thibaudeau,  Mémoires  sur  le 
Consulat,  p.  18  :  «  Il  leur  faisait  quelquefois  de  mauvais  com- 
pliments sur  leur  toilette  ou  leurs  aventures ,  c'était  sa  manière 
de  censurer  les  mœurs.  »  —  Le  comte  Chaptal,  Mes  Souvenirs  sur 
Napoléon,  p.  321  :  «  Souvent  même,  il  était  malhonnête  et  gros- 
sier. Dans  une  fête  de  l'Hôtel  de  Ville,  il  répondit  à  M™»  "*, 
qui  venait  de  lui  dire  son  nom  :  «  Ah  I  bon  Dieu  !  on  m'avait 
dit  que  vous  étiez  jolie...  »  ;  à  une  autre  :  «  C'est  un  beau 
temps  pour  vous  que  les  campagnes  de  votre  mari  »  ;  i  d« 
jeunes  personnes  :  «  Avez-vous  des  enfants  ?  » 


188  MEMOIRES   d'outre-tombe 

un  moment».  Il  a  inspiré  quelques  passions  d'imagi- 
nation après  sa  chute  :  en  ce  temps-ci,  et  pour  un 
cœur  de  femme,  la  poésie  de  la  fortune  est  moins  sé- 
duisante que  celle  du  malheur  ;  il  y  a  des  fleurs  de 
ruines. 

A  l'instar  de  l'ordre  des  chevaliers  de  Saint-Louis, 
la  Légion  d'honneur  est  créée  :  par  cette  institution 
passe  un  rayon  de  la  vieille  monarchie,  et  s'introduit 
un  obstacle  à  la  nouvelle  égalité  2.  La  translation  des 
cendres  de  Turenne  aux  Invalides  fît  estimer  Napo- 
léon 3,  l'expédition  du  capitaine  Baudin  portait  sa  re- 
nommée autour   du   monde*.   Tout  ce   qui  pouvait 

i.  «  Sur  ses  propres  fantaisies,  dit  M.  Taine,  p.  93,  il  n'est  pas 
moins  indiscret  ;  ayant  brusqué  le  dénouement,  il  divulgue  le 
fait  et  dit  le  nom  :  bien  mieux,  il  avertit  Joséphine,  lui  donne 
des  détails  intimes  et  ne  tolère  pas  qu'elle  se  plaigne  :  «  J'ai  le 
droit  de  répondre  à  toutes  vos  plaintes  par  un  éternel  moi.  » 

2.  La  loi  portant  création  de  la  Légion  d'honneur (19  mai  1802) 
avait  rencontré  au  Tribunat  et  au  Corps  législatif  une  opposi- 
tion à  laquelle  on  n'était  plus  habitué.  Les  tribuns  Savoye-Rol- 
lin  et  Chauvelin  lui  reprochèrent  de  relever  une  institution  de 
l'ancien  régime,  de  porter  une  atteinte  réelle  à  l'égalité,  en  ré- 
tablissant la  noblesse  par  voie  détournée.  Ils  signalaient  (et  en 
cela  ils  ne  se  trompaient  point)  le  germe  d'une  nouvelle  aristo- 
cratie qui  ne  se  contenterait  pas  longtemps  d'être  viagère.  Au 
Corps  législatif,  malgré  les  efforts  de  Rœderer  et  de  Lucien,  la 
ioi  eut  contre  elle  une  puissante  minorité. 

3.  La  translation  du  corps  de  Turenne  à  l'église  des  Invalides 
avait  eu  lieu,  avec  un  grand  appareil,  le  22  septembre  1800. 

4.  Le  capitaine  Nicolas  Baudin  avait  appareillé  du  Havre,  le 
19  octobre  1800,  avec  les  corvettes  le  Géographe,  le  Natura- 
liste et  la  goélette  .a  Cazuarina,  commandant  Louis  Freycinet, 
pour  une  expédition  autour  du  globe,  et  spécialement  aux  terres 
australes.  Interrompue  au  bout  de  trois  ans  par  la  mort  de  son 
chef,  l'expédition  rentra  à  Lorient,  en  1804,  après  avoir  décou- 
vert et  reconnu  une  portion  considérable  des  côtes  ouest  et  sud 
de  la  Nouvelle-Hollande,  et  enrichi  la  science  de  travaux  hydro- 
graphiques estimés.  Le  naturaliste  Pérou,  qui  avait  été  attaché 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  189 

nuire  au  premier  consul  échoue  :  il  se  débarrasse  du 
complot  des  prévenus  du  18  vendémiaire  ',  et  échappe 
le  3  nivôse  à  la  machine  infernale  2;  Pitt  se  retire  3; 
Paul  meurt  *  ;  Alexandre  lui  succède  ;  on  n'apercevait 


comme  médecin  à  l'expédition,  en  a  écrit  la  relation,  qui  fut  pu- 
bliée, de  1811  à  1816,  sous  ce  titre  :  Voyage  de  découverte  aux 
Terres  australes.  —  L'amiral  Charles  Baudin  (1784-1854),  le 
Tainqueur  de  Saint-Jean  d'Ulloa  (1838),  n'avait  aucun  lien  de 
parenté  avec  le  capitaine  Nicolas  Baudin. 

1.  Le  complot  du  18  vendémiaire  an  IX  (10  octobre  1800) 
avait  pour  objet  l'assassinat  du  Premier  Consul  à  l'Opéra,  pen- 
dant une  représentation  extraordinaire  à.  laquelle  il  devait  as- 
sister. Il  était  l'œuvre  de  quelques  jacobins  exaltés  :  le  sculpteur 
Ceracchi,  le  peintre  Topino-Lebrun,  un  ancien  secrétaire  de  Ba- 
rère,  appelé  Demerville,  et  le  corse  Aréna,  frère  d'un  ancien 
député  aux  Cinq-Cents.  Tous  les  quatre  furent  condamnés  à 
mort  et  exécutés  le  31  janvier  1801. 

2.  Le  24  décembre  1800  (3  nivôse  an  IX),  comme  le  Premier 
Consul,  se  rendant  à  l'Opéra,  passait  dans  sa  voiture  avec  Ber- 
thier,  Lannes  et  Charles  Lebrun,  par  l'étroite  rue  Saint-Nicaise, 
qui,  du  Carrousel,  aboutissait  à  la  rue  de  Richelieu,  un  baril  de 
poudre,  placé  en  travers  sur  une  charrette,  fit  explosion.  Sept 
ou  huit  personnes  furent  tuées  sur  le  coup  et  vingt-cinq  furent 
plus  ou  moins  grièvement  blessées  ;  mais  la  voiture  consulaire 
ne  fut  pas  atteinte  :  le  feu  avait  été  mis  quelques  secondes  trop 
tard.  Bonaparte  parut  à  l'Opéra,  où  il  fut  salué  par  des  trans- 
ports d'enthousiasme.  Le  complot,  cette  fois,  était  l'œuvre  des 
royalistes.  Deux  des  coupables,  Carbon  et  Saint-Rcgeant,  purent 
être  saisis;  traduits  devant  le  Tribunal  criminel  du  département 
de  la  Seine,  ils  furent  guillotinés  le  20  avril  1801.  Le  troisième, 
Picot  de  Limoëlan,  qui  avait  été  le  camarade  de  collège  de 
Chateaubriand,  réussit  à  s'échapper  et  à  gagner  l'Amérique.  — 
Sur  Limoëlan,  voir  la  note  1  de  la  page  204  du  tome  I  des  Mé- 
moires. 

8.  William  Pitt,  après  avoir  occupé  le  pouvoir  sans  inter- 
ruption pendant  dix-sept  ans,  donna  sa  démission  le  5  février 
1801.  Ce  fut  son  successeur,  Henri  Addington,  vicomte  Sid- 
mouth,  qui  signa  la  paix  d'Amiens.  Redevenu  chef  du  cabinet  au 
mois  de  mai  1804,  il  mourut  le  23  janvier  1806,  k  l'âge  de 
47  ans. 

4.  L'empereur  Paul  \"  fut  assassiné  le  23  mars  1801. 


190  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

point  encore  Wellington.  Mais  l'Inde  s'ébranle  pour 
nous  enlever  notre  conquête  du  Nil  ;  l'Egypte  est  atta- 
quée par  la  mer  Rouge,  tandis  que  le  Capitan-Pacha 
l'aborde  par  la  Méditerranée*.  Napoléon  agite  les  em- 
pires ;  toute  la  terre  se  mêlait  de  lui. 

Les  préliminaires  de  la  paix  entre  la  France  et  l'An- 
gleterre, arrêtés  à  Londres  le  1"  octobre  1801,  sonl 
convertis  en  traité  à  Amiens  -.  Le  monde  napoléonien 
n'était  point  encore  fixé;  ses  limites  changeaient  avec 
la  crue  ou  la  décroissance  des  marées  de  nos  vic- 
toires. 

C'est  à  peu  près  alors  que  le  premier  consul  nom- 
mait Toussaint-Louverture  gouverneur  à  vie  à  Saint- 
Domingue,  et  incorporait  l'île  d'Elbe  à  la  France*, 
mais  Toussaint,  traîtreusement  enlevé,  devait  mourir 
dans  un  château-fort  du  Jura*,  et  Bonaparte  se  nan- 
tissait d'une  prison  à  Porto-Ferrajo",  afin  de  subvenir 
à  l'empire  du  monde  quand  il  n'y  aurait  plus  de  place. 

1.  Le  25  mars  1801,  le  Capitan-Pacha  débarqua  à  Aboukir, 
avec  un  corps  nombreux  de  Turcs  ;  le  23  mai  suivant,  le  général 
Baird  débarquait  à  Kosséir,  port  d'Egypte,  sur  la  mer  Rouge, 
amenant  de  l'Inde  1,000  Anglais  et  10,000  Cipayes. 

2.  Le  traité  de  paix  d'Amiens  entre  les  républiques  française 
et  batave  et  l'Espagne,  d'une  part;  l'Angleterre,  d'autre  part; 
fut  signé  le  25  mars  1802.  Il  terminait  une  guerre  de  neuf  an- 
nées. 

3.  Le  26  août  1802,  l'île  d'Elbe  fut  réuni*  au  territoire  fran- 
çais. 

4.  Toussaint-Louverture,  que  Chateaubriand  appelle  ailleura 
le  Bonaparte  noir,  mourut  au  fort  de  Joux  le  27  avril  1803. 

5.  Porto-Ferrajo  était  la  capitale  de  l'île  d'Elbe.  Napoléon  y 
résidera  du  4  mai  1814  au  26  février  1815;  c'est  de  là  qu'il  appa- 
reillera pour  débarquer  au  golfe  Jouan  et  pour  aller  aux  Tuile- 
ries, à  Waterloo,  à  Sainte-Hélène. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  191 

Le  6  mai  1802,  Napoléon  est  élu  consul  pour  dix 
ans,  et  bientôt  consul  à  vie*.  Il  se  trouve  à  l'étroit 
dans  la  vaste  domination  que  la  paix  avec  l'Angleterre 
lui  avait  laissée  :  sans  s'embarrasser  du  traité  d'A- 
miens, sans  songer  aux  guerres  nouvelles  où  sa  réso- 
lution va  le  plonger,  sous  prétexte  de  la  non-évacua- 
tion de  Malte,  il  réunit  les  provinces  du  Piémont  aux 
États  français*,  et,  en  raison  des  troubles  survenus 
en  Suisse,  il  l'occupe  3.  L'Angleterre  rompt  avec  nous: 
cette  rupture  a  lieu  du  13  au  20  mai  1803,  et  le  22  mai 
paraît  le  décret  sauvage  qui  enjoint  d'arrêter  tous  les 
Anglais  commerçant  ou  voyageant  en  France. 

Bonaparte  envahit  le  3  juin  l'électorat  de  Hanovre  : 
à  Rome,  je  fermais  alors  les  yeux  d'une  femme  igno- 
rée. 

Le  21  mars  1804  amène  la  mort  du  duc  d'Enghien  : 
je  vous  l'ai  racontée.  Le  même  jour,  le  Code  civil  ou 
le  Code  Napoléon  est  décrété  pour  nous  apprendre  à 
respecter  les  lois*. 

Quarante  jours  après  la  mort  du  duc  d'Enghien,  un 
membre  du  Tribunat,  nommé  Curée,  fait,  le  30  avril 
1804,  la  motion  d'élever  Bonaparte  au  suprême  pou- 
voir, apparemment  parce  qu'on  avait  juré  la  liberté  : 
jamais  maître  plus  éclatant  n'est  sorti  de  la  proposi- 
tion d'un  esclave  plus  obscur  5. 


1.  Le  Sénatus-Consulte  proclamant  Napoléon  Bonaparte  con* 

sul  à  vie  est  du  2  août  1802. 

2.  Le  il  septembre  1802. 

3.  Le  21  octobre  1802. 

4.  Ce  fut,  en  effet,  la  loi  du  30  ventôse  an  XTI  (21  mars  1804), 
qui  réunit  sous  le  titre  de  Code  civil  des  Français  toutes  lois  sur 
les  matières  civiles  précédemment  volées  par  le  Corps  législatif. 

5.  Jean-François  Curée  (1756-1835),  avait  fait   successivement 


192  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

Le  Sénat  conservateur  change  en  décret  la  proposi- 
tion du  Tribunat*.  Bonaparte  n'imite  ni  César  ni 
Cromwell  :  plus  assuré  devant  la  couronne,  il  l'ac- 
cepte. Le  18  mai  il  est  proclamé  empereur  à  Saint- 
Cloud  ^  dans  les  salles  dont  lui-même  chassa  le  peuple, 

partie  de  l'Assemblée  législative,  de  la  Convention,  du  Conseil 
des  Cinq  Cents  et  du  Tribunat.  Son  nom  pourtant  était  resté 
ignoré.  Ce  fut  sans  doute  en  raison  de  son  obscurité  même 
qu'il  fut  choisi  pour  déposer  sur  le  bureau  du  Tribunat  une 
motion  demandant  l'établissement  de  l'Empire  en  faveur  de  Na- 
poléon Bonaparte  et  de  sa  famille  :  <>  Avec  lui,  disait-il,  le 
peuple  français  sera  assuré  de  conserver  sa  dignité,  son  indé- 
pendance et  son  territoire...  »  Le  tribun  Curée  n'était  pas  pro- 
phète. Si  ses  prévisions  ne  se  réalisèrent  pas,  ses  espérances  du 
moins  ne  furent  pas  déçues.  Six  semaines  après  sa  motion,  le 
14  juin  1804,  il  était  nommé  commandeur  de  la  Légion  d'hon- 
neur. Le  14  août  1807,  après  la  suppression  du  Tribunat,  l'Em- 
pereur le  fit  entrer  au  Sénat  conservateur.  Le  15  juin  1808,  il 
était  créé  comte  de  la  Bédissière. 

1.  Le  4  mai  1804,  le  Sénat  conservateur,  sur  le  rapport  de  La- 
cépède,  émit  à  son  tour  le  vœu  que  Napoléon  fût  empereur,  que 
l'Empire  fut  héréditaire.  Il  y  eut  seulement  trois  opposants, 
dont  deux  connus  :  Grégoire  et  Lambrechts.  Sieyès  et  Lanjui- 
nais  étaient  absents.  —  Au  Tribunat,  il  n'y  avait  eu  qu'un  seul 
vote  négatif. 

2.  Le  sénatus-consulte  voté  le  18  mai,  portait  que  l'Empire 
serait  héréditaire  de  mâle  en  mâle  ;  que  l'Empereur  aurait  la 
faculté  d'adopter  un  successeur  ou  de  transmettre  son  pouvoir 
en  ligne  collatérale  à  .ses  frères  Joseph  et  Louis,  et  à  leurs  des- 
cendants ;  qu'il  exercerait  une  autorité  absolue  sur  tous  les 
princes  de  sa  famille  ;  qu'il  jouirait  d'une  liste  civile  de  vingt- 
cinq  millions,  outre  les  palais  royaux  ;  qu'une  dotation  d'un  mil- 
lion serait  afifectée  à  chacun  des  princes.  —  Lucien  et  Jérôme 
étaient  privés  de  l'hérédité  pour  avoir  contracté  des  mariages 
peu  en  rapport  avec  leur  rang,  et  sans  autorisation  du  chef  de 
leur  famille. 

Le  même  jaar,  18  mai,  les  sénateurs  se  précipitèrent  sur  la 
route  de  Saint-Cloud  pour  aller  porter  leurs  hommages  au  nou- 
vel empereur.  Celui,  qui  le  premier,  le  salua  du  nom  de  Majesté, 
fut  le  régicide  Gambacérès,  qui,  dans  la  nuit  du  19  au  20  jan- 


MEMOIRES    d'outre-tombe  193 

dans  les  lieux  où  Henri  III  fut  assassiné,  Henriette 
d'Angleterre  empoisonnée,  Marie-Antoinette  accueillie 
de  quelques  joies  fugitives  qui  la  conduisirent  à  Té- 
chafaud,  et  d'oîi  Charles  X  est  parti  pour  son  dernier 
exil. 

Les  adresses  de  congratulation  débordent.  Mirabeau 
en  1790  avait  dit  :  «  Nous  donnons  un  nouvel  exemple 
«  de  cette  aveugle  et  mobile  inconsidération  qui  nous 
«  a  conduits  d'âge  en  âge  à  toutes  les  crises  qui  nous 
«  ont  successivement  affligés.  Il  semble  que  nos  yeux 
«  ne  puissent  être  dessillés  et  que  nous  ayons  résolu 
«  d'être,  jusqu'à  la  consommation  des  siècles,  des 
«  enfants  quelquefois  mutins  et  toujours  esclaves.  » 

Le  plébiscite  du  1"  décembre  1804  est  présenté  à 
Napoléon  *  ;  l'empereur  répond  :  Mes  descendants  con- 
serveront longtemps  ce  trône.  Quand  on  voit  les  illu- 
sions dont  la  Providence  environne  le  pouvoir,  on  est 
consolé  par  leur  courte  durée. 

Le  2  décembre  1804  eurent  lieu  le  sacre  et  le  cou- 
ronnement de  l'empereur  à  Notre-Dame  de  Paris.  Le 
pape  prononça  cette  prière  :  «  Dieu  tout-puissant  et 
«  éternel,  qui  avez  établi  Hazaël  pour  gouverner  la 

vier,  avait  dit  :  «  Citoyens  représentants,  en  prononçant  la  mort 
du  dernier  roi  des  Français,  vous  avez  fait  un  acte  dont  la  mé- 
moire ne  passera  jamais,  et  qui  sera  gravé  par  le  burin  de  l'im- 
mortalité, dans  les  fastes  des  nations...  Qu'une  expédition  du 
décret  de  mort  soit  envoyée,  à  l'instant,  au  Conseil  exécutif, 
pour  le  faire  exécuter  dans  les  24  heures  de  la  notification.  » 

1.  L'établissement  de  l'Empire  avait  été  soumis  à  la  sanction 
du  peuple.  Le  résultat  de  60,000  registres  ouverts  dans  les  108 
départements  constata  3,572,329  votes  affirmatifs  et  2,569  néga- 
tifs. Ce  fut  le  l*'  décembre  1804  que  le  Sénat  présenta  à  Napo- 
léon les  résultats  de  ce  plébiscite. 

T.  III.  13 


1941  MEMOIRES    D'OUTRE-TOBHSB 

«  Syrie,  et  Jéhu  roi  d'Israël,  en  leur  manifestant  vos 
«  volontés  par  l'organe  du  prophète  Élie  ;  qui  avez 
«  également  répandu  l'onction  sainte  des  rois  sur  la 
«  tête  de  Saiil  et  de  David,  par  le  ministère  du  pro- 
ie phète  Samuel,  répandez  par  mes  mains  le  trésor  de 
«  vos  grâces  et  de  vos  bénédictions  sur  votre  servi- 
«  leur  Napoléon,  que,  malgré  notre  indignité  person- 
«  nelle,  nous  consacrons  aujourd'hui  empereur  en 
«  votre  nom.  »  Pie  VII  n'étant  encore  qu'évêque 
d'Imola  avait  dit  en  1797  :  «  Oui,  mes  très  chers  frères, 
«  siate  buoni  christiani,  e  sarete  ottimi  democratici.  Les 
*  vertus  morales  rendent  bons  démocrates.  Les  pre- 
«  miers  chrétiens  étaient  animés  de  l'esprit  de  démo- 
o  cratie  :  Dieu  favorisa  les  travaux  de  Caton  d'Utique 
«  et  des  illustres  républicains  de  Rome.  »  Quo  turbine 
fertur  vita  hominum  ? 

Le  18  mars  1805,  l'empereur  déclare  au  Sénat  qu'il 
accepte  la  couronne  de  fer  que  lui  sont  venus  offrir 
les  collèges  électoraux  de  la  République  cisalpine  *  :  il 
était  à  la  fois  l'inspirateur  secret  du  vœu  et  l'objet 
public  du  vœu.  Peu  à  peu  l'Italie  entière  se  range 
sous  ses  lois;  il  l'attache  à  son  diadème,  comme  au 
x\V  siècle  les  chefs  de  guerre  mettaient  un  diamant 
en  guise  de  bouton  à  leur  chapeau. 

1.  Napoléon,  dans  ce  discours  du  18  mars,  prononça  des  pa- 
roles que  sa  conduite  devait  singulièrement  démentir  :  «  ...Le 
génie  du  mal  cherchera  en  vain  des  prétextes  pour  mettre  le 
continent  en  guerre.  Ce  qui  a  été  réuni  à  notre  empire,  par  les 
lois  constitutionnelles  de  l'Etat,  y  restera  réuni.  Aucune  nou- 
velle promnce  ne  sera  incorporée  dans  V Empire...  Dans  toutes 
les  circonstances  et  dans  toutes  les  occasions,  nous  montreront 
la  même  modération;  et  nous  espérons  que  notre  peuple 
n'aura  plus  besoin  de  déployer  ce  courage  et  cette  énergie  qu'M 
a  toujours  montrés  pour  défendre  ses  légitimes  droits.  • 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  193 

L'Europe  blessée  voulut  mettre  un  appareil  à  sa 
blessure  :  l'Autriche  adhère  au  traité  de  Pétersbourg  » 
conclu  entre  la  Grande-Bretagne  et  la  Russie.  Alexan- 
dre et  le  roi  de  Prusse  ont  une  entrevue  à  Potsdam, 
ce  qui  fournit  à  Napoléon  un  sujet  d'ignobles  moque- 
ries ^  La  troisième  coalition  continentale  s'ourdit.  Ces 
coalitions  renaissaient  sans  cesse  de  la  défiance  et  de 
la  terreur  ;  Napoléon  s'éjouissait  dans  les  tempêtes  :  il 
profite  de  celle-ci. 

Du  rivage  de  Boulogne  où  il  décrétait  une  colonne 


1.  Aux  termes  du  traité  de  Saint-Pétersbourg,  entre  la 
Grande-Bretagne  et  la  Russie,  signé  le  11  avril  1805,  les  deux 
puissances  contractantes  s'engageaient  à  aider  dans  la  mesure  de 
leurs  forces  à  la  formation  d'une  grande  ligue  européenne,  des- 
tinée à  assurer  l'évacuation  du  Hanovre  et  du  nord  de  l'Alle- 
magne, l'indépendance  efiFective  de  la  Hollande  et  de  la  Suisse 
le  rétablissement  du  roi  de  Sardaigne  en  Italie,  la  consolidation 
du  royaume  de  Naples,  enfin  la  complète  évacuation  de  l'Italie, 
y  comprise  l'île  d'Elbe.  —  L'Autriche  accéda,  le  9  août  1805,  au 
traité  de  Saint-Pétersbourg.  —  Dans  toutes  les  éditions  des 
Mémoires,  on  a  imprimé  par  erreur,  au  lieu  de  traité  de  Péters- 
bourg, traité  de  Presbourg . 

2.  Une  entrevue  eut  lieu  à  Potsdam,  entre  l'empereur  Alexandre 
et  le  roi  Frédéric-Guillaume  III,  le  l»""  octobre  1805.  Les  deux 
souverains  se  promirent,  sur  le  tombeau  de  Frédéric  II,  d'unir 
leurs  efforts  pour  réprimer  l'ambition  de  Napoléon.  —  Les  «  mo- 
queries «  auxquelles  Chateaubriand  fait  ici  allusion  se  trouvent 
dans  le  17»  bulletin  de  la  Grande-Armée  (campagne  de  Prusse), 
daté  par  Napoléon  de  Potsdam,  25  octobre  1806  :  «  Le  résultat 
du  célèbre  serment  fait  sur  le  tombeau  du  grand  Frédéric  a  été 
la  bataille  d'Austerlitz...  On  fit  quarante-huit  heures  après  sur 
ce  sujet  une  gravure  qu'on  trouve  dans  toutes  les  boutiques  et 
qui  excite  le  rire  même  des  paysans.  On  y  voit  le  bel  empereur 

de  Russie,  près  de  lui  la  reine,  et,  de  l'autre  côté  le  roi  qui  lève 
la  main  sur  le  tombeau  du  grand  Frédéric.  La  reine  elle-même, 
drapée  d'un  schall,  à  peu  près  comme  les  gravures  de  Londres 
représentent  lady  Hamilton,  appuie  la  main  sur  son  cœur  et 
•  l'air  de  regarder  l'empereur  de  Russie.  • 


196  HT  MOIRES    D'OUTRE-TOMI  E 

et  menaçait  Albion  avec  des  chaloupes,  il  s'élance. 
Une  armée  organisée  par  Davout  se  transporte  comme 
un  nuage  à  la  rive  du  Rhin.  Le  1"  octobre  1805,  lem- 
pereur  harangue  ses  cent  soixante  mille  soldats  :  la 
rapidité  de  son  mouvement  déconcerte  l'Autriche. 
Combat  du  Lech,  combat  de  Werthingen,  combat  de 
Guntzbourg.  Le  17  octobre.  Napoléon  paraît  devant 
Ulm;  il  fait  à  Mack  le  commandement  :  Armes  bas! 
Mack  obéit  avec  ses  trente  mille  hommes.  Munich  se 
rend;  Tlnn  est  passé,  Salzbourg  pris,  la  Traun  fran- 
chie. Le  13  novembre,  Napoléon  pénètre  dans  une  de 
ces  capitales  qu'il  visitera  tour  à  tour  :  Il  traverse 
Vienne  ;  enchaîné  à  ses  propres  triomphes,  il  est  em- 
mené à  leur  suite  jusqu'au  centre  de  la  Moravie  à  la 
rencontre  des  Russes.  A  gauche,  la  Bohême  s'insurge  ; 
à  droite  les  Hongrois  se  lèvent;  l'archiduc  Charles  ac- 
court d'Italie.  La  Prusse,  entrée  clandestinement  dans 
la  coalition  et  ne  s'étant  pas  encore  déclarée,  envoie 
le  ministre  Haugwitz  porteur  d'un  ultimatum. 

Arrive  le  deux  décembre  1805,  la  journée  d'Austerlitz. 
Les  alliés  attendaient  un  troisième  corps  russe  qui 
n'était  plus  qu'à  huit  marches  de  distance.  Kutuzof 
soutenait  qu'on  devait  éviter  de  risquer  une  bataille; 
Napoléon  par  ses  manœuvres  force  les  Russes  d'accep- 
ter le  combat:  ils  sont  défaits.  En  moins  de  deux  mois 
les  Français,  partis  de  la  mer  du  Nord,  ont,  par  delà 
la  capitale  de  l'Autriche,  écrasé  les  légions  de  Cathe- 
rine. Le  ministre  de  Prusse  vient  féliciter  Napoléon  à 
son  quartier  général  :  «  Voilà,  lui  dit  le  vainqueur,  un 
«  compliment  dont  la  fortune  a  changé  l'adresse.  » 

François  II  se  présente  à  son  tour  au  bivouac  du 
soldat  heureux  :  «  Je  vous  reçois,  lui  dit  Napoléon, 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  197 

«  dans  le  seul  palais  que  j'habite  depuis  deux  mois. 
«  —  Vous  savez  si  bien  tirer  parti  de  cette  habita- 
«  tion,  répondit  François,  qu'elle  doit  vous  plaire.  » 
De  pareils  souverains  valaient -ils  la  peine  d'être 
abattus?  Un  armistice  est  accordé.  Les  Russes  se 
retirent  en  trois  colonnes  à  journée  d'étape  dans  un 
ordre  déterminé  par  Napoléon.  Depuis  la  bataille 
d'Austerlitz,  Bonaparte  ne  fait  presque  plus  que  des 
fautes. 

Le  traité  de  Presbourg  est  signé  le  26  décembre 
1803.  Napoléon  fabrique  deux  rois,  l'électeur  de  Ba- 
vière etl'électeur  de  VVurtemberg.  Les  républiques  que 
Bonaparte  avait  créées,  il  les  dévorait  pour  les  trans- 
former en  monarchies  ;  et,  contradictoirement  à  ce 
système,  le  27  décembre  1803,  au  château  de  Schœn- 
brûnn,  il  déclare  que  la  dynastie  de  Naples  a  cessé  de 
régner  ;  mais  c'était  pour  la  remplacer  par  la  sienne  : 
à  sa  voix,  les  rois  entraient  ou  sautaient  par  les  fenê- 
tres. Les  desseins  de  la  Providence  ne  s'accomplis- 
saient pas  moins  avec  ceux  de  Napoléon  :  on  voit  mar- 
cher à  la  fois  Dieu  et  l'homme.  Bonaparte  après  sa 
victoire  ordonne  de  bâtir  le  pont  d'Austerlitz  à  Paris, 
et  le  ciel  ordonne  à  Alexandre  d'y  passer. 

La  guerre  commencée  dans  le  Tyrol  s'était  poursui- 
vie tandis  qu'elle  continuait  en  Moravie.  Au  milieu  des 
prosternations,  quand  on  trouve  un  homme  debout, 
on  respire  :  Hofer  le  Tyrolien  ne  capitula  pas  comme 
son  maître  ;  mais  la  magnanimité  ne  touchait  point 
Napoléon  ;  elle  lui  semblait  stupidité  ou  folie.  L'empe- 
reur d'Autriche  abandonna  Hofer.  Lorsque  je  traver- 
sai le  lac  de  Garde,  qu'immortalisèrent  Catulle  et  Vir- 
gile, on  me  montra  l'endroit  où  fut  fusillé  le  chasseur  : 


198  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

c'est  ce  que  j'ai  su  personnellement  du  courag,e  du 
sujet  et  de  la  lâcheté  du  prince  *. 

Le  prince  Eugène,  le  14  janvier  1806,  épousa  la  fille 
du  nouveau  roi  de  Bavière  ^  :  les  trônes  s'abattaient 
de  toute  part  dans  la  famille  d'un  soldat  de  la  Corse. 
Le  20  février  l'empereur  décrète  la  restauration  de 
l'église  de  Saint-Denis  ;  il  consacre  les  caveaux  recons- 


1.  André  Ho  fer  —  le  glorieux  aubergiste,  le  Cathelinean  du 
Tyrol,  celui  que  M.  Thiers  appelle  le  nommé  Hofer,  absolument 
comme  on  dit,  dans  un  procès-verbal  de  police  dressé  contre  un 
cabaretier  :  le  nom.mé  un  tel,  —  André  Hofer  ne  périt  point  à 
ce  moment,  mais  cinq  ans  plus  tard,  en  1810.  Lors  de  la  guerre 
de  1809,  il  défendit  héroïquement  l'indépendance  de  sa  patrie. 
Après  le  traité  d«  paix  signé  à  Vienne  entre  la  France  et  l'Au- 
triche (14  octobre  1809),  il  mit  bas  les  armes  avec  les  paysans 
qu'il  avait  soulevés.  Accusé  de  conserver  des  intelligences  avec 
les  Autrichiens,  il  fut  arrêté  et  conduit  à  Mantoue.  Le  conseil  de 
guerre,  devant  lequel  il  fut  traduit,  n'osa  pas  le  condamner  à 
mort  ;  deux  voix  se  prononcèrent  même  pour  l'acquittement  ;  la 
majorité  vota  la  détention  dans  une  forteresse.  Napoléon  no 
l'entendait  point  ainsi,  et,  le  10  février  1810,  il  écrivit  au  prince 
Eugène  :  «  Mon  fils,  je  vous  avais  mandé  de  faire  venir  Hofer 
à  Paris  ;  mais  puisqu'il  est  à  Mantoue,  envoyez  Tordre  de  for- 
mer, sur  le  champ,  une  commission  militaire  pour  le  juger  et 
faire  exécuter  à  l'endroit  où  votre  ordre  arrivera.  Que  tout  cela 
soit  l'affaire  de  vingt-quatre  heures.  »  (Mémoires  du  prince 
Eugène,  tome  VI).  —  A  peine  le  vice-roi  eut-il  reçu  cet  ordre, 
qu'il  s'empressa  de  le  faire  exécuter.  Hofer  marcha  au  supplice 
avec  une  fermeté  calme  et  sereine  :  il  refusa  de  se  laisser  bander 
les  yeux,  et  lorsqu'on  voulut  qu'il  se  mît  à  genoux  :  «  Je  suis 
debout,  dit-il,  devant  Celui  qui  m'a  créé,  et  c'est  debout  que  je 
lui  veux  rendre  mon  âme.  »  Il  donna  lui-même  l'ordre  de  faire 
feu;  il  ne  fut  tué  qu'à  la  seconde  décharge. 

2.  La  princesse  Augusta- Amélie,  née  le  21  juin  1788,  fille  de 
Maximilien-Joseph,  électeur  de  Bavière,  et  de  Frédérique-Guil- 
lelmine-Caroline,  princesse  de  Bade.  Le  traité  de  Presbourg 
(26  décembre  1805)  avait  fait  de  l'électorat  de  Bavière  un  royaume 
auquel  avait  été  annexe  le  Tyrol.  La  princesse  Augusta-Amélie 
mourut  en  1851. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  199 

Iruits  à  la  sépulture  des  princes  de  sa  race,  et  Napo- 
léon n'y  sera  jamais  enseveli  :  l'homme  creuse  la 
tombe  ;  Dieu  en  dispose. 

Berg  et  Clèves  sont  dévolus  à  Murât  ',  les  Deux-Sici- 
les  à  Joseph  ».  Un  souvenir  de  Charlemagne  traverse 
la  cervelle  de  Napoléon  et  l'Université  est  érigée  '. 

La  République  batave,  contrainte  à  aimer  les  prin- 
ces, envoie  le  5  juin  1806  implorer  Napoléon,  afin  qu'il 
daignât  lui  accorder  son  frère  Louis  pour  roi*. 

L'idée  de  l'association  de  la  Batavie  à  la  France  par 
une  union  plus  ou  moins  déguisée  ne  provenait  que 
d'une  convoitise  sans  règle  et  sans  raison  :  c'était  pré- 
férer une  petite  province  à  fromage  aux  avantages  qui 
résulteraient  de  l'alliance  d'un  grand  royaume  ami, 
en  augmentant  sans  profit  les  frayeurs  et  les  jalousies 
de  l'Europe  ;  c'était  confirmer  aux  Anglais  la  position 
de  rinde,  en  les  obligeant,  pour  leur  sûreté,  de  garder 
le  cap  de  Bonne-Espérance  et  Ceylan  dont  il  s'étaient 
emparés  à  notre  première  invasion  de  la  Hollande.  La 

1.  Le  15  mars  1806,  Joachim  Murât,  beau-frère  de  Napoléon 
par  son  mariage  avec  Caroline  Bonaparte  (20  janvier  1800),  est 
déclaré  gran(kduc  de  Clèves  et  de  Berg. 

2.  Le  30  mars  1806,  Joseph  Bonaparte  est  déclaré  roi  des  Deux- 
Siciles. 

3.  Elle  fut  instituée  par  la  loi  du  10  mai  1806.  Aucune  école, 
aucun  établissement  quelconque  d'instruction  ne  pouvait  être 
formé  hors  de  l'Université  impériale  sans  l'autorisation  de  son 
chef.  C'était  la  centralisation  et  le  despotisme  appliqués  à  l'ins- 
truction publique.  Les  esprits  eux-mêmes  étaient  enrégimentés, 
si  bien  que  le  grand-maître  de  l'Université  put  s'écrier  un  jour 
en  tirant  sa  montre  :  «  Voici  que  l'on  commence  à  dicter  un 
thème  latin  dans  tous  les  lycées  de  l'Empire  !  » 

4.  Le  5  juin  1806,  Louis  Bonaparte  est  proclamé  roi  de  Hol- 
lande, conformément  à  un  traité  conclu  le  24  mai  avec  le  goo- 
▼ernement  de  la  république  batave. 


SOO  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

scène  de  l'octroiement  des  Provinces-Unies  au  prince 
Louis  était  préparée  :  on  donna  au  château  des  Tuile- 
ries une  seconde  représentation  de  Louis  XIV  faisant 
paraître  au  château  de  Versailles  son  petit-fils  Phi- 
lippe V.  Le  lendemain  il  y  eut  déjeuner  en  grand  gala, 
dans  le  salon  de  Diane.  Un  des  enfants  de  la  reine 
Hortense  entre  ;  Bonaparte  lui  dit  :  «  Chouchou,  ré- 
pète-nous la  fable  que  tu  as  apprise.  »  L'enfant  aussi- 
tôt :  Les  grenouilles  qui  demandent  un  roi.  Et  il  con- 
tinue : 

Les  grenouilles,  se  lassant 
De  l'état  démocratique. 
Par  leurs  clameurs  firent  tant 
Que  Jupin  leur  envoie  un  roi  tout  pacifique- 
Assis  derrière  la  récente  souveraine  de  Hollande, 
l'empereur,  selon  une  de  ses  familiarités,  lui  pinçait 
les  oreilles  :  s'il  était  de  grande  société,  il  n'était  pas 
toujours  de  bonne  compagnie*. 

Le  12  de  juillet  1806  a  lieu  le  traité  de  la  confédé- 
ration des  États  du  Rhin  ;  quatorze  princes  allemands 
se  séparent  de  l'Empire,  s'unissent  entre  eux  et  avec 
la  France  :  Napoléon  prend  le  titre  de  protecteur  de 
cette  confédération  ^ 


1.  «  Napoléon  avait  le  ton  d'un  jeune  lieutenant  mad  élevé.  • 
Mes  Souvenirs  sur  Napoléon,  par  le  comte  Chaptal,  p.  322. 

2.  Aux  termes  du  Traité  de  la  Confédération  des  Etats  du 
Rhin,  entre  l'empereur  Napoléon  et  quatorze  princes  du  midi 
et  de  l'ouest  de  l'Allemagne,  les  intérêts  communs  des  Etats 
confédérés  devaient  être  traités  dans  une  Diète  siégeant  à  Franc- 
fort-sur-le-Mein  et  divisée  en  deux  collèges,  celui  des  rois  et  celui 
des  princes.  Dans  le  premier,  siégeraient  les  représentants  des 
rois  de  Bavière  et  de  Wurtemberg,  des  grands-ducs  de  Bade,  de 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  201 

Le  20  juillet  la  paix  de  la  France  avec  la  Russie  étant 
signée  1,  François  II,  par  suite  de  la  confédération  du 
Rhin,  renonce  le  6  août  à  la  dignité  d'empereur  électif 
d'Allemagne  et  devient  empereur  héréditaire  d'Autri- 
che :  le  Saint-Empire  romain  croule  2.  Cet  immense 
événement  fut  à  peine  remarqué  ;  après  la  Révolution 
française,  tout  était  petit  ;  après  la  chute  du  trône  de 
Clovis,  on  entendait  à  peine  le  bruit  de  la  chute  du 
trône  germanique. 

Au  commencement  de  notre  Révolution,  l'Allemagne 
comptait  une  multitude  de  souverains.  Deux  princi- 
pales monarchies  tendaient  à  attirer  vers  elles  les  dif- 
férents pouvoirs  :  l'Autriche  créée  par  le  temps,  la 
Prusse  par  un  homme.  Deux  religions  divisaient  le 
pays  et  s'asseyaient  tant  bien  que  mal  sur  les  bases 
du  traité  de  Westphalie.  L'Allemagne  rêvait  l'unité 


Berg  et  de  Darmstadt,  et  du  Prince-pritnat,  archevêque  de 
Mayence.  Dans  le  second  collège,  siégeraient  huit  petits  princes 
portant  des  titres  inférieurs.  Les  contingents  de  troupes  étaient 
fixés,  comme  suit  :  pour  la  France,  200,000  hommes  ;  la  Bavière, 
30,0<-iO;  le  Wurtemberg,  12,000;  Bade,  8,000;  les  autres  Etats, 
23,000  ;  en  tout,  273,000  hommes. 

Dans  les  six  années  suivantes,  la  Confédération  du  Rhin  s'aug- 
mentera de  tous  les  souverains  allemands,  anciens  ou  nouveaux, 
à  l'exception  de  l'empereur  d'Autriche,  du  roi  de  Prusse,  des 
ducs  de  Brunswick,  d'Oldenbourg,  du  roi  de  Suède  en  sa  qualité 
de  duc  de  Pomérauie  et  du  roi  de  Danemark  comme  duc  de 
Holstein. 

Cet  acte  fédératif  ne  sera  d'ailleurs  jamais  exécuté  par  Napo- 
léon que  sous  le  rapport  des  levées  d'hommes  et  des  subsides. 
Il  ne  servira  qu'à  resserrer  le  joug  imposé  aux  Allemands. 

1.  L'empereur  Alexandre  refusa  de  ratifier  ce  traité,  conclu 
à  Paris  et  signé  seulement  à  titre  provisoire  par  le  représentant 
de  la  Russie,  M.  d'Oubril. 

2.  A  partir  de  ce  moment,  François  II  se  désigna  comme 
«vr.ipereur  héréditaire  d'Autriche,  sous  le  nom  de  François  /«', 


202  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

politique  ;  mais  il  manquait  à  l'Allemagne,  pour  arri- 
ver à  la  liberté,  l'éducation  politique,  comme  pour 
arriver  à  la  même  liberté  l'éducation  militaire  manque 
à  l'Italie.  L'Allemagne,  avec  ses  anciennes  traditions, 
ressemblait  à  ces  basiliques  aux  clochetons  multiples, 
lesquelles  pèchent  contre  les  règles  de  l'art,  mais  n'en 
représentent  pas  moins  la  majesté  de  la  religion  et  la 
puissance  des  siècles. 

La  confédération  du  Rhin  est  un  grand  ouvrage 
inachevé,  qui  demandait  beaucoup  de  temps,  une  con- 
naissance spéciale  des  droits  et  des  intérêts  des  peu- 
ples ;  il  dégénéra  subitement  dans  l'esprit  de  celui  qui 
l'avait  conçu  :  d'une  combinaison  profonde,  il  ne  resta 
qu'une  machine  fiscale  et  militaire.  Bonaparte,  sa  pre- 
mière visée  de  génie  passée,  n'apercevait  plus  que  de 
l'argent  et  des  soldats;  l'exacteur  et  le  recruteur  pre- 
naient la  place  du  grand  homme.  Michel-Ange  de  la  poli- 
tique et  de  la  guerre,  il  a  laissé  des  cartons  remplis 
d'immenses  ébauches. 

Remueur  de  tout.  Napoléon  imagina  vers  cette  épo- 
que le  grand  Sanhédrin  '  :  cette  assemblée  ne  lui  ad- 

1.  Sur  Tordre  de  Napoléon,  une  Assemblée  de  députés  Israé- 
lites se  réunit  à  Paris,  le  26  juillet  1806,  à  l'effet  d'indiquer  au 
gouvernement  les  moyens  de  rendre  leurs  coreligionnaires  sus- 
ceptibles de  participer  aux  droits  civils  et  politiques,  en  modifiant 
celles  de  leurs  habitudes  et  de  leurs  doctrines  qui  les  retenaient 
isolés  de  leurs  concitoyens.  Cette  assemblée  adressa  à  toutes  les 
synagogues  de  l'empire  français,  du  royaume  d'Italie  et  de  l'Eu- 
rope une  proclamation  leur  annonçant  l'ouverture  à  Paris,  pour 
le  20  octobre  1806,  du  grand  Sanhédrin. —  C'était  le  nom  donné, 
à  Jérusalem,  au  Conseil  suprême  des  Juifs,  dont  les  séances  sa 
tenaient  dans  une  salle,  moitié  comprise  dans  le  temple,  moitié 
en  dehors  de  cet  édifice.  —  Ouvertes  à  Paris  le  9  février  1807, 
les  séances  du  grand  Sanhédrin  se  terminèrent,  le  9  mars  sui- 
vant, par  une  déclaration  solennelle  et  publique,  ainsi  conçus  ' 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  203 

jugea  pas  Jérusalem  ;  mais,  de  conséquence  en  consé- 
quence, elle  a  fait  tomber  les  finances  du  monde  aux 
échoppes  des  Juifs,  et  produit  par  là  dans  l'économie 
sociale  une  fatale  subversion. 
Le  marquis  de  Lauderdale  '  vint  à  Paris  remplacer 


>  Après  un  intervalle  de  quinze  siècles,  71  docteurs  de  la  loi  et 
notables  d'Israël  s'étant  constitués  en  grand  Sanhédrin,  afin  de 
trouver  en  eux  le  moyen  et  la  force  des  ordonnances  religieuses, 
et  conformes  aux  principes  de  leurs  lois,  et  qui  servent  d'exemples 
à  tous  les  Israélites,  ils  déclarent  que  leur  loi  contient  des  dis- 
positions religieuses  et  des  dispositions  politiques  ;  que  'ic:<  pre- 
mières sont  absolues,  mais  que  les  dernières,  destinées  à  régir 
le  peuple  d'Israël  dans  la  Palestine,  ne  sauraient  être  applicables 
depuis  qu'il  ne  se  forme  plus  en  corps  de  nation.  —  La  polyga- 
mie permise  par  la  loi  de  Moïse,  n'étant  qu'une  simple  faculté  et 
hors  d'usage  en  Occident,  est  interdite.  —  L'acte  civil  du  ma- 
riage doit  précéder  l'acte  religieux.  —  Nulle  répudiation  ou 
divjrce  ne  peut  avoir  lieu  que  suivant  les  formes  voulues  par 
les  lois  civiles.  —  Les  mariages  entre  Israélites  et  Chrétiens  sont 
valables.  —  La  loi  de  Moïse  oblige  de  regarder  comme  frères  les 
individus  des  cations  qui  reconnaissent  un  Dieu  Créateur.  — 
Tous  les  Israélites  doivent  exercer,  comme  devoir  essentiellement 
religieux  et  inhérent  à  leur  croyance,  la  pratique  habituelle  et 
constante  envers  tous  les  hommes  reconnaissant  un  Dieu  créa- 
teur, des  actes  de  justice  et  de  charité  prescrits  par  les  livres 
saints.  —  Tout  Israélite,  traité  par  les  lois  comme  citoyen,  doit 
obéir  aux  lois  de  la  patrie,  et  se  conformer,  dans  toutes  les 
transactions,  aux  dispositions  du  code  civil  qui  y  est  en  usage. 
Appelé  au  service  militaire,  il  est  dispensé,  pendant  la  durée  de 
ce  service,  de  toutes  les  observances  religieuses  qui  ne  peuvent 
se  concilier  avec  lui.  —  Les  Israélites  doivent,  de  préférence, 
exercer  les  professions  mécaniques  et  libérales,  et  acquérir  des 
propriétés  foncières,  comme  autant  de  moyens  de  s'attacher  à 
leur  patrie  et  d'y  retrouver  la  considération  générale.  —  La  loi 
de  Moïse  n'autorisant  pas  l'usure  et  n'admettant  que  l'intérêt 
légitime  dans  le  prêt  entre  Israélites  et  non  Israélites,  quiconque 
transgresse  cette  loi  viole  un  devoir  religieux  et  pèche  notoire- 
ment contre  la  volonté  d'iTine.  » 

1    Lord  Lauderdale  (1759-1839),  ami  de  Fox  et  l'un  des  ch^fi 
du  parti  whig.  Après  la  chute  de  Napoléon,   il   soutint  énergi- 


204  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

M.  Fox  dans  les  négociations  pendantes  entre  la  France 
et  TÀngleterre,  pourparlers  diplomatiques  qui  se  ré- 
duisirent à  ce  mot  de  l'ambassadeur  anglais  sur  M.  de 
Talleyrand  :  «  C'est  de  la  boue»  dans  un  bas  de  soie.  » 

Dans  le  courant  de  1806,  la  quatrième  coalition 
éclate.  Napoléon  part  de  Saint-Gloud  ^ ,  arrive  à 
Mayence,  enlève  à  Saalbourg  les  magasins  de  l'ennemi. 
A  Saalfeldt,  le  prince  Ferdinand  de  Prusse  est  tué  ' 

quemeat  lord  Holland  dans  toutes  les  propositions  que  fit  ce 
dernier  en  faveur  du  captif  de  Sainte-Hélène.  —  A  la  mort  de 
Pitt,  Fox  avait  été  appelé  au  ministère.  Il  ouvrit  presqu'aussitôt 
des  négociations  avec  la  France,  et  y  apporta  un  grand  désir  de 
les  voir  aboutir  ;  mais  lui-même  ne  tarda  pas  à  suivre  dans  la 
tombe  son  glorieux  rival.  Il  mourut  le  13  septembre  1806.  Après 
lui,  les  négociations  commencées  se  poursuivirent,  mais  sans 
entrain,  sans  conviction  d'aucun  côté.  Moins  d'un  mois  après  la 
mort  de  Fox,  les  conférences  étaient  tout  à  coup  rompues,  et 
lord  Lauderdale,  chargé  de  les  suivre  à  Paris,  retournait  en 
Angleterre. 

1.  J'affaiblis  l'expression  Ch.  —  D'après  Sainte-Beuve,  le  mot 
aurait  été  dit,  non  parl'ambassadeur  anglais,  mais  par  un  général 
français,  —  ce  n'est  pas  Cambronne,  —  ou  peut-être  même  par 
Napoléon.  «  Selon  les  uns,  écrit-il  dans  ses  Nouveaux  Lundis, 
t.  XII,  p.  30,  ce  serait  Lannes  ou  Lasallequi,  voyant Tallej^rand 
dans  son  costume  de  cour  et  faisant  la  belle  jambe,  autant  qu'il 

le  pouvait,  aurait  dit  :  «  Dans  de  si  beaux  bas  de  soie,  f de 

p  la  m....  I  »  Mais,  selon  une  autre  version  qui  m'est  affirmée, 
le  général  Bertrand  racontant  une  scène  terrible  dont  il  aurait 
été  témoin,  et  dans  laquelle  Napoléon  lança  à  Talle.yrand  les 
plus  sanglants  reproches,  ajoutait  que  les  derniers  mots  de  cette 
explosion  furent  :  «  Tenez,  monsieur,  vous  n'êtes  que  de  la  m.... 
o  dans  un  bas  de  soie.  >»  Le  mot,  sous  cette  dernière  forme,  sent 
tout  à  fait  la  vérité.  » 

2.  Napoléon  quitta  Saint-Cloud  le  25  septembre  iS06. 

3.  Le  combat  de  Saalfeldt,  entre  la  division  du  général  Suchet, 
appartenant  au  corps  du  maréchal  Lannes,  et  le  prince  Louis  de 
Prusse,  commandant  l'avant-garde  du  corps  de  Hohenlohe,  eut 
iieu  le  10  octobre.  Le  prince  Louio-Ferdinand  de  Prusse  (et nus 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  205 

A  Auërstaedt  et  à  léna,  le  14  octobre,  la  Prusse  dis- 
paraît dans  cette  double  bataille  *  ;  je  ne  la  retrouvai 
plus  à  mon  retour  de  Jérusalem. 

Le  bulletin  prussien  peint  tout  dans  une  ligne  ; 
M  L'armée  du  roi  a  été  battue.  Le  roi  et  ses  frères 
sont  en  vie.  »  Le  duc  de  Brunswick  survécut  peu  à 
ses  blessures*  :  en  1792,  sa  proclamation  avait  sou- 
levé la  France;  il  m'avait  salué  sur  le  chemin  lors- 
que, pauvre  soldat,  j'allai  rejoindre  les  frères  de 
Louis  XVI. 


simplement  le  prince  Ferdinand  ;  l'histoire  ne  l'appelle  jamais 
que  le  prince  Louis)  y  fut  tué.  Agé  de  vingt-quatre  ans,  fils  du 
prince  Auguste-Ferdinand,  frère  du  grand  Frédéric,  il  était 
l'idole  de  l'armée.  L'épée  à  la  main,  il  cherchait  à  rallier  ses 
régiments,  lorsqu'il  fut  attaqué  corps  à  corps  par  un  maréchal- 
des-logis  du  10«  de  hussards,  nommé  Guindé.  «  Rendez-vous, 
colonel,  lui  dit  le  sous-officier,  ou  vous  êtes  mort.  >>  Le  prince 
lui  répondit  par  un  coup  de  sabre  ;  le  maréchal-des-logis  riposta 
par  un  coup  de  pointe,  et  le  prince  tomba  mort. 

2.  Des  deux  batailles  qui  eurent  lieu  le  14  octobre,  la  plus 
importante  est  celle  d'Auërstaedt,  où  le  maréchal  Davout  eut 
sur  les  bras  la  plus  grande  partie  de  l'armée  prussienne,  com- 
mandée par  le  roi  de  Prusse  en  personne  et  par  le  duc  de 
Brunswick.  A  léna,  Napoléon  n'eût  affaire,  avec  des  forces  supé- 
rieures, qu'à  la  plus  faible  partie  de  l'armée  ennemie.  Davout 
avait  devant  lui  soixante  mille  hommes,  et  Napoléon  quarante 
mille  seulement.  L'Empereur  intervertit  complètement  les  rôles 
dans  son  cinquième  bulletin.  Tandis  qu'il  réduisait  à  cin- 
quante mille  —  au  lieu  de  soixante  —  l'armée  contre  laquelle 
avait  eu  à  lutter  Davout,  il  portait  à  quatre-^ingt  mille  —  au 
lieu  de  quarante  —  celle  qu'il  avait  eu  à  combattre.  Il  ne  fit  de 
la  bataille  d'Auërstaedt  qu'un  épisode  très  secondaire  de  la 
bataille  d'Iéna,  tandis  qu'elle  en  était  l'événement  capital  et  dé- 
cisif. Et  c'est  ainsi  que  l'admirable  victoire  d'Auërstaedt  s'est 
presque  effacée  et  a  comme  disparu  dans  le  rayonnement  de 
celle  d'Iéna. 

2.  C'est  à  Aufirstaedt  que  le  duc  de  Brunswick  fut  mortelle- 
•ent  blessé.  Il  était  âgé  de  72  ans. 


206  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

Le  prince  d'Orange  *  etMœllendorf ',  avec  plusieurs 
officiers  généraux  renfermés  dans  Halle,  ont  la  per- 
mifsion  de  se  retirer  en  vertu  de  la  capitulation  de  la 
place. 

Mœllendorf,  âgé  de  plus  de  quatre-vingts  ans,  avait 
été  le  compagnon  de  Frédéric,  qui  en  fait  l'éloge  dans 
ï Histoire  de  son  temps,  de  même  que  Mirabeau  dans 
ses  Mémoires  secrets.  Il  assista  à  nos  désastres  de  Ros- 
bach  et  fut  témoin  de  nos  triomphes  d'Iéna  :  le  duc 
de  Brunswick  vit  à  Clostercamp  immoler  d'Assas,  et 
tomber  à  Auërstaedt  Ferdinand  de  Prusse  ',  coupable 
seulement  de  haine  généreuse  contre  le  meurtre  du 
duc  d'Enghien.  Ces  spectres  des  vieilles  guerres  de 
Hanovre  et  de  Silésie  ont  touché  les  boulets  de  nos 
deux  empires  :  les  ombres  impuissantes  du  passé  ne 
pouvaient  arrêter  la  marche  de  l'avenir  ;  entre  les  fu- 
mées de  nos  anciennes  tentes  et  de  nos  bivouacs  nou- 
veaux, elles  parurent  et  s'évanouirent, 

Erfurt  capitule*;  Leipsick  est  saisi  par  Davout";  les 

1.  Le  prince  d'Orange,  né  en  1772,  à  la  Haye,  était  fils  de 
Guillaume  V,  stathouder  de  Hollande,  dépossédé  par  les  Fran- 
çais en  1794,  et  mort  à  Brunswick  en  1806.  Il  rentra  en  Hol- 
lande dès  1813,  après  la  bataille  de  Leipsick,  prit  dès  lors  le  titre 
de  prince  souverain,  reçut  des  Alliés  en  1815  celui  de  roi  de* 
Pays-Bas,  et  réunit  sous  son  sceptre  la  Belgique  et  la  HoUande, 
qu'il  gouverna  sous  le  nom  de  Guillaume  le'.  Réduit,  après  la 
révolution  de  Belgique  en  1830,  à  ne  plus  régner  que  sur  la 
Hollande,  il  abdiqua  en  1840,  et  se  retira  à  Berlin,  où  il  mourut 
subitement  ea  1843. 

2.  Richard-Joachim-Henri,  comte  de  Mœllendorf  (1725-1816), 
feld-maréchal  prussien.  Il  fut  blessé  à  Auërstaedt  et  fait  pri- 
•onnier  à  Erfurt  ;  Napoléon  le  rendit  aussitôt  à  la  liberté. 

3   II  faut  lire  :  «  Le  duc  de  Brunswick  vit  à  Clostercamp  immo- 
ler d'Assas,  et  tomber  à  Saalfeldt,  Louw-Ferdinand  de  Prusse.  •► 
i.  Le  16  octobre  1806. 
&.  Le  18  octobre. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  207 

passages  de  l'Elbe  sont  forcés  '  ;  Spandau  cède  ;  Bona- 
parte fait  prisonnière  à,  Potsdam  l'épée  de  Frédéric  ^. 
Le  27  octobre  1806,  le  grand  roi  de  Prusse,  dans  sa 
poussière  autour  de  ses  palais  vides  à  Berlin,  entend 
porter  les  armes  d'une  façon  qui  lui  révèle  des  grena- 
diers étrangers  :  Napoléon  est  arrivé.  Pendant  que  le 
monument  de  la  philosophie  s'écroulait  au  bord  de  la 
Sprée,  je  visitais  à  Jérusalem  le  monument  impéris- 
sable de  la  religion. 

Slettin,  Custrin  se  rendent  '  ;  à  Lubeck  nouvelle  vic- 
toire; la  capitale  de  la  Wagrie  est  emportée  d'assaut*; 
Blucher,  destiné  à  pénétrer  deux  fois  dans  Paris,  de- 
meure entre  nos  mains.  C'est  l'histoire  de  la  Hollande 
e  de  ses  quarante-six  villes  emportées  dans  un  voyage 
en  1672  par  Louis  XIV. 

Le  21  novembre  paraît  le  décret  de  Berlin  sur  le 
système  continental,  décret  gigantesque  qui  mit  l'An- 

1.  Le  20  octobre,  les  maréchaux  Davout  et  Lannes  forcent  le 
passage  de  l'Elbe  à  Wittembourg  et  à  Dessau. 

2.  Le  25  octobre. 

3.  Le  29  octobre,  le  général  Lasalle,  à  la  tète  de  1200  hussards, 
fait  capituler  Stettin,  place  très  forte  sur  l'Oder,  et  capitale  de 
la  Poméranie  prussienne.  On  y  prend  5,000  hommes,  150  canons, 
d'immenses  magasins.  —  Le  !«''  novembre,  la  place  de  Custrin, 
située  au  milieu  d'un  vaste  marais,  bien  approvisionnée,  défen- 
due par  près  de  4,000  hommes  et  90  pièces  d'artillerie,  se  rend 
sans  coup  férir  au  maréchal  Davout.  Par  son  occupation,  l'ar- 
mée française  est  maîtresse  du  bas  Oder. 

4.  La  prise  de  Lubeck  est  du  6  novembre.  Le  général  Blûcher, 
le  duc  de  Brunswick-ŒUs,  fils  du  vaincu  d'Auërstaedt,  dix  autres 
généraux,  12  à  13,000  officiers  ou  soldats,  tombent  au  pouvoir 
des  Français.  —  Deux  jours  après,  le  8  novembre,  avait  lieu  la 
reddition  de  Magdebourg,  la  plus  forte  place  de  la  monarchie 
prussienne.  Le  maréchal  Ney  y  prend  vingt  généraux,  18,000 
ofhcisiE  ou  soldats,  plus  de  700  canons  et  d'immanses  magasin* 
en  tous  genres 


208  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

gleterre  au  ban  du  inonde,  et  fut  au  moment  de  s'ac- 
complir ;  ce  décret  paraissait  fou,  il  n'était  qu'im- 
mense. Nonobstant,  si  le  blocus  continental  créa  d'un 
côté  les  manufactures  de  la  France,  de  l'Allemagne, 
de  la  Suisse  et  de  l'Italie,  de  l'sutre  il  étendit  le  com- 
merce anglais  sur  le  reste  du  globe  :  en  gênant  les 
gouvernements  de  notre  alliance,  il  révolta  des  inté- 
rêts industriels,  fomenta  des  haines,  et  contribua  à  la 
rupture  entre  le  cabinet  des  Tuileries  et  le  cabinet  de 
Saint-Pétersbourg.  Le  blocus  fut  donc  un  acte  dou- 
teux :  Richelieu  ne  l'aurait  pas  entrepris  *. 

Bientôt,  à  la  suite  des  autres  États  de  Frédéric,  la 


1.  M.  P.  Lanfrey,  dans  son  Histoire  de  Napoléon  I"  (tome 
III,  p.  511),  juge  en  ces  termes  le  décret  de  Berlin:  «  Une  chose 
lui  manqua  radicalement  dès  son  origine,  c'est  de  pouvoir  être 
exécute  ;  car  son  exécution  supposait  non  plus  la  docilité,  mais 
le  zèle  et  le  concours  des  populations  qui  devaient  en  être  vic- 
times !  Aussi  produisit-il  beaucoup  de  maux  et  de  vexations,  mais 
il  ne  fut  jamais  une  loi  que  sur  le  papier,  et  l'on  doit  moins  y 
voir  un  acte  que  le  défi  d'une  colère  impuissante.  Ce  roi  des 
rois,  qui  ne  pouvait  pas,  en  réunissant  toutes  ses  forces  et  tous 
ses  moyens,  parvenir  à  mettre  une  barque  à  la  mer,  il  décrétait 
avec  un  sang-froid  superbe  <>  que  les  îles  britanniques  seraient 
désormais  en  état  de  blocus  !  »  Il  interdisait  tout  commerce  et 
toute  correspondance  avec  elles,  il  décidait  que  «  tout  individu, 
sujet  de  l'Angleterre,  trouvé  dans  les  pays  occupés  par  nos 
troupes,  serait  fait  prisonnier  de  guerre,  »  que  les  marchandises 
d'origine  anglaise  seraient  saisies  partout  où  on  les  découvrirait; 
que  "toute  propriété  quelconque,  ajtTpartenant  à  un  sujet  anglais, 
serait  déclarée  de  bonne  prise»...  Le  décret  fut  envoyé  au  Sénat 
avec  un  message  dans  lequel  Napoléon  disait  en  substance  que 
son  extrême  modération  ayant  seule  amené  le  renouvellement 
de  la  guerre,  il  avait  dû  en  venir  à  des  dispositions  «  qui  répu- 
gnaient à  son  cœur  ;  car  il  lui  en  coûtait  de  faire  dépendre  les 
intérêts  des  particuliers  de  la  querelle  des  rois,  et  de  revenir, 
après  tant  d'années  de  civilisation,  aux  principes  qui  caracté- 
risent la  barbarie  des  premiers  actes  des  nations.  »  On  ne  pou- 
▼ail  mieux  q^ualifier  ce  monument  de  folie  et  d'orgueil.  » 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  209 

Silésie  est  parcourue.  La  guerre  avait  commencé  le 
9  octobre  entre  la  France  et  la  Prusse  :  en  dix-sept 
jours  nos  soldats,  comme  une  volée  d'oiseaux  de  proie, 
ont  plané  sur  les  défilés  de  la  Franconie,  sur  les 
eaux  de  la  Saale  et  de  l'Elbe  ;  Je  6  décembre  les  trouve 
au  delà  de  la  Vistule  *.  Murât,  depuis  le  29  novembre, 
tenait  garnison  à  Varsovie,  d'où  s'étaient  retirés  les 
Russes,  venus  trop  tard  au  secours  des  Prussiens. 
L'électeur  de  Saxe,  enflé  en  roi  napoléonien,  accède  à 
la  confédération  du  Rhin,  et  s'engage  à  fournir  en  cas 
de  guerre  un  contingent  de  vingt  mille  hommes  ^. 

L'hiver  de  1807  suspend  les  hostilités  entre  les 
deux  empires  de  France  et  de  Russie  ;  mais  ces  em- 
pires se  sont  abordés,  et  une  altération  s'observe  dans 
les  destinées.  Toutefois,  l'astre  de  Bonaparte  monte 
encore  malgré  ses  aberrations.  En  1807,  le  8  février, 
il  garde  le  champ  de  bataille  à  Eylau  :  il  reste  de  ce 
lieu  de  carnage  un  des  plus  beaux  tableaux  de  Gros, 
orné  de  la  tête  idéalisée   de  Napoléon  '.  Après  cin- 

1.  Le  6  décembre,  le  maréchal  Ney  enleva  aux  Prussiens  la 
place  forte  de  Thorn,  située  sur  la  rive  droite  de  la  Vistule. 

2.  Un  traité  de  paix  et  d'alliance  fut  signé  à  Posen,  le  11  dé- 
cembre, entre  l'empereur  Napoléon  et  l'Electeur  de  Saxe.  Napo- 
léon donnait  à  l'Electeur  le  titre  de  roi,  moyennant  l'accession 
du  prince  à  la  Confédération  du  Rhin,  le  payement  de 
vingt-cinq  millions,  l'engagement  de  fournir  un  contingent  mili- 
taire et  de  livrer  en  tout  temps  aux  troupes  de  l'Empereur  le 
passage  de  l'Elbe. 

3.  «  La  nuit  était  venue,  dit  Lanfrey  (t.  IV,  p.  56)  mais  il 
n'était  pas  de  ténèbres  assez  épaisses  pour  voiler  les  horreurs  de 
ce  champ  de  carnage  où  gisaient  près  de  quarante  mille  hommes 
morts,  mourants  et  blessés...  La  moitié  au  moins  des  victimes 
de  cette  tuerie  était  tombée  de  nos  rangs,  car  si  la  canon- 
nade du  commencement  de  l'action  avait  été  plus  meurtrière 
pour  les  Russes  que  pour  nous,  nos  attaques  avaient  été  repoui»- 

T.  III.  14 


210  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

quante  et  un  jours  de  tranchée,  Dantzick  ouvre  ses 
portes  au  maréchal  Lefebvre  *,  qui  n'avait  cessé  de 
dire  aux  artilleurs  pendant  le  siège  ;  «  Je  n'y  entends 
«  rien;  mais  fichez-moi  un  trou  et  j'y  passerai.  »  L'an- 
cien sergent  aux  gardes  françaises  devint  duc  de 
Dantzick  2. 

Le  14  juin  1807,  Friedland  coûte  aux  Russes  dix- 
sept  mille  morts  et  blessés,  autant  de  prisonniers  et 
soixante-dix  canons;  nous  payâmes  trop  cher  cette 
Tictoire  :  nous  avions  changé  d'ennemi  ;  nous  n'obte- 

•ées  à  plusieurs  reprises,  et  rien  à  la  guerre  n'entraîne  plus  de 
pertes  qu'une  attaque  qui  échoue.  »  —  Dans  ses  Souvenirs  mi- 
litaires de  1804  à  1814,  page  148,  le  général  de  Fezensac,  qui 
faisait  partie  du  6*  corps  (celui  du  maréchal  Ney),  raconte  en 
ces  termes  sa  visite  au  champ  de  bataille  :  «  Le  9,  au  matin, 
l'ennemi  s'était  retiré.  Le  6»  corps  devait  occuper  Eylau  et  les 
environs.  Avant  de  rentrer,  nous  allâmes  voir  le  champ  de  ba- 
taille. Il  était  horrible  et  littéralement  couvert  de  morts.  Le 
célèbre  tableau  de  Gros  n'en  peut  donner  qu'une  bien  faible 
idée.  Il  peint  du  moins  avec  une  effrayante  vérité  l'effet  de  ces 
torrents  de  sang  répandus  sur  la  neige.  Le  maréchal,  que  nous 
accompagnions,  parcourut  le  terrain  en  silence,  sa  figure  trahis- 
sait son  émotion  ;  et  il  finit  par  dire  en  se  détournant  de  cet 
affreux  spectacle  :  «  Quel  massacre,  et  sans  résultat  !  »  Nous 
rentrâmes  à  Eylau,  dont  le  lugubre  aspect  ne  pouvait  pas  adou- 
cir l'impression  que  nous  avait  laissée  le  champ  de  bataille.  Les 
maisons  étaient  remplies  de  blessés  auxquels  on  ne  pouvait 
donner  aucun  secours,  les  rues  pleines  de  morts,  les  habitants  en 
fuite...  » 

1.  Le  24  mai  1807. 

2.  François-Joseph  Lefebvre  (1755-1820).  II  s'engagea  aux 
gardes-françaises  le  10  septembre  1773  et  y  devint  premier  ser- 
gent le  9  avril  1788.  Général  de  brigade  le  2  décembre  1793, 
général  de  division  le  10  janvier  1794,  maréchal  de  France  le 
20  mai  1804,  il  fut  créé  duc  de  Dantzick  le  28  mai  1807,  quatre 
jours  après  la  prise  de  cette  ville.  Louis  XVIII  le  fit  pair  de 
France  le  4  juin  1814.  Il  eut  de  sa  femme,  la  célèbre  Madame 
Sans-Géne,  14  enfants,  dont  12  fils,  qui  moururent  tous  avaut 
leur  père. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  211 

nions  plus  de  succès  sans  que  la  veine  française  ne 
fût  largement  ouverte.  Kœnigsberg  est  emporté  »  ;  à 
Tilsit  un  armistice  est  conclu  *. 

Napoléon  et  Alexandre  ont  une  entrevue  dans  un  pa- 
villon, sur  un  radeau  ^.  Alexandre  menait  en  laisse  le 
roi  de  Prusse  qu'on  apercevait  à  peine  :  le  sort  du 
monde  flottait  sur  le  Niémen,  oîi  plus  tard  il  devait 
s'accomplir.  A  Tilsit  on  s'entretint  d'un  traité  secret 
en  dix  articles.  Par  ce  traité,  la  Turquie  européenne 
était  dévolue  à  la  Russie,  ainsi  que  les  conquêtes  que 
les  armées  moscovites  pourraient  faire  en  Asie.  De 
son  côté,  Bonaparte  devenait  maître  de  l'Espagne  et 
du  Portugal,  réunissait  Rome  et  ses  dépendances  au 
royaume  d'Italie,  passait  en  Afrique,  s'emparait  de 
Tunis  et  d'Alger,  possédait  Malte,  envahissait  l'Egypte, 
ouvrant  la  Méditerranée  aux  seules  voiles  françaises, 
russes,  espagnoles  et  italiennes  :  c'étaient  des  can- 
tates sans  fin  dans  la  tête  de  Napoléon.  Un  projet  d'in- 
vasion de  l'Inde  par  terre  avait  déjà  été  concerté  en 
1800  entre  Napoléon  et  l'empereur  Paul  I". 

La  paix  est  conclue  le  7  juillet.  Napoléon,  odieux 
dès  le  début  pour  la  reine  de  Prusse  *,  ne  voulut  rien 

1.  Le  maréchal  Soult  l'occupa  deux  jours  après  la  victoire  de 
Friedland,  le  16  juin.  Kœnigsberg  était  la  seconde  capitale  de 
la  Prusse.  Cette  place  servait  d'entrepôt  général  aux  armées 
ennemies.  Soult  lui  imposa  une  contribution  de  huit  millions  de 
francs,  s'y  empara  d'une  quantité  énorme  de  magasins,  de  muni- 
tions, de  fusils  anglais,  et  se  rendit  maître  du  fort  de  Pillau, 
qui  assure  la  navigation  de  la  Baltique. 

2.  Le  21  juin. 

3.  La  première  entrevue  des  empereurs  Napoléon  et  Alexandre 
eut  lieu  le  25  juin. 

4.  Depuis  le  début  de  la  campagne,  et  jusqu'à  la  fin,  Napoléon, 
dans    ses   Bulletins,  n'avait  cessé   de  cribler  d'épigra^mmes   la 


212  MEMOIRES    d'outre-tombe 

accorder  à  ses  intercessions.  Elle  habitait  une  petite 
maison  esseulée  sur  la  rive  droite  du  Niémen,  et  on 

reine  de  Prusse  ;  il  n'avait  pas  rougi  de  descendre  contre  elle 
jusqu'à  l'insulte  : 

?«'  bulletin  de  la  Grande-Armée,  8  octobre  1806  :  —  «  Maré- 
chal, dit  l'Empereur  au  maréchal  Berthier,  on  nous  donne  un 
rendez-vous  d'honneur  pour  le  8  ;  jamais  un  Français  n'y  a 
manqué  ;  mais  comme  on  dit  qu'il  y  a  une  belle  reine  qui  veut 
être  témoin  des  combats,  soyons  courtois,  et  marchons  sans  nous 
coucher  pour  la  Saxe.  »  L'Empereur  avait  raison  de  parler 
ainsi,  car  la  reine  de  Prusse  est  à  l'armée,  habillée  en  amazone, 
portant  l'uniforme  de  son  régiment  de  dragons,  écrivant  vingt 
lettres  par  jour  pour  exciter  de  toutes  parts  l'incendie.  Il 
semble  voir  Armide  dans  son  égarement,  mettant  le  feu  à  son 
propre  palais.  '> 

S«  bulletin,  Weimar,  16  octobre.  —  «  La  reine  de  Prusse  a  ét< 
plusieurs  fois  en  vue  de  nos  postes  ;  elle  est  dans  des  transes  et 
dans  des  alarmes  continuelles.  La  veille,  elle  avait  passé  son 
régiment  en  revue.  Elle  excite  sans  cesse  le  roi  et  les  généraux. 
Elle  voulait  du  sang;  le  sang  le  plus  précieux  a  coulé.  » 

9«  bulleti)i,  16  octobre.  —  -i  La  reine  de  Prusse  était  ici  pour 
souffler  le  feu  de  la  guerre.  C'est  une  femme  d'une  jolie  figure, 
mais  de  peu  d'esprit.  » 

17"  bulletin,  Postdam,  25  octobre.  —  «  C'est  de  ce  moment 
que  la  reine  a  quitté  le  soin  de  ses  affaires  intérieures  et  le* 
graves  occupations  de  sa  toilette,  pour  se  mêler  des  affaires 
d'Etat,  influencer  le  roi  et  susciter  partout  ce  feu  dont  elle  était 
possédée...  (Vient  ici  le  passage  déjà  cité  à  la  note  2  de  la 
page  195,  sur  la  gravure  où  la  reine  de  Prusse  est  représentée 
appuyant  la  main  sur  son  cœur  et  ayant  l'air  de  regarder  l'em- 
pereur de  Russie.) 

19"  bulletin,  Charlottembourg,  27  octobre  1806.  —  «  La  reine, 
à  son  retour  do  ses  ridicules  et  tristes  voyages  à  Erfurth  et  à 
Weimar,  a  passé  la  nuit  a  Berlin  sans  voir  personne...  Tout  le 
monde  avoue  que  la  reine  est  l'auteur  des  m.aux  que  soufre  la 
nation  prussienne. . .  On  a  trouvé  dans  l'appartement  que  la 
reine  occupait  à  Postdam  le  portrait  de  l'em.pereur  de  Russie, 
dont  ce  prince  lui  avait  fait  présent...  On  a  trouvé  à  Charlot- 
tembourg sa  correspondance  avec  le  roi  pendant  trois  ans... 
Ces  pièces  démontreraient,  si  cela  avait  besoin  d'une  démonstra- 
tion, combien  sont  malheureux  les  princes  qui  laissent  prendre 
aux  femmes  l'influence  sur  les  a£Saires  politiques.  Les  notes,  les 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  213 

lui  fit  l'honneur  de  la  prier  deux  fois  aux  festins  des 
empereurs  *.  La  Silésie,  jadis  injustement  envahie  par 

rapports,  les  papiers  d'Etat  étaient  musqués  et  se  trouvaient 
mêlés  avec  les  chiffres  et  d'autres  objets  de  toilette  de  la  reine. 
Cette  princesse  avait  exalté  les  têtes  de  toutes  les  femmes  de 
Berlin,  mais  aujourd'hui  elles  ont  bien  changé...  » 

25«  bulletin,  30  octobre.  —  «  Jusqu'à  cette  heure,  nous  avons 
150  drapeaux,  parmi  lesquels  sont  ceux  brodés  des  mains  de  la 
belle  reine,  beauté  aussi  funeste  aux  peuples  de  Prusse  que  le 
fut  Hélène  aux  Troyens.  » 

1.  Napoléon  lui-même  a  raconté  avec  des  insinuations  peu 
délicates  les  inutiles  efforts  que  la  reine  fit  pour  le  fléchir.  Pour 
toute  concession  il  lui  offrit  une  rose  :  «  —  Au  moins  avec  Mag- 
debourg  ?  lui  dit  la  reine  suppliante.  —  Je  ferai  observer  à 
Votre  Majesté,  lui  répondit-il  durement,  que  c'est  moi  qui  l'offre, 
et  vous  qui  la  recevez.  »  —  Louise-Auguste-Wilhelmine-Amélie, 
fille  du  duc  de  Mecklembourg-Strélitz,  et  de  Caroline  de  Hesse- 
Darmstadt,  née  en  1776,  avait  épousé  en  1793  le  prince  hérédi- 
taire de  Prusse,  devenu  en  1797  Frédéric-Guillaume  III.  Elle 
mourut  en  1810.  Elle  laissait  deux  fils,  dont  l'un  sera  le  roi 
Frédéric-Guillaume  IV,  dont  l'autre  sera  l'empereur  Guillaume  !•', 
qui  recevra,  le  2  septembre  1870,  à  Sedan,  l'épée  du  neveu  da 
Napoléon.  —  La  reine  Louise  fut  enterrée  dans  le  parc  de  Char- 
loitembourg.  Ambassadeur  à  Berlin,  en  1821,  Chateaubriand 
composa  sur  son  tombeau  une  pièce  de  vers,  dont  voici  la  fia  : 

LE    VOYAGEUR 

Qui  pour  elle,  à  ces  murs  de  marbre  revêtus, 
À  suspendu  ces  couronnes  fanées  7 

LE   GARDIEN 

Les  beaux  enfants  dont  ses  vertus 
Ici-bas  furent  couronnées. 

LE  VOTAGECR 

On  vient. 

LE   GARDIEN 

C'est  un  époux  :  il  porte  ici  ses  paa 
Pour  nourrir  en  secret  un  souvenir  funeste. 

LE    VOTAGEOR 

U  a  donc  tout  perdu  ? 

LB   GARDIEN 

Non  :  un  trdne  lui  resxa 

LE   VOTAGBnR 

Uij  trône  ne  consola  pas. 


214  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

Frédéric,  fut  rendue  à  la  Prusse  :  on  respectait  le 
droit  de  l'ancienne  injustice  ;  ce  qui  venait  de  la  vio- 
lence était  sacré.  Une  partie  des  territoires  polonais 
passa  en  souveraineté  à  la  Saxe  ;  Dantzick  fut  rétabli 
dans  son  indépendance;  on  compta  pour  rien  les 
hommes  tués  dans  ses  rues  et  dans  ses  fossés  :  ridi- 
cules et  inutiles  meurtres  de  la  guerre  !  Alexandre  re- 
connut la  confédération  du  Rhin  et  les  trois  frères  de 
Napoléon,  Joseph,  Louis  et  Jérôme,  comme  rois  de 
Naples,  de  Hollande  et  de  Westphalie. 

Cette  fatalité  dont  Bonaparte  menaçait  les  rois  le 
menaçait  lui-même  ;  presque  simultanément  il  attaque 
la  Russie,  l'Espagne  et  Rome  :  trois  entreprises  qui 
l'ont  perdu.  Vous  avez  vu  dans  le  Congrès  de  Vérone  *, 
dont  la  publication  a  devancé  celle  de  ces  Mémoires, 
l'histoire  de  l'envahissement  de  l'Espagne.  Le  traité 
de  Fontainebleau  fut  signé  le  27  octobre  1807  ^.  Junot 

1.  Congrès  de  Vérone,  guerre  d'Espagne,  négociations,  colo- 
nies espagnoles,  par  M.  de  Chateaubriand.  Deux  volumes  in-8o, 
1838. 

2.  Le  traité  entre  la  France  et  l'Espagne,  signé  à  Fontaine- 
bleau, était  destiné  à  demeurer  secret.  Il  était  fait  trois  parts  du 
Portugal,  —  qui  pourtant  n'était  pas  encore  conquis  et  ne  devait 
jamais  l'être  entièrement.  La  partie  nord,  —  sous  le  titre  de 
Lusitanie  septentrionale,  était  attribuée  à  la  princesse  Marie- 
Louise-Joséphine  de  Bourbon,  et  à  son  jeune  fils,  Charles-Louis 
de  Bourbon,  roi  d'Etrurie,  dont  le  royaume  (l'ancien  grand- 
duché  de  Toscane)  était  cédé  à  la  France.  —  La  partie  sud  (les 
Algarves  et  l'Alentejo)  était  donnée  en  souveraineté  à  Godoï 
(prince  de  la  Paix),  favori  de  la  reine  et  du  roi  d'Espagne.  —  La 
partie  centrale  (les  provinces  de  Beira,  Tras  os  Montés,  Estré- 
madure)  devait  être  occupée  par  les  troupes  de  Napoléon,  mais 
s'il  gardait  amsi  en  dépôt  le  centre  et  le  cœur  du  Portugal, 
c'étarit  uniquement,  disait  le  trait(^,  «  pour  en  disposer  à  la  paix 
générale  ».  On  promettait  au  roi  d'Espagae  la  moitié  des  cblo- 


M&MOIRES   d'outre-tombe  215 

arrivé  en  Portugal  avait  déclaré,  d'après  le  décret  de 
Bonaparte,  que  la  maison  de  Bragance  avait  cessé  de 
régner;  protocole  adopté  :  vous  savez  qu'elle  règne 
encore.  On  était  si  bien  instruit  à  Lisbonne  de  ce  qui 
se  passait  sur  la  terre,  que  Jean  VI  *  ne  connut  ce  dé- 
cret que  par  un  numéro  du  Moniteur  apporté  par  ha- 
sard, et  déjà  l'armée  française  était  à  trois  marches 
de  la  capitale  de  la  Lusitanie  ^.  Il  ne  restait  à  la  cour 
qu'à  fuir  sur  ces  mers  qui  saluèrent  les  voiles  de 
Gama  et  entendirent  les  chants  de  Camoëns. 

En  même  temps  que  pour  son  malheur  Bonaparte 
avait  au  nord  touché  la  Russie,  le  rideau  se  leva  au 
midi  ;  on  vit  d'autres  régions  et  d'autres  scènes,  le 

nies  portugaises,  et  on  lui  donnait  le  titre  pompeux  dCEmpereitr 
des  deux  Amériques.  Puis  venait  un  petit  article,  jeté  négli- 
gemment à  la  fin  d'un  annexe  et  qui  était,  en  réalité,  tout  le 
traité.  Cet  article  stipulait  «  qu'un  nouveau  corps  de  40,000 
hommes  serait  réuni  à  Rayonne,  pour  être  prêt  à  entrer  en 
Espagne  et  à  se  porter  en  Portugal  dans  le  cas  où  les  Anglais 
enverraient  des  renforts  et  menaceraient  de  l'attaquer.  » 

1.  Jean  VI  (1767-1826),  fils  de  Pierre  III  et  de  la  reine  Marie  I", 
avait  été  nommé  régent  du  royaume  en  1792,  lorsque  sa  mère  fut 
tombée  en  enfance.  En  1807,  à  la  suite  de  l'invasion  française, 
il  se  retira  avec  la  famille  royale  au  Brésil,  colonie  portugaise, 
et  y  prit  le  titre  d'Empereur.  Il  fut  proclamé  roi  du  Portugal  en 
1816  à  la  mort  de  sa  mère,  mais  il  ne  revint  dans  ce  pays  qu'en 
1821. 

2.  Une  armée  d'environ  25,000  hommes,  sous  les  ordres  de 
Junot,  s'était  mise  en  mouvement  de  Bayonne,  le  17  octobre  1807, 
et  s'était  portée  en  Portugal.  Moins  de  dix  jours  après,  le  26 
octobre,  son  avant-garde  était  à  Abrantès,  à  vingt  lieues  de  la 
capitale,  et  le  conseil  du  Régent  ignorait  encore  son  approche. 
Ce  prince  n'avait  connu  la  gravité  de  sa  position  qu'en  recevant, 
le  25,  le  numéro  du  Moniteur,  en  date  du  13,  apporté  à  Lis- 
bonne par  un  bâtiment  extraordinairement  expédié  de  Londres 
à  l'ambassadeur  anglais,  —  numéro  renfermant  cette  sentence 
impériale  :  La  maison  de  Bragance  a  cessé  de  régner  en  Eu- 
rope. 


216  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

soleil  de  l'Andalousie,  les  palmiers  du  Guadalquivir 
que  nos  grenadiers  saluèrent  en  portant  les  armes. 
Dans  l'arène  on  aperçut  des  taureaux  combattant,  dans 
les  montagnes  des  guérillas  demi-nues,  dans  les  cloî- 
tres des  moines  priant. 

Par  l'envahissement  de  l'Espagne,  l'esprit  de  la 
guerre  changea  ;  Napoléon  se  trouva  en  contact  avec 
l'Angleterre,  son  génie  funeste,  et  il  lui  apprit  la 
guerre  :  l'Angleterre  détruisit  la  flotte  de  Napoléon  à 
Aboukir,  l'arrêta  à  Saint-Jean-d'Acre,  lui  enleva  ses 
derniers  vaisseaux  à  Trafalgar,  le  contraignit  d'éva- 
cuer ribérie,  s'empara  du  midi  de  la  France  jusqu'à 
la  Garonne,  et  l'attendit  à  Waterloo  :  elle  garde  au- 
jourd'hui sa  tombe  à  Sainte-Hélène  de  même  qu'elle 
occupa  son  berceau  en  Corse. 

Le  5  mai  1808,  le  traité  de  Bayonne  cède  à  Napo- 
léon, au  nom  de  Charles  IV,  tous  les  droits  de  ce  mo- 
narque :  le  rapt  des  Espagnes  ne  fait  plus  de  Bona- 
parte qu'un  prince  d'Italie,  à  la  façon  de  Machiavel, 
sauf  l'énormité  du  vol.  L'occupation  de  la  Péninsule 
diminue  ses  forces  contre  la  Russie  dont  il  est  encore 
ostensiblement  l'ami  et  l'allié,  mais  dont  il  porte  au 
cœur  la  haine  cachée.  Dans  sa  proclamation.  Napo- 
léon avait  dit  aux  Espagnols  :  «  Votre  nation  périssait  : 
j'ai  vu  vos  maux,  je  vais  y  porter  remède  ;  je  veux 
que  vos  derniers  neveux  conservent  mon  souvenir  et 
disent  :  //  fut  le  régénératenr  de  notre  patrie  *.  »  Oui, 
il  a  été  le  régénérateur  de  l'Espagne,  mais  il  pronon- 
çait des  paroles  qu'il  comprenait  mal.  Un  catéchisme 


1.  Proclamation  de  Napoléon  aux  Espagnols,  en  date  du  24 
mai  1808. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  217 

d'alors,  composé  par  des  Espagnols,  explique  le  sens 
véritable  de  la  prophétie  : 

«  Dis-moi,  mon  enfant,  qui  es-tu?  —  Espagnol  par 
«  la  grâce  de  Dieu.  —  Quel  est  l'ennemi  de  notre 
«  félicité?  —  L'empereur  des  Français.  —  Qui  est-ce? 
«  —  Un  méchant.  —  Combien  a-t-il  de  natures?  — 
«  Deux,  la  nature  humaine  et  la  nature  diabolique.  — 
«  De  qui  dérive  Napoléon?  —  Du  péché.  —  Quel  sup- 
«  plice  mérite  l'Espagnol  qui  manque  à  ses  devoirs? 
«  —  La  mort  et  l'infamie  des  traîtres.  —  Que  sont 
«  les  Français?  —  D'anciens  chrétiens  devenus  héré- 
m  tiques  *.  » 

Bonaparte  tombé  a  condamné  en  termes  non  équi- 
voques son  entreprise  d'Espagne  :  «  J'embarquai, 
«  dit-il,  fort  mal  toute  cette  affaire.  L'immoralité  dut 
«  se  montrer  par  trop  patente,  l'injustice  par  trop 
«  cynique,  et  le  tout  demeure  fort  vilain,  puisque  j'ai 
«  succombé;  car  Vattentat  ne  se  présente  plus  que 
«  dans  sa  honteuse  nudité,  privé  de  tout  le  grandiose 

1.  Ce  Catéchisme  renfermait  encore  d'autres  questions  et 
d'autres  réponses.  En  voici  quelques-unes  : 

»  Combien  y  a-t-il  d'empereurs  des  Français?  —  Un  véritable 
en  trois  personnes  trompeuses.  —  Comment  les  nomme-l-on?  — 
Napoléon,  Murât  et  Manuel  Godoï  (le  prince  de  la  Paix).  — 
Lequel  des  trois  est  le  plus  méchant?  —  Ils  le  sont  tous  trois 
également.  —  De  qui  dérive  Napoléon?  —  Du  péché.  —  Murât? 
—  De  Napoléon.  —  Et  GodoïT —  De  la  fornication  des  deux.  — 
Quel  est  l'esprit  du  premier?  —  L'orgueil  et  le  despotisme.  —  Du 
second?  —  La rapipe  et  la  cruauté.  —  Du  troisième?  —  La  cupi- 
dité, la  trahison  et  lignorance.  —  Comment  les  Espagnols  doi- 
vent-ils se  conduire?  —  D'après  les  maximes  de  N.-S.-J.-C.  — 
Qui  nous  délivrera  de  nos  ennemis?  —  La  confiance  entre  noua 
autres  et  les  armes.  — B-t-ce  un  péché  de  mettre  un  Français  à 
mort?  —  Non,  mon  père,  on  gagne  le  ciel  en  tuant  un  de  ces 
chiens  d'hérétiques.  »  (Mignet,  Histoire  de  la  Révolution  fran- 
çai^,  t.  Il,  p.  336.) 


218  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  et  des  nombreux  bienfaits  qui  remplissaient  mon 
«  intention.  La  postérité  Teùt  préconisé  pourtant  si 
«  j'avais  réussi,  et  avec  raison  peut-être,  à  cause  de 
«  ses  grands  et  heureux  résultats.  Cette  combinaison 
«  m'a  perdu.  EDe  a  perdu  ma  moralité  en  Europe, 
«  ouvert  une  école  aux  soldats  anglais.  Cette  malheu- 
«  reuse  guerre  d'Espagne  a  été  une  véritable  plaie,  la 
«  cause  première  des  malheurs  de  la  France.  » 

Cet  aveu,  pour  réemployer  la  phrase  de  Napoléon,  est 
•par  trop  cynique;  mais  ne  nous  y  tJ'ompons  pas  :  en 
s'accusant,  le  but  de  Bonaparte  est  de  chasser  dans  le 
désert^  chargé  de  malédictions,  un  attentat-émissaire, 
afin  d'appeler  sans  réserve  l'admiration  sur  toutes  ses 
autres  actions. 

L'affaire  de  Baylen  perdue*,  les  cabinets  de  l'Eu- 
rope, étonnés  du  succès  des  Espagnols,  rougissent  de 
leur  pusillanimité.  Wellington*  se  lève  pour  la  pre- 
mière fois  sur  l'horizon,  au  point  où  le  soleil  se  couche  ; 
une  armée  anglaise  débarque  le  31  juillet  1808  près 
de  Lisbonne,  et  le  30  août  les  troupes  françaises  éva- 
cuent la  Lusitanien.  Soult  avait  en  portefeuille  des 

1.  Le  22  juillet  1808,  le  génëral  Dupont,  vaincu  et  cerné  à 
Baylen  (Andalousie),  signait  la  capitulation  en  vertu  de  laquelle 
tout  son  corps  d'armée  était  prisonnier  de  guerre.  D'après  le 
Rapport  de  Regnaud  de  Saint-Jean-d'Angely  sur  la  capitula- 
tion^  le  corps  de  Dupont  avant  le  combat  de  Baylen  comptait  en 
jyrésence  sous  les  armes,  22,830  hommes,  et  en  effectif,  27,067. 

2.  Lorsqu'il  débarqua  en  Portugal,  le  31  juillet  1808,  avec  dix 
mille  homme,  renforcés  de  quatre  mille  quelques  jours  après, 
Wellington  ne  portait  encore  que  le  nom  de  sir  Arthur  Welles- 
ley.  Ce  fut  seulement  après  la  bataille  de  Talaveyra  (27  juillet 
1809),  qu'il  reçut  la  pairie  et  le  titre  de  vicomte  de  Wellington. 
Il  fut  fait  duc  à  la  bataille  de  Vittoria  (21  juin  1813). 

3.  Le  30  août  1808,  Junot,  battu  le  21  à  Vimeiro,  dut  signer  la 
•OQvention  de  Cintra,  aux  termes  de  laquelle  l'armée  française 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  219 

proclamations  où  il  s'intitulait  Nicolas  P%  roi  de  Por- 
tugal 1.  Napoléon  rappela  de  Madrid  le  grand-duc  de 
Berg.  Entre  Joseph,  son  frère,  et  Joachim,  son  beau- 
frère,  il  lui  plut  d'opérer  une  transmutation  :  il  prit  la 
couronne  de  Naples  sur  la  tête  du  premier  et  la  posa 
sur  la  tête  du  second;  il  enfonça  d'un  coup  de  main 
ces  coiffures  sur  le  front  des  deux  nouveaux  rois,  et 
ils  s'en  allèrent,  chacun  de  son  côté,  comme  deux 
conscrits  qui  ont  changé  de  shako*. 

Le  22  septembre,  à  Erfurt^,  Bonaparte  donna  une 
des  dernières  représentations  de  sa  gloire  ;  il  croyait 

devait  évacuer  entièrement  le  territoire  portugais,  mais  avec 
armes  et  bagages  et  sans  être  prisonnière  de  guerre.  Le  gouver- 
nement anglais  se  chargeait  de  la  transporter  par  mer  à  Lorient 
et  k  Rochefort. 

1.  Sur  cette  tentative  du  maréchal  Soult  et  sur  les  moyens 
dont  il  usa  pour  essayer  de  se  faire  roi  de  Portugal,  le  général 
Thiébault  a  donné,  dans  ses  Mémoires,  tome  IV,  pages  337  et 
fuivantes,  les  détails  les  plus  curieux. 

2.  Le  6  juin  1808,  décret  impérial,  daté  de  Bayonne,  par  lequel 
Napoléon  proclame  roi  des  Espagnes  et  des  Indes  son  fr'ère 
Joseph,  transféré  de  Naples  à  Madrid.  —  Le  15  juillet  1808,  autre 
décret,  déclarant  roi  de  Naples,  sous  le  nom  de  Joachim-Napo- 
léon,  le  maréchal  Murât,  grand-duc  de  Berg. 

3.  Chateaubriand  commet  ici  une  petite  erreur  de  date.  C'est 
seulement  le  27  septembre  1808  que  Napoléon  arriva  à  Erfurt  et 
qu'il  eut  avec  Alexandre  sa  première  entrevue.  Les  deux  empe- 
reurs se  séparèrent  le  14  octobre.  Ce  fut  le  4  octobre  qu'eut  lieu 
la  représentation  dans  laquelle  on  joua  l'Œdipe  de  Voltaire  et 
D'à  Talma  dit  le  vers,  si  célèbre  depuis  : 

L'amitié  d'nn  grand  homme  est  un  bienfait  des  dieux. 

Ce  soir-là  «  le  parterre  des  rois  »  se  composait  des  princes 
suivants  :  le  roi  de  Bavière,  le  roi  de  Saxe,  le  roi  de  Wurtem- 
berg, le  roi  de  Westphalie,  le  duc  de  Weimar,  le  duc  d'Olden- 
bourg, le  duc  de  Mecklembourg-Schwérin,  le  duc  de  Mecklem- 
bourg-Strélitz,  le  duc  Alexandre  de  Wurtemberg,  le  prince  de 
la  Tour-et-Taxis.  (Voir  le  beau  livre  de  M.  Albert  Vandal  sur 
Napoléon  et  Alexandre  I*^,  tome  I,  pages  415  et  441.) 


230  MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE 

s'être  joué  d'Ale^ndre  et  l'avoir  enivré  d'éloges.  Un 
général  écrivait  :  «  Nous  venons  de  faire  avaler  ua 
«  verre  d'opium  au  czar,  et,  pendant  qu'il  dormira, 
«  nous  irons  nous  occuper  d'ailleurs.  » 

Un  hangar  avait  été  transformé  en  salle  de  specta- 
cle; deux  fauteuils  à  bras  étaient  placés  devant  l'or- 
chestre pour  les  deux  potentats;  à  gauche  et  à  droite, 
des  chaises  garnies  pour  les  monarques;  derrière 
étaient  des  banquettes  pour  les  princes  :  Talma,  roi 
de  la  scène,  joua  devant  un  parterre  de  rois.  A  ce  vers  : 

L'amitié  d'un  grand  homme  est  un  bienfait  des  dieux, 

Alexandre  serra  la  main  de  son  grand  ami,  s'inclina  et 
dit  :  «  Je  ne  l'ai  jamais  mieux  senti.  » 

Aux  yeux  de  Bonaparte,  Alexandre  était  alors  un 
niais;  il  en  faisait  des  risées;  il  l'admira  quand  il  le 
supposa  fourbe  :  «  C'est  un  Grec  du  Bas-Empire, 
disait-il,  il  faut  s'en  défier.  »  A  Erfurt,  Napoléon 
affectait  la  fausseté  effrontée  d'un  soldat  vainqueur; 
Alexandre  dissimulait  comme  un  prince  vaincu  :  la 
ruse  luttait  contre  le  mensonge,  la  politique  de  l'Occi- 
dent et  la  politique  de  l'Orient  gardaient  leurs  carac- 
tères. 

Londres  éluda  les  ouvertures  de  paix  qui  lui  furent 
faites,  et  le  cabinet  de  Vienne  se  déterminait  sournoi- 
sement à  la  guerre.  Livré  de  nouveau  à  son  imagina- 
tion, Bonaparte,  le  26  octobre,  fît  au  Corps  législatif 
cette  déclaration  :  «  L'empereur  de  Russie  et  moi  nous 
«  nous  sommes  vus  à  Erfurt  :  nous  sommes  d'accord 
•  et  invariablement  unis  pour  la  paix  comme  pour  la 
«  guerre.  »  Il  ajouta  :  «  Lorsque  je  paraîtrai  au  delà 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  221 

«  des  Pyrénées,  le  Léopard  épouvanté  cherchera 
«  rOcéan  pour  éviter  la  honte,  la  défaite  ou  la  mort  »  : 
et  le  Léopard  a  paru  en  deçà  des  Pyrénées*. 

Napoléon,  qui  croit  toujours  ce  qu'il  désire,  pense 
qu'il  reviendra  sur  la  Russie,  après  avoir  achevé  de 
soumettre  l'Espagne  en  quatre  mois,  comme  il  arriva 
depuis  à  la  légitimité  ;  conséquemment  il  retire  quatre- 
vingt  mille  vieux  soldats  de  la  Saxe,  de  la  Pologne  et 
de  la  Prusse  ;  il  marche  lui-même  en  Espagne  *  ;  il  dit 
à  la  députation  de  la  ville  de  Madrid  :  «  Il  n'est  aucun 
«  obstacle  capable  de  retarder  longtemps  l'exécution 
«  de  mes  volontés.  Les  Bourbons  ne  peuvent  plus 
«  régner  en  Europe  ;  aucune  puissance  ne  peut  exister 
«  sur  le  continent  influencée  par  l'Angleterre.  ^  » 

Il  y  a  trente-deux  ans  que  cet  oracle  est  rendu,  et 

1.  L'Empereur,  dans  ce  même  discours  au  Corps  législatif, 
annonçait  solennellement  «  qu'il  allait  couronner  dans  Madrid  le 
roi  d'Espagne  et  planter  ses  aigles  sur  les  forts  de  Lisbonne,  » 
engagement  théâtral  qui  n'empêchait  pas  nos  troupes,  à  ce  mémo 
moment,  d'évacuer  le  Portugal. 

2.  Napoléon  quitta  Paris  le  29  octobre  1808.  Le  3  novembre, 
il  était  à,  Bayonne,  et  le  lendemain  il  entrait  en  Espagne. 

3.  Réponse  de  Napoléon,  le  15  décembre,  à  une  députation  de 
la  municipalité  et  des  principaux  membres  du  clergé  de  la  ville 
de  Madrid.  Dans  cette  réponse,  il  disait  encore  qu'il  lui  serait 
facile  de  gouverner  l'Espagne,  en  y  établissant  autant  de  vice- 
rois  qu'il  y  avait  de  provinces;  que  cependant  il  ne  se  refusait 
pas  de  céder  au  roi  ses  droits  de  conquête  et  de  l'établir  dans 
Madrid  si  les  habitants  voulaient  manifester  leurs  sentiments  de 
fidélité  et  donner  l'exemple  aux  provinces.  Qu'ils  se  hâtassent 
donc  de  prouver  la  sincérité  de  leur  soumission  en  prêtant  de- 
vant le  Saint-Sacrement  un  serment  qui  sortît  non-seulement 
de  la  bouche  mais  du  cœur.  —  En  arrivant  en  Egypte,  Bona- 
parte avait  dit  :  «  Peuples  d'Egypte,  je  respecte  plus  que  les 
mameloucks  Dieu,  son  prophète  et  le  Coran.  »  A  Madrid,  Napo- 
léon respecte  plus  le  Saint-Sacrement,  que  le  catholique  peuple 
d'Espagne  1 


222  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

la  prise  de  Saragosse,  dès  le  21  février  1809,  annonça 
la  délivrance  de  l'univers. 

Toute  la  vaillance  des  Français  leur  fut  inutile  :  les 
fotéts  s'armèrent,  les  buissons  devinrent  ennemis.  Les 
représailles  n'arrêtèrent  rien,  parce  que  dans  ce  pays 
les  représailles  sont  naturelles.  L'affaire  de  Baylen, 
la  défense  de  Girone  et  de  Ciudad-Rodrigo,  signalèrent 
la  résurrection  d'un  peuple.  La  Romana,  du  fond  de 
la  Baltique,  ramène  ses  régiments  en  Espagne,  comme 
autrefois  les  Francs,  échappés  de  la  mer  Noire,  débar- 
quèrent triomphants  aux  bouches  du  Rhin  ^  Vain- 
queurs des  meilleurs  soldats  de  l'Europe,  nous  ver- 
sions le  sang  des  moines  avec  cette  rage  impie  que  la 
France  tenait  des  bouffonneries  de  Voltaire  et  de  la 
démence  athée  de  la  Terreur.  Ce  furent  pourtant  ces 
milices  du  cloître  qui  mirent  un  terme  aux  succès  de 
nos  vieux  soldats  :  ils  ne  s'attendaient  guète  à  ren- 
contrer ces  enfroqués,  à  cheval,  comme  des  dragons 
de  feu,  sur  les  poutres  embrasées  des  édifices  de  Sara- 
gosse, chargeant  leurs  escopettes  parmi  les  flammes 

1.  Le  marquis  de  La  Romana  (176L-1811).  En  juin  1807,  Na- 
poléon avait  obtenu  du  faible  et  imprévoyant  Charles  IV  que 
25,000  soldats  espagnols  fussent  envoyés  en  Allemagne  pour  se 
joindre  à  l'armée  française.  Ces  troupes  ne  tardèrent  pas  à  être 
dirigées  sur  le  Danemarck,  pour  s'opposer  aux  entreprises  de 
l'Angleterre.  Une  division  très  considérable,  commandée  par  le 
général  La  Romana,  avait  ses  quartiers  dans  les  îles  de  Fionie 
ou  de  Funen  et  de  Langeland,  à  huit  cents  lieues  des  Pyrénées. 
A  la  nouvelle  des  malheurs  de  sa  patrie,  le  marquis  de  La  Ro- 
mana résolut  de  lui  porter  secours,  et,  déjouant  la  surveillance 
dont  il  était  l'objet,  il  s'embarqua  sur  des  bâtiments  anglais  avec 
la  majeure  partie  de  sa  division.  Le  17  août  1808,  il  débarquait 
en  Espagne,  où  son  arrivée  n'allait  pas  peu  contribuer  à  enflam- 
mer encore  davantage  le  patriotisme  et  l'enthousiasme  de  ses 
compatriotes. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  223 

au  son  des  mandolines,  au  chant  des  boléros  et  au 
requiem  de  la  messe  des  morts  :  les  ruines  de  Sagonte 
applaudirent. 

Mais  néanmoins  le  secret  des  palais  des  Maures, 
changés  en  basiliques  chrétiennes,  fut  pénétré;  les 
églises  dépouillées  perdirent  les  chefs-d'œuvre  de 
Velasquez  et  de  Murillo  ;  une  partie  des  os  de  Rodrigue 
à  Burgos  fut  enlevée  ;  on  avait  tant  de  gloire  qu'on  ne 
craignit  pas  de  soulever  contre  soi  les  restes  du  Cid, 
comme  on  n'avait  pas  craint  d'irriter  l'ombre  de 
Condé. 

Lorsque,  sortant  des  débris  de  Garlhage,  je  traversai 
l'Hespérie  avant  l'invasion  des  Français,  j'aperçus  les 
Espagnes  encore  protégées  de  leurs  antiques  mœurs. 
L'Escurial  me  montra  dans  un  seul  site  et  dans  un 
seul  monument  la  sévérité  de  la  Castille  :  caserne  de 
cénobites,  bâtie  par  Philippe  II  dans  la  forme  d'un 
gril  de  martyre,  en  mémoire  de  l'un  de  nos  désastres, 
l'Escurial  s'élevait  sur  un  sol  concret  entre  des  mornea 
noirs.  Il  renfermait  des  tombes  royales  remplies  ou  à 
remplir,  une  bibliothèque  à  laquelle  les  araignées 
avaient  apposé  leur  sceau,  et  des  chefs-d'œuvre  de 
Raphaël  moisissant  dans  une  sacristie  vide.  Ses  onze 
cent  quarante  fenêtres,  aux  trois  quarts  brisées,  s'ou- 
vraient sur  les  espaces  muets  du  ciel  et  de  la  terre  : 
la  cour  et  les  hiéronymites  y  rassemblaient  autrefois 
le  siècle  et  le  dégoût  du  siècle. 

Auprès  du  redoutable  édifice  à  face  d'Inquisition 
chassée  au  désert,  étaient  un  parc  strié  de  genêts  et 
un  village  dont  les  foyers  enfumés  révélaient  l'ancien 
passage- de  l'homme.  Le  Versailles  des  steppes  n'avait 
d'habitants   que  pendant  le  séjour  intermittent  des 


S24  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

rois.  J'ai  vu  le  mauvis,  alouette  de  bruyère,  perché 
sur  la  toiture  à  jour.  Rien  n'était  plus  imposant  que 
ces  architectures  saintes  et  sombres,  à  croyance  invin- 
cible, à  raine  haute,  à  taciturne  expérience;  une  insur- 
montable force  attachait  mes  yeux  aux  dosserets 
secrets,  ermites  de  pierre  qui  portaient  la  religion  sur 
leur  tète. 

Adieu,  monastères,  à  qui  j'ai  jeté  un  regard  aux 
vallées  de  la  Sierra-Nevada  et  aux  grèves  des  mers  de 
Murcie!  Là,  au  glas  d'une  cloche  qui  ne  tintera 
bientôt  plus,  sous  des  arcades  tombantes,  parmi  des 
laures  sans  anachorètes,  des  sépulcres  sans  voix,  des 
morts  sans  mânes;  là,  dans  des  réfectoires  vides, 
dans  des  préaux  abandonnés  où  Bruno  laissa  son 
silence,  François  ses  sandales,  Dominique  sa  torche, 
Charles  sa  couronne,  Ignace  son  épée,  Rancé  son 
cilice;  à  l'autel  d'une  foi  qui  s'éteint,  on  s'accoutumait 
à  mépriser  le  temps  et  la  vie  :  si  l'on  rêvait  encore  de 
passions,  votre  solitude  leur  prêtait  quelque  chose 
qui  allait  bien  à  la  vanité  des  songes. 

A  travers  ces  constructions  funèbres  on  voyait 
passer  l'ombre  d'un  homme  noir  :  c'était  l'ombre  de 
Philippe  II,  leur  inventeur. 

Bonaparte  était  entré  dans  l'orbite  de  ce  que  les 
astrologues  appelaient  laplariète  traversière  :  la  même 
politique  qui  le  jetait  dans  lEspagne  vassale  agitait 
l'Italie  soumise.  Que  lui  revenait-il  des  chicanes  faites 
au  clergé?  Le  souverain  pontife,  les  évêques,  les 
prêtres,  le  catéchisme  même  ',  ne  surabondaient-ils 

1.  Voici  un  fragment  du  Catéchisme  en  usage  dans  tous  lei 
diocèses  de  l'Empire  français  : 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  225 

pas  en  éloges  de  son  pouvoir?  ne  prêchaient-ils  pas 
assez  l'obéissance?  Les  faibles  États-Romains,  dimi- 
nués d'une  moitié,  lui  faisaient-ils  obstacle  ?  n'en  dis- 
posait-il pas  à  sa  volonté  ?  Rome  même  n'avait-elle 
pas  été  dépouillée  de  ses  chefs-d'œuvre  et  de  ses  tré- 
sors? il  ne  lui  restait  que  ses  ruines, 

Était-ce  la  puissance  morale  et  religieuse  du  saint- 
siège  dont  Napoléon  avait  peur  ?  Mais,  en  persécutant 

«  Suite  du  4»  commandement  (Tes  père  et  mère  honore- 
ras, etc.). 

«  Demande.  Quels  sont  les  devoirs  des  chrétiens  à  l'égard  des 
princes  qui  les  gouvernent,  et  quels  sont  en  particulier  nos  de- 
voirs envers  Napoléon  I^"",  notre  Empereur? 

«  Réponse.  Les  chrétiens  doivent  aux  princes  qui  les  gou- 
vernent, et  nous  devons  en  particulier  à  Napoléon  I»"",  notre 
Empereur,  l'amour,  le  respect,  l'obéissance,  la  fidélité,  le  service 
militaire,  les  tributs  ordonnés  pour  la  conservation  et  la  dé- 
fense de  son  Empire  et  de  son  trône;  nous  lui  devons  encore 
des  prières  ferventes  pour  son  salut  et  pour  la  prospérité  spiri- 
rituelle  et  temporelle  de  l'Etat. 

«  Demande.  Pourquoi  sommes-nous  tenus  de  tons  ces  devoirs 
envers  notre  Empereur? 

«  Réponse.  C'est  premièrement  parce  que  Dieu,  qui  crée  les 
empires  et  les  distribue  selon  sa  volonté,  en  comblant  notre  Em- 
pereur de  dons,  soit  dans  la  paix,  soit  dans  la  guerre,  l'a  établi 
notre  souverain,  l'a  rendu  le  m.inistre  de  sa  puissance  et  son 
image  sur  la  terre.  Secondement,  parce  que  Notre-Seigneur 
Jésus-Christ,  tant  par  sa  doctrine  que  par  ses  exemples,  nous  a 
enseigné  lui-même  ce  que  nous  devons  à  notre  souverain  :  il  est 
né  en  obéissant  à  l'édit  de  César-Auguste;  il  a  payé  l'impôt  pres- 
crit, et  de  même  qu'il  a  ordonné  de  rendre  à  Dieu  ce  qui  appar- 
tient à  Dieu,  il  a  aussi  ordonné  de  rendre  à  César  ce  qui  appar- 
tient à  César. 

«  Demande.  Que  doit-on  penser  de  ceux  qui  manqueraient  à 
leur  devoir  envers  notre  Empereur? 

«  Réponse.  Selon  l'apôtre  Saint-Paul,  ils  résisteraient  à  l'ordre 
établi  de  Dieu  même,  et  se  rendraient  dignes  de  la  damnation 
étemelle.  »  {Catéchisme  à  Vusage  de  toutes  les  églises  de  l'Env- 
pire  français,  p.  55  et  56.  Paris,  Marne  frères,  1811.) 

T.   III.  15 


i26  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

la  papauté,  n'augmentait-il  pas  cette  puissance  ?  Le 
successeur  de  saint  Pierre,  soumis  comme  il  l'était, 
ne  lui  devenait-il  pas  plus  utile  en  marchant  de  con- 
cert avec  le  maître  qu'en  se  trouvant  forcé  de  se 
défendre  contre  l'oppresseur?  Qui  poussait  donc  Bo- 
naparte ?  la  partie  mauvaise  de  son  génie,  son  impos- 
sibilité de  rester  en  repos  :  joueur  éternel,  quand  il 
ne  mettait  pas  des  empires  sur  une  carte,  il  y  mettait 
une  fantaisie. 

Il  est  probable  qu'au  fond  de  ces  tracasseries  il  y 
avait  quelque  cupidité  de  domination,  quelques  sou- 
venirs historiques  entrés  de  travers  dans  ses  idées  et 
inapplicables  au  siècle.  Toute  autorité  (même  celle  du 
temps  et  de  la  foi)  qui  n'était  pas  attachée  à  sa  per- 
sonne semblait  à  l'empereur  une  usurpation.  La  Russie 
et  l'Angleterre  accroissaient  sa  soif  de  prépondérance, 
lune  par  son  autocratie,  l'autre  par  sa  suprématie 
spirituelle.  Il  se  rappelait  les  temps  du  séjour  des 
papes  à  Avignon,  quand  la  France  renfermait  dans  ses 
limites  la  source  de  la  domination  religieuse  :  un  pape 
payé  sur  sa  liste  civile  l'aurait  charmé.  Il  ne  voyait 
pas  qu'en  persécutant  Pie  Vil,  en  se  rendant  coupable 
d'une  ingratitude  sans  fruit,  il  perdait  auprès  des 
populations  catholiques  l'avantage  de  passer  pour  le 
restaurateur  de  la  religion  :  il  gagnait  à  sa  convoitise 
le  dernier  vêtement  du  prêtre  caduc  qui  l'avait  cou- 
ronné, et  l'honneur  de  devenir  le  geôlier  d'un  vieil- 
lard mourant.  Mais  enfin  il  fallait  à  Napoléon  un 
département  du  Tibre  ;  on  dirait  qu'il  ne  peut  y  avoir 
de  conquête  complète  que  par  la  prise  de  la  ville 
éternelle  :  Rome  est  toujours  la  grande  dépouiUe  de 
l'univers 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  227 

Pie  VII  avait  sacré  Napoléon.  Prêt  à  retourner  à 
Rome,  on  fit  entendre  au  pape  qu'on  le  pourrait  rete- 
nir à  Paris  :  «  Tout  est  prévu,  répondit  le  pontife  ; 
«  avant  de  quitter  l'Italie,  j'ai  signé  une  abdication 
«  régulière  ;  elle  est  entre  les  mains  du  cardinal  Pi- 
«  gnatelli  à  Palerme,  hors  de  la  portée  du  pouvoir 
«  des  Français.  Au  lieu  d'un  pape,  il  ne  restera  entre 
«  vos  mains  qu'un  moine  appelé  Barnabe  Chiara- 
«  monti.  » 

Le  premier  prétexte  de  la  querelle  du  chercheur  de 
querelles  fut  la  permission  accordée  par  le  pape  aux 
Anglais  (avec  lesquels  lui  souverain  pontife  était  en 
paix)  de  venir  à  Rome  comme  les  autres  étrangers. 
Ensuite  Jérôme  Bonaparte  ayant  épousé  aux  États- 
Unis  mademoiselle  Patterson,  Napoléon  désapprouva 
cette  alliance  :  madame  Jérôme  Bonaparte,  prête  d'ac- 
coucher, ne  put  débarquer  en  France  et  fut  obligée 
d'aborder  en  Angleterre.  Bonaparte  veut  faire  casser 
le  mariage  à  Rome  ;  Pie  VII  s'y  refuse,  ne  trouvant  à 
l'engagement  aucune  cause  de  nullité,  bien  qu'il  fût 
contracté  entre  un   catholique   et  une  protestante  '. 

1.  Le  24  décembre  1803,  Jérôme  Bonaparte  avait  épousé  à  Bal- 
timore M"e  Elisabeth  Patterson,  fille  de  M.  William  Patterson, 
écuyer,  présidetit  de  la  Banque  de  Baltimore  et  l'un  des  hommes 
les  plus  riches  des  Etats-Unis.  Au  mois  de  mars  1805,  les  deux 
époux  vinrent  en  Europe  et  débarquèrent  à  Lisbonne,  d'où,  le 
5  avril,  Jérôme  partit  pour  Paris,  engageant  sa  femme,  déjà  fort 
avancée  dans  sa  grossesse,  à  l'aller  attendre  en  Hollande.  Ce 
jour  fut  le  dernier  où  M™»  Jérôme  Bonaparte  ait  vu  son  mari. 
Celle-ci  se  rendit,  non  en  Hollande,  mais  en  Angleterre,  ainsi 
que  le  dit  Chateaubriand,  et,  le  7  juillet  1805,  elle  accoucha  d'un 
fils,  qui  fut  baptisé  sous  le  nom  de  Jérôme-Napoléon  Bonaparte. 
Dès  le  24  mai  précédent,  l'Empereur  avait  écrit  au  pape  pour  lui 
demander  d'annuler  le  mariage.  Pie  Vil  répondit,,  le  27  juin, 
qu'il  n'était  pas  en  son  pouvoir  de  prononcer  une  invalidation 


228  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

Qui  défendait  les  droits  de  la  justice,  de  la  liberté  et 
de  la  religion,  du  pape  ou  de  l'empereur  ?  Celui-ci 
s'écriait  :  «  Je  trouve  dans  mon  siècle  un  prêtre  plus 
«  puissant  que  moi  ;  il  règne  sur  les  esprits,  et  je  ne 
«  règne  que  sur  la  matière  :  les  prêtres  gardent  l'âme 
a  et  me  jettent  le  cadavre  '.  »  Otez  la  mauvaise  foi  de 
Napoléon  dans  cette  correspondance  entre  ces  deux 
hommes,  l'un  debout  sur  des  ruines  nouvelles,  l'autre 
assis  sur  de  vieilles  ruines,  il  reste  un  fonds  extraor- 
dinaire de  grandeur. 

Une  lettre  datée  de  Benavente  en  Espagne,  du  théâ- 
tre de  la  destruction,  vient  mêler  le  comique  au  tra- 
gique ;  on  croit  assister  à  une  scène  de  Shakspeare  : 
le  maître  du  monde  prescrit  à  son  ministre  des  af- 
faires étrangères  d'écrire  à  Rome  pour  déclarer  au 
pape  que  lui,  Napoléon,  n'acceptera  pas  les  cierges  de 

qui  serait  contraire  aux  lois  de  l'Eglise.  «  Si  nous  usurpions, 
disait-il  en  terminant,  une  autorité  que  nous  n'avons  pas,  nous 
nous  rendrions  coupable  d'un  abus  le  plus  abominable  devant  le 
tribunal  de  Dieu  et  devant  l'Eglise  entière.  Votre  Majesté  même, 
dans  sa  justice,  n'aimerait  pas  que  nous  prononçassions  un  juge- 
ment contraire  au  témoignage  de  notre  conscience  et  aux  prin- 
cipes invariables  de  l'Eglise.  »  —  Au  mois  de  novembre  l8Ct5. 
M™«  Jérôme  Bonaparte  retourna  avec  son  fils  aux  Etats-Unis. 
Moins  de  deux  ans  après,  bien  qu'elle  ne  fût  pas  morte, 
et  qu'elle  dût  même  survivre  à  son  mari,  celui-ci  épousait,  le 
12  août  1S07,  la  princesse  Frédérique-Catherine  de  Wurtemberg. 
Le  8  décembre  de  la  même  année,  il  était  déclaré  roi  de  West- 
phalie. 

1.  C'est  à  M.  de  Fontanes  que  Napoléon  dit  un  jour  ces  pa- 
roles. En  voici  le  texte  complet  :  «  Moi,  je  ne  suis  pas  né  à 
temps;  voyez  Alexandre,  il  a  pu  se  dire  le  fils  de  Jupiter  sans 
être  contredit.  Moi,  je  trouve  dans  mon  siècle  un  prêtre  plus 
puissant  que  moi,  car  il  règne  sur  les  esprits  et  je  ne  règne  que 
«ur  la  matière  :  les  prêtres  gardent  l'àme  et  me  jettent  le  ca- 
davre. »  Histoire  du  pape  Pie  VII,  pau*  le  chevalier  Artaud  de 
Montor. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  229 

la  Chandeleur,  que  le  roi  d'Espagne,  Joseph,  n'en 
veut  pas  non  plus  ;  les  rois  de  Naples  et  de  Hollande, 
Joachim  et  Louis,  doivent  également  refuser  lesdits 
cierges. 

Le  consul  de  France  eut  ordre  de  dire  à  Pie  VII 
«  que  ce  n'était  ni  la  pourpre  ni  la  puissance  qui  don- 
«  nent  delà  valeur  à  ces  choses  (la pourpre  et  lapuis- 
«  sance  d'un  vieillard  prisonnier  I),  qu'il  peut  y  avoir 
«  en  enfer  des  papes  et  des  curés,  et  qu'un  cierge 
«  bénit  par  un  curé  peut  être  une  chose  aussi  sainte 
«  que  celui  d'un  pape.  *  »  Misérables  outrages  d'une 
philosophie  de  club. 

Puis  Bonaparte,  ayant  fait  une  enjambée  de  Madrid 
à  Vienne,  reprenant  son  rôle  d'exterminateur,  par  un 
décret  daté  du  17  mai  1809,  réunit  les  États  de  l'Église 
à  l'empire  français,  déclare  Rome  ville  impériale  libre, 
et  nomme  une  consulte  pour  en  prendre  possession  '^. 

Le  pape  dépossédé  résidait  encore  au  Quirinal  ;  il 
commandait  encore  à  quelques  autorités  dévouées,  à 

1.  Lettre  de  Napoléon  au  comte  de  Champagny,  ministre  d83 
relations  extérieures,  datée  de  Benavente,  1"  janvier  1809.  — 
Correspondance  de  Napoléon  Z*"",  t.  XVIII,  p.  193. 

2.  Dès  le  mois  d'août  1807,  afin,  disait-il,  d'assurer  ses  com- 
munications avec  Naples,  Napoléon  avait  chargé  le  général 
Lemarrois  d'occuper  une  partie  des  Etats  de  l'Eglise,  les  pro- 
vinces d'Ancône,  de  Macerata,  de  Fermo  et  d'Urbin,  et  d'en 
percevoir  les  revenus.  Le  2  février  1808,  les  troupes  françaises 
étaient  entrées  à  Rome,  l'Empvjreur,  cette  fois,  invoquant  la 
nécessité  de  mettre  fin  aux  intrigues  de  la  cour  papale,  intrigues 
dirigées  contre  sa  personne  et  son  autorité.  Le  2  avril  suivant, 
un  décret  impérial  avait  annexé  au  royaume  d'Italie  les  légations 
d'Ancône,  d'Urbia,  de  Macerata  et  de  Camerino.  Le  décret  du 
17  mai  1809  portant  réunion  des  Etats  romains  à  l'Empire  fran- 
çais n'était  donc  que  la  suite  et  le  couronnement  d'une  politique 
depuis  longtemps  conçue  et  dont  le  dernier  terme  devait  êtra 
fatalement  l'enlèvement  et  la  captivité  du  pape. 


230  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

quelques  Suisses  de  sa  garde;  c'était  trop  :  il  fallait 
un  prétexte  aune  dernière  violence;  on  le  trouva  dans 
un  incident  ridicule,  qui  pourtant  offrait  une  preuve 
naïve  d'affection  :  des  pêcheurs  du  Tibre  avaient  pris 
un  esturgeon  ;  ils  le  veulent  porter  à  leur  nouveau 
saint  Pierre  aux  Liens  ;  aussitôt  les  agents  français 
crient  à  Yémeute  !  et  ce  qui  restait  du  gouvernement 
papal  est  dispersé.  Le  bruit  du  canon  du  château 
Saint-Ange  annonce  la  chute  de  la  souveraineté  tem- 
porelle du  pontife  *.  Le  drapeau  pontifical  abaissé  fait 
place  à  ce  drapeau  tricolore  qui  dans  toutes  les  parties 
du  monde  annonçait  la  gloire  et  les  ruines.  Rome 
avait  vu  passer  et  s'évanouir  bien  d'autres  orages  :  ils 
n'ont  fait  qu'enlever  la  poussière  dont  sa  vieille  tète 
est  couverte. 

Le  cardinal  Pacca»,  un  des  successeurs  de  Consalvi 
qui  s'était  retiré,  courut  auprès  du  saint-père.  Tous 
les  deux  s'écrient  :  Consummatum  est  !  Le  neveu  du 
cardinal,  Tibère  Pacca,  apporte  un  exemplaire  im- 
primé du  décret  de  Napoléon;  le  cardinal  prend  le 
décret,  s'approche  d'une  fenêtre  dont  les  volets  fer- 
més ne  laissaient  entrer  qu'une  lumière  insuffisante, 
et  veut  lire  le  papier;  il  n'y  parvient  qu'avec  peine, 

1.  Le  10  juin  1809. 

2.  Barthélémy  Pacca  (1756-1844),  cardinal-doyen  du  Sacré- 
Collège.  Il  devint  en  1808  le  principal  ministre  de  Pie  VII,  ré- 
digea et  fit  afficher  la  bulle  d'excommunication  lancée  contre 
Napoléon  en  1809,  fut  enlevé  de  Rome  en  même  temps  que  le 
Souverain  Pontife,  et  enfermé  au  fort  de  Fénestrelle.  Il  rejoignit 
le  Pape  à  Fontainebleau  en  1813,  le  détermina  à  rétracter  les 
concessions  qu'il  venait  de  faire  par  le  Concordat  du  25  janvier 
et  rentra  avec  lai  à  Rome  en  1814.  Il  a  laissé  d'intéressants 
Mémoires. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  231 

en  voyant  à  quelques  pas  de  lui  son  infortuné  souve- 
rain et  entendant  les  coups  de  canon  du  triomphe 
impérial.  Deux  vieillards  dans  la  nuit  d'un  palais  ro- 
main luttaient  seuls  contre  une  puissance  qui  écra- 
sait le  monde;  ils  tiraient  leur  vigueur  de  leur  âge  : 
prêt  à  mourir  on  est  invincible. 

Le  pape  signa  d'abord  une  protestation  solennelle; 
mais,  avant  de  signer  la  bulle  d'excommunication 
depuis  longtemps  préparée,  il  interrogea  le  cardinal 
Pacca  :  «  Que  feriez-vous  ?  lui  dit-il.  —  Levez  les 
yeux  au  ciel,  répondit  le  serviteur,  ensuite  donnez 
vos  ordres  :  ce  qui  sortira  de  votre  bouche  sera  ce 
que  veut  le  ciel.  »  Le  pape  leva  les  yeux,  signa  et 
s'écria  :  «  Donnez  cours  à  la  bulle.  » 

Megacci  posa  les  premières  affiches  de  la  bulle  aux 
portes  des  trois  basiliques,  de  Saint-Pierre,  de  Sainte- 
Marie-Majeure  et  de  Saint-Jean-de-Latran  ^  Le  pla- 
card fut  arraché  ;  le  général  Miollis  *  l'expédia  à  l'em- 
pereur. 

Si  quelque  chose  pouvait  rendre  à  l'excommunica- 
tion un  peu  de  son  ancienne  force,  c'était  la  vertu  de 
Pie  VII  :  chez  les  anciens,  la  foudre  qui  éclatait  dans 

1.  La  bulle  d'excommunication  fut  affichée  dans  la  nuit  du  10 
au  11  juin. 

2.  Sextius-Alexandre-François,  comte  Miollis  (1759-1828),  fit 
ses  premières  armes  en  Amérique,  fut  général  de  brigade  en 
1795,  divisionnaire  en  1799.  Il  était  en  1809  commandant  mili- 
taire des  Etats-Romains.  Ami  des  lettres,  il  avait,  en  1797,  ^ 
Mantoue,  établi  une  fête  en  l'honneur  de  Virgile.  Plus  tard,  il 
fit  élever  une  colonne  à  l'Arioste  dans  la  ville  de  Ferrare.  Son 
frère,  Charles-François-Melchior-Bienvenu  de  Miollis,  évêqne  de 
Digne,  de  1805  à  1838,  a  servi  de  modèle  à  Victor  Hugo,  lors- 
qu'il a  peint,  dans  les  Misérables,  avec  de  si  admirables  cou- 
leurs, le  portrait  de  M.  Charles-François-Bienvenu  Myriel, 
ivéque  de  D. 


232  MÉMOiï^ES  d'outre-tombe 

un  ciel  serein  passait  pour  la  plus  menaçante.  Mais 
la  bulle  conservait  encore  un  caractère  de  faiblesse  : 
Napoléon,  compris  parmi  les  spoliateurs  de  lÉgliss, 
n'était  pas  expressément  nommé.  Le  temps  était  aux 
frayeurs;  les  timides  se  réfugièrent  en  sûreté  de  con- 
science dans  cette  absence  d'excommunication  nomi- 
nale. Il  fallait  combattre  à  coups  de  tonnerre;  il  fal 
lait  rendre  foudre  pour  foudre,  puisqu'on  n'avait  pas 
pris  le  parti  de  se  défendre;  il  fallait  faire  cesser  le 
culte,  fermer  les  portes  des  temples,  mettre  les  églises 
en  interdit,  ordonner  aux  prêtres  de  ne  plus  adminis- 
trer les  sacrements.  Que  le  siècle  fût  propre  ou  non  à 
cette  haute  aventure,  utile  était  de  la  tenter  :  Gré- 
goire VII  n'y  eût  pas  manqué.  Si  d'une  part  il  n'y 
avait  pas  assez  de  foi  pour  soutenir  une  excommuni- 
cation, de  l'autre  il  n'y  en  avait  plus  assez  pour  que 
Bonaparte,  devenant  un  Henri  YIII,  se  fît  chef  d'une 
Église  séparée.  L'empereur,  par  l'excommunication 
complète,  se  fût  trouvé  dans  des  difficultés  inextri- 
cables :  la  violence  peut  fermer  les  églises,  mais  elle 
ne  les  peut  ouvrir;  on  ne  saurait  ni  forcer  le  peuple  à 
prier,  ni  contraindre  le  prêtre  à  offrir  le  saint  sacri- 
fice. Jamais  on  n'a  joué  contre  iNapoléon  toute  la  par- 
tie qu'on  pouvait  jouer. 

Un  prêtre  de  soixante  et  onze  ans,  sans  un  soldat, 
tenait  en  échec  l'empire.  Murât  dépécha  sept  cents 
Napolitains  à  Miollis,  l'inaugurateur  de  la  fête  de 
Virgile  à  Mantoue.  Radet',  général  de  gendarmerie 

1.  Etienne  Radet  (1762-1825).  Il  était  l'homme  des  missions 
pénibles.  Pendant  les  Cent-Jours,  l'Empereur  le  chargea  de  con- 
duire à  Cette  le  duc  d'Angoulème  qui  devait  s'y  embarquer  pour 
l'Espagne.  Cette  nouvelle  besogne  accomplie,  il  fut  nommé  ia»- 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  233 

qui  se  trouvait  à  Rome,  fut  chargé  d'enlever  le  pape 
et  le  cardinal  Pacca.  Les  précautions  militaires  furent 
prises,  les  ordres  donnés  dans  le  plus  grand  secret  et 
tout  juste  comme  dans  la  nuit  de  la  Saint-Barthélémy: 
lorsqu'une  heure  après  minuit  frapperait  à  l'horloge 
du  Quirinal,  les  troupes  rassemblées  en  silence  de- 
vaient monter  intrépidement  à  l'escalade  de  la  geôle 
de  deux  prêtres  décrépits. 

A  l'heure  attendue  *,  le  général  Radet  pénétra  dans 
la  cour  du  Quirinal  parla  grande  entrée;  le  colonel 
Siry,  qui  s'était  glissé  dans  le  palais,  lui  en  ouvrit  en 
dedans  les  portes.  Le  général  monte  aux  apparte- 
ments :  arrivé  dans  la  salle  des  sanctifications,  il  y 
trouve  la  garde  suisse,  forte  de  quarante  hommes  ;  elle 
ne  fît  aucune  résistance,  ayant  reçu  l'ordre  de  s'abs- 
tenir :  le  pape  ne  voulait  avoir  devant  lui  que  Dieu. 

Les  fenêtres  du  palais  donnant  sur  la  rue  qui  va  à 
la  Porta  Pia  avaient  été  brisées  à  coups  de  hache.  Le 
pape,  levé  à  la  hâte,  se  tenait  en  rochet  et  en  mosette 
dans  la  salle  de  ses  audiences  ordinaires  avec  le  car- 
dinal Pacca,  le  cardinal  Despuig,  quelques  prélats  et 
des  employés  de  la  secrétairerie.  Il  était  assis  devant 
une  table  entre  les  deux  cardinaux.  Radet  entre;  on 
reste  de  part  et  d'autre  en  silence.  Radet  pâle  et  dé- 
concerté prit  enfin  la  parole  :  il  déclare  à  Pie  VII 
qu'il  doit  renoncer  à  la  souveraineté  temporelle  de 
Rome,  et  que  si  Sa  Sainteté  refuse  d'obéir,  il  a  ordre 
de  la  conduire  au  général  Miollis. 

pecteur  général  de   gendarmerie    et  grand  prévôt   de   l'armée. 
Arrêté  en  1816  et  condamné  par  un  conseil  de  guerre  àneuf  anj 
de  détention,  il  fut  rendu  à  la  liberté  par  une  ordonnance  royali 
du  mois  de  mars  1818. 
1.  C'était  dans  la  nuit  du  5  au  6  juillet  1809. 


234  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

Le  pape  répondit  que  si  les  serments  de  fidélité 
obligeaient  Radet  d'obéir  aux  injonctions  de  Bona- 
parte, à  plus  forte  raison  lui,  Pie  VII,  devait  tenir  les 
serments  qu'il  avait  faits  en  recevant  la  tiare;  il  ne 
pouvait  ni  céder  ni  abandonner  le  domaine  de  l'Église 
qui  ne  lui  appartenait  pas,  et  dont  il  n'était  que  l'ad- 
ministrateur. 

Le  pape  ayant  demandé  s'il  devait  partir  seul  : 
«  Votre  Sainteté^  répondit  le  général,  peut  emmener 
avec  elle  son  ministre.  »  Pacca  courut  se  revêtir  dans 
une  chambre  voisine  de  ses  habits  de  cardinal. 

Dans  la  nuit  de  Noël,  Grégoire  VII,  célébrant  l'of- 
fice à  Sainte-Marie-Majeure,  fut  arraché  de  l'autel, 
blessé  à  la  tète,  dépouillé  de  ses  ornements  et  conduit 
dans  une  tour  par  ordre  du  préfet  Cencius.  Le  peuple 
prit  les  armes  ;  Cencius  effrayé  tomba  aux  pieds  de 
son  captif:  Grégoire  apaisa  le  peuple,  fut  ramené  à 
Sainte-Marie-Majeure,  et  acheva  l'office. 

Le  8  septembre  1303,  Nogaret  et  Colonne  entrèrent 
la  nuit  dans  Agnani,  forcèrent  la  maison  de  Boni- 
face  VIII  qui  les  attendait  le  manteau  pontifical  sur 
les  épaules,  la  tête  ceinte  de  la  tiare,  les  mains  ar- 
mées des  clefs  et  de  la  croix.  Colonne  le  frappa  au 
visage  :  Boniface  en  mourut  de  rage  et  de  douleur. 

Pie  VII,  humble  et  digne,  ne  montra  ni  la  même 
audace  humaine,  ni  le  même  orgueil  du  monde;  les 
exemples  étaient  plus  près  de  lui;  ses  épreuves  res- 
semblaient à  celles  de  Pie  VI.  Deux  papes  du  même 
nom,  successeurs  l'un  de  l'autre,  ont  été  victimes  de 
nos  révolutions  :  tous  deux  furent  traînés  en  France 
par  la  voie  douloureuse  !  l'un,  âgé  de  quatre-vingt- 
deux  ans,  est  venu  expirer  à  Valence  ;  l'autre,  sep- 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  235 

luagénaire,  a  subi  la  prison  à  Fontainebleau.  Pie  VII 
semblait  être  le  fantôme  de  Pie  VI,  repassant  sur  le 
même  chemin. 

Lorsque  Pacca  dans  sa  robe  de  cardinal  revint,  il 
trouva  son  auguste  maître  déjà  entre  les  mains  des 
sbires  et  des  gendarmes  qui  le  forçaient  de  descendre 
les  escaliers  sur  les  débris  des  portes  jetées  à  terre. 
Pie  VI,  enlevé  du  Vatican  le  20  février  1798*,  trois 
heures  avant  le  lever  du  soleil,  abandonna  le  monde 
de  chefs-d'œuvre  qui  semblait  le  pleurer  et  sortit  de 
Rome,  au  murmure  des  fontaines  de  la  place  Saint- 
Pierre,  par  la  porte  Angélique.  Pie  VII,  enlevé  du 
Quirinal  le  6  juillet  au  point  du  jour,  sortit  par  la 
Porte  Pia  ;  il  fît  le  tour  des  murailles  jusqu'à  la  porte 
du  Peuple.  Cette  Porte  Pia,  où  tant  de  fois  je  me  suis 
promené  seul,  fut  celle  par  laquelle  Alaric  entra  dans 
Rome.  En  suivant  le  chemin  de  ronde,  où  Pie  VII 
avait  passé,  je  ne  voyais  du  côté  de  la  villa  Borghèse 
que  la  retraite  de  Raphaël,  et  du  côté  du  Mont-Pincio 
que  les  refuges  de  Claude  Lorrain  et  du  Poussin; 
merveilleux  souvenirs  de  la  beauté  des  femmes  et  de 
la  lumière  de  Rome;  souvenirs  du  génie  des  arts  que 
protégea  la  puissance  pontificale,  et  qui  pouvaient 
suivre  et  consoler  un  prince  captif  et  dépouillé. 

1.  Dans  toutes  les  éditions  des  Mémoires,  on  a  imprimé  jus- 
quici:  «  le  20  février  1800  ».  C'est  le  20  février  1798  que  le 
Directoire  fit  enlever  le  pape  Pie  VI.  Le  général  Berthier,  le 
futur  major-général  de  Napoléon,  commandait  alors  à  Rome. 
•  Ici,  je  voudrais  pouvoir  me  taire,  dit  l'historien  Botta,  mais 
l'amour  de  la  vérité  l'emporte,  et  je  dirai  que  dans  l'état  d'abais- 
sement où  était  tombé  le  vénérable  Pontife,  il  eut  à  supporter 
de  la  part  des  républicains  français  des  insultes  telles,  que  ce 
n'eût  pas  été  une  faute  beaucoup  plus  grave  de  lui  ôter  la  vie.» 
(Botta,  His'oire  d'Italie  de  1789  à  1814,  t.  3,  p.  134.) 


i36  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

Quand  Pie  VII  partit  de  Rome,  il  avait  dans  sa 
poche  un  papetto  de  vingt-deux  sous  comme  un  sol- 
dat à  cinq  sous  par  étape  :  il  a  recouvré  le  Vatican. 
Bonaparte,  au  moment  des  exploits  du  général  Radet, 
avait  les  mains  pleines  de  royaumes  :  que  lui  en  est-il 
resté  ?  Radet  a  imprimé  le  récit  de  ses  exploits  ;  il  en 
a  fait  faire  un  tableau  qu'il  a  laissé  à  sa  famille  :  tant 
les  notions  de  la  justice  et  de  l'honneur  sont  brouil- 
lées dans  les  esprits. 

Dans  la  cour  du  Quirinal  le  pape  avait  rencontré  les 
Napolitains  ses  oppresseurs;  il  les  bénit  ainsi  que  la 
ville  :  cette  bénédiction  apostolique  se  mêlant  à  tout, 
dans  le  malheur  comme  dans  la  prospérité,  donne  un 
caractère  particulier  aux  événements  de  la  vie  de  ces 
rois-pontifes  qui  ne  ressemblent  point  aux  autres 
rois. 

Des  chevaux  de  poste  attendaient  en  dehors  de  la 
porte  du  Peuple.  Les  persiennes  de  la  voiture  où 
monta  Pie  VII  étaient  clouées  du  côté  où  il  s'assit;  le 
pape  entré,  les  portières  furent  fermées  à  double  tour, 
et  Radet  mit  les  clefs  dans  sa  poche;  le  chef  des  gen- 
darmes devait  accompagner  le  pape  jusqu'à  la  Char- 
treuse de  Florence. 

A  Monterossi  il  y  avait  sur  le  seuil  des  portes  des 
femmes  qui  pleuraient  :  le  général  pria  Sa  Sainteté 
de  baisser  les  rideaux  de  la  voiture  pour  se  cacher. 
La  chaleur  était  accablante.  Vers  le  soir  Pie  VII  de- 
manda à  boire;  le  maréchal  des  logis  Cardigny  rem- 
plit une  bouteille  d'une  eau  sauvage  qui  coulait  sur  le 
chemin  ;  Pie  VII  but  avec  grand  plaisir.  Sur  la  mon- 
tagne de  Radicofani  le  pape  descendit  à  une  pauvre 
auberge;  ses  habits  étaient  trempés  de  sueur,  et  il 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  237 

n'avait  pas  de  quoi  se  changer  ;  Pacca  aida  la  servante 
à  faire  le  lit  de  Sa  Sainteté.  Le  lendemain  le  pape 
rencontra  des  paysans  ;  il  leur  dit  :  «  Courage  et 
prières  !  »  On  traversa  Sienne  ;  on  entra  dans  Flo- 
rence, une  des  roues  de  la  voiture  se  brisa;  le  peuple 
ému  s'écriait  :  «  Santo  padre!  santo  padre  !  »  Le  pape 
fut  tiré  hors  de  la  voiture  renversée  par  une  portière. 
Les  uns  se  prosternaient,  les  autres  touchaient  les 
vêtements  de  Sa  Sainteté,  comme  le  peuple  de  Jéru- 
salem la  robe  du  Christ. 

Le  pape  put  enfin  se  remettre  en  route  pour,  la  Char- 
treuse ;  il  hérita  dans  cette  solitude  de  la  couche  que 
dix  ans  auparavant  avait  occupée  Pie  VI,  lorsque  deux 
palefreniers  hissaient  celui-ci  dans  la  voiture  et  qu'il 
poussait  des  gémissements  de  souffrance.  La  Char- 
treuse appartenait  au  site  de  Vallombrosa  ;  par  une 
succession  de  forêts  de  pins  on  arrivait  aux  Camal- 
dules,  et  de  là,  de  rocher  en  rocher,  à  ce  sommet  de 
l'Apennin  qui  voit  les  deux  mers.  Un  ordre  subit  con- 
traignit Pie  VII  de  repartir  pour  Alexandrie  ;  il  n'eut 
que  le  temps  de  demander  un  bréviaire  au  prieur  ; 
Pacca  fut  séparé  du  souverain  pontife. 

De  la  Chartreuse  à  Alexandrie  la  foule  accourut  de 
toutes  parts;  on  jetait  des  fleurs  au  captif,  on  lui  don- 
nait de  l'eau,  on  lui  présentait  des  fruits  ;  des  gens  de 
la  campagne  prétendaient  le  délivrer  et  lui  disaient  : 
«  Vuole?  dica.  »  Un  pieux  larron  lui  déroba  une  épin- 
gle, relique  qui  devait  ouvrir  au  ravisseur  les  portes 
du  ciel. 

A  trois  mille  de  Gênes  une  litière  conduisit  le  pape 
au  bord  de  la  mer  ;  une  felouque  le  transporta  de  l'au- 
tre c(Âé  de  la  ville  à  Saint-Pierre  d'Arena.  Par  la  route 


238  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

d'Alexandrie  et  de  Mondovi,  Pie  VII  gagna  le  premier 
village  français  ;  il  y  fut  accueilli  avec  des  effusions  de 
tendresse  religieuse  ;  il  disait  :  «  Dieu  pourrait-il  nous 
«  ordonner  de  paraître  insensible  à  ces  marques  d'af- 
«  faction  ?  » 

Les  Espagnols  faits  prisonniers  à  Saragosse  étaient 
détenus  à  Grenoble:  de  même  que  ces  garnisons  d'Eu- 
ropéens oubliées  sur  quelques  montagnes  des  Indes, 
ils  chantaient  la  nuit  et  faisaient  retentir  ces  climats 
étrangers  des  airs  de  la  patrie.  Tout  à  coup  le  pape 
descend  ;  il  semblait  avoir  entendu  ces  voix  chrétien- 
nes. Les  captifs  volent  au-devant  du  nouvel  opprimé  ; 
ils  tombent  à  genoux  ;  Pie  VII  jette  presque  tout  son 
corps  hors  de  la  portière  ;  il  étend  ses  mains  amaigries 
et  tremblantes  sur  ces  guerriers  qui  avaient  défendu 
la  liberté  de  l'Italie  avec  l'épée,  comme  il  avait  défendu 
la  liberté  de  l'Espagne  avec  la  foi  ;  les  deux  glaives  se 
croisent  sur  des  têtes  héroïques. 

De  Grenoble  Pie  VII  atteignit  Valence.  Là,  Pie  VI 
avait  expiré  '  ;  là,  il  s'était  écrié  quand  on  le  montra 
au  peuple  :  «  Ecce  homo  !  »  Là,  Pie  VI  se  sépara  de 
Pie  VII  ;  le  mort,  rencontrant  sa  tombe,  y  rentra  ;  il 
fit  cesser  la  double  apparition,  car  jusqu'alors  on  avait 
vu  comme  deux  papes  marchant  ensemble,  ainsi  que 
l'ombre  accompagne  le  corps.  Pie  VII  portait  l'anneau 


1.  Pie  VI,  traîné  par  le  Directoire  de  prison  en  prison,  avait 
été  amené  à  Valence  le  11  juillet  1799  ;  il  mourut  dans  cette 
ville  le  29  août  de  la  même  année,  en  pardonnant  à  ceux  qui 
depuis  dix-huit  mois  l'avaient  traité  avec  tant  de  lâcheté  et  de 
barbarie  :  «  Recommandez  surtout,  à  mon  successeur  de  par- 
donner aux  Français  comme  je  leur  pardonne  de  tout  mon 
cœur.  »  Comme  lui,  son  successeur  sera  odieusement  persécuté, 
et  il  pardonnera  comme  lui. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  239 

que  Pie  VI  avait  au  doigt  lorsqu'il  expira  :  signe 
qu'il  avait  accepté  les  misères  et  les  destinées  de  son 
devancier. 

A  deux  lieues  de  Comana,  saint  Chrysostorae  logea 
aux  établissements  de  saint  Basilisque  ;  ce  martyr  lui 
apparut  pendant  la  nuit  et  lui  dit  :  «  Courage,  mon 
frère  Jean  !  demain  nous  serons  ensemble.  »  Jean  répli- 
qua :  «  Dieu  soit  loué  de  tout!  »  Il  s'étendit  à  terre  et 
mourut. 

A  Valence,  Bonaparte  commença  la  carrière  d'où 
il  s'élança  sur  Rome.  On  ne  laissa  pas  le  temps  à 
Pie  VII  de  visiter  les  cendres  de  Pie  VI  ;  on  le  poussa 
précipitamment  à  Avignon  :  c'était  le  faire  rentrer 
dans  la  petite  Rome  ;  il  y  put  voir  la  glacière  dans 
les  souterrains  du  palais  d'une  autre  lignée  de  pon- 
tifes, et  entendre  la  voix  de  l'ancien  poète  couronné*, 
qui  rappelait  les  successeurs  de  Saint  Pierre  au  Ca- 
pitule. 

Conduit  au  hasard,  il  rentra  dans  les  Alpes  mari- 
times; au  pont  du  Var,  il  le  voulut  traverser  à  pied;  il 
rencontra  la  population  divisée  en  ordres  de  métiers, 
les  ecclésiastiques  vêtus  de  leurs  habits  sacerdotaux, 
et  dix  mille  personnes  à  genoux  dans  un  profond 
silence.  La  reine  d'Étrurie  avec  ses  deux  enfants,  à 
genoux  aussi,  attendait  le  saint-père  au  bout  du  pont. 
A  Nice,  les  rues  de  la  ville  étaient  jonchées  de  fleurs. 
Le  commandant,  qui  menait  le  pape  à  Savone,  prit  la 
nuit  un  chemin  infréquenté  par  les  bois  ;  à  son  grand 

1.  Le  poète  Pétrarque,  solennellement  couronné  au  Capitole, 
le  jour  de  Pâques,  8  tvHI  1341,  de  lauriers  qu'il  consacra  sur  le 
grand-autel  de  Saint  Pierre.  Il  vécut  longtemps  à  Avignon,  qui 
étaii  alors  la  résidence  des  papes. 


240  MÉMOIRES   d'OUTRE-TOMBK 

étonnement,  il  tomba  au  milieu  d'une  illumination 
solitaire  ;  un  lampion  avait  été  attaché  à  chaque  arbre. 
Le  long  de  la  mer,  la  Corniche  était  pareillement  illu- 
minée ;  les  vaisseaux  aperçurent  de  loin  ces  phares 
que  le  respect,  l'attendrissement  et  la  piété  allumaient 
pour  le  naufrage  d'un  moine  captif.  Napoléon  revint- 
il  ainsi  de  Moscou?  Etait-ce  du  bulletin  de  ses  bien- 
faits et  des  bénédictions  des  peuples  qu'il  était  pré- 
cédé? 

Durant  ce  long  voyage  la  bataille  de  Wagram  avait 
été  gagnée  S  le  mariage  de  Napoléon  avec  Marie-Louise 
arrêté.  Treize  des  cardinaux  mandés  à  Paris  furent 
exilés  2,  et  la  consulte  romaine  formée  par  la  France 
avait  de  nouveau  prononcé  la  réunion  du  saint-siège  à 
l'empire  3. 

Le  pape,  détenu  à  Savone,  fatigué  et  assiégé  par  les 
créatures  de  Napoléon,  émit  un  bref  dont  le  cardinal 
Roverella  fut  le  principal  auteur,   et  qui  permettait 

1.  6  juiUet  1809. 

2.  Ils  avaient  refusé  d'assister  au  mariage  de  Napoléon  et  de 
Marie-Louise.  Après  avoir  juré  de  maintenir  dans  leur  intégrité 
les  droits  du  Saint-Siège,  et  les  voyant  lésés  par  l'annulation  du 
mariage  de  l'Empereur,  ils  ne  s'étaient  pas  cru  permis  de  légi- 
timer par  leur  présence  une  seconde  union.  Napoléon  les  exila, 
confisqua  leurs  biens,  saisit  leurs  revenus,  supprima  leurs  trai- 
tements, et  leur  interdit  de  porter  les  marques  de  la  dignité 
cardinalice.  Au  lieu  de  la  soutane,  du  chapeau,  de  la  barrette  et 
des  bas  rouges,  ils  durent  porter  des  vêtements  noirs.  De  là 
l'appellation  que  les  contemporains  leur  donnèrent  et  qui  devait 
rester  pour  eux  un  titre  d'honneur  :  les  Cardinaux  noirs.  '\'^oici 
leurs  n^ms  :  Consalvi,  di  Pietro,  Mattei,  Litta,  Pignatelli,  Scotti, 
délia  Somaglia,  Brancadoro,  Saluzzo,  Galeffi,  Ruffo-Scilla,  Oppi- 
roni  et  Gabrielli. 

3.  Le  Sënatus-consulte  organique  du  17  février  1810  sanctionna 
le  décret  du  17  mai  1809,  qui  avait  ordonné  la  réunion  à  l'Em- 
pire français  de  Rome  et  des  États  du  pape. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  241 

d'envoyer  des  bulles  de  confirmation  à  différents  évo- 
ques nommés  *.  L'empereur  n'avait  pas  compté  sur 
tant  de  complaisance  ;  il  rejeta  le  bref  parce  qu'il  lui 
eût  fallu  mettre  le  souverain  pontife  en  liberté.  Dans 
un  accès  de  colère  il  avait  ordonné  que  les  cardinaux 
opposants  quittassent  la  pourpre;  quelques-uns  furent 
enfermés  à  Vincennes. 

Le  préfet  de  Nice  écrivit  à  Pie  VIT  que  «  défense  lui 
a  était  faite  de  communiquer  avec  aucune  église  de 
«  l'empire,  sous  peine  de  désobéissance  ;  que  lui, 
«  Pie  VII,  a  cessé  d'être  l'organe  de  l'Église  parce  qu'il 
«  prêche  la  rébellion  et  que  son  âme  est  toute  de  fiel  ; 
«  que,  puisque  rien  ne  peut  le  rendre  sage,  il  verra 
«  que  Sa  Majesté  est  assez  puissante  pour  déposer  un 
«  pape.  » 

Était-ce  bien  le  vainqueur  de  Marengo  qui  avait 
dicté  la  minute  d'une  pareille  lettre? 

Enfin,  après  trois  ans  de  captivité  à  Savone,  le  9  de 
juin  1812,  le  pape  fut  mandé  en  France.  On  lui  enjoi- 
gnit de  changer  d'habits  :  dirigé  sur  Turin,  il  arriva  à 
l'hospice  du  Mont-Cenis  au  milieu  de  la  nuit.  Là,  près 
d'expirer,  il  reçut  l'extrême-onction.  On  ne  lui  permit 
de  s'arrêter  que  le  temps  nécessaire  à  l'administra- 
tion du  dernier  sacrement;  on  ne  souffrit  pas  qu'il 
séjournât  près  du  ciel.  Il  ne  se  plaignit  point;  il  renou- 
velait l'exemple  de  la  mansuétude  de  la  martyre  de 
Verceil.  Au  bas  de  la  montagne,  au  moment  qu'elle 
allait  être  décollée,  voyant  tomber  l'agrafe  de  la  chla- 
myde  du  bourreau,  elle  dit  à  cet  homme  :  «  Voilà  une 
M  agrafe  d'or  qui  vient  de  tomber  de  Ion  épaule  ;  ra- 

1.  Bref  du  20  septembre  1811. 

T.   III.  16 


242  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

«  masse-la,  de  crainte  de  perdre  ce  que  tu  n'as  gagné 
«  qu'avec  beaucoup  de  travail.  » 

Pendant  sa  traversée  de  la  France,  on  ne  permit  pas 
à  Pie  VII  de  descendre  de  voiture.  S'il  prenait  quelque 
nourriture,  c'était  dans  cette  voiture  même,  que  l'on 
enfermait  dans  les  remises  de  la  poste.  Le  20  juin  au 
matin,  il  arriva  à  Fontainebleau  ;  Bonaparte  trois  jours 
après  franchissait  le  Niémen  pour  commencer  son 
expiation.  Le  concierge  refusa  de  recevoir  le  captif, 
parce  qu'aucun  ordre  ne  lui  était  encore  parvenu.  L'or- 
dre envoyé  de  Paris,  le  pape  entra  dans  le  château  ;  il 
y  fit  entrer  avec  lui  la  justice  céleste:  sur  la  même 
table  où  Pie  VII  appuyait  sa  main  défaillante,  Napoléon 
signa  son  abdication. 

Si  l'inique  invasion  de  l'Espagne  souleva  contre 
Bonaparte  le  monde  politique,  l'ingrate  occupation 
de  Rome  lui  rendit  contraire  le  monde  moral  :  sans 
la  moindre  utilité,  il  s'aliéna  comme  à  plaisir  les 
peuples  et  les  autels,  l'homme  et  Dieu.  Entre  les 
deux  précipices  qu'il  avait  creusés  aux  deux  bords 
de  sa  vie,  il  alla,  par  une  étroite  "chaussée,  chercher 
sa  destruction  au  fond  de  l'Europe,  comme  sur  ce 
pont  que  la  Mort,  aidée  du  mal,  avait  jeté  à  travers 
le  chaos. 

Pie  VII  n'est  point  étranger  à  ces  Mémoires  :  c'est 
le  premier  souverain  auprès  duquel  j'aie  rempli  une 
mission  dans  ma  carrière  politique,  commencée  et 
subitement  interrompue  sous  le  Consulat.  Je  le  vois 
encore  me  recevant  au  Vatican,  le  Géyiie  du  christia- 
nisme ouvert  sur  sa  table,  dans  le  même  cabinet  où 
j'ai  été  admis  aux  pieds  de  Léon  XII  et  de  Pie  VIII. 
iaime  à  rappeler  ce  qu'il  a  souffert:  les  douleurs  qu'il 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  2i3 

a  bénies  à  Rome  en  1803  payeront  aux  siennes  par 
mon  souvenir  une  dette  de  reconnaissance. 

Le  9  avril  1809,  entre  l'Angleterre,  l'Autriche  et 
l'Espagne,  se  déclara  la  cinquième  coalition,  sourde- 
ment appuyée  par  le  mécontentement  des  autres  sou- 
verains. Les  Autrichiens,  se  plaignant  de  l'infraction 
de  traités,  passent  tout  à  coup  l'Inn  à  Braunau  :  on 
leur  avait  reproché  leur  lenteur,  ils  voulurent  faire 
les  Napoléon  ;  cette  allure  ne  leur  allait  pas.  Heureux 
de  quitter  l'Espagne,  Bonaparte  accourt  en  Bavière;  il 
se  met  à  la  tête  des  Bavarois  sans  attendre  les  Fran- 
çais; tout  soldat  lui  était  bon.  Il  défait  à  Abensberg 
l'archiduc  Louis  ',  à  Eckmiihl  l'archiduc  Charles  *  ;  il 
scie  en  deux  l'armée  autrichienne,  il  effectue  le  pas- 
sage de  la  Salza  î. 

Il  entre  à  Vienne*.  Le  21  et  le  22,  mai  a  lieu  la  ter 
rible  affaire  d'Essling.  La  relation  de  l'archiduc  Charles 
porte  que,  le  premier  jour,  deux  cent  quatre-vingt- 
huit  pièces  autrichiennes  tirèrent  cinquante  et  un  mille 
coups  de  canon,  et  que  le  lendemain  plus  de  quatre 
cents  pièces  jouèrent  de  part  et  d'autre.  Le  maréchal 
Lannes  y  fut  blessé  mortellement.  Bonaparte  lui  dit 
un  mot  et  puis  l'oublia  ;  l'attachement  des  hommes  se 
refroidit  aussi  vite  que  le  boulet  qui  les  frappe. 

La  bataille  de  Wagram  (6  juillet  1809]  résume  les 
différents  combats  livrés  en  Allemagne  :  Bonaparte  y 
déploie  tout  son  génie.  Le  colonel  César  de  Laville, 

1.  2>3  avrU  1809. 

2.  22  avril. 

3.  28,  29.  30  ami. 

4.  Le  13  mai. 


244  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

chargé  de  l'aller  prévenir  d'un  désastre  qu'éprouve 
l'aile  gauche,  le  trouve  à  l'aile  droite  dirigeant  l'attaque 
du  maréchal  Davout.  Napoléon  revient  sur-le-champ  à 
la  gauche  et  répare  l'échec  essuyé  par  Masséna.  Ce  fut 
alors,  au  moment  où  l'on  croyait  la  bataille  perdue, 
que,  jugeant  seul  du  contraire  par  les  manœuvres  de 
l'ennemi,  il  s'écria  :  «  La  bataille  est  gagnée!  »  11  op- 
pose sa  volonté  à  la  victoire  hésitante  ;  il  la  ramène  au 
feu  comme  César  ramenait  par  la  barbe  au  combat  ses 
vétérans  étonnés.  Neuf  cents  bouches  de  bronze  rugis- 
sent ;  la  plaine  et  les  moissons  sont  en  flammes  ;  de 
grands  villages  disparaissant  ;  l'action  dure  douze 
heures.  Dans  une  seule  charge,  Lauriston  '  marche 
au  trot  à  l'ennemi,  à  la  tête  de  cent  pièces  de  canon. 

1.  Jacques-Alexandre-Bernard  Law,  comte  puis  marquis  de 
LauHston,  né  à  Pondichéry  le  1*'  février  1763.  Il  était  le  petit- 
neveu  du  célèbre  contrôleur  John  Law  et  le  fils  d'un  maréchal 
de  camp  gouverneur  des  possessions  françaises  dans  l'Inde.  Ca- 
marade de  Bonaparte  à  Briennne,  il  devint  son  aide  de  camp  et 
assista  à  ses  côtés  à  la  bataille  de  Marengo.  Général  de  division 
d'artillerie  et  comte  de  l'Empire  (29  juin  1808),  il  se  signala  sur 
les  champs  de  bataille,  particulièrement  à  Raab,  à  Wagram,  à 
la  Moskowa,  à  Lutzen,  à  Weissig,  à  Bautzen  et  à  Wurtschen  ; 
très  apprécié  de  l'Empereur,  il  se  vit  chargé  par  lui  de  plu- 
sieurs missions  diplomatiques,  notamment  de  l'ambassade  de 
Pétersbourg  en  1811.  Louis  XVIII  le  nomma  grand-cordon  de 
la  Légion  d'honneur  (29  juillet  1814),  et  capitaine-lieutenant  aux 
mousquetaires  gris  (20  février  1815).  Pendant  les  Cent-Jours,  il 
resta  fidèle  au  roi,  qui  le  fit  pair  de  France  (17  août  1815)  et  le 
créa  marquis  (20  décembre  1817).  Il  entra  dans  le  cabinet  du  duc 
de  Richelieu  comme  ministre  de  la  Maison  du  roi,  le  i"  no- 
vembre 1820.  Maréchal  de  France  le  6  juin  1823,  il  prit  part  à 
la  guerre  d'Espagne,  assiégea  et  prit  Pampelune  et  devint,   le 

9  octobre  1823,  chevalier  du  Saint-Esprit.  Le  4  août  de  l'année 
suivante,  il  abandonna  ses  fonctions  de  ministre  de  la  Maison 
du  roi  pour  celles  de  grand  veneur  et  de  ministre  d'Etat.  Il 
mourut  d'une  attaque  d'apoplexie  foudroyante  dans  la  nuit  du 

10  au  il  juin  1828. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  245 

Quatre  jours  après  on  ramassait  au  milieu  des  blés 
des  militaires  qui  achevaient  de  mourir  aux  rayons  du 
soleil  sur  des  épis  piétines,  couchés  et  collés  par  du 
sang  :  les  vers  s'attachaient  déjà  aux  plaies  des  cada- 
vres avancés. 

Dans  ma  jeunesse,  on  s'occupait  de  lire  les  commen- 
taires de  Folard  *  et  de  Guischardt  *,  de  Tempelhoiï  • 
et  de  Lloyd  *  ;  on  étudiait  l'ordre  profond  et  l'ordre 
mince  ;  j'ai  fait  manœuvrer  sur  ma  table  de  sous-lieu- 
tenant bien  des  petits  carrés  de  bois.  La  science  mili- 
taire a  changé  comme  tout  le  reste  par  la  Révolution  ; 
Bonaparte  a  inventé  la  grande  guerre,  dont  les  con- 
quêtes de  la  République  lui  avaient  fourni  l'idée  par 
les  masses  réquisitionnaires.  Il  méprisa  les  places  for- 
tes qu'il  se  contenta  de  masquer,  s'aventura  dans  le 
pays  envahi  et  gagna  tout  à  coups  de  batailles.  Il  ne 
s'occupait  point  de  retraites  ;  il  allait  droit  devant  lui 
comme  ces  voies  romaines  qui  traversent  sans  se  dé- 
tourner les  précipices  et  les  montagnes.  Il  portait 
toutes  ses  forces  sur  un  point,  puis  ramassait  au  demi- 

1.  Le  chevalier  de  Folard  (1669-1752),  auteur  des  Nouvelles 
découvertes  sur  la  guerre  et  du  Commentaire,  formant  un  corps 
de  science  m,ilitaire.  Ses  écrits  sur  la  tactique  lui  valurent  le 
nom  de  Végèce  français. 

2.  Karl-Gotlieb  Guischardt  (1724-1775),  écrivain  militaire  alle- 
mand, auteur  des  Mémoires  militaires  sur  les  Grecs  et  les  Ro- 
m,ains  et  de  Mémoires  critiques  et  historiques  sur  plusieurs 
points  d'antiquités  militaires. 

3.  Georges-Frédéric  de  Tempelhoff  (1737-1807),  général  et 
écrivain  militaire  prussien.  Son  principal  ouvrage  est  une  ^ti- 
toire  de  la  guerre  de  Sept  ans  en  Allemagne. 

4.  Henri  Lloyd  (1729-1783),  écrivain  militaire  anglais,  auteur 
de  Y  Introduction  à  l'histoire  de  la  guerre  en  Allemagne,  de 
Mémoires  politiques  et  nnlitaires  et  de  la  Philosophie  de  la 
guerre. 


246  MEMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

cercle  les  corps  isolés  dont  il  avait  rompu  la  ligne. 
Cette  manœuvre,  qui  lui  fut  propre,  était  d'accord 
avec  la  furie  française;  mais  elle  n'eût  point  réussi 
avec  des  soldats  moins  impétueux  et  moins  agiles.  II 
faisait  aussi,  vers  la  fin  de  sa  carrière,  charger  l'artil- 
lerie et  emporter  les  redoutes  par  la  cavalerie.  Qu'en 
est-il  résulté  ?  En  menant  la  France  à  la  guerre,  on  a 
appris  à  l'Europe  à  marcher  :  il  ne  s'est  plus  agi  que 
de  multiplier  les  moyens;  les  masses  ontéquipoUé  les 
masses.  Au  lieu  de  cent  mille  hommes  on  en  a  pris 
six  cent  mille;  au  lieu  de  cent  pièces  de  canon  on  en 
a  traîné  cinq  cents  :  la  science  ne  s'est  point  accrue  ; 
l'échelle  seulement  s'est  élargie.  Turenneen  savait  au- 
tant que  Bonaparte,  mais  il  n'était  pas  maître  absolu 
et  ne  disposait  pas  de  quarante  millions  d'hommes. 
Tôt  ou  tard  il  faudra  rentrer  dans  la  guerre  civilisée 
que  savait  encore  Moreau,  guerre  qui  laisse  les  peu- 
ples en  repos  tandis  qu'un  petit  nombre  de  soldats 
font  leur  devoir  ;  il  faudra  en  revenir  à  l'art  des  re- 
traites, à  la  défense  d'un  pays  au  moyen  des  places 
fortes,  aux  manœuvres  patientes  qui  ne  coûtent  que 
des  heures  en  épargnant  des  hommes.  Ces  énormes 
batailles  de  Napoléon  sont  au  delà  de  la  gloire  ;  l'œil 
ne  peut  embrasser  ces  champs  de  carnage  qui,  en  défi- 
nitive, n'amènent  aucun  résultat  proportionné  à  leurs 
calamités.  L'Europe,  à  moins  d'événements  imprévus, 
est  pour  longtemps  dégoûtée  de  combats.  Napoléon  a 
tué  la  guerre  en  l'exagérant  :  notre  guerre  d'Afrique 
n'est  qu'une  école  expérimentale  ouverte  à  nos  soldats. 
Au  milieu  des  morts,  sur  le  champ  de  bataille  de 
Wagram,  Napoléon  montral'impassibilitéqui  lui  était 
propre  et  qu'il  affectait  afin  de  paraître  au-dessus  des 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  247 

autres  hommes  ;  il  dit  froidement  ou  plutôt  il  répéta 
soa  mot  habituel  dans  de  telles  circonstances:  «  Voilà 
«  une  grande  consommation  !  » 

Lorsqu'on  lui  recommandait  des  officiers  blessés, 
il  répondait  :  «  Ils  sont  absents.  »  Si  la  vertu  militaire 
enseigne  quelques  vertus,  elle  en  affaiblit  plusieurs  * 
le  soldat  trop  humain  ne  pourrait  accomplir  son 
oeuvre  ;  la  vue  du  sang  et  des  larmes,  les  souffrances, 
les  cris  de  douleur,  l'arrêtant  à  chaque  pas,  détrui- 
raient en  lui  ce  qui  fait  les  Césars,  race  dont,  après 
tout,  on  se  passerait  volontiers. 

A-près  la  bataille  de  Wagram,  un  armistice  est  con- 
venu à  Znaïm  *.  Les  Autrichiens,  quoi  qu'en  disent 
nosbulletins,  s'étaient  retirés  en  bon  ordre  et  n'avaient 
pas  laissé  derrière  eux  un  seul  canon  monté.  Bonar 
parte,  en  possession  de  Schœnbriinn,  y  travaillait  à 
la  paix.  «  Le  13  octobre,  dit  le  duc  de  Gadore  ^,  j'étais 

1.  Le  12  juillet  1809. 

2.  M.  de  Champagny.  Il  avait  été  fait  duc  de  Cadore  le 
15  août  1809.  Ancien  membre  de  l'Assemblée  constituante,  empri- 
sonné sous  la  Terreur,  conseiller  d'État  après  le  18  brumaire, 
ambassadeur  à  Vienne  eu  1801,  il  avait  pris  le  portefeuille  de 
l'Intérieur  (8  août  1804)  en  remplacement  de  Chaptal.  Trois  ans 
après,  le  8  août  1807,  la  disgrâce  de  Talleyrand  l'avait  fait  passer 
du  ministère  de  l'Intérieur  à  celui  des  Relations  extérieures.  Il 
quitta  ce  dernier  ministère  le  16  avril  1811  et  devint  ministre 
d'Etat,  intendant  des  domaines  de  la  couronne  et  sénateur.  En 
1814,  il  adhéra  des  premiers  aux  Bourbons,  qui  le  firent  pair  de 
France.  Pendant  les  Cent-Jours,  Napoléon  lui  rendit  l'intendance 
des  domaines  de  la  couronne  et  le  nomma  pair  de  l'Empire.  La 
seconde  Restauration  le  rendit  à  la  vie  privée;  mais,  en  1819, 
M.  Decazes  le  comprit  dans  la  t'jurnée  des  soixante  nouveaux 
pairs  destinée  à  rendre  la  majorité  au  ministère.  M.  de  Charapa- 
gny  vécut  encore  assez  pour  prêter  serment  au  gouvernement 
de  Juillet,  et  continua  de  siéger  dans  la  Chambre  des  pairs 
jusqu'à  sa  mort,  arrivée  le  3  juillet  1834. 


248  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  venu  de  Vienne  pour  travailler  avec  l'empereur. 
«  Après  quelques  moments  d'entretien,  il  me  dit  : 
«  Je  vais  passer  la  revue  ;  restez  dans  mon  cabinet  ; 
«  vous  rédigerez  cette  note  que  je  verrai  après  la 
K  revue.  »  Je  restai  dans  son  cabinet  avec  M.  de 
«  Méneval,  son  secrétaire  intime  ;  il  rentra  bientôt. 
«  —  «  Le  prince  de  Lichtenstein,  me  dit  Napoléon,  ne 
«  vous  a-t-il  pas  fait  connaître  qu'on  lui  faisait  sou- 
«  vent  la  proposition  de  m'assassiner?  —  Oui,  sire; 
«  il  m'a  exprimé  l'horreur  avec  lequel  il  rejetait  ces 
ft  propositions.  —  Eh  bien  !  on  vient  d'en  faire  la  ten- 
«  tative.  Suivez-moi.  »  J'entrai  avec  lui  dans  le  salon. 
«  Là  étaient  quelques  personnes  qui  paraissaient  très 
«  agitées  et  qui  entouraient  un  jeune  homme  de  dix- 
«  huit  à  vingt  ans,  d'une  figure  agréable,  très  douce, 
«  annonçant  une  sorte  de  candeur,  et  qui  seul  parais- 
«  sait  conserver  un  grand  calme.  C'était  l'assassin.  Il 
«  fut  interrogé  avec  une  grande  douceur  par  Napo- 
«  léon  lui-même,  le  général  Rapp  servant  d'interprète. 
«  Je  ne  rapporterai  que  quelques-unes  de  ses  réponses, 
«  qui  me  frappèrent  davantage. 

«  Pourquoi  vouliez-vous  m'assassiner  ?  —  Parce 
«  qu'il  n'y  aura  jamais  de  paix  pour  l'Allemagne  tant 
«  que  vous  serez  au  monde.  —  Qui  vous  a  inspiré  ce 
«  projet?  — L'amour  de  mon  pays.  —  Ne  l'avez-vous 
«  concerté  avec  personne  ?  —  Je  l'ai  trouvé  dans  ma 
«  conscience.  —  Ne  saviez-vous  pas  à  quels  dangers 
«  vous  vous  exposiez?  —  Je  le  savais  ;  mais  je  serais 
«  heureux  de  mourir  pour  mon  pays.  —  Vous  avez 
«  des  principes  religieux  ;  croyez-vous  que  Dieu  au- 
«  torise  l'assassinat?  —  J'espère  que  Dieu  me  pardon- 
ne nera  en  faveur  de  mes  motifs.  —  Est-ce  que,  dans 


MÉMOIRES  d'oltre-tombe  249 

«  les  écoles  que  vous  avez  suivies,  on  enseigne  cette 
«  doctrine?  —  Un  grand  nombre  de  ceux  qui  les  ont 
«  suivies  avec  moi  sont  animés  de  ces  sentiments  et 
«  disposés  à  dévouer  leur  vie  au  salut  de  la  patrie.  — 
«  Que  feriez-vous  si  je  vous  mettais  en  liberté  ?  —  Je 
«  vous  tuerais.  » 

«  La  terrible  naïveté  de  ces  réponses,  la  froide  et 
«  inébranlable  résolution  qu'elles  annonçaient,  et  ce 
«  fanatisme,  si  fort  au-dessus  de  toutes  les  craintes 
«  humaines,  firent  sur  Napoléon  une  impression  que 
«  je  jugeai  d'autant  plus  profonde  qu'il  montrait  plus 
«  de  sang-froid.  Il  fit  retirer  tout  le  monde,  et  je  res- 
«  tai  seul  avec  lui.  Après  quelques  mots  sur  un  fana- 
«  tisme  aussi  aveugle  et  aussi  réfléchi,  il  me  dit  :  «  11 
«  faut  faire  la  paix.  »  Ce  récit  du  duc  de  Cadore  méri- 
tait d'être  cité  en  entier  '. 


1.  Le  récit  du  général  Rapp,  dans  ses  Mémoires,  p.  141  et 
suiv.,  est  de  tous  points  conforme  à  celui  du  duc  de  Cadore.  — 
Chateaubriand  ne  donne  pas  le  nom  du  jeune  Allemand  qui 
avait  voulu  tuer  Napoléon.  Il  s'appelait  Frédéric  Stapss.  C'était 
le  12  octobre,  au  moment  où  l'Empereur,  passant  une  grande  re- 
vue à  Schœnbrtlnn,  assistait  au  défilé  des  troupes  entre  le  maré- 
chal Berthier,  son  chef  d'état-major,  et  le  général  Rapp,  son 
aide  de  camp.  Un  jeune  homme,  presque  un  enfant,  la  main 
droite  enfoncée  sous  sa  redingote,  dans  une  poche  d'où  sortait 
un  papier,  s'avança  vers  lui.  Berthier,  s'imaginant  que  ce  jeune 
homme  voulait  présenter  une  pétition,  se  plaça  entre  lui  et  l'Em- 
pereur, et  lui  dit  de  remettre  sa  pétition  à  l'aide  de  camp 
Rapp,  Stapss  répondit  qu'il  voulait  parler  à  Napoléon  lui-même; 
puis,  comme  il  s'était  avancé  de  nouveau  et  s'approchait  de  très 
près,  Rapp  lui  signifia  de  se  retirer,  en  ajoutant  que,  s'il  avait 
quelque  chose  à  demander,  on  l'écouterait  après  la  parade.  Son 
regard  et  son  air  résolus  donnèrent  des  soupçons  à  l'aide  de 
camp;  appelant  un  officier  de  gendarmerie  qui  se  trouvait  là,  il 
le  fit  arrêter  et  conduire  au  château.  On  trouva  sur  lui  un  cou- 
teau de  cuisine.  Stapss  déclara  qu'il  avait  voulu  s'en  servir  pour 


250  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

Les  nations  commençaient  leur  levée  ;  elles  annon- 
çaient à  Bonaparte  des  ennemis  plus  puissants  que  les 
rois;  la  résolution  d'un  seul  homme  du  peuple  sauvait 
alors  TAutriche.  Cependant  la  fortune  de  Napoléon  ne 
voulait  pas  encore  tourner  la  tète.  Le  44  août  1809, 
dans  le  palais  même  de  l'empereur  d'Autriche,  il  fait 
la  paix  >  ;  cette  fois  la  fille  des  Césars  est  la  palme 

frapper  Napoléon,  mais  qu'il  ne  pouvait  rendre  compte  de  sa 
conduite  qu'à  Napoléon  lui-même.  {Mémoires  de  Rapp,  p.  141,) 

Napoléon,  ne  pouvant  croire  que  ce  jeune  homme  n'eût  point 
de  complice,  recourut,  pour  le  contraindre  à  les  découvrir,  à 
une  nouvelle  espèce  de  torture,  à  la  torture  de  la  faim.  Dans  la 
lettre  qu'il  adressa  au  ministre  de  la  police,  pour  lui  enjoindre 
d'étouffer  le  bruit  de  la  tentative  de  Stapss,  il  écrivait  :  «  La 
fièvre  d'exaltation  où  il  était  a  empêché  d'en  savoir  davantage; 
on  Vintcrrogera  quand  il  sera  refroidi  et  à  jeun  ».  11  fera, 
d'ailleurs,  plus  tard,  des  aveux  complets.  A  Sainte-Hélène,  il 
dira  un  jour  au  médecin  0'  Meara,  qu'il  avait  prescrit  de  ne 
donner  au  prisonnier  aucune  nourriture  pendant  vingt-quatre 
heures,  et  seulement  de  l'eau.  »  {Napoléon  en  exil,  par  0'  Meara, 
1822.)  —  M.  de  Bausset,  préfet  du  palais  impérial,  dit,  dans  ses 
Mémoires  (t.  II,  p.  228)  :  «  On  le  garda  au  secret  pendant  quel- 
ques jours,  lui  faisant  éprouver  les  privations  du  sommeil,  lui 
donnant  des  fruits  pour  nourriture,  afin  d'affaiblir  sa  constitu- 
tion et  de  le  forcer  à  révéler  le  nom  de  ses  complices.  »  Rapp 
constate  que  Stapss,  lorsqu'il  fut  exécuté,  n'avait  rien  pris  de- 
puis trois  jours.  Au  moment  d'aller  à  la  mort,  on  lui  offrit  de 
la  nourriture;  il  la  refusa  en  disant  quil  lui  restait  encore  assez 
de  force  pour  marcher  au  supplice.  Sa  fermeté  ne  se  démentit 
pas  un  instant.  Son  dernier  cri  fut  :  Vive  la  liberté!  Vive  VAl- 
lemagne!  Mort  à  son  tyran!  {Mémoires  de  Rapp,  147.) 

1.  Ce  traité  est  appelé  dans  l'histoire  la  paix  de  Vienne.  L'Au- 
triche abandonnait  quatre  cent  mille  âmes  sur  la  frontière  de 
Bavière,  qui  fut  déterminée  par  une  ligne  entre  Linz  et  Passau, 
couvrant  cette  dernière  ville;  plus  d'un  million  sur  la  frontière 
d'Italie,  Villach  en  Corinthie,  Laybach  et  la  rive  droite  de  la 
Save  ;  enfin  dix-sept  cent  mille  en  Galicie.  Les  territoires  déta- 
chés de  la  Haute-Autriche  furent  donnés  à  la  Bavière  ;  les  autres 
cédés  à  la  France  sous  le  nom  de  provinces  Illyriennes.  Les  ter- 
ritoires Galiciens  furent  donnés  au  roi  de  Saxe,  comme  duc  de 


MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  2?1 

remportée  ,  mais  Joséphine  avait  été  sacrée,  et  Marie- 
Louise  ne  le  fut  pas  :  avec  sa  première  femme,  la 
vertu  de  l'onction  divine  sembla  se  retirer  du  triom- 
phateur. J'aurais  pu  voir  dans  Notre-Dame  de  Paris 
la  même  cérémonie  que  j'ai  vue  dans  la  cathédrale  de 
Reims;  à  l'exception  de  Napoléon,  les  mêmes  hommes 
y  figuraient. 

Un  des  acteurs  secrets  qui  eut  le  plus  de  part  dans 
la  conduite  intérieure  de  cette  affaire  fut  mon  ami 
Alexandre  de  Laborde,  blessé  dans  les  rangs  des  émi- 
grés, et  honoré  de  la  croix  de  Marie-Thérèse  pour  ses 
blessures  *. 


Varsovie,  sauf  les  deux  cercles  de  Solkiew  et  de  Zloczow,  livrés 
à  la  Russie.  L'empereur  d'Autriche  reconnaissait  tous  les  chan- 
gements survenus  ou  qui  pourraient  survenir  en  Espagne,  en 
Portugal,  en  Italie  ;  il  adhérait  au  système  prohibitif  adopté  par 
la  France  et  la  Russie  à  l'égard  de  l'Angleterre  et  s'engageait  à 
cesser  toute  relation  commerciale  avec  cette  dernière  puissance. 
Ce  traité,  qui  démantelait  entièrement  la  monarchie  autrichienne, 
ouvrant  ses  provinces  polonaises,  lui  étant  ses  défenses  de  l'Inn 
et  des  Alpes  Carniques,  était  fait  moins  en  vue  de  la  paix  qu'en 
prévision  d'une  guerre  future  :  la  paix  de  Vienne  devait  durer 
quatre  ans. 

1.  Le  comte  Alexandre  de  Laborde  avait  servi  pendant  la  Ré- 
volution dans  un  régiment  de  hussards  autrichiens.  Nommé  au- 
diteur au  Conseil  d'État  en  1808,  il  avait  accompagné  Napoléon 
pendant  la  campagne  de  1809,  et  il  venait  de  jouer  un  rôle  actif 
dans  la  pacification  avec  l'Autriche.  Après  la  signature  du  traité 
et  le  départ  de  l'armée  française,  il  était  demeuré  à  Vienne  avec 
la  mission  tout  officieuse  d'aplanir  certaines  difficultés  de  détail, 
surtout  d'observer  et  de  rendre  compte  :  il  était  particulière- 
ment propre  à  cette  tâche,  ayant  ses  entrées  chez  les  ministres, 
de  nombreuses  relations  dans  le  monde  de  la  cour  et  du  gou- 
vernement. Ce  fut  à  lui  que  Metternich  fit  la  première  ouverture 
sur  la  possibilité  d'un  mariage  de  l'empereur  Napoléon  avec  un» 
princesse  de  la  maison  d'Autriche.  (Voir  Napoléon  et  Alexan- 
are  I",  par  Albert  Vandal,  tome  II,  chapitre  VI.) 


252  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

Le  il  mars,  le  prince  de  Neuchâtel»  épousa  à  \ieune, 
par  procuration,  l'archiduchesse  Marie-Louise.  Celle-ci 
partit  pour  la  France,  accompagnée  de  la  princesse 
Murât  :  Marie-Louise  était  parée  sur  la  route  des  em- 
blèmes de  la  souveraine.  Elle  arriva  à  Strasbourg  le 
22  mars,  et  le  28  au  château  de  Gompiègne,  où  Bona- 
parte l'attendait  ^  Le  mariage  civil  eut  lieu  à  Saint- 
Cloud  le  1"  avril  ;  le  2,  le  cardinal  Fesch  donna  dans 
le  Louvre  la  bénédiction  nuptiale  aux  deux  époux. 
Bonaparte  apprit  à  cette  seconde  femme  à  lui  devenir 
infidèle,  ainsi  que  l'avait  été  la  première,  en  trompant 
lui-même  son  propre  lit  par  son  intimité  avec  Marie- 
Louise  avant  la  célébration  du  mariage  religieux  : 
mépris  de  la  majesté  des  mœurs  royales  et  des  lois 
saintes  qui  n'était  pas  d'un  heureux  augure  3. 

1.  Le  maréchal  Berthier,  prince  de  Neuchâtel. 

2.  Napoléon  n'avait  point  attendu  Marie-Louise  à  Compiègno. 
■  Profitant,  dit  Norvins  {Mémorial,  t.  III,  p.  279),  du  trouble 
du  palais,  de  l'obscurité  et  du  mauvais  temps,  l'Empereur  s'é- 
tait esquivé  par  un  escalier  dérobé  et  était  sorti  par  une  petite 
porte  du  parc.  Il  y  avait  trouvé  une  simple  calèche  bien  attelée 
où,  précédé  d'un  seul  courrier,  il  se  jeta  avec  Murât,  enveloppés 
l'un  et  l'autre  dans  de  grands  manteaux,  et  à  toutes  brides  il 
alla  s'embusquer  à  deux  lieues  de  Soissons,  au  village  de  Cour- 
celles,  sous  le  porche  de  l'église,  pour  y  guetter  l'arrivée  de 
Marie-Louise...  Enfin  parut  la  voiture  si  désirée;  à  l'instant, 
comme  un  sous-lieutenant  qui  revoit  sa  cousine,  Napoléon  s'é- 
lança de  la  calèche,  ouvrit  brusquement  la  portière  de  la  berline 
impériale,  mit  sa  sœur  Caroline  sur  le  devant,  prit  sa  place  et 
embrassa  l'Impératrice.  Tout  cela  se  fit  si  rapidement  qu'il  avait 
embrassé  dix  fois  la  jeune  archiduchesse,  qu'elle  savait  à  peine 
à  qui  elle  devait  cet  impromptu.  Ce  fut  une  affaire  d'avant-postes, 
conçue  et  exécutée  militairement  :  Marie-Louise  fut  surprise 
et  conquise.  » 

3.  «  Un  courrier  vint  tout  à  coup  annoncer  le  cortège.  Il 
pleuvait  à  verse...  Tout  Compiègne  se  précipita  dans  les  cours, 
•t  surtout  dans  la   cour  d'honneur...    Enfin  à  dix  heures,  par 


MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  253 

Tout  paraît  achevé;  Bonaparte  a  obtenu  la  seule 
chose  qui  lui  manquait  :  comme  Philippe-Auguste 
s'alliant  à  Isabelle  de  Hainaut,  il  confond  la  dernière 
race  avec  la  race  des  grands  rois  ;  le  passé  se  réunit  à 
l'avenir.  En  arrière  comme  en  avant,  il  est  désormais  le 
maître  des  siècles  s'il  se  veut  enfin  fixer  au  sommet  ; 
mais  il  a  la  puissance  d'arrêter  le  monde  et  n'a  pas 
celle  de  s'arrêter  :  il  ira  jusqu'à  ce  qu'il  ait  conquis  la 
dernière  couronne  qui  donne  du  prix  à  toutes  les 
autres,  la  couronne  du  malheur. 

L'archiduchesse  Marie-Louise,  le  20  mars  1811,  ac- 
couche d'un  fils  '  :  sanction  supposée  des  félicités  pré- 
une  pluie  battante,  le  canon  annonça  l'entrée  dans  la  ville  de 
l'auguste  couple.  A  l'instant  toutes  nos  royautés  des  deux  sexes 
vinrent  s'étager  sur  les  marches  du  perron  et  se  trouvèrent  à  la 
descente  de  la  voiture  impériale.  L'Empereur  en  sortit,  donnant 
la  main  à  l'Impératrice,  et  lui  présenta  rapidement  toute  sa  fa- 
mille. Ainsi  fit-il  dans  la  galerie,  comme  au  pas  de  course...  Le 
souper  fut  servi  dans  l'appartement  de  Marie-Louise.  Il  n'y  eut 
en  tiers  que  la  reine  de  Naples,  qui,  mourant  de  sommeil,  se 
congédia  en  sortant  de  table.  Or,  qui  de  trois  ôte  un,  reste 
deux...  Le  lendemain,  à  midi,  l'Empereur  déjeunait  auprès  du 
lit  de  l'Impératrice...  Ce  fut  la  chancellerie  qui  resta  vierge,  et 
Napoléon  un  simple  mortel.  »  Norvins,  Mémorial,  t.  III,  p.  280. 
—  Voir  aussi  les  Mémoires  de  M.  de  Bausset. 

1.  Le  Moniteur  du  21  mars  contenait,  à  la  date  du  20,  cet  avi« 
solennel  :  «  Aujourd'hui,  20  mars,  à  neuf  heures  du  matin,  l'es- 
poir de  la  France  a  été  rempli.  Sa  Majesté  l'Impératrice  est 
heureusement  accouchée  d'un  prince.  Le  Roi  de  Rome  et  son  au- 
guste Mère  sont  en  parfaite  santé.  »  —  Le  17  février  1810,  trois 
jours  après  l'adhésion  officielle  de  l'empereur  d'Autriche  au  ma- 
riage de  l'archiduchesse  Marie- Louise  avec  Napoléon,  le  ministre 
d'Étal,  comte  Regnaud  de  Saint-Jean  d'Angély,  avait  lu  aux  sé- 
nateurs réunis  en  séance  solennelle  l'exposé  des  motifs  du  sé- 
natus-consulte  qui  réunissait  l'État  de  Rome  à  l'Empire.  Après 
avoir  félicité  Napoléon  de  placer  une  seconde  fois  sur  sa  tête  la 
couronne  de  Charlemagne,  le  ministre,  dévoilant  la  pensée  maî- 
tresse de  son  souverain,  avait  ajouté  :  a  II  veut  que  l'héritier  de 


254  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

cédentes.  De  ce  fils  éclos,  comme  les  oiseaux  du  pôle, 
au  soleil  de  minuit,  il  ne  restera  qu'une  valse  triste, 
composée  par  lui-même  à  Schœnbriinn,  et  jouée  sur  des 
orgues  dans  les  rues  de  Paris,  autour  du  palais  de  son 

père. 

cette  couronne  porte  le  titre  de  Roi  de  Rome;  qu'un  prince  y 
tienne  la  cour  impériale,  y  exerce  un  pouvoir  protecteur,  y  ré- 
pande ses  bienfaits  en  renouvelant  les  splendeurs  des  arts.  >• 
L'article  du  7  Sénatus-consulte,  que  le  Sénat  s'empressa  de  voter, 
était  ainsi  libellé  :  «  Le  prince  impérial  porte  le  titre  et  reçoit 
les  honneurs  de  roi  de  Rome.  »  L'article  10  stipulait  que  les 
Empereurs,  après  avoir  été  couronnés  à  Notre-Dame  de  Paris,  le 
seraient  à  Saint-Pierre  de  Rome  avant  la  dixième  année  de  leur 
règne.  »  Et  trois  ans  après  sa  naissance,  le  prince  impérial,  le  roi  de 
Rome  n'aura  déjà  plus  de  couronne  et  ne  sera  plus  pour  l'Europe 
qu'un  prince  autrichien!  La  parole  du  Psalmiste  sera  devenue 
une  prophétie  :  «  Cogitaverunt  consilia  quœ  non  potuerunt 
stabilire  »  ;  et  la  menace  qu'elle  contient  sera  en  voie  d'accom- 
plissement :  «  Fructum  eorum  de  terra  perdes  et  semen  eorum 
a  filiis  hominum.  »  Voir  le  Roi  de  Rome,  par  Henri  Welschin 


LIVRE    II 


projets  et  préparatifs  de  la  guerre  de  Russie.  —  Embarras  de 
Napoléon.  —  Réunion  à  Dresde.  —  Bonaparte  passe  en  revue 
son  armée  et  arrive  au  bord  du  Niémen.  —  Invasion  de  la 
Russie.  —  Wilna.  —  Le  Sénateur  polonais  Wibicki.  —  Le 
parlementaire  russe  Balachof.  —  Smolensk.  —  Murât.  —  Le 
fils  de  Platof.  —  Retraite  des  Russes.  —  Le  Borysthène.  — 
Obsession  de  Bonaparte.  —  Kutuzof  succède  à  Barclay  dans 
le  commandement  de  l'armée  russe.  —  Bataille  de  la  Moskowa 
ou  de  Borodino.  —  Bulletin.  —  Aspect  du  champ  de  bataille. 

—  Extrait  du  dix-huitième  bulletin  de  la  Grande-Armée.  — 
Marche  en  avant  des  Français.  —  Rostopschin.  —  Bonaparte 
au  Mont-du-Salut.  —  Vue  de  Moscou.  —  Entrée  de  Napoléon 
au  Kremlin.  —  Incendie  de  Moscou.  —  Bonaparte  gagne  avec 
peine  Petrowski.  —  Ecriteau  de  Rostopschin.  —  Séjour  sur 
les  ruines  de  Moscou.  —  Occupations  de  Bonaparte.  —  Retraite. 

—  Smolensk. —  Suite  de  la  retraite. —  Passage  de  la  Bérësina. 

—  Jugement  sur  la  campagne  de  Russie. —  Dernier  bulletin  de 
la  Grande-Armée.  —  Retour  de  Bonaparte  à  Paris.  —  Harangue 
du  Sénat.  —  Malheurs  de  la  France.  —  Joies  forcées.  —  Sé- 
jour à  ma  vallée.  —  Réveil  de  la  légitimité.  —  Le  pape  à 
Fontainebleau.  —  Défections.  —  Mort  de  Lagrange  et  de 
Delille.  —  Batailles  de  Lûtzen,  de  Bautzen  et  de  Dresde.  — 
Revers  en  Espagne.  —  Campagne  de  Saxe  ou  des  poète.''.  — 
Bataille  de  Leipzick. —  Retour  de  Bonaparte  à  Paris. —  Traité 
de  Valençay.  —  Le  corps  législatif  convoqué,  puis  ajourné. — 
Les  alliés  passent  le  Rhin.  —  Colère  de  Bonaparte.  —  Pre- 
mier jour  de  l'an  1814.  —  Notes  qui  devinrent  la  brochure  : 
De  Bonaparte  et  des  Bourbons.  —  Je  prends  un  appartement 
rue  de  Rivoli.  —  Admirable  campagne  de  France,  1814.  — 
Je  commence  à  imprimer  ma  brochure.  —  Une  note  de 
Madame  de  Chateaubriand.  —  La  guerre  établie  aux  barrières 
de  Paris.  —  Vue  de  Paris.  —  Combat  de  Belleville.  —  Faits 


256  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

de  Marie-Louise  et  de  la  régence,  —  M.  de  Talleyrand  reste  k 
Paris.  —  Proclamation  du  prince  généralissime  Schwarzen- 
berg.  —  Discours  d'Alexandre. —  Capitulation  de  Paris. 

Bonaparte  ne  voyait  plus  d'ennemis  ;  ne  sachant  oi 
prendre  des  empires,  faute  de  mieux  il  avait  pris  le 
royaume  de  Hollande  à  son  frère.  Mais  une  inimitié 
secrète,  qui  remontait  à  l'époque  de  la  mort  du  duc 
d'Enghien,  était  restée  au  fond  du  cœur  de  Napoléon 
contre  Alexandre.  Une  rivalité  de  puissance  l'animait  ; 
il  savait  ce  que  la  Russie  pouvait  faire  et  à  quel  prix 
il  avait  acheté  les  victoires  de  Friedland  et  d'Eylau. 
Les  entrevues  de  Tilsit  et  d'Erfurt,  des  suspensions 
d'armes  forcées,  une  paix  que  le  caractère  de  Bona- 
parte ne  pouvait  supporter,  des  déclarations  d'amitié, 
des  serrements  de  main,  des  embrassades,  des  pro- 
jets fantastiques  de  conquêtes  communes,  tout  cela 
n'était  que  des  ajournements  de  haine.  Il  restait  sur 
le  continent  un  pays  et  des  capitales  oii  Napoléon 
n'était  point  entré,  un  empire  debout  en  face  de  l'em- 
pire français  :  les  deux  colosses  se  devaient  mesurer. 
A  force  d'étendre  la  France,  Bonaparte  avait  rencontré 
les  Russes,  comme  Trajan,  en  passant  le  Danube, 
avait  rencontré  les  Goths. 

Un  calme  naturel,  soutenu  d'une  piété  sincère  de- 
puis qu'il  était  revenu  à  la  religion,  inclinait  Alexandre 
à  la  paix  :  il  ne  l'aurait  jamais  rompue  si  l'on  n'était 
venu  le  chercher.  Toute  l'année  1811  se  passa  en  pré- 
paratifs. La  Russie  invitait  l'Autriche  domptée  et  la 
Prusse  pantelante  à  se  réunir  à  elle  dans  le  cas  où  elle 
serait  attaquée  ;  l'Angleterre  arrivait  avec  sa  bourse. 
L'exemple  des  Espagnols  avait  soulevé  les  sympathies 
des  peuples  ;  déjà  commençait  à  se  former  le  lien  de 


PliiUppoteaui.del. 


£np .  V""'tSaraMn. 


"Weill;  sculp. 


E[pai®[D)i£  m'L'Lh  'Êaji^KifiE  [de  ^rjisûie 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  257 

la  vertu  (Tugendbund)   qui   enserrait  peu  à  peu  la 
jeune  Allemagne. 

Bonaparte  négociait,  il  faisait  des  promesses  :  il 
laissait  espérer  au  roi  de  Prusse  la  possession  des 
provinces  russes  allemandes  ;  le  roi  de  Saxe  et  l'Au- 
triche se  flattaient  d'obtenir  des  agrandissements  dans 
ce  qui  restait  encore  de  la  Pologne  ;  des  princes  de  la 
Confédération  du  Rhin  rêvaient  des  changements  de 
territoire  à  leur  convenance  ;  il  n'y  avait  pas  jusqu'à 
la  France  que  Napoléon  ne  méditât  d'élargir,  quoi- 
qu'elle débordât  déjà  sur  l'Europe  ;  il  prétendait  l'aug- 
menter nominativement  de  l'Espagne.  Le  général  Sé- 
bastiani  lui  dit  :  «  Et  votre  frère  ?  »  Napoléon  répli- 
qua :  «  Qu'importe  mon  frère  I  est-ce  qu'on  donne  un 
royaume  comme  l'Espagne  ?  »  Le  maître  disposait  par 
un  mot  du  royaume  qui  avait  coûté  tant  de  malheurs 
et  de  sacrifices  à  Louis  XIV  ;  mais  il  ne  l'a  pas  gardé 
si  longtemps.  Quant  aux  peuples,  jamais  homme  n'en 
a  moins  tenu  compte  et  ne  les  a  plus  méprisés  que 
Bonaparte  :  il  en  jetait  des  lambeaux  à  la  meute  de 
rois  qu'il  conduisait  à  la  chasse,  le  fouet  à  la  main  : 
«  Attila,  »  dit  Jornandès,  «  menait  avec  lui  une  foule 
«  de  princes  tributaires  qui  attendaient  avec  crainte 
«  et  tremblement  un  signe  du  maître  des  monarques 
«  pour  exécuter  ce  qui  leur  serait  ordonné.  » 

Avant  de  marcher  en  Russie  avec  ses  alliées  l'Au- 
triche et  la  Prusse,  avec  la  Confédération  du  Rhin 
composée  de  rois  et  de  princes,  Napoléon  avait  voulu 
assurer  ses  deux  flancs  qui  touchaient  aux  deux 
bords  de  l'Europe  :  il  négociait  deux  traités,  l'un  au 
midi  avec  Constantinople,  l'autre  au  nord  avec  Stock- 
bolm.  Ces  traités  manquèrent. 

r.  III.  17 


258  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

Napoléon,  à  l'époque  de  son  consulat,  avait  renoué 
des  intelligences  avec  la  Porte  :  Sélira  '  et  Bonaparte 
avaient  échangé  leurs  portraits  ;  ils  entretenaient  une 
correspondance  mystérieuse.  Napoléon  écrivait  à  son 
compère,  en  date  d'Osterode  ^  3  avril  1807  :  «  Tu  t'es 
«  montré  le  digne  descendant  des  Sélim  et  des  Soli- 
«  man.  Confie-moi  tous  tes  besoins  :  je  suis  assez 
«  puissant  et  assez  intéressé  à  tes  succès,  tant  par 
«  amitié  que  par  politique,  pour  n'avoir  rien  à  te 
«  refuser.  »  Charmante  effusion  de  tendresse  entre 
deux  sultans  causant  bec  à  bec,  comme  aurait  dit 
Saint-Simon. 

Sélim  renversé,  Napoléon  revient  au  système  russe 
et  songe  à  partager  la  Turquie  avec  Alexandre;  puis, 
bouleversé  encore  par  un  nouveau  cataclysme  d'idées, 
il  se  détermine  à  l'invasion  de  l'empire  moscovite. 
Mais  ce  n'est  que  le  21  mars  1812  qu'il  demande  à 
Mahmoud  son  alliance,  requérant  soudain  de  lui  cent 
mille  Turcs  au  bord  du  Danube.  Pour  cette  armée,  il 
offre  à  la  Porte  la  Valachie  et  la  Moldavie.  Les  Russes 


1.  Le  sultan  Sélim  III.  Il  était  monté  sur  le  trône  en  1789. 
Lorsque  Bonaparte  avait  envahi  l'Egypte,  Sélim  avait  fait  causa 
commune  avec  l'Angleterre,  mais  il  avait  conclu  la  paix  avec  la 
France  en  1802.  Il  fut  étranglé  en  1808. 

2.  Dans  les  précédentes  éditions  des  Mémoires,  on  a  imprimé 
à  tort  Ostende,  au  lieu  d'Osterode.  Après  la  campagne  de  Prusse 
et  de  Pologne,  Napoléon  alla  s'établir  à  Osterode  (Hanovre) 
pour  y  passer  la  saison  froide,  qui,  ayant  commencé  fort  tard, 
cette  année,  dura  plus  que  de  coutume.  Il  s'y  occupa  d'amasser 
des  vivres,  en  les  faisant  venir  par  la  basse  Vistule,  de  dissoudra 
1<!  corps  décimé  d'Augereau,  de  réorganiser  ses  troupes,  et  d'y 
rétablir  la  discipline,  altérée  par  les  marches,  les  souffrances  et 
les  habitudes  de  maraude.  —  Le  texte  complet  de  la  lettre  du 
3  avril  a  été  donné  par  Ségur  dans  son  Histoire  de  NapoléK)n 
et  de  la  Grande-Armée,  livre  1,  chapitre  III. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  259 

l'avaient  devancé  ;  leur  traité  était  au  moment  de  se 
conclure,  et  il  fut  signé  le  28  mai  1812'. 

Au  nord,  les  événements  trompèrent  également  Bo- 
naparte. Les  Suédois  auraient  pu  envahir  la  Finlande, 
comme  les  Turcs  menacer  la  Crimée  :  par  cette  combi- 
naison la  Russie,  ayant  deux  guerres  sur  les  bras,  eût 
été  dans  l'impossibilité  de  réunir  ses  forces  contre  la 
France  ;  ce  serait  de  la  politique  sur  une  vaste  échelle, 
si  le  monde  n'était  aujourd'hui  rapetissé  au  moral 
comme  au  physique  par  la  communication  des  idées 
et  des  chemins  de  fer.  Stockholm,  se  renfermant 
dans  une  politique  nationale,  s'arrangea  avec  Péters- 
bourg. 

Après  avoir  perdu  en  1807  la  Poméranie  envahie  par 
les  Français,  et  en  1808  la  Finlande  envahie  par  la 
Russie,  Gustave  IV  avait  été  déposé.  Gustave,  loyal  et 
fou,  a  augmenté  le  nombre  des  rois  errants  sur  la 
terre,  et  moi,  je  lui  ai  donné  une  lettre  de  recomman- 
dation pour  les  Pères  de  Terre  sainte  ;  c'est  au  tom- 
beau de  Jésus-Christ  qu'il  se  faut  consoler.  L'oncle  de 
Gustave  fut  mis  en  place  de  son  neveu  détrôné.  Ber- 
nadotte,  ayant  commandé  le  corps  d'armée  français 

1.  Le  traité  du  28  mai,  signé  à  Bucharest,  n'était  pas  un  traite 
d'alliance  entre  la  Porte  et  la  Russie,  mais  un  traité  de  paix, 
mettant  fin  à  la  querelle  qui  depuis  longtemps  divisait  les  dei;\ 
puissances.  Le  traité  rendait  à  la  Turquie  la  Moldavie  et  la  Va- 
lachie,  après  en  avoir  détaché  cependant  la  Bessarahie,  qu'il  in- 
corporait à  l'empire  russe;  il  consacrait  vaguement  l'autonomie 
des  Serbes  sous  la  suzeraineté  du  sultan  et  renouvelait  implicite- 
irent  le  protectorat  mal  défini  du  tsar  sur  les  principautés  rou- 
maines et  même  sur  l'ensemble  de  la  chrétienté  orthodoxe  du 
Levant.  La  paix  de  Bucharest  assurait  à  la  Russie  l'entière  dis- 
ponibilité de  ses  forces.  Le  traité  du  28  mai  resta  ignoré  de  Na- 
poléon, et  ce  fut  seulement  à  la  fin  d'ocioore  qu'il  apprit  que 
l'armée  russe  de  Moldavie  s'avançait  \ers  la  Litbuanie. 


260  méj:oires  d  outre-tombe 

en  Poméranie,  s'était  attiré  l'estime  des  Suédois;  ils 
jetèrent  les  yeux  sur  lui  ;  Bernadette  fut  choisi  pour 
combler  le  vide  que  laissait  le  prince  de  Holstein- 
Augustenbourg,  prince  héréditaire  de  Suède,  nouvel- 
lement élu  et  mort.  Napoléon  vit  avec  déplaisir  l'élec- 
tion de  son  ancien  compagnon  *. 

L'inimitié  de  Bonaparte  et  de  Bernadotte  remontait 
haut  :  Bernadotte  s'était  opposé  au  18  brumaire  ;  en- 
suite il  contribua,  par  des  conversations  animées  et 
par  l'ascendant  qu'il  exerçait  sur  les  esprits,  à  ces 
brouillements  qui  amenèrent  Moreau  devant  une 
cour  de  justice.  Bonaparte  se  vengea  à  sa  façon,  en 
cherchant  à  ravaler  un  caractère.  Après  le  jugement 
de  Moreau  il  fit  présent  à  Bernadotte  d'une  maison, 
rue  d'Anjou,  dépouille  du  général  condamné  ;  par  une 
faiblesse  alors  trop  commune,  le  beau-frère  de  Joseph 
Bonaparte  ^  n'osa  refuser  cette  munificence  peu  hono- 

1.  A  la  suite  de  la  déposition  de  Gustave  IV  en  1809,  son 
oncle,  le  duc  de  Sudermanie,  avait  été  proclamé  roi  sous  le  nom 
de  Charles  XIII.  Ce  prince  n'ayant  pas  d'enfants,  les  États,  le 
14  juin  1809,  choisirent  pour  héritier  de  la  couronne  le  prince 
de  Holstein-Augustenbourg,  beau-frère  du  roi  de  Danemarck. 
Moins  d'un  an  après,  le  28  mai  1810,  pendant  une  revue,  le 
prince  d'Augustenbourg  tomba  de  cheval,  frappé  d'un  mal  subit, 
et  mourut  sur  la  place.  Dans  ces  circonstances,  quelques  officiers 
suédois,  quelques  professeurs  de  l'Université  d'Upsal,  admirateurs 
passionnés  de  la  France  et  de  son  armée,  se  mirent  en  tête  de 
chercher  dans  l'état-major  impérial,  chez  l'un  des  maréchaux, 
l'héritier  de  la  couronne.  Leurs  préférences  allèrent  à  Berna- 
dotte, dont  ils  avaient  apprécié  la  conduite  et  les  talents  mili- 
taires dans  la  Poméranie  suédoise.  Le  21  août  1810,  Les  Etats 
l'élisaient  comme  héritier  du  trône  sous  le  nom  de  Charles-Jean. 

2.  Joseph  Bonaparte  et  Bernadotte  avaient  épousé  les  deux 
sœurs,  Marie-Julie  Clary  et  Eugéoie-Bernardine-Désirée  Clary, 
filles  d'un  négociant  de  Marseille.  La  première  devint  reine  d© 
Naples,  puis  d'Espagne;  la  seconde,  reine  de  Suède. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  261 

rable.  Grosbois  '  fut  donné  à  Berthier.  La  fortune 
ayant  mis  le  sceptre  de  Charles  XII  aux  mains  d'un 
compatriote  de  Henri  IV,  Charles-Jean  se  refusa  à 
l'ambition  de  Napoléon  ;  il  pensa  qu'il  lui  était  plus 
sûr  d'avoir  pour  allié  Alexandre,  son  voisin,  que  Na- 
poléon, ennemi  éloigné;  il  se  déclara  neutre,  conseilla 
la  paix  et  se  proposa  pour  médiateur  entre  la  Russie 
et  la  France. 

Bonaparte  entre  en  fureur;  il  s'écrie  :  «  Lui,  le  mi- 
«  sérable,  il  me  donne  des  conseils  !  il  veut  me  faire 
«  la  loi  !  un  homme  qui  tient  tout  de  ma  bonté!  quelle 
«  ingratitude  I  Je  saurai  bien  le  forcer  de  suivre  mon 
«  impulsion  souveraine  I  »  A  la  suite  de  ces  violences. 
Bernadotte  signa  le  24  mars  1812  le  traité  de  Saint- 
Pétersbourg  ^. 

Ne  demandez  pas  de  quel  droit  Bonaparte  traitait 
Bernadotte  de  misérable,  oubliant  qu'il  ne  sortait,  lui 
Bonaparte,  ni  d'une  source  plus  élevée,  ni  d'une  autre 
origine  :  la  Révolution  et  les  armes.  Ce  langage  insul- 
tant n'annonçait  ni  la  hauteur  héréditaire  du  rang,  ni 
la  grandeur  de  l'âme.  Bernadotte  n'était  point  ingrat, 
il  ne  devait  rien  à  la  bonté  de  Bonaparte. 

L'empereur  s'était  transformé  en  un  monarque  de 
vieille  race  qui  s'attribue  tout,  qui  ne  parle  que  de 
lui,  qui  croit  récompenser  ou  punir  en  disant  qu'il  est 
satisfait  ou  mécontent.   Beaucoup  de  siècles  passés 


1.  Comme  la  maison  de  la  rue  d'Anjou,  la  terre  de  Grosbois 
était  une  dépouille  de  Moreau. 

2.  Bernadotte  s'engageait  à  entrer  en  campagne  avec  trente 
mille  hommes.  La  Norwège  était  promise  à  la  Suède.  Le  3  mai 
1812,  l'Angleterre  accéda  au  traité  du  24  mars,  qui  fut  le  préli- 
minaire de  la  sixième  coalitioa. 


262  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

sous  la  couronne,  une  longue  suite  de  tombeaux  à 
Saint-Denis,  n'excuseraient  pas  même  ces  arrogances. 
La  fortune  ramena  des  États-Unis  et  du  nord  de 
lEurope  deux  généraux  français  sur  le  même  champ 
de  bataille,  pour  faire  la  guerre  à  un  homme  contre 
lequel  ils  s'étaient  d'abord  réunis  et  qui  les  avait 
séparés.  Soldat  ou  roi,  nul  ne  songeait  alors  qu'il  y 
eût  crime  à  vouloir  renverser  l'oppresseur  des  libertés. 
Bernadotte  triompha,  Moreau  succomba.  Les  hommes 
disparus  jeunes  sont  de  vigoureux  voyageurs  ;  ils  font 
vite  une  route  que  des  hommes  plus  débiles  achèvent 
à  pas  lents. 

Ce  ne  fut  pas  faute  d'avertissements  que  Bonaparte 
s'obstina  à  la  guerre  de  Russie  :  le  duc  de  Frioul*, 
le  comte  de  Ségur^  le  duc  de  Vicence,  consultés,  op- 

1.  Gérard-Christophe-Michel  Luroc  (1772-1813).  Aide  de  camp 
du  général  Bonaparte  dès  1796,  il  ne  cessa  de  jouir  auprès  de 
lui  de  la  plus  entière  confiance.  Après  le  18  brumaire,  le  pre- 
mier Consul  lui  confia  les  missions  les  plus  délicates,  successi- 
vement près  des  cours  de  Berlin,  de  Vienne,  de  Stockholm  et 
de  Saint-Pétersbourg.  Lors  de  la  formation  de  la  cour  impériale 
en  ISQô,  il  fut  créé  grand  maréchal  du  palais  et  spécialement 
chargé  de  veiller  à  la  sûreté  de  la  personne  de  Napoléon,  qui  le 
fit  duc  de  Frioul,  le  16  mars  1808.  Le  22  mai  1813,  pendant  la 
campagne  de  Saxe,  il  fut  tué,  d'un  boulet  de  canon,  à  côté  de 
l'Empereur. 

2.  Louis-Philippe,  comte  de  Ségur  {il53-iSS0).  Il  était  le  fils  aîné 
du  maréchal  de  Ségur.  Ambassadeur  en  Russie  sous  Louis  XVI 
(1784-1789),  il  fut,  sous  Napoléon,  conseiller  d'État,  sénateur  et 
grand  maître  des  cérémonies,  ce  qui  fut  à  son  frère,  le  très  spi- 
rituel vicomte  de  Ségur,  l'occasion  de  s'écrier  chez  ses  amis  : 
Ségur  sans  cérémonies.  Pair  de  France  pendant  les  Cent-Jours, 
il  fut  rappelé  à  la  Chambre  haute  le  19  novembre  1819.  Il  était 
membre  de  l'Académie  française  depuis  1803.  On  lui  doit  un 
grand  nombre  d'ouvrages,  et  en  particulier  de  très  intéressant! 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  263 

posèrent  à  cette  entreprise  une  foule  d'objections  : 
«  Il  ne  faut  pas,  >>  disait  courageusement  le  dernier 
[Histoire  de  la  Grande- Armée),  «  en  s'emparant  du 
«  continent  et  même  des  États  de  la  famille  de  son 
«  allié,  accuser  cet  allié  de  manquer  au  système  con- 
«  tinental.  Quand  les  armées  françaises  couvraient 
«  l'Europe,  comment  reprocher  aux  Russes  leur  ar- 
«  mée?  Fallait-il  donc  se  jeter  par  delà  tous  ces 
«  peuples  de  l'Allemangne,  dont  les  plaies  faites  par 
«  nous  n'étaient  point  encore  cicatrisées  ?  Les  Fran- 
«  çais  ne  se  reconnaissaient  déjà  plus  au  milieu  d'une 
«  patrie  qu'aucune  frontière  naturelle  ne  limitait. 
«  Qui  donc  défendra  la  véritable  France  abandonnée? 
«  —  Ma  renommée,  répliqua  l'empereur'.  »  Médée 
avait  fourni  cette  réponse  :  Napoléon  faisait  descendre 
à  lui  la  tragédie. 

Il  annonçait  le  dessein  d'organiser  l'empire  en 
cohortes  de  ban  et  d'arrière-ban  :  sa  mémoire  était 
une  confusion  de  temps  et  de  souvenirs.  A  l'objection 
des  divers  partis  existants  encore  dans  l'empire,  il 
répondait  :  «  Les  royalistes  redoutent  plus  ma  perle 
«  qu'ils  ne  la  désirent.  Ce  que  j'ai  fait  de  plus  utile 
«  et  de  plus  difficile  a  été  d'arrêter  le  torrent  révolu- 
«  lutionnaire  :  il  aurait  tout  englouti.  Vous  craignez 
«  la  guerre  pour  mes  jours?  Me  tuer,  moi,  c'est  im- 
«  possible  :  ai-je  donc  accompli  les  volontés  du  Des- 
«  tin?  Je  me  sens  poussé  vers  un  but  que  je  ne  con- 
«  nais  pas.  Quand  je  l'aurai  atteint,  un  atome  suffira 

Mémoires.  Il  était  le  père  du  général  Philippe  de  Ségur,  l'histo- 
rien de  Napoléon  et  la  Grande-Armée  pendant  l'année  1812. 

1.  Histoire  de  Napoléon  et  de  la  G  ronde- Armée  pendant  l'an' 
nei  1812,  par  le  général  comte  de  Ségur,  liTr«  II,  chap.  11. 


264  MEMOIRES   D'OUTRE-TOMBE 

«  pour  m'abattre*.  »  C'était  encore  une  copie:  les 
Vandales  en  Afrique,  Âlaric  en  Italie,  disaient  ne 
céder  qu'à  une  impulsion  surnaturelle  :  divino  jussu 
perurgen. 

L'absurde  et  honteuse  querelle  avec  le  pape  aug- 
mentant les  dangers  de  la  position  de  Bonaparte,  le 
cardinal  Fesch  le  conjurait  de  ne  pas  s'attirer  à  la 
fois  l'inimitié  du  ciel  et  de  la  terre  :  Napoléon  prit 
son  oncle  par  la  main,  le  mena  à  une  fenêtre  (c'était 
la  nuit)  et  lui  dit  :  «  Voyez-vous  cette  étoile?  —  Non, 
«  sire.  —  Regardez  bien.  —  Sire,  je  ne  la  vois  pas. 
«  —  Eh  bien,  moi,  je  la  vois  ^  » 

«  Vous  aussi,  disait  Bonaparte  à  M.  de  Caulain- 
«  court,  vous  êtes  devenu  Russe.  » 

a  Souvent,  assure  M.  de  Ségur,  on  le  voyait  (Napo- 
«  léon)  à  demi  renversé  sur  un  sofa,  plongé  dans  une 
«  méditation  profonde  ;  puis  il  en  sort  tout  à  coup 
«  com.me  en  sursaut,  convulsivement  et  par  des  ex- 
«  clamations  ;  il  croit  s'entendre  nommer  et  s'écrie  : 
«  Qui  m'appelle?  Alors  il  se  lève,  marche  avec  agi- 
«  tationî.  »  Quand  le  Balafré  touchait  à  sa  catas- 
trophe, il  monta  sur  la  terrasse  du  château  de  Blois, 
appelée  le  Perche  aux  Bretons  :  sous  un  ciel  d'au- 
tomne, une  campagne  déserte  s'étendant  au  loin,  on 
le  vit  se  promener  à  grands  pas  avec  des  mouvements 
furieux.  Bonaparte,  dans  ses  hésitations  salutaires, 
dit  :  «  Rien  n'est  assez  établi  autour  de  moi  pour  une 
«  guerre  aussi  lointaine;  il  faut  la  retarder  de  trois 
«  ans.  »  Il  offrait  de  déclarer  au  czar  qu'il  ne  contri- 

1.  Ségur,  livre  II,  chap.  II. 
i.  Ségur,  livre  II,  chap.  III. 
8.  Ségur,  livre  II,  chap.  IV. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  265 

huerait  ni  directement,  ni  indirectement,  au  rétablis- 
sement d'un  royaume  de  Pologne  :  l'ancienne  et  la 
nouvelle  France  ont  également  abandonné  ce  fidèle  et 
malheureux  pays. 

Cet  abandon,  entre  toutes  les  fautes  politiques  com- 
mises par  Bonaparte,  est  une  des  plus  graves.  Il  a  dé- 
claré, depuis  cette  faute,  que  s'il  n'avait  pas  procédé  à 
un  rétablissement  hautement  indiqué,  c'est  qu'il  avait 
craint  de  déplaire  à  son  beau-père.  Bonaparte  était 
bien  homme  à  être  retenu  par  des  considérations  de 
famille  !  L'excuse  est  si  faible  qu'elle  ne  le  mène,  en 
la  donnant,  qu'à  maudire  son  mariage  avec  Marie- 
Louise.  Loin  d'avoir  senti  ce  mariage  de  la  même 
manière,  l'empereur  de  Russie  s'était  écrié  :  «  Me 
«  voilà  renvoyé  au  fond  de  mes  forêts.  »  Bonaparte 
fut  tout  simplement  aveuglé  par  l'antipathie  qu'il 
avait  pour  la  liberté  des  peuples. 

Le  prince  Poniatowski  *,  lors  de  la  première  inva- 
sion de  l'armée  française,  avait  organisé  des  troupes 
polonaises  ;  des  corps  politiques  s'étaient  assem- 
blés; la  France  maintint  deux  ambassadeurs  succes- 
sifs à  Varsovie,  l'archevêque  de  Malines*  et   M.  Bi- 

1.  Joseph,  prince  Poniatowski  (1762-1813).  Après  avoir,  daas 
la  campagne  de  Russie,  commandé  le  cinquième  corps  de  la 
grande  armée,  composé  des  divisions  polonaises  Dombrowski, 
Zayouschek  et  Ficher,  il  commanda,  pendant  la  campagne  de 
Saxe,  le  S»  corps  (Polonais). 

2.  Dominique-Georges-Frédéric  Dufour  de  Pradt  (1759-1837). 
Député  du  clergé  du  bailliage  de  Caux  à  l'Assemblée  constituante, 
il  siégea  au  côté  droit,  émigra  dès  la  fin  de  la  session  et  s'établit 
à  Hambourg,  où  il  publia,  en  1798,  sous  le  voile  de  l'anonyme, 
un  premier  ouvrage,  l'Antidote  ou  Congrès  de  Rastadt,  qui  a  été 
longtemps  attribué  à  Joseph  de  Maistre.  Après  le  18  brumaire, 
son  pwant,  le  général  Duroc,  le  présenta  au  premier  Consul, 


266  HÉHOiRES  d'outre-tombe 

gnon  '.  Français  du  Nord,  les  Polonais,  braves  et 
légers  comme  nous,  parlaient  notre  langue  ;  ils  nous 
aimaient  comme  des  frères  ;  ils  se  faisaient  tuer  pour 
nous  avec  une  fidélité  où  respirait  leur  aversion  de  la 
Russie.  La  France  les  avait  jadis  perdus;  il  lui  appar- 
tenait de  leur  rendre  la  vie  :  ne  devait-on  rien  à  ce 
peuple  sauveur  de  la  chrétienté?  Je  l'ai  dit  à  Alexandre 
à  Vérone  :  «  Si  Votre  Majesté  ne  rétablit  pas  la  Po- 

doût  il  fit  si  bien  la  conquête  qu'il  devint  bientôt  évêque  de  Poi- 
tiers, archevêque  de  Malines,  premier  aumônier  de  l'Empereur, 
«  l'aumônier  du  dieu  Mars  »,  comme  il  s'appelait  lui-même.  En 
1812,  quand  la  guerre  de  Russie  fut  décidée,  Napoléon  l'envoya 
comme  ambassadeur  dans  le  grand-duché  de  Varsovie.  En  1814, 
il  prit  une  part  très  active  au  rétablissement  du  gouvernement 
royal  et  fut  un  moment  chancelier  de  la  Légion  d'honneur.  Sous 
la  seconde  Restauration,  il  se  jeta  dans  l'opposition  et  composa 
force  brochures,  dont  l'une  même  lui  valut  d'être  traduit  en  cour 
d'assises.  Après  la  révolution  de  juillet,  l'abbé  de  Pradt  revint  à 
ses  premières  opinions  royalistes,  et  il  s'occupait  à  réunir  les 
matériaux  d'une  histoire  de  la  Restauration,  lorsqu'il  succomba 
à  une  attaque  d'apoplexie.  Sainte-Beuve,  qui  pourtant  ne  l'aime 
.guère,  a  dit  de  lui  :  «  L'abbé  de  Pradt  était  actif,  délié,  infini- 
ment spirituel  en  conversation;  et,  la  plume  à  la  main,  un  écri- 
vain plein  de  verve  et  pittoresque  ».  Son  Histoire  de  V ambas- 
sade dans  le  grand  duché  de  Varsovie  en  1812  est  un  pamphlet, 
mais  qui  renferme  des  parties  dont  l'histoire  devra  faire  son 
profit. 

1.  Louis-Kerre-Edouard,  baron  Bignon  (1771-1841).  Il  rem 
plaça  l'abbé  de  Pradt  à  Varsovie.  Sous  la  Restauration,  il  fut,  à 
la  Chambre  des  députés,  de  1817  à  1830,  un  des  chefs  de  l'oppo- 
sition libérale.  Après  1830,  il  fut  un  instant  ministre  des  Afifairei 
étrangères,  puis  ministre  de  l'Instruction  publique.  Une  Ordon- 
nance royale  du  3  octobre  1837  l'appela  à  la  Chambre  des  pairs. 
Il  a  publié  une  Histoire  de  France  depuis  le  dix-huit  brumairt 
jusqu'à  la  paix  de  Tilsitt  (1829  1860,  6  vol.  in-S")  et  une  Hia» 
toire  de  France  sous  Is'apoléon,  depuis  la  paix  de  Tilsitt  ju>»- 
qu'en  1812  (1838,  4  vol.  in-8o).  Ces  deux  ouvrages  furent  com- 
posés en  exécution  du  testament  de  Napoléon,  qui  portait  :  «  Je 
lègue  au  baron  Bignon  100,000  francs;  je  l'engage  à  écrire  l'hù» 
toire  de  la  diplomatie  française  de  1792  k  1815.  • 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  267 

«  logne,  elle  sera  obligée  deTexterminer.  «Prétendre 
ce  royaume  condamné  à  l'oppression  par  sa  position 
géographique,  c'est  trop  accorder  aux  collines  et  aux 
rivières  :  vingt  peuples  entourés  de  leur  seul  courage 
ont  gardé  leur  indépendance,  et  l'Italie,  remparée  des 
Alpes,  est  tombée  sous  le  joug  de  quiconque  les  a 
voulu  franchir.  Il  serait  plus  juste  de  reconnaître  une 
autre  fatalité,  savoir  :  que  les  peuples  belliqueux,  ha- 
bitants des  plaines,  sont  condamnés  à  la  conquête  : 
des  plaines  sont  accourus  les  divers  envahisseurs  de 
l'Europe. 

Loin  de  favoriser  la  Pologne,  on  voulut  que  ses 
soldats  prissent  la  cocarde  nationale  ;  pauvre  qu'elle 
était,  on  la  chargeait  d'entretenir  une  armée  française 
de  quatre-vingt  mille  hommes;  le  grand-duché  de 
Varsovie  était  promis  au  roi  de  Saxe'.  Si  la  Pologne 

1.  Napoléon  n'a  jamais  sérieusement  songé,  quelque  favorables 
que  fussent  les  circonstances  et  quelque  avantage  qu'il  y  dût 
trouver  lui-même,  à  relever  la  nation  polonaise,  qui  versait  son 
sang  pour  lui  sur  tous  les  champs  de  bataille  de  l'Europe.  Sur 
les  vrais  sentiments  de  Napoléon  à  l'égard  de  la  Pologne  et  des 
Polonais,  voir  les  lettres  publiées  par  la  Correspondance  géné- 
rale, et  en  particulier  ces  deux  notes  :  Au  citoyen  Talleyrand, 
Paris,  17  octobre  1801  :  »  J'ai  oublié,  citoyen  ministre,  dans  la 
lettre  que  j'ai  eu  l'honneur  de  vous  écrire  au  sujet  de  VAlma- 
nach  national,  de  vous  parler  de  la  Pologne  dont  le  Premier 
Consul  désire  qu'il  ne  soit  pas  question  dans  l'état  des  puissances. 
Cela  est  d'une  inutilité  absolue  ».  —  Notes  sur  un  projet  d'exposé 
de  la  situation  de  l'Europe  (Finkenstein,  18  mai  1807)  :  ■•  Ne  pas 
parler  de  l'indépendance  de  la  Pologne  et  supprimer  tout  ce  qui 
tend  à  montrer  l'Empereur  comme  le  libérateur,  attendu  qu'il  ne 
s'est  pas  expliqué  à  ce  sujet.  Napoléon  ».  —  Enfin,  dans  des 
instructions  au  général  Bertrand  (Eylau,  13  février  1807)  on  lit  : 
«  11  (le  général  Bertrand)  laissera  entrevoir  (à  M.  de  Zartrow) 
que  quant  à  la  Pologne,  depuis  que  l'Empereur  la  connaît,  il  n'y 
attache  plus  aucune  importance  ».  —  Napoléon  I"  peint  par 
lui-même,  par  Raudot,  p.  192-201. 


268  MÉMOIRES  d'out:  E  TCMBE 

eût  été  reformée  en  royaume,  la  race  slave  depuis  la 
Baltique  jusqu'à  la  mer  Noire  reprenait  son  indépen- 
dance. Même  dans  l'abandon  où  Napoléon  laissait  les 
Polonais,  tout  en  se  servant  d'eux,  ils  demandaient 
qu'on  les  jetât  en  avant;  ils  se  vantaient  de  pouvoir 
seuls  entrer  sans  nous  à  Moscou  :  proposition  inop- 
portune l  Le  poète  armé,  Bonaparte  avait  reparu  ;  il 
voulait  monter  au  Kremlin  pour  y  chanter  et  pour  si- 
gner un  décret  sur  les  théâtres. 

Quoi  qu'on  publie  aujourd'hui  à  la  louange  de  Bo- 
naparte, ce  grand  démocrate,  sa  haine  des  gouverne- 
ments constitutionnels  était  invincible;  elle  ne  l'aban- 
donna point  alors  même  qu'il  était  entré  dans  les 
déserts  menaçants  de  la  Russie.  Le  sénateur  Wibicki 
lui  apporta  jusqu'à  Wilna  les  résolutions  de  la  Diète 
de  Varsovie  *  :  «  C'est  à  vous,  disait-il  dans  son  exa- 
«  gération  sacrilège,  c'est  à  vous  qui  dictez  au  siècle 
«  son  histoire,  et  en  qui  la  force  de  la  Providence  ré- 
«  side,  c'est  à  vous  d'appuyer  des  efforts  que  vous 
«  devez  approuver.  »  Il  venait,  lui,  Wibicki,  deman- 
der à  Napoléon  le  Grand  de  prononcer  ces  seules  pa- 
roles :  «  Que  le  royaume  de  Pologne  existe,  »  et  le 
royaume  de  Pologne  existera.  «  Les  Polonais  se  dé- 


1.  Le  28  juin  1812,  la  Diète  de  Varsovie  s'était  constituée  ea 
confédératioa  générale  ;  elle  avait  déclaré  le  royaume  de  Pologne 
rétabli;  convoqué  les  diétines,  invité  toute  la  Pologne  à  se  con- 
fédérer,  sommé  tous  les  Polonais  de  l'armée  russe  d'abandonner 
la  Russie.  Elle  avait  décidé  en  même  temps  qu'une  députation 
se  rendrait  auprès  de  l'Empereur  des  Français,  pour  l'engager 
k  couvrir  de  sa  puissante  protection  le  berceau  de  la  Pologne 
renaissante.  Napoléon  était  alors  à  Wilna,  et  c'est  dans  cett« 
ville  que,  le  il  juillet,  il  donna  audiemce  à  la  députation  polo- 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  269 

«  voueront  aux  ordres  du  chef  devant  qui  les  siècles 
M  ne  sont  qu'un  moment,  et  l'espace  qu'un  point.  » 

Napoléon  répondit  : 

«  Gentilshommes,  députés  de  la  Confédération  de 
«  Pologne,  j'ai  entendu  avec  intérêt  ce  que  vous  ve- 
«  nez  de  me  dire.  Polonais,  je  penserais  et  agirais 
«  comme  vous  ;  j'aurais  voté  comme  vous  dans  l'as- 
«  semblée  de  Varsovie.  L'amour  de  son  pays  est  le 
«  premier  devoir  de  l'homme  civilisé. 

«  Bans  ma  situation^  j'ai  beaucoup  d'intérêts  à 
a  concilier  et  beaucoup  de  devoirs  à  remplir.  Si  j'avais 
«  régné  pendant  le  premier,  le  second,  ou  le  troisième 
«  partage  de  la  Pologne,  j'aurais  armé  mes  peuples 
«  pour  la  défendre. 

«  J'aime  votre  nation  !  Pendant  seize  ans  j'ai  vu  vos 
«  soldats  à  mes  côtés,  dans  les  champs  d'Italie  et 
«  dans  ceux  de  l'Espagne.  J'applaudis  à  ce  que  vous 
«  avez  fait;  j'autorise  les  efforts  que  vous  voulez 
«  faire  :  je  ferai  tout  ce  qui  dépendra  de  moi  pour 
«  seconder  vos  résolutions. 

«  Je  vous  ai  tenu  le  même  langage  dès  ma  pre- 
«  mière  entrée  en  Pologne.  Je  dois  y  ajouter  que  j'ai 
«  garanti  à  l'empereur  d'Autriche  l'intégrité  de  ses 
«  domaines,  et  que  je  ne  puis  sanctionner  aucune  ma- 
«  nœuvre,  ou  aucun  mouvement  qui  tende  à  troubler 
«  la  paisible  possession  de  ce  qui  lui  reste  des  provinces 
«  de  la  Pologne. 

«  Je  récompenserai  ce  dévouement  de  vos  contrées, 
«  qui  vous  rends!  intéressants  et  vous  acquiert  tant  de 
«  titres  à  mon  estime  et  à  ma  protection,  par  tout  ce 
«  qui  pourra  dépendre  de  moi  dans  les  circonstances.  » 

Ainsi  crucifiée  pour  le  rachat  des  nations,  la  Po- 


270  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

logne  a  été  abandonnée  ;  on  a  lâchement  insulté  sa 
passion;  on  lui  a  présenté  l'éponge  pleine  de  vinaigre, 
lorsque  sur  la  croix  de  la  liberté  elle  a  dit  :  «  J'ai 
soif,  sitio.  »  «  Quand  la  liberté,  s'écrie  Mickiewicz, 
«  s'assiéra  sur  le  trône  du  monde,  elle  jugera  les  na- 
«  tions.  Elle  dira  à  la  France  :  Je  t'ai  appelée,  tu  ne 
«  m'as  pas  écoutée  :  va  donc  à  l'esclavage.  » 

«  Tant  de  sacrifices,  tant  de  travaux,  »  dit  l'abbé 
de  Lamennais,  «  doivent-ils  être  stériles  ?  Les  sacrés 
•(  martvrs  n'auraient-ils  semé  dans  les  champs  de  la 
<(  patrie  qu'un  esclavage  éternel?  Qu'entendez-vous 
«  dans  ces  forêts?  Le  murmure  triste  des  vents.  Que 
«  voyez-vous  passer  sur  ces  plaines  ?  L'oiseau  voya- 
«  geur  qui  cherche  un  lieu  pour  se  reposer.  » 

Le  9  mai  1812,  Napoléon  partit  pour  l'armée  et  se 
rendit  à  Dresde*.  C'est  à  Dresde  qu'il  rassembla  les 
ressorts  épars  de  la  Confédération  du  Rhin,  et  que, 
pour  la  première  et  la  dernière  fois,  il  mit  en  mou- 
ment  cette  machine  qu'il  avait  fabriquée. 

Parmi  les  chefs-d'œuvre  exilés  qui  regrettent  le 
soleil  de  l'Italie,  a  lieu  une  réunion  de  l'empereur  Na- 
poléon et  de  l'impératrice  Marie-Louise,  de  l'empereur 
et  de  l'impératrice  d'Autriche,  d'une  cohue  de  souve- 
rains grands  et  petits  *.  Ces  souverains  aspirent  à  for- 
mer de  leurs  diverses  cours  les  cercles  subordonnés 
de  la  cour  première  :  ils  se  disputent  le  vasselage  ;  l'un 

t.  Il  y  arriva  le  16  mai. 

2.  Les  princes  de  Weimar,  de  Cobourg,  de  Mecklembourg; 
le  grand-duc  de  Wurtzbourg,  primat  de  la  Confédération  du 
Rhin;  la  reine  Catherine  de  Westphalie,  le  roi  de  Prusae  et  SOD 
fils  le  prince  royal. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  271 

veut  être  l'échanson  du  sous-lieutenant  de  Brienne, 
l'autre  son  pannetier.  L'histoire  de  Charlemagne  est 
mise  à  contribution  par  l'érudition  des  chancelleries 
allemandes  :  plus  on  était  élevé,  plus  on  était  ram- 
pant: «  Une  dame  de  Montmorency,  dit  Bonaparte 
«  dans  Las  Cases,  se  serait  précipitée  pour  renouer 
«  les  souliers  de  l'impératrice.  » 

Lorsque  Bonaparte  traversait  le  palais  de  Dresde 
pour  se  rendre  à  un  gala  préparé,  il  marchait  le  pre- 
mier et  en  avant,  le  chapeau  sur  la  tête  ;  François  II 
suivait,  chapeau  bas,  accompagnant  sa  flUe,  l'impéra- 
trice Marie-Louise  ;  la  tourbe  des  princes  venait  pêle- 
mêle  derrière,  dans  un  respectueux  silence.  L'impéra- 
trice d'Autriche  manquait  au  cortège  ;  elle  se  disait 
souffrante,  ne  sortait  de  ses  appartements  qu'en  chaise 
à  porteurs,  pour  éviter  de  donner  le  bras  à  Napoléon, 
qu'elle  détestait.  Ce  qui  restait  de  sentiments  nobles 
s'était  retiré  au  cœur  des  femmes. 

Un  seul  roi,  le  roi  de  Prusse,  fut  d'abord  tenu  à 
l'écart  :  «  Que  me  veut  ce  prince?»  s'écriait  Bonaparte 
avec  impatience.  «  N'est-ce  pas  assez  de  l'importunité 
«  de  ses  lettres?  Pourquoi  veut-il  me  persécuter  encore 
«  de  sa  présence?  Je  n'ai  pas  besoin  de  lui.  » 

Le  grand  crime  de  Frédéric-Guillaume  auprès  du 
républicain  Bonaparte  était  d'avoir  abandonné  la  cause 
des  rois.  Les  négociations  de  la  cour  de  Berlin  avec  le 
Directoire  décelaient  en  ce  prince,  disait  Bonaparte, 
une  politique  timide,  intéressée,  sans  noblesse,  qui  sacri- 
fiait sa  dignité  et  la  cause  générale  des  trônes  à  de  pe- 
tits agrandissements.  Quand  il  regardait  sur  une  carte 
la  nouvelle  Prusse,  il  s'écriait  :  «  Se  peut-il  que  j'aie 
«  laissé  à  cet  homme  tant  de  pays  1  »  Des  trois  com- 


272  MEMOIRES  d'ûut;  e-tombe 

missaires  des  alliés  qui  le  conduisirent  à  Fréjus,  le 
commissaire  prussien  fut  le  seul  que  Bonaparte  reçut 
mal  et  avec  lequel  il  ne  voulut  avoir  aucun  rapport.  On 
a  cherché  la  cause  secrète  de  cette  aversion  de  l'empe- 
reur pour  Guillaume  ;  on  l'a  cru  trouver  dans  telle  et 
telle  circonstance  particulière  :  en  parlant  de  la  mort 
du  duc  d'Enghien,  je  pense  avoir  touché  de  plus  près 
la  vérité. 

Bonaparte  attendit  à  Dresde  les  progrès  des  colon- 
nes de  ses  armées  :  Marlborough,  dans  cette  même 
ville,  allant  saluer  Charles  XII,  aperçut  sur  une  carte 
un  tracé  aboutissant  à  Moscou  ;  il  devina  que  le  mo- 
narque prendrait  cette  route,  et  ne  se  mêlerait  pas  de 
la  guerre  de  l'Occident.  En  n'avouant  pas  tout  haut 
son  projet  d'invasion,  Bonaparte  ne  pouvait  néanmoins 
le  cacher  ;  avec  les  diplomates  il  mettait  en  avant  trois 
griefs:  l'ukase  du  31  décembre  1810,  prohibant  certai- 
nes importations  en  Russie,  et  détruisant,  par  cette 
prohibition,  le  système  continental  ;  la  protestation 
d'Alexandre  contre  la  réunion  du  duché  d'Oldenbourg; 
les  armements  de  la  Russie.  Si  l'on  n'était  accoutumé 
à  l'abus  des  mots,  on  s'étonnerait  de  voir  donner  pour 
cause  légitime  de  guerre  les  règlements  de  douanes 
d'un  État  indépendant  et  la  violation  d'un  système  que 
cet  État  n'a  pas  adopté.  Quant  à  la  réunion  du  duché 
dOldenbourg  et  aux  armements  de  la  Russie,  vous 
venez  de  voir  que  le  duc  de  Vicence  avait  osé  montrer 
à  Napoléon  l'outrecuidance  de  ces  reproches.  La  jus^ 
tice  est  si  sacrée,  elle  semble  si  nécessaire  au  succès 
des  affaires,  que  ceux-là  mêmes  qui  la  foulent  aux 
pieds  prétendent  n'agir  que  d'après  ses  principes.  Ce- 
pendant le  général  Lauriston  fut  envoyé  à  Saint-Pé- 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  273 

tersbourg  et  le  comte  de  Narbonne  au  quartier  général 
d'Alexandre  :  messagers  de  paroles  suspectes  de  paix 
et  de  bon  vouloir.  L'abbé  de  Pradt  avait  été  dépéché 
à  la  Diète  polonaise  ;  il  en  revint  surnommant  son 
maître  Jupiter- Scapin.  Le  comte  de  Narbonne  rap- 
porta qu'Alexandre,  sans  abattement  et  sans  jactance, 
préférait  la  guerre  à  une  paix  honteuse.  Le  czar  pro- 
fessait toujours  pour  Napoléon  un  enthousiasme  naïf; 
mais  il  disait  que  la  cause  des  Russes  était  juste,  et 
que  son  ambitieux  ami  avait  tort.  Cette  vérité,  expri- 
mée dans  les  bulletins  moscovites,  prit  l'empreinte  du 
génie  national:  Bonaparte  die\miV Antéchrist. 

Napoléon  quitte  Dresde  le  29  mai  1812,  passe  à  Po- 
sen  et  à  Thorn  ;  il  y  vit  piller  les  Polonais  par  ses 
autres  alliés.  Il  descend  la  Vistule,  s'arrête  à  Dantzick, 
Kœnigsberg  et  Gumbinnen. 

Chemin  faisant,  il  passe  en  revue  ses  différentes 
troupes  :  aux  vieux  soldats  il  parle  des  Pyramides,  de 
Marengo,  d'Austerlitz,  d'Iéna,  de  Friedland  ;  avec  les 
jeunes  gens  il  s'occupe  de  leur  besoins,  de  leurs  équi- 
pements, de  leur  solde,  de  leurs  capitaines:  il  jouait 
dans  ce  moment  à  la  bonté. 

Lorsque  Bonaparte  franchit  le  Niémen,  quatre-vingt- 
cinq  millions  cinq  cent  mille  âmes  reconnaissaient  sa 
domination  ou  celle  de  sa  famille  ;  la  moitié  de  la  po- 
pulation de  la  chrétienté  lui  obéissait  ;  ses  ordres 
étaient  exécutés  dans  un  espace  qui  comprenait  dix- 
neuf  degrés  de  latitude  et  trente  degrés  de  longitude. 
Jamais  expédition  plus  gigantesque  ne  s'était  vue,  ne 
se  reverra. 

Le  22  juin,  à  son  quartier  vénérai  de  "Wilkowisky, 

T.  III.  18 


274  MEMOIRES   d'OUTRB-TOMBE 

Napoléon  proclame  la  guerre  :  «  Soldats,  la  seconde 
«  guerre  de  la  Pologne  est  commencée  ;  la  première 
«  s'est  terminée  à  Tilsit  ;  la  Russie  est  entraînée  par 
«  la  fatalité  :  ses  destins  doivent  s'accomplir.  » 

Moscou  répond  à  cette  voix  jeune  encore  par  la  bou- 
che de  son  métropolitain,  âgé  de  cent  dix  ans  :  «  La 
«  ville  de  Moscou  reçoit  Alexandre,  son  Christ,  comme 
«  une  mère  dans  les  bras  de  ses  fils  zélés,  et  chante 
«  Hosanna  !  Béni  soit  celui  qui  arrive  !  »  Bonaparte 
s'adressait  au  Destin,  Alexandre  à  la  Providence. 

Le  23  juin  1812,  Bonaparte  reconnut  de  nuit  le  Nié- 
men ;  il  ordonna  d'y  jeter  trois  ponts.  A  la  chute  du 
jour  suivant,  quelques  sapeurs  passent  le  fleuve  dans 
un  bateau  ;  ils  ne  trouvent  personne  sur  l'autre  rive. 
Un  officier  de  Cosaques,  commandant  une  patrouille, 
vient  à  eux  et  leur  demande  qui  ils  sont.  «  Français. 
—  Pourquoi  venez-vous  en  Russie?  —  Pour  vous  faire 
la  guerre'.  »  Le  Cosaque  disparaît  dans  le  bois;  trois 
sapeurs  tirent  sur  la  forêt  ;  on  ne  leur  répond  point  : 
silence  universel. 

Bonaparte  était  demeuré  toute  une  journée  étendu 
sans  force  et  pourtant  sans  repos  :  il  sentait  quelque 
chose  se  retirer  de  lui.  Les  colonnes  de  nos  armées 
s'avancèrent  à  travers  la  forêt  de  Pilwisky,  à  la  faveur 
de  l'obscurité,  comme  les  Huns  conduits  par  une  biche 
dans  les  Palus-Méotides.  On  ne  voyait  pas  le  Niémen  ; 
pour  le  reconnaître,  il  en  fallut  toucher  les  bords. 

Au  milieu  du  jour,  au  lieu  des  bataillons  mosco- 
vites, ou  des  populations  lithuaniennes,  s'avançant 
au-devant  de  leurs  libérateurs,  on  ne  vit  que  des  sa- 
bles nus  et  des  forêts  désertes  :  «  A  trois  cents  pas  du 

1.  Ségur,  livre  IV,  ch.  II. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  275 

«  fleuve,  sur  la  hauteur  la  plus  élevée,  on  apercevait 
«  la  tente  de  l'empereur.  Autour  d'elle  toutes  les  col- 
«  Unes,  leurs  pentes,  les  vallées,  étaient  couvertes 
«  d'hommes  et  de  chevaux.  »  (Ségur'.) 

L'ensemble  des  forces  obéissant  à  Napoléon  se  mon- 
tait à  six  cent  quatre-vingt-mille  trois  cents  fantassins, 
à  cent  soixante-seize  mille  huit  cent  cinquante  che- 
vaux. Dans  la  guerre  de  la  succession,  Louis  XIV  avait 
sous  les  armes  six  cent  mille  hommes,  tous  Français. 
L'infanterie  active,  sous  les  ordres  immédiats  de  Bona- 
parte, était  répartie  en  dix  corps.  Ces  corps  se  compo- 
saient de  vingt  mille  Italiens,  de  quatre  vingt-mille 
hommes  de  la  Confédération  du  Rhin,  de  trente  mille 
Polonais,  de  trente  mille  Autrichiens,  de  vingt  mille 
Prussiens  et  de  deux  cent  soixante-dix  mille  Français. 

L'armée  franchit  le  Niémen  ;  Bonaparte  passe  lui- 
même  le  pont  fatal  et  pose  le  pied  sur  la  terre  russe. 
Il  s'arrête  et  voit  défiler  ses  soldats,  puis  il  échappe  à 
la  vue  et  galope  au  hasard  dans  une  forêt,  comme 
appelé  au  conseil  des  esprits  sur  la  bruyère.  Il  revient , 
il  écoute  ;  l'armée  écoutait  :  on  se  figure  entendre 
gronder  le  canon  lointain  ;  on  était  plein  de  joie  :  ce 
n'était  qu'un  orage  ;  les  combats  reculaient.  Bonaparte 
s'abrita  dans  \m  couvent  abandonné  :  double  aisile  de 
paix. 

On  a  raconté  que  le  cheval  de  Napoléon  s'abattit  et 
qu'on  entendit  murmurer  :  a  c'est  un  mauvais  pré- 
«  sage;  un  Romain  reculerait*.  »  Vieille  histoire  de 
Scipion,  de  Guillaume  le  Bâtard,  d'Edouard  III,  et  de 
Malesherbes  partant  pour  le  tribunal  révolutionnaire. 

1.  Ségur,  lirre  IV,  ch.  IL 
i.  Ibid. 


276  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

Trois  jours  furent  employés  au  passage  des  trou- 
pes 1  ;  elles  prenaient  rang  et  s'avançaient.  Napoléon 
s'empressait  sur  la  route  ;  le  temps  lui  criait  :  «  Mar- 
che !  marche  !  »  comme  parle  Bossuet. 

A  Wilna,  Bonaparte  reçut  le  sénateur  "Wibicki,  de  la 
Diète  de  Varsovie  :  un  parlementaire  russe,  Balachof, 
se  présente  à  son  tour;  il  déclare  qu'on  pouvait  encore 
traiter,  qu'Alexandre  n'était  point  l'agresseur,  que  les 
Français  se  trouvaient  en  Russie  sans  aucune  déclara- 
tion de  guerre.  Napoléon  répond  qu'Alexandre  n'est 
qu'un  général  à  la  parade  ;  qu'Alexandre  n'a  que  trois 
généraux:  Kutuzof,  dont  lui,  Bonaparte,  ne  se  soucie 
pas  parce  qu'il  est  Russe;  Benningsen,  déjà  trop  vieux 
il  y  a  six  ans,  et  maintenant  en  enfance  ;  Barclay,  gé- 
néral de  retraite.  Le  duc  de  Vicence,  s'étant  cru  in- 
sulté par  Bonaparte  dans  la  conversation,  l'interrom- 
pit d'une  voix  irritée  :  «  Je  suis  bon  Français  ;  je  l'ai 
«  prouvé  :  je  le  prouverai  encore,  en  répétant  que  cette 
¥.  guerre  est  impolitique,  dangereuse,  qu'elle  perdra 
«  l'armée,  la  France  et  l'empereur.  » 

Bonaparte  avait  dit  à  l'envoyé  russe  :  «  Croyez-vous 
«  que  je  me  soucie  de  vos  jacobins  de  Polonais?  » 
Madame  de  Staël  rapporte  ce  dernier  propos  ;  ses  hau- 
tes liaisons  la  tenaient  bien  informée  :  elle  affirme 
qu'il  existait  une  lettre  écrite  à  M.  de  Romanzof  par 
un  ministre  de  Bonaparte,  lequel  proposait  de  rayer 
des  actes  européens  le  nom  de  Pologne  et  de  PolO' 

1.  Les  24,  25  et  26  juin.  "  Il  en  passa  pendant  quarante-huit 
heures,  le  24  et  le  25,  jour  et  nuit.  Le  26,  on  voyait  encore  arri' 
ver  au  fleuve  les  cuirassiers  et  les  dragons  de  Grouchy,  compté' 
lant  l'ensemble  des  efiectifs  déversés  sur  la  rive  droite  par  l'En»- 
pereur  lui-même.  •  Albert  Vandal,  tome  III,  p.  487. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  277 

nais  :  preuve  surabondante  du  dégoût  de  Napoléon 
pour  ses  braves  suppliants. 

Bonaparte  s'enquit  devant  Balachof  du  nombre  des 
églises  de  Moscou  ;  sur  la  réponse,  il  s'écrie  :  «  Com- 
«  ment,  tant  d'églises  à  une  époque  où  l'on  n'est  plus 
«  chrétien?  —  Pardon,  sire,  reprit  le  Moscovite,  les 
«  Russes  et  les  Espagnols  le  sont  encore.  « 

Balachof  renvoyé  avec  des  propositions  inadmissi- 
bles, la  dernière  lueur  de  paix  s'évanouit.  Les  bulle- 
tins disaient  :  «  Le  voilà  donc,  cet  empire  de  Russie, 
«  de  loin  «^i  redoutable  !  c'est  un  désert.  Il  faut  plus  de 
«  temps  à  Alexandre  pour  rassembler  ses  recrues  qu'à 
«  Napoléon  pour  arriver  à  Moscou.  » 

Bonaparte,  parvenu  à  Witepsk  i,  eut  un  moment 
l'idée  de  s'y  arrêter.  Rentrant  à  son  quartier  général, 
après  avoir  vu  Barclay  se  retirer  encore,  il  jeta  son 
épée  sur  des  cartes  et  s'écria  :  «  Je  m'arrête  ici  !  ma 
«  campagne  de  1812  est  finie  :  celle  de  1813  fera  le 
«  reste.  »  Heureux  s'il  eût  tenu  à  cette  résolution  que 
tous  ses  généraux  lui  conseillaient  I  II  s'était  flatté  de 
recevoir  de  nouvelles  propositions  de  paix  :  ne  voyant 
rien  venir,  il  s'ennuya  ;  il  n'était  qu'à  vingt  journées 
de  Moscou.  «  Moscou  la  ville  sainte  I  »  répétait-il.  Son 
regard  devenait  étincelant,  son  air  farouche  :  l'ordre 
de  partir  est  donné.  On  lui  fait  des  observations  ;  il  les 
dédaigne;  Daru,  interrogé,  lui  répond  :  «  qu'il  ne  con- 
«  çoit  ni  le  but  ni  la  nécessité  d'une  pareille  guerre  ». 
L'empereur  réplique  :  «  Me  prend-on  pour  un  insensé  ? 
«  Pense-t-on  que  je  fais  la  guerre  par  goût  ?  »  Ne  lui 
avait-on  pas  entendu  dire  à  lui,  empereur,  «  que  la 

1.  Le  28  juiUet  1812. 


278  MÉMOIRES    d'oltre-tombe 

«  guerre  d'Espagne  et  celle  de  Russie  étaient  deux 
«  chancres  qui  rongeaient  la  France  ?  »  Mais  pour 
faire  la  paix  il  fallait  être  deux,  et  l'on  ne  recevait  pas 
une  seule  lettre  d'Alexandre. 

Et  ces  chancres  de  qui  venaient-ils?  Ces  inconsé- 
quences passent  inaperçues  et  se  changent  même  au 
besoin  en  preuves  de  la  candide  sincérité  de  Napoléon. 

Bonaparte  se  croirait  dégradé  s'il  s'arrêtait  dans 
une  faute  qu'il  reconnaît.  Ses  soldats  se  plaignent  de 
ne  plus  le  voir  qu'aux  moments  des  combats,  toujours 
pour  les  faire  mourir,  jamais  pour  les  faire  vivre  ;  il 
est  sourd  à  ces  plaintes.  La  nouvelle  de  la  paix  entre 
les  Russes  et  les  Turcs  le  frappe  et  ne  le  retient  pas  : 
il  se  précipite  à  Smolensk.  Les  proclamations  des 
Russes  disaient  :  «  Il  vient  (Napoléon),  la  trahison 
«  dans  le  cœur  et  la  loyauté  sur  les  lèvres,  il  vient 
«  nous  enchaîner  avec  ses  légions  d'esclaves.  Portons 
«  la  croix  dans  nos  cœurs  et  le  fer  dans  nos  mains  ; 
«  arrachons  les  dents  à  ce  lion  ;  renversons  le  tyran 
«  qui  renverse  la  terre.  » 

Sur  les  hauteurs  de  Smolensk,  Napoléon  retrouve 
l'armée  russe,  composée  de  cent  vingt  mille  hommes  : 
«  Je  les  tiens  !  »  s'écrie-t-il.  Le  17,  au  point  du  jour  S 
Belliard  poursuit  une  bande  de  Cosaques  et  la  jette 
dans  le  Dnieper  ;  le  rideau  replié,  on  aperçoit  l'armée 
ennemie  sur  la  route  de  Moscou  ;  elle  se  retirait.  Le 
rêve  de  Bonaparte  lui  échappe  encore.  Murât,  qui 
avait  trop  contribué  à  la  vaine  poursuite,  dans  son  dé- 
sespoir voulait  mourir.  Il  refusait  de  quitter  une  de 
nos  batteries  écrasée  par  le  feu  de  la  citadelle  de  Smo- 
lensk non  encore  évacuée  :  «  Retirez-vous  tous  :  lais- 

1.  Le  17  août. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  279 

«  sez-moi  seul  ici  I  »  s'écriait-il.  Une  attaque  effroyable 
avait  lieu  contre  cette  citadelle  :  rangée  sur  des  hau- 
teurs qui  s'élèvent  en  amphithéâtre,  notre  armée  con- 
templait le  combat  au-dessous  :  quand  elle  vit  les  as- 
saillants s'élancer  à  travers  le  feu  et  la  mitraille,  elle 
battit  des  mains  comme  elle  avait  fait  à  l'aspect  des 
ruines  de  Thèbes. 

Pendant  la  nuit  un  incendie  attire  les  regards.  Un 
sous-officier  de  Davout  escalade  les  murs,  parvient 
dans  la  citadelle  au  milieu  de  la  fumée  ;  le  son  de 
quelques  voix  lointaines  arrive  à  son  oreille  ;  le  pis- 
tolet à  la  main,  il  se  dirige  de  ce  côté  et,  à  son  grand 
étonnement,  il  tombe  dans  une  patrouille  d'amis.  Les 
Russes  avaient  abandonné  la  ville,  et  les  Polonais  de 
Poniatowski  l'avaient  occupée. 

Murât,  par  son  costume  extraordinaire,  par  le  ca- 
ractère de  sa  vaillance  qui  ressemblait  à  la  leur,  exci- 
tait l'enthousiasme  des  Cosaques.  Un  jour  qu'il  faisait 
sur  leurs  bandes  une  charge  furieuse,  il  s'emporte 
contre  elles,  les  gourmande  et  leur  commande  :  les 
Cosaques  ne  comprennent  pas,  mais  ils  devinent,  tour- 
nent bride  et  obéissent  à  l'ordre  du  général  ennemi. 

Lorsque  nous  vîmes  à  Paris  l'hetman  Platof,  nous 
ignorions  ses  affections  paternelles  :  en  1812  il  avait 
un  fils  beau  comme  l'Orient  ;  ce  fils  montait  un  superbe 
cheval  blanc  de  l'Ukraine  ;  le  guerrier  de  dix-sept  ans 
combattait  avec  l'intrépidité  de  l'âge  qui  fleurit  et 
espère  :  un  hulan  polonais  le  tua.  Étendu  sur  une 
peau  d'ours,  les  Cosaques  vinrent  respectueusement 
baiser  sa  main.  Ils  prononcent  des  prières  funèbres, 
l'enterrent  sur  une  butte  couverte  de  pins  ;  ensuite, 
tenant  en  main  leurs  chevaux,  ils  défilent  autour  de 


280  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

la  tombe,  la  pointe  de  leur  lance  renversée  contre 
terre  :  on  croyait  voir  les  funérailles  décrites  par  l'his- 
torien des  Gotlis,  ou  les  cohortes  prétoriennes  renver- 
sant leurs  faisceaux  devant  les  cendres  de  Germanicus, 
versi  fasces.  «  Le  vent  fait  tomber  les  flocons  de  neige 
«  que  le  printemps  du  nord  porte  dans  ses  cheveux.  » 
(Edda  de  Sœmund.) 

Bonaparte  écrivit  de  Smolensk  en  France  qu'il  était 
maître  des  salines  russes  et  que  son  ministre  du  Tré- 
sor pouvait  compter  sur  quatre-vingts  millions  de  plus. 

La  Russie  fuyait  vers  le  pôle  :  les  seigneurs,  déser- 
tant leurs  châteaux  de  bois,  s'en  allaient  avec  leurs 
familles,  leurs  serfs  et  leurs  troupeaux.  Le  Dnieper, 
ou  l'ancien  Borysthène,  dont  les  eaux  avaient  jadis  été 
déclarées  saintes  par  Wladimir,  était  franchi  :  ce 
fleuve  avait  envoyé  aux  peuples  civilisés  des  invasions 
de  Barbares  ;  il  subissait  maintenant  les  invasions  des 
peuples  civilisés.  Sauvage  déguisé  sous  un  nom  grec, 
il  ne  se  rappelait  même  plus  les  premières  migrations 
des  Slaves;  il  continuait  de  couler  inconnu  parmi  ses 
forêts,  portant  dans  ses  barques,  au  lieu  des  enfants 
d'Odin,  des  châles  et  des  parfums  aux  femmes  de 
Saint-Pétersbourg  et  de  Varsovie.  Son  histoire  pour 
le  monde  ne  commence  qu'à  l'orient  des  montagnes 
où  sont  les  autels  d'Alexandre. 

De  Smolensk  on  pouvait  également  conduire  une 
armée  à  Saint-Pétersbourg  et  à  Moscou.  Smolensk  au- 
rait dû  avertir  le  vainqueur  de  s'arrêter  ;  il  en  eut  un 
moment  l'envie  :  «  L'empereur,  dit  M.  Fain  »,  décou- 

1.  Manuscrit  de  1812,  contenant  le  précis  des  événem'nt^  de 
tette  année,  pour  servir  à  l'histoire  de  Napoléon.  —  Agathon- 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  281 

«  ragé,  parla  du  projet  de  s'arrêtera  Smolensk.  «Aux 
ambulances  on  commençait  déjà  à  manquer  de  tout. 
Le  général  Gourgaud  *  raconte  que  le  général  Lariboi- 
sière  ^  fut  obligé  de  délivrer  l'étoupe  de  ses  canons 
pour  panser  les  blessés.  Mais  Bonaparte  était  entraîné  ; 
il  se  délectait  à  contempler  aux  deux  bouts  de  l'Eu- 

Jean-François,  baron  Fain  (1778-1837),  fut  successivement  att»- 
ché  au  secrétariat  du  Comité  de  Salut  public,  du  Directoire  et 
du  Consulat.  Il  devint,  en  1806,  secrétaire-archiviste  et,  en  1809, 
secrétaire  au  cabinet  de  l'empereur.  Il  le  suivit  dès  lors  dans 
toutes  ses  campagnes  et  ne  le  quitta  qu'après  l'abdication  de 
Fontainebleau.  Il  reprit  son  poste  auprès  de  Napoléon  le  20  mars 
1815.  Après  la  révolution  de  1830,  il  fut  nommé  premier  secré- 
taire du  cabinet  du  roi  Louis- Philippe.  —  Outre  le  Manuscrit 
de  1812,  le  baron  Fain  a  publié  le  Manuscrit  de  Van  III,  le 
Manuscrit  de  1813  et  le  Manuscrit  de  1814. 

1.  Gaspard,  baron  Gourgaud  (1783-1852).  Officier  d'ordon- 
nance de  l'empereur  pendant  la  guerre  de  Russie,  il  fut  blessé  à 
Smolensk,  et,  entré  le  premier  au  Kremlin,  y  découvrit  une  mine 
de  400,000  livres  de  poudre  qui  devait  faire  sauter  la  citadelle. 
Ce  service  lui  valut  le  titre  de  baron  de  l'Empire.  En  1814,  à 
Brienne,  il  sauva  la  vie  à  l'empereur  en  tuant  un  cosaque  dont 
la  lance  allait  le  frapper.  A  la  première  Restauration,  il  entra 
dans  les  gardes  du  corps  du  roi,  mais,  aux  Cent-Jours,  il  reprit 
ses  fonctions  auprès  de  Napoléon,  qui  le  nomma  général  de  bri- 
gade et  son  premier  aide  de  camp.  Il  accompagna  l'empereur 
déchu  à  Sainte-Hélène,  où  il  resta  jusqu'en  1818.  Il  a  publié,  en 
1822-1823,  avec  le  comte  de  Montholon,  les  huit  volumes  des 
Mémoires  pour  servir  à  l'histoire  de  France  sous  Napoléon,  et, 
en  1825,  Napoléon  et  la  Grande-Armée  en  Russie,  ou  Examen 
critique  de  l'ouvrage  de  M.  le  comte  Philippe  de  Ségur.  Aide 
de  camp  de  Louis-Philippe  (1832),  lieutenant  général  (1835),  pair 
de  France  (1841),  il  fut  élu,  le  13  mai  1849,  représentant  des 
Deux-Sèvres  à  l'Assemblée  législative  et  soutint  la  politique  pe^ 
sonnelle  du  prince-président. 

2.  Jean-Ambroise  Bastou,  comte  de  Lariboisière {il59-i8li),  lieu- 
tenant d'artillerie  en  1781,  général  de  brigade  en  l'an  XI,  général 
de  division  en  1807,  comte  de  l'Empire  en  1808,  commandant 
l'artillerie  de  la  garde  impériale,  premier  inspectenr  de  l'artil- 
lerie en  1811 


282  MÉMOIRES  d'outrf.-tombe 

rope  les  deux  aurores  qui  éclairaient  ses  armées  dans 
des  plaines  brûlantes  et  sur  des  plateaux  glacés. 

Roland,  dans  son  cercle  étroit  de  chevalerie,  cou- 
rait après  Angélique  ;  les  conquérants  de  première 
race  poursuivent  une  plus  haute  souveraine  :  point  de 
repos  pour  eux  qu'ils  n'aient  pressé  dans  leurs  bras 
cette  divinité  couronnée  de  tours,  épouse  du  Temps, 
ftlle  du  Ciel  et  mère  des  dieux.  Possédé  de  sa  propre 
existence,  Bonaparte  avait  tout  réduit  à  sa  personne  ; 
Napoléon  s'était  emparé  de  Nap.oléon  ;  il  n'y  avait  plus 
que  lui  en  lui.  Jusqu'alors  il  n'avait  exploré  que  des 
lieux  célèbres  ;  maintenant  il  parcourait  une  voie  sans 
nom  le  long  de  laquelle  Pierre  avait  à  peine  ébauché 
les  villes  futures  d'un  empire  qui  ne  comptait  pas  un 
siècle.  Si  les  exemples  instruisaient.  Bonaparte  aurait 
pu  s'inquiéter  au  souvenir  de  Charles  XII  qui  traversa 
Smolensk  en  cherchant  Moscou.  A  Kolodrina  il  y  eut 
une  affaire  meurtrière  :  on  avait  enterré  à  la  hâte  les 
cadavres  des  Français,  de  sorte  de  Napoléon  ne  put  ju- 
ger de  la  grandeur  de  sa  perte.  A  Dorogobouj,  ren- 
contre d'un  Russe  avec  une  barbe  ébouissante  de  blan- 
cheur descendant  sur  sa  poitrine  :  trop  vieux  pour 
suivre  sa  famille,  resté  seul  à  son  foyer,  il  avait  vu 
les  prodiges  de  la  fin  du  règne  de  Pierre  le  Grand,  et 
il  assistait,  dans  une  silencieuse  indignation,  à  la  dé- 
vastation de  son  pays. 

Une  suite  de  batailles  présentées  et  refusées  ame- 
nèrent les  Français  sur  le  champ  de  la  Moskowa.  A 
chaque  bivouac,  l'empereur  allait  discutant  avec  ses 
généraux,  écoutant  leurs  contentions,  tandis  qu'il 
était  assis  sur  des  branches  de  sapin  ou  se  jouait 
avec  quelque  boulet  russe  qu'il  poussait  du  pied. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  283 

Barclay,  pasteur  de  Livonie,  et  puis  général,  était 
l'auteur  de  ce  système  de  retraite  qui  laissait  à  l'au- 
tomne le  temps  de  le  rejoindre  :  une  intrigue  de  cour 
le  renversa  *.  Le  vieux  Kutuzof  ^  battu  à  Austerlitz 
parce  qu'on  n'avait  pas  suivi  son  opinion,  laquelle 
était  de  refuser  le  combat  jusqu'à  l'arrivée  du  prince 
Charles,  remplaça  Barclay.  Les  Russes  voyaient  dans 
Kutuzof  un  général  de  leur  nation,  l'élève  de  Suwarof, 
le  vainqueur  du  grand  vizir  en  1811,  et  l'auteur  de  la 
paix  avec  la  Porte,  alors  si  nécessaire  à  la  Russie.  Sur 
ces  entrefaites,  un  officier  moscovite  se  présente  aux 
avant-postes  de  Davout;  il  n'était  chargé  que  de  pro- 
positions vagues  ;  sa  mission  réelle  semblait  être  de 
regarder  et  d'examiner  :  on  lui  montra  tout.  La  curio- 
sité française,  insouciante  et  sans  frayeur,  lui  demanda 
ce  qu'on  trouverait  de  Viazma  à  Moscou  :  «  Pultava,  » 
répondit-il. 

Arrivé  sur  les  hauteurs  de  Borodino,  Bonaparte  voit 
enfin  l'armée  russe  arrêtée  et  formidablement  retran- 
chée. Elle  comptait  cent  vingt  mille  hommes  et  six 
cents  pièces  de  canon  ;  du  côté  des  Français,  égale 
force.  La  gauche  des  Russes  examinée,  le  maréchal 
Davout  propose  à  Napoléon  de  tourner  l'ennemi  : 
«  Cela  me  ferait  perdre  trop  de  temps,  »  répond  l'em- 
pereur. Davout  insiste;  il  s'engage  à  avoir  accompli 

1.  Michel  Barclay  de  Tolly,  né  en  1750,  en  Livonie,  d'une 
famille  originaire  d'Ecosse;  mort  en  1818.  Replacé  à  la  tête  des 
troupes  russes  en  1813,  après  la  bataille  de  Bautzen,  il  battit 
Vandamme  à  Kulm,  contribua  puissamment  au  gain  de  la  ba- 
taille de  Leipzig  et  fit  capituler  Paris  (30  mars  1814).  En  récom- 
pense de  ses  services,  il  fut  nommé  feld-maréchal  et  fait  prince. 

2.  Michel  Kutusof  était  né  en  1745.  Il  avait  donc  67  ans  eo 
1812.  Il  mourut  en  1813  à  Bunzlau,  eu  Silésie,  étant  encore  à  ]« 
tête  de  ses  troupes. 


284  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

sa  manœuvre  avant  six  heures  du  matin  ;  Napoléon 
l'interrompt  brusquement  :  «  Ah  !  vous  êtes  toujours 
pour  tourner  Tennemi.  » 

On  avait  remarqué  un  grand  mouvement  dans  le 
camp  moscovite  :  les  troupes  étaient  sous  les  armes  ; 
Kutuzof,  entouré  des  popes  et  des  archimandrites, 
précédé  des  emblèmes  de  la  religion  et  d'une  image 
sacrée  sauvée  des  ruines  de  Smolensk,  parle  à  ses  sol- 
dats du  ciel  et  de  la  patrie  ;  il  nomme  Napoléon  le  des- 
pote universel. 

Au  milieu  de  ces  chants  de  guerre,  de  ces  chœurs  de 
triomphe  mêlés  à  des  cris  de  douleur,  on  entend  aussi 
dans  le  camp  français  une  voix  chrétienne  ;  elle  se 
distingue  de  toutes  les  autres  ;  c'est  l'hymne  saint  qui 
monte  seul  sous  les  voûtes  du  temple.  Le  soldat  dont  la 
voix  tranquille,  et  pourtant  émue,  retentit  la  dernière, 
est  l'aide  de  camp  du  maréchal  qui  commandait  la  ca- 
valerie de  la  garde.  Cet  aide  de  camp  s'est  mêlé  à  tous 
les  combats,  de  la  campagne  de  Russie  ;  il  parle  de  Na- 
poléon comme  ses  plus  grands  admirateurs  ;  mais  il 
lui  reconnaît  des  infirmités;  il  redresse  des  récits  men- 
teurs et  déclare  que  les  fautes  commises  sont  venues  de 
l'orgueil  du  chef  et  de  l'oubli  de  Dieu  dans  les  capi- 
taines. «  Dans  le  camp  russe,  »  dit  le  lieutenant-colonel 
de  Baudus*,  «  on  sanctifia  cette  vigile  d'un  jour  qui 
«  devait  être  le  dernier  pour  tant  de  braves.     .     .     . 

« 

«  Le  spectacle  offert  à  mes  yeux  par  la  piété  de  l'en- 

1.  Études  sur  Napoléon,  pai?  le  lieutenant-colonel  de  Baudus, 
ancien  aide  de  camp  de  Bessières  et  de  Soult  ;  deux  volumes  in-8o  ; 
Paris,  1841.  Cet  ouvrage  est  peut-être  le  meilleur  qui  ait  été  écrit 
sur  Napoléon  ;  c'est  à  coup  sûr  le  plus  impartial,  et  il  mériterait 
d'être  réimprinr.a. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  ^85 

«  nemi,  ainsi  que  les  plaisanteries  qu'il  dicta  à  un 
«  trop  grand  nombre  d'officiers  placés  dans  nos  rangs, 
«  me  rappela  que  le  plus  grand  de  nos  rois,  Charle- 
«  magne,  se  disposa,  lui  aussi  à  commencer  la  plus 
«  périlleuse  de  ses  entreprises  par   des   cérémonies 

«  religieuses 

«  Ah  I  sans  doute,  parmi  ces  chrétiens  égarés,  il  s'en 
«  trouva  un  grand  nombre  dont  la  bonne  foi  sanctifia 
«  les  prières  ;  car  si  les  Russes  furent  vaincus  à  la 
«  Moskowa,  notre  entier  anéantissement,  dont  ils  ne 
«  peuvent  se  glorifier  en  aucune  façon,  puisqu'il  fut 
«  l'œuvre  manifeste  de  la  Providence,  vint  prouver 
«  quelques  mois  plus  tard  que  leur  demande  n'avait 
<<  été  que  trop  favorablement  écoutée  '.  » 

Mais  où  était  le  czar  ?  11  venait  de  dire  modestement 
à  madame  de  Staël  fugitive  qu'il  regrettait  oJe  nêtre  pas 
un  grand  général.  Dans  ce  moment  paraissait  à  nos 
bivouacs  M.  de  Bausset  ',  officier  du  palais:  sorti  des 
bois  tranquilles  de  Saint-Cloud,  et  suivant  les  traces 
horribles  de  notre  armée,  il  arrivait  la  veille  des  funé- 
railles à  la  Moskowa  ;  il  était  chargé  du  portrait  du  roi 
de  Rome  que  Marie-Louise  envoyait  à  l'empereur. 
M.  Fain  ^  et  M.  de  Ségur  *  peignent  les  sentiments 
dont  Bonaparte  fut  saisi  à  cette  vue  ;  selon  le  général 
Gourgaud,  Bonaparte  s'écria  après  avoir   regardé  le 

1.  Baudus,  t.  II,  p.  76. 

2.  Louis-François-Joseph  de  Bausset  (1770-1835).  Il  était  depuis 
1805  préfet  du  palais  et  chambellan  de  l'empereur.  Il  a  laissé  des 
Mémoires  anecdotiques  sur  l'intérieur  du  palais  et  sur  quelques 
événements  de  lEmpire  depuis  1805  jusqu'au  1"  mai  1814,  pour 
tervir  à  Vhistoire  de  Napoléon.  Quatre  volumes  in-S",  1827-1828. 

3.  Manuscrit  de  1812. 

4.  Ségur,  livre  V*l,  chap.  VIII. 


286  MÉHOHIES  D  OUTRE-TOMBE 

portrait  :  «  Retirez-le,  il  voit  de  trop  bonne  heure  un 
«  champ  de  bataille.  » 

Le  jour  qui  précéda  l'orage  fut  extrêmement  calme  : 
«  Cette  espèce  de  sagesse  que  l'on  met,  »  dit  M.  de 
Baudus,  «  à  préparer  de  si  cruelles  folies,  a  quelque 
«  chose  d'humiliant  pour  la  raison  humaine  quand  on 
«  y  pense  de  sang- froid  à  l'âge  où  je  suis  arrivé  :  car, 
«  dans  ma  jeunesse,  je  trouvais  cela  bien  beau.  » 

Vers  le  soir  du  6  *,  Bonaparte  dicta  cette  proclama- 
tion ;  elle  ne  fut  connue  de  la  plupart  des  soldat» 
qu'après  la  victoire  : 

«  Soldats,  voilà  la  bataille  que  vous  avez  tant  dési- 
«  rée.  Désormais  la  victoire  dépend  de  vous  ;  elle 
«  nous  est  nécessaire,  elle  nous  donnera  l'abondance 
«  et  un  prompt  retour  dans  la  patrie.  Conduisez-vous 
«  comme  à  Austerlitz,  à  Friedland,  à  Witepsk  et  à 
«  Smolensk,  et  que  la  postérité  la  plus  reculée  cite 
«  votre  conduite  dans  cette  journée  ;  que  l'on  dise  de 
«  vous  :  Il  était  à  cette  grande  bataille  sous  les  murs 
«  de  Moscou.  » 

Bonaparte  passa  la  nuit  dans  l'anxiété  :  tantôt  il 
croyait  que  les  ennemis  se  retiraient,  tantôt  il  redou- 
tait le  dénûment  de  ses  soldats  et  la  lassitude  de  ses 
officiers.  Il  savait  que  l'on  disait  autour  de  lui.  «  Dans 
«  quel  but  nous  a-t-on  fait  faire  huit  cents  lieues  pour 
«  ne  trouver  que  de  l'eau  marécageuse,  la  famine  et 
«  des  bivouacs  sur  des  cendres  ?  Chaque  année  la 
«  guerre  s'aggrave;  de  nouvelles  conquêtes  forcent 
«  d'aller  chercher  de  nouveaux  ennemis.  Bientôt  l'Eu- 
«  rope  ne  lui  suffira  plus  ;  il  lui  faudra  l'Asie.  »  Bona- 
parte, en  effet,  n'avait  pas  vu  avec  indifférence  les 

1.  6  septembre  1812. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  287 

cours  d'eau  qui  se  jettent  dans  le  Volga;  né  pour  Ba- 
bvlone,  il  l'avait  déjà  tentée  par  une  autre  route. 
Arrêté  à  Jaffa  à  l'entrée  occidentale  de  l'Asie,  arrêté  à 
Moscou  à  la  porte  septentrionale  de  cette  même  Asie, 
il  vint  mourir  dans  les  mers  qui  bordent  cette  partie 
du  monde  d'oîi  se  levèrent  l'homme  et  le  soleil. 

Napoléon,  au  milieu  de  la  nuit,  fit  appeler  un  de 
ses  aides  de  camp;  celui-ci  le  trouva  la  tête  appuyée 
dans  ses  deux  mains  :  «  Qu'est-ce  que  la  guerre  ?  » 
disait-il  ;  «  un  métier  de  barbares  où  tout  l'art  con- 
«  siste  à  être  le  plus  fort  sur  un  point  donnée  ».  Il  se 
plaint  de  l'inconstance  de  la  fortune  :  il  envoie  exa- 
miner la  position  de  l'ennemi  :  on  lui  rapporte  que 
les  feux  brillent  du  même  éclat  et  en  égal  nombre  ;  il 
se  tranquillise.  A  cinq  heures  du  matin,  Ney  lui  envoie 
demander  l'ordre  d'attaque  ;  Bonaparte  sort  et  s'écrie  : 
«  Allons  ouvrir  les  portes  de  Moscou.  »  Le  jour  pa- 
raît ;  Napoléon  montrant  l'Orient  qui  commençait  à 
rougir  :  «  Voilà  le  soleil  d'Austerlitz  !  »  s'écria-t-il. 

«  Le  6,  à  deux  heures  du  matin,  l'empereur  par- 
«  courut  les  avant-postes  ennemis  :  on  passa  la  jour- 
«  née  à  se  reconnaître.  L'ennemi  avait  une  position 
«  très  resserrée. ....     

«  Cette  position  parut  belle  et  forte.  //  était  facile 
«  de  manœuvrer  et  d'obliger  l'ennemi  à  l'évacuer  ;  mais 
«  cela  aurait  remis  la  partie 

m , 

«  Le  7,  à  six  heures  du  matin,  le  général  comte 
«  Sorbier,  qui  avait  armé  la  batterie  droite  avec  l'ar- 
*  tiilerie  de  la  réserve  de  la  garde,  commença  le  feu. 

i.  Ségur,  Uvre  VII,  chap.  VIII. 


288  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

«  A  six  heures  et  demie,  le  général  Compans  est 
«  blessé.  A  sept  heures,  le  prince  d'Eckmuhl  a  sou 
c  cheval  tué 

«  A  sept  heures,  le  maréchal  duc  dElchingen  se 
«  remet  en  mouvement  et,  sous  la  protection  de  soi- 
«  xante  pièces  de  canon  que  le  général  Foucher  avait 
«  placées  la  veille  contre  le  centre  de  l'ennemi,  se  porte 
«  sur  le  centre.  Mille  pièces  de  canon  vomissent  de 
«  part  et  d'autre  la  mort. 

«  A  huit  heures,  les  positions  de  l'ennemi  sont  enle- 
«  vées,  ses  redoutes  prises,  et  notre  artillerie  couronne 

«  ses  mamelons 

« 

«  Il  restait  à  l'ennemi  ses  redoutes  de  droite;  le  gé- 
«  néral  comte  Morand  y  marche  et  les  enlève  ;  mais  à 
«  neuf  heures  du  matin,  attaqué  de  tous  côtés,  il  ne 
«  peut  s'y  maintenir.  L'ennemi,  encouragé  par  ce 
«  succès,  fit  avancer  sa  réserve  et  ses  dernières  troupes 
«  pour  tenter  encore  la  fortune.  La  garde  impériale 
«  russe  en  fait  partie.  Il  attaque  notre  centre  sur  le- 
«  quel  avait  pivoté  notre  droite.  On  craint  pendant  un 
«  moment  qu'il  n'enlève  le  village  brûlé;  la  divi- 
«  sion  Priant  s'y  porte  :  quatre-vingts  pièces  de 
«t  canon  françaises  arrêtent  d'abord  et  écrasent  en- 
«  suite  les  colonnes  ennemies  qui  se  tiennent  pendant 
«  deux  heures  serrées  sous  la  mitraille,  n'osant  pas 
«  avancer,  ne  voulant  pas  reculer,  et  renonçant  à  l'es- 
«  poir  de  la  victoire.  Le  roi  de  Naples  décide  leur  ii>- 
«  certitude  ;  il  fait  charger  le  quatrième  corps  de  cava- 
€  lerie  qui  pénètre  dans  les  brèches  que  la  mitraille 
«  de  nos  canons  a  faites  dans  les  masses  serrées  des 
•  Russes  et  les  escadrons  de  leurs  cuirassiers  ;  ils  so 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  289 

«  débandent  de  tous  côtés 

« 

«  Il  est  deux  heures  après  midi,  toute  espérance 
a  abandonne  l'ennemi  :  la  bataille  est  finie,  la  canon- 
«  nade  continue  encore  ;  il  se  bat  pour  sa  retraite  et 
«  pour  son  salut,  mais  non  pour  la  victoire. 

«  Notre  perte  totale  peut  être  évaluée  à  dix  mille 
«  hommes  ;  celle  de  l'ennemi  à  quarante  ou  cinquante 
M  mille.  Jamais  on  n'a  vu  pareil  champ  de  bataille. 
«  Sur  six  cadavres  il  y  en  avait  un  français  et  cinq 
«  russes.  Quarante  généraux  russes  ont  été  tués,  bles- 
«  ses  ou  pris  :  le  général  Bagration  a  été  blessé. 

«  Nous  avons  perdu  le  général  de  division  comte 
«  Montbrun,  tué  d'un  coup  de  canon;  le  général  comte 
«  Caulaincourt,  qui  avait  été  envoyé  pour  le  rem- 
«  placer,  tué  d'un  même  coup  une  heure  après. 

«  Les  généraux  de  brigade  Compère,  Plauzonne, 
«  Marion,  Huart,  ont  été  tués;  sept  ou  huit  généraux 
«  ont  été  blessés,  la  plupart  légèrement.  Le  prince 
«  d'Eckmiihl  n'a  eu  aucun  mal.  Les  troupes  françaises 
«  se  sont  couvertes  de  gloire  et  ont  montré  leur  grande 
«  supériorité  sur  les  troupes  russes. 

ce  Telle  est  en  peu  de  mots  l'esquisse  de  la  bataille 
«  de  la  Moskowa,  donnée  à  deux  lieues  en  arrière  da 
«  Mojaïsk  et  à  vingt-cinq  lieues  de  Moscou. 

«  L'empereur  n'a  jamais  été  exposé  ;  la  garde,  ni  à 
w  pied  ni  à  cheval,  n'a  pas  donné  et  n'a  pas  perdu  un 
«  seul  homme.  La  victoire  n'a  jamais  été  incertaine. 
«  Si  l'ennemi,  forcé  dans  ses  positions,  n'avait  pas 
«  voulu  les  reprendre,  notre  perte  aurait  été  plus 
«  forte  que  la  sienne  ;  mais  il  a  détruit  son  armée  en 
«  la  tenant  depuis  huit  heures  jusqu'à  deux  sous  la 

T.  III.  29 


290  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

«  feu  de  nos  batteries  et  en  s'opiniâtrant  à  reprendre 
«  ce  qu'il  avait  perdu.  C'est  la  cause  de  son  immense 
«  perte'.  » 

Ce  bulletin  froid  et  rempli  de  réticences  est  loin  de 
donner  une  idée  de  la  bataille  de  Moskowa,  et  surtout 
des  affreux  massacres  à  la  grande  redoute  :  quatre- 
vingt  mille  hommes  furent  mis  hors  de  combat  ;  trente 
mille  d'entre  eux  appartenaient  à  la  France.  Auguste 
de  La  Rochejaquelein  «  eut  le  visage  fendu  d'un  coup 
de  sabre  et  demeura  prisonnier  des  Moscovites  :  il 
rappelait  d'autres  combats  et  un  autre  drapeau.  Bona- 
parte, passant  en  revue  le  61'  régiment  presque  dé- 
truit, dit  au  colonel  :  «  Colonel,  qu'avez-vous  fait  d'un 
«  de  vos  bataillons?  —  Sire,  il  est  dans  la  redoute.  » 
Les  Russes  ont  toujours  soutenu  et  soutiennent  encore 
avoir  gagné  la  bataille  :  ils  vont  élever  une  colonne 
triomphale  funèbre  sur  les  hauteurs  de  Borodino. 

Le  récit  de  M.  de  Ségur  va  suppléer  à  ce  qui  man- 
que au  bulletin  de  Bonaparte  :  «  L'empereur  parcou- 
rut, »  dit-il,  «  le  champ  de  bataille.  Jamais  aucun  ne 

1.  Extrait  du  dix-huitième  bulletin  de  la  Grande- Armée . 

2.  Auguste  du  Vergier,  comte  de  La  Rochejaquelein  (1783- 
1868).  Il  était  le  second  frère  de  Monsieur  Henri,  L'ardeur  de 
son  royalisme  ne  l'avait  pas  empêché  de  prendre  du  service  dans 
les  armées  impériales,  où  il  entra  avec  le  titre  de  sous-lieutenant. 
La  blessure  qu'il  avait  reçue  à  la  Moskowa  et  dont  il  porta  la 
trace  toute  sa  vie  lui  valut  d'être  surnommé  le  Balafré.  Sous  la 
Restauration,  devenu  colonel  des  grenadiers  à  cheval,  puis  maré- 
chal de  camp,  il  prit  part  à  la  guerre  d'Espagne  en  1823  et  com- 
battit en  1828  dans  les  rangs  de  l'armée  russe,  alors  en  guerre 
contre  les  Turcs.  Mis  en  non-activité  pour  refus  de  serment,  après 
la  révolution  de  1830,  il  fut  condamné  à  mort  par  contumace, 
en  1833,  sous  l'inculpation  d'avoir  essayé  de  soulever  la  Vendée. 
—  Il  avait  épousé,  en  1819,  la  fille  aînée  de  la  duchesse  de  Duraa, 
qui  fut  l'une  des  amies  ieo    i^lus  dévoilées  de  Chateaubriand. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  291 

«  fut  d'un  si  horrible  aspect.  Tout  y  concourait  :  un 
«  ciel  obscur,  une  pluie  froide,  un  vent  violent,  des 
«  habitations  en  cendres,  une  plaine  bouleversée, 
«  couverte  de  ruines  et  de  débris;  à  l'horizon,  la 
«  triste  et  sombre  verdure  des  arbres  du  Nord  ;  par- 
ie tout  des  soldats  errants  parmi  des  cadavres  et  cher- 
«  chant  des  subsistances  jusque  dans  les  sacs  de  leurs 
«  compagnons  morts;  d'horribles  blessures,  car  les 
«  balles  russes  sont  plus  grosses  que  les  nôtres  ;  des 
«  bivouacs  silencieux;  plus  de  chants, point  de  récits  : 
«  une  morne  taciturnité. 

«  On  voyait  autour  des  aigles  le  reste  des  officiers 
«  et  sous-officiers,  et  quelques  soldats,  à  peine  ce 
«  qu'il  en  fallait  pour  garder  le  drapeau.  Leurs  véte- 
«  ments  étaient  déchirés  par  l'acharnement  du  com- 
«  bat,  noircis  de  poudre,  souillés  de  sang  ;  et  pour- 
«  tant,  au  milieu  de  ces  lambeaux,  de  cette  misère, 
«  de  ce  désastre,  un  air  fier,  et  même,  à  l'aspect  de 
«  l'empereur,  quelques  cris  de  triomphe,  mais  rares 
«  et  excités  :  car,  dans  cette  armée,  capable  à  la  fois 
«  d'analyse  et  d'enthousiasme,  chacun  jugeait  de  la 

*  position  de  tous 

« 

«  L'empereur  ne  put  évaluer  sa  victoire  que  par  les 
«  morts.  La  terre  était  tellement  jonchée  de  Français 
«  étendus  sur  les  redoutes,  qu'elles  paraissaient  leur 
«  appartenir  plus  qu'à  ceux  qui  restaient  debout.  Il 
«  semblait  y  avoir  là  plus  de  vainqueurs  tués  que  de 
«  vainqueurs  vivants. 

«  Dans  cette  foule  de  cadavres,  sur  lesquels  il  fallait 
«  marcher  pour  suivre  Napoléon,  le  pied  d'un  cheval 
«  rencontra  un  blessé  et  lui  arracha  un  dernier  signe 


292  MÉMOIRES   D  OL'TRE-ÏOMBE 

«  de  vie  OU  de  douleur.  L'empereur,  jusque-là  muet 
«  comme  sa  victoire,  et  que  l'aspect  de  tant  de  vic- 
«  limes  oppressait,  éclata  ;  il  se  soulagea  par  des  cris 
«  d'indignation,  et  par  une  multitude  de  soins  qu'U 
«  fit  prodiguer  à  ce  malheureux.  Puis  il  dispersa  les 
•(  officiers  qui  le  suivaient  pour  qu'ils  secourussent 
«  ceux  qu'on  entendait  crier  de  toutes  parts. 

«  On  en  trouvait  surtout  dans  le  fond  des  ravines 
«  où  la  plupart  des  nôtres  avaient  été  précipités,  et 
«  où  plusieurs  s'étalent  traînés  pour  être  plus  à  l'abri 
«  de  l'ennemi  et  de  l'ouragan.  Les  uns  prononçaient 
«  en  gémissant  le  nom  de  leur  patrie  ou  de  leur 
«  mère  :  c'étaient  les  plus  jeunes.  Les  plus  anciens 
.<  attendaient  la  mort  d'un  air  ou  impassible  ou  sar- 
«  donique,  sans  daigner  implorer  ni  se  plaindre  : 
«  d'autres  demandaient  qu'on  les  tuât  sur-le-champ  : 
«  mais  on  passait  vite  à  côté  de  ces  malheureux,  qu'on 
«  n'avait  ni  l'inutile  pitié  de  secourir,  ni  la  pitié 
«  cruelle  d'achever  *.  » 

Tel  est  le  récit  de  M  de  Ségur.  Anathème  aux  vic- 
toires non  remportées  pour  la  défense  de  la  patrie  et 
qui  ne  servent  qu'à  la  vanité  d'un  conquérant! 

La  garde,  composée  de  vingt-cinq  mille  hommes 
d'élite,  ne  fut  point  engagée  àlaMoskowa:  Bonaparte 
la  refusa  sous  divers  prétextes.  Contre  sa  coutume,  il 
se  tint  à  l'écart  du  feu  et  ne  pouvait  suivre  de  ses 
propres  yeux  les  manœuvres.  Il  s'asseyait  ou  se  pro- 
menait près  d'une  redoute  emportée  la  veille  :  lors- 
qu'on venait  lui  apprendre  la  mort  de  quelques-uns 
de  ses  généraux,  il  faisait  un  geste  de  résignation.  On 
regardait  avec  étonnement  cette  impassibilité  ;   Ney 

1.  Ségur,  livre  VII,  clup.  XII. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  293 

s'écriait  :  «  Que  fait-il  derrière  l'armée  ?  Là,  il  n'est  à 
«  portée  que  des  revers,  et  non  des  succès.  Puisqu'il 
«  ne  fait  plus  la  guerre  par  lui-même,  qu'il  n'est  plus 
«  général,  qu'il  veut  faire  partout  l'empereur,  qu'il 
«  retourne  aux  Tuileries  et  nous  laisse  être  généraux 
«  pour  lui*.  »  Murât  avouait  que  dans  cette  grande 
journée  il  n'avait  plus  reconnu  le  génie  de  Napoléon. 
Des  admirateurs  sans  réserve  ont  attribué  l'engour- 
dissement de  Napoléon  à  la  complication  des  souf- 
frances, dont,  assurent-ils,  il  était  alors  accablé  ;  ils 
affirment  qu'à  tous  moments  il  était  obligé  de  des- 
cendre de  cheval,  et  que  souvent  il  restait  immobile, 
le  front  appuyé  contre  des  canons.  Cela  peut  être  :  un 
malaise  passager  pouvait  contribuer  dans  ce  moment 
à  la  prostration  de  son  énergie  ;  mais  si  l'on  remarque 
qu'il  retrouva  cette  énergie  dans  la  campagne  de  Saxe 
et  dans  sa  fameuse  campagne  de  France,  il  faudra 
chercher  une  autre  cause  de  son  inaction  à  Borodino. 
Comment  !  vous  avouez  dans  votre  bulletin  qu'il  était 
facile  de  manœuvrer  et  d'obliger  l'ennemi  à  évacuer  sa 
belle  position,  mais  que  cela  aurait  remis  la  partie  ; 
et  vous,  qui  avez  assez  d'activité  d'esprit  pour  con- 
damner à  la  mort  tant  de  milliers  de  nos  soldats,  vous 
n'avez  pas  assez  de  force  de  corps  pour  ordonner  à 
votre  garde  d'aller  au  moins  à  leur  secours  ?  Il  n'y  a 
d'autre  explication  à  ceci  que  la  nature  même  de 
l'homme  :  l'adversité  arrivait  ;  sa  première  atteinte  le 
glaça.  La  grandeur  de  Napoléon  n'était  pas  de  cette 
qualité  qui  appartient  à  l'infortune  ;  la  prospérité 
seule  lui  laissait  ses  facultés  entières  ;  il  n'était  point 
fait  pour  le  malheur. 

1.  Ségur,  livre  VII,  chap.  XI. 


294  MÉMOIRES   d'OL'TRE-TOMBE 

Entre  la  Moskowa  et  Moscou,  Murât  engagea  une 
affaire  devant  Mojaïsk.  On  entra  dans  la  ville  où  l'on 
trouva  dix  mille  morts  et  mourants;  on  jeta  les  morts 
par  les  fenêtres  pour  loger  les  vivants.  Les  Russes  se 
repliaient  en  bon  ordre  sur  Moscou. 

Dans  la  soirée  du  13  septembre,  Kutuzof  avait  as- 
semblé un  conseil  de  guerre  :  tous  les  généraux  dé- 
clarèrent que  Moscou  n  était  pas  la  patrie.  Buturlin 
{Histoire  de  la  campagne  de  Russie),  le  même  officier 
qu'Alexandre  envoya  au  quartier  de  monseigneur  le 
duc  d'Angoulême  en  Espagne,  Barclay,  dans  son 
Mémoire  justificatif,  donnent  les  motifs  qui  détermi- 
nèrent l'opinion  du  conseil.  Kutuzof  proposa  au  roi 
de  Naples  une  suspension  d'armes,  tandis  que  les 
soldats  russes  traverseraient  l'ancienne  capitale  des 
czars.  La  suspension  fut  acceptée,  car  les  Français 
voulaient  conserver  la  ville;  Murât  seulement  serrait 
de  près  l'arrière-garde  ennemie,  et  nos  grenadiers 
emboîtaient  le  pas  du  grenadier  russe  qui  se  retirait. 
Mais  Napoléon  était  loin  du  succès  auquel  il  croyait 
toucher  :  Kutuzof  cachait  Rostopschin. 

Le  comte  Rostopschin  »  était  gouverneur  de  Mos- 
cou. La  vengeance  promettait  de  descendre  du  ciel  : 
un  ballon  monstrueux,  construit  à  grands  frais,  de- 

1.  Le  comte  Fœdor  Rostopchin  (1765-1826),  lieutenant  général 
d'infanterie  et  grand  chambellan  de  l'empereur  Alexandre,  qui 
le  nomma  gouverneur  de  Moscou,  à  la  veille  de  la  guerre,  le 
29  mai  1812.  Une  de  ses  filles  épousa  le  comte  Eugène  de  Ségur, 
neveu  de  l'historien  de  Napoléon  et  la  Grande- Armée  ;  elle  a 
écrit  pour  l'enfance  des  Contes  qui  ont  eu  une  grande  vogue. 
Mgr  de  Ségur,  si  connu  par  ses  vertus,  sa  charité  et  ses  nom- 
breux écrits  en  faveur  de  la  Religion,  était  le  petit-fils  de  Ros- 
topchin. Un  autre  de  ses  petits-fils,  le  comte  Anatole  de  Ségur,  a 
publié,  en  1874,  la  Vie  de  Rostopchin. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  295 

Tait  planer  sur  l'armée  française,  choisir  l'empereur 
entre  mille,  s'abattre  sur  sa  tête  dans  une  pluie  de 
fer  et  de  feu.  A  l'essai  les  ailes  de  l'aréostat  se  bri- 
sèrent; force  fut  de  renoncer  à  la  bombe  des  nuées; 
mais  les  artifices  restèrent  à  Rostopschin.  Les  nou- 
velles du  désastre  de  Borodino  éaient  arrivées  à 
Moscou,  tandis  que,  sur  un  bulletin  de  Kutuzof,  on 
se  flattait  encore  de  la  victoire  dans  le  reste  de  l'em- 
pire. Rostopschin  avait  fait  diverses  proclartiations 
en  prose  rimée;  il  disait  : 

«  Allons,  mes  amis  les  Moscovites,  marchons 
«  aussi  !  Nous  rassemblerons  cent  mille  hommes, 
«  nous  prendrons  l'image  de  la  sainte  Vierge,  cent 
«  cinquante  pièces  de  canon,  et  nous  mettrons  fin  à 
«  tout.  » 

Il  conseillait  aux  habitants  de  s'armer  simplement 
de  fourches,  un  Français  ne  pesant  pas  plus  qu'une 
gerbe. 

On  sait  que  Rostopschin  a  décliné  toute  participa- 
tion à  l'incendie  de  Moscou*,  on  sait  aussi  qu'Alexandre 

1.  Le  comte  Rostopchin  a  publié,  à  Paris,  en  1823,  une  bro- 
chure intitulée  :  La  Vérité  sur  l'incendie  de  Moscou,  dans  la- 
quelle il  repousse  la  responsabilité  de  l'acte  héroïque  et  terrible 
qui  a  immortalisé  son  nom.  Nul  doute  pourtant  qu'il  n  en  soit 
l'auteur.  Voici,  à  cet  égard,  le  témoignage  d'un  homme  bien 
placé  pour  savoir  la  vérité.  Joseph  de  Maistre,  alors  ambassa- 
deur à  Saint-Pétersbourg,  écrivait,  le  22  novembre  1812,  à 
M.  le  comte  de  Front,  ministre  des  affaires  étrangères  du  roi  de 
Sardaigne  :  «  Je  puis  enfin  avoir  l'honneur  d'apprendre  à  Sa 
Majesté,  avec  une  certitude  parfaite,  que  l'incendie  de  Moscou 
est  entièrement  Vouvrage  des  Russes,  et  n'est  dû  qu'à  la  poli- 
tique terrible  et  profonde  qui  avait  résolu  que  l'ennemi,  s'il  en- 
trait à  Moscou,  ne  pourrait  s'y  nourrir,  ni  s'y  enrichir.  Dans 
une  campagne  très  proche  de  la  capitale,  on  fabriquait  depuis 
plusieurs  jours  toutes  sortes  d'artifices  incendiaires,  et  l'on  disait 


296  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

ne  s'est  jamais  expliqué  à  ce  sujet.  Rostopschin  a-t- 
il  voulu  échapper  au  reproche  des  nobles  et  des  mar- 
chands dont  la  fortune  avait  péri?  Alexandre  a-t-il 
craint  d'être  appelé  un  Barbare  par  l'Institut?  Ce 
siècle  est  si  misérable,  Bonaparte  en  avait  tellement 
accaparé  toutes  les  grandeurs,  que  quand  quelque 
chose  de  digne  arrivait,  chacun  s'en  défendait  et  en 
repoussait  la  responsabilité. 

L'incendie  de  Moscou  restera  une  résolution  hé- 
roïque qui  sauva  l'indépendance  d'un  peuple  et  con- 
tribua à  la  délivrance  de  plusieurs  autres.  Numance 
n'a  point  perdu  ses  droits  à  l'admiration  des  hommes. 
Qu'importe  que  Moscou  ait  été  brûlé  !  ne  l'avait-il  pas 
été  déjà  sept  fois  ?  N'est-il  pas  aujourd'hui  brillant  et 
rajeuni,  bien  que  dans  son  vingt-unième  bulletin  Na- 
poléon eût  prédit  que  Vincendie  de  cette  capitale  re- 
tarderait la  Russie  de  cent  ans?  «  Le  malheur  même 
«  de  Moscou,  »  dit  admirablement  madame  de  Staël, 
«  a  régénéré  l'empire  :  cette  ville  religieuse  a  péri 


du  bon  peuple  qu'on  préparait  un  ballon  pour  détruire  d'un  seul 
coup  toute  l'armée  française.  M.  le  comte  Rostopchin,  avant  de 
partir,  fît  ouvrir  les  prisons  et  emmener  les  pompes,  ce  qui  est 
assez  clair;  ce  qui  ne  l'est  pas  moins,  c'est  que  sa  maison  a  été 
épargnée  et  que  sa  bibliothèque  même  n'a  pas  perdu  un  livre. 
Voilà  qui  n'est  pas  équivoque.  En  y  réfléchissant,  on  voit  qu'il 
ne  convenait  nullement  à  Napoléon  de  brûler  cette  superbe  ville, 
et,  en  réalité,  il  a  fait  ce  qu'il  a  pu  pour  la  sauver;  mais  tout  a 
été  inutile,  les  incendiaires  observant  trop  bien  les  ordres  reçus, 
et  le  vent  à  son  tour  ne  servant  que  trop  les  incendiaires...  Je 
doute  que  depuis  l'incendie  de  Rome,  sous  Néron,  l'œil  humain 
ait  nen  vu  de  pareil.  Ceux  qui  en  ont  été  témoins  ne  trouvent 
aucune  expression  pour  le  décrire...  Je  répète  que  la  perte  en 
richesses  de  toute  espèce  se  refuse  à  tout  calcul;  mais  la  Russie 
et  peut-être  le  monde  ont  été  sauvés  par  ce  grand  sacrifice.  » 
{Correspondance  de  Joseph  de  Maistre,  tome  IV,  p.  302.) 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  297 

€  comme  un  martyr  dont  le  sang  répandu  donne  de 
«  nouvelles  forces  aux  frères  qui  lui  survivent,  y. 
(Dix  années  d'exil.) 

Où  en  seraient  les  nations  si  Bonaparte,  du  haut 
du  Kremlin,  eût  couvert  le  monde  de  son  despotisme 
comme  d'un  drap  mortuaire?  Les  droits  de  l'espèce 
humaine  passent  avant  tout.  Pour  moi,  la  terre  fût- 
elle  un  globe  explosible,  je  n'hésiterais  pas  à  y  mettre 
le  feu  s'il  s'agissait  de  délivrer  mon  pays.  Toutefois, 
il  ne  faut  rien  moins  que  les  intérêts  supérieurs  de 
la  liberté  humaine  pour  qu'un  Français,  la  tête  cou- 
verte d'un  crêpe  et  les  yeux  pleins  de  larmes,  puisse 
se  résoudre  à  raconter  une  résolution  qui  devait  de- 
venir fatale  à  tant  de  Français. 

On  a  vu  à  Paris  le  comte  Rostopschin,  homme 
instruit  et  spirituel  :  dans  ses  écrits  la  pensée  se 
cache  sous  une  certaine  bouffonnerie;  espèce  de  Bar- 
bare policé,  de  poète  ironique,  dépravé  même,  ca- 
pable de  généreuses  dispositions,  tout  en  méprisant 
les  peuples  et  les  rois  :  les  églises  gothiques  admet- 
tent dans  leur  grandeur  des  décorations  grotesques. 

La  débâcle  avait  commencé  à  Moscou;  les  routes 
de  Cazan  étaient  couvertes  de  fugitifs  à  pied,  en  voi- 
ture, isolés  ou  accompagnés  de  serviteurs.  Un  pré- 
sage avait  un  moment  ranimé  les  esprits  :  un  vautour 
s'était  embarrassé  dans  les  chaînes  qui  soutenaient  la 
croix  de  la  principale  église  ;  Rome  eût,  comme 
Moscou,  vu  dans  ce  présage  la  captivité  de  Napoléon. 

A  l'approche  des  longs  convois  de  blessés  russes  qui 
se  présentaient  aux  portes,  toute  espérance  s'évanouit. 
Kutuzof  avait  flatté  Rostopschin  de  défendre  la  ville 
avec  quatre-vingt-onze  mille  hommes  qui  lui  restaient  : 


298  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

vous  venez  de  voir  que  le  conseil  de  guerre  l'obli- 
geait de  se  retirer.  Rostopschin  demeura  seul. 

La  nuit  descend  :  des  émissaires  vont  frapper  mys- 
térieusement aux  portes,  annoncent  qu'il  faut  partir 
et  que  Ninive  est  condamnée.  Des  matières  inflam- 
mables sont  introduites  dans  les  édifices  publics  et 
les  bazars,  dans  les  boutiques  et  les  maisons  particu- 
lières; les  pompes  sont  enlevées.  Alors  Rostopschin 
ordonne  d'ouvrir  les  prisons  :  du  milieu  d'une  troupe 
immonde  on  fait  sortir  un  Russe  et  un  Français  ;  le 
Russe,  appartenant  à  une  secte  d'illuminés  allemands, 
est  accusé  d'avoir  voulu  livrer  sa  patrie  et  d'avoir  tra- 
duit la  proclamation  des  Français;  son  père  accourt; 
le  gouverneur  lui  accorde  un  moment  pour  bénir  son 
fils  :  «  Moi,  bénir  un  traître  !  »  s'écrie  le  vieux  Mos- 
covite, et  il  le  maudit.  Le  prisonnier  est  livré  à  la 
populace  et  abattu. 

«  Pour  toi,  dit  Rostopschin  au  Français,  tu  devais 
«  désirer  l'arrivée  de  tes  compatriotes  :  sois  libre.  Va 
«  dire  aux  tiens  que  la  Russie  n'a  eu  qu'un  seul 
«  traître  et  qu'il  est  puni.  » 

Les  autres  malfaiteurs  relâchés  reçoivent,  avec  leur 
grâce,  les  instructions  pour  procéder  à  l'incendie, 
quand  le  moment  sera  venu.  Rostopschin  sort  le  der- 
nier de  Moscou,  comme  un  capitaine  de  vaisseau 
quitte  le  dernier  son  bord  dans  un  naufrage. 

Napoléon,  monté  à  cheval,  avait  rejoint  son  avant- 
garde.  Une  hauteur  restait  à  franchir;  elle  touchait  à 
Moscou  de  même  que  Montmartre  à  Paris  ;  elle  s'ap- 
pelait le  Mont-du-Salut,  parce  que  les  Russes  y 
priaient  à  la  vue  de  la  ville  sainte,  comme  les  pèle- 
rins en  apercevant  Jérusalem.  Moscou  axix  coupoles 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  299 

dorées,  disent  les  poètes  slaves,  resplendissait  à  la 
lumière  du  jour,  avec  ses  deux  cent  quatre-vingt- 
quinze  églises,  ses  quinze  cents  châteaux,  ses  mai- 
sons ciselées,  colorées  en  jaune,  en  vert,  en  rose  :  il 
n'y  manquait  que  les  cyprès  et  le  Bosphore.  Le  Krem- 
lin faisait  partie  de  cette  masse  couverte  de  fer  poli 
ou  peinturé.  Au  milieu  d'élégantes  villas  de  briques  et 
de  marbre,  la  Moskowa  coulait  parmi  des  parcs  ornés 
de  bois  de  sapins,  palmiers  de  ce  ciel  :  Venise,  aux 
jours  de  sa  gloire,  ne  fut  pas  plus  brillante  dans  les 
flots  de  l'Adriatique.  Ce  fut  le  14  septembre,  à  deux 
heures  de  l'après-midi,  que  Bonaparte,  par  un  soleil 
orné  des  diamants  du  pôle,  aperçut  sa  nouvelle  con- 
quête. Moscou,  comme  une  princesse  européenne  aux 
confins  de  son  empire,  parée  de  toutes  les  richesses 
de  l'Asie,  semblait  amenée  là  pour  épouser  Napoléon. 

Une  acclamation  s'élève  :  «  Moscou  !  Moscou  !  » 
s'écrient  nos  soldats;  ils  battent  encore  des  mains  : 
au  temps  de  la  vieille  gloire,  ils  criaient,  revers  ou 
prospérités,  vive  le  roi  !  «  Ce  fut  un  beau  moment,  » 
dit  le  lieutenant-colonel  de  Baudus,  «  que  celui  où  le 
«  magnifique  panorama  présenté  par  l'ensemble  de 
«  cette  immense  cité  s'off'rit  tout  à  coup  à  mes  re- 
«  gards.  Je  me  rappellerai  toujours  l'émotion  qui  se 
«  manifesta  dans  les  rangs  de  la  division  polonaise; 
«  elle  me  frappa  d'autant  plus  qu'elle  se  fit  jour  par 
«  un  mouvement  empreint  d'une  pensée  religieuse. 
«  En  apercevant  Moscou,  les  régiments  entiers  se 
«  jetèrent  à  genoux  et  remercièrent  le  Dieu  des  ar- 
*  mées  de  les  avoir  conduits  par  la  victoire  dans  la 
«  capitale  de  leur  ennemi  le  plus  acharné*.  » 

1    Baudtu,  t.  II,  p.  102 


300  MEMOIRES   d'outre-tombe 

Les  acclamations  cessent  ;  on  descend  muets  vers 
la  ville  ;  aucune  députation  ne  sort  des  portes  pour 
présenter  les  clefs  dans  un  bassin  d'argent.  Le  mou- 
vement de  la  vie  était  suspendu  dans  la  grande  cité. 
Moscou  chancelait  silencieuse  devant  l'étranger:  trois 
jours  après  elle  avait  disparu;  la  Circassienne  du 
Nord,  la  belle  fiancée,  s'était  couchée  sur  son  bûcher 
funèbre. 

Lorsque  la  ville  était  encore  debout,  Napoléon  en 
marchant  vers  elle  s'écriait  :  «  La  voilà  donc  cette 
ville  fameuse  1  »  et  il  regardait  :  Moscou,  délaissée, 
ressemblait  à  la  cité  pleurée  dans  les  Lamentations. 
Déjà  Eugène  et  Poniatowski  ont  débordé  les  mu- 
railles; quelques-uns  de  nos  officiers  pénètrent  dans 
la  ville;  ils  reviennent  et  disent  à  Napoléon  :  «  Mos- 
cou est  déserte I  —  Moscou  est  déserte?  c'est  invrai- 
semblable !  qu'on  m'amène  les  boyards.  »  Point  de 
boyards,  il  n'est  resté  que  des  pauvres  qui  se  cachent. 
Rues  abandonnées,  fenêtres  fermées  :  aucune  fumée 
ne  s'élève  des  foyers  d'où  s'en  échapperont  bientôt 
des  torrents.  Pas  le  plus  léger  bruit.  Bonaparte 
hausse  les  épaules. 

Murât,  s'étant  avancé  jusqu'au  Kremlin,  y  est  reçu 
par  les  hurlements  des  prisonniers  devenus  libres 
pour  délivrer  leur  patrie  :  on  est  cona-amt  d'enfoncer 
les  portes  à  coups  de  canon. 

Napoléon  s'était  porté  à  la  barrière  de  Dorogomilow; 
il  s'arrêta  dans  une  des  premières  maisons  du  fau- 
bourg, fit  une  course  le  long  de  la  Moskowa,  ne  ren- 
contra personne.  Il  revint  à  son  logement,  nomma  le 
maréchal  Mortier  *  gouverneur  de  Moscou,  le  général 

1.  Adolphe-Edouard-Casimir-Joseph  Mortier  (1768-1835).  Ma- 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  301 

Durosnel*  commandant  de  la  place  et  M,  de  Les- 
seps'*  chargé  de  Tadministration  en  qualité  d'inten- 
dant. La  garde  impériale  et  les  troupes  étaient  en 
grande  tenue  pour  paraître  devant  un  peuple  absent. 
Bonaparte  apprit  bientôt  avec  certitude  que  la  ville 
était  menacée  de  quelque  événement.  A  deux  heures 
du  matin  on  lui  vient  dire  que  le  feu  commence.  Le 
vainqueur  quitte  le  faubourg  de  Dorogorailow  et  vient 
s'abriter  au  Kremlin  :  c'était  dans  la  matinée  du  15. 
Il  éprouva  un  moment  de  joie  en  pénétrant  dans  le 
palais  de  Pierre  le  Grand;  son  orgueil  satisfait  écrivit 
quelques  mots  à  Alexandre,  à  la  réverbération  du 
bazar  qui  commençait  à  brûler,   comme    autrefois 

réchal  de  France  le  19  mai  1804,  duc  de  Trévise  le  2  juillet  1808, 
il  était,  lors  de  la  campagne  de  Russie,  commandant  de  la  jeune 
garde.  En  1814,  il  partagea  le  commandement  de  Paris  avec 
Marmont  et,  comme  lui,  défendit  héroïquement  la  capitale  dans 
la  journée  du  30  mars.  Pair  de  France  pendant  les  Cent-Jours 
et  sous  la  Restauration,  il  fut,  sous  la  monarchie  de  Juillet,  am- 
bassadeur à  Saint-Pétersbourg,  grand-chancelier  de  la  Légion 
d'honneur,  ministre  de  la  guerre  et  président  du  Conseil  (18  no- 
vembre 1834—12  mars  1835).  Le  28  juillet  1835,  il  fut  tué  sur  le 
boulevard  du  Temple,  aux  côtés  du  roi  Louis-Philippe,  par  l'ex- 
plosion de  la  machine  Fieschi. 

1.  Antoine- Jean -Auguste  Durosnel  (1771-1849).  Napoléon  le 
fit  comte  en  1808  et  le  choisit  pour  un  de  ses  aides  de  camp. 
Après  la  campagne  de  Russie,  il  fut  nommé,  en  1813,  gouver- 
neur de  la  ville  de  Dresde,  où  il  resta  jusqu'à  la  capitulation. 
Après  la  révolution  de  Juillet,  il  devint  aide  de  camp  de  Louis- 
Philippe,  fut  député  de  \  830  à  1837  et  pair  d«  France  de  1837 
à  1848. 

2.  Jean-Baptiste-Barthélemy,  baron  de  Lesseps  (1766-1834). 
Attaché  à  la  carrière  des  consulats,  il  était  en  Russie  avec  le 
titre  de  commissaire  général  des  relations  commerciales,  lors- 
qu'éclata  la  guerre  de  1812,  et  il  fut  forcé  de  suivre  l'armée 
dans  sa  retraite.  De  1815  à  1833,  il  remplit  avec  distinction  les 
fonctions  de  consul  général  à  Lisbonne.  Il  était  l'oncle  de  M.  Fer- 
dinand de  Lesseps,  le  créateur  de  l'isthme  de  Suec. 


302  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

Alexandre  vaincu  lui  écrivait  un  billet  du  champ 
d'Austerlitz. 

Dans  le  bazar  on  voyait  de  longues  rangées  de 
boutiques  toutes  fermées.  On  contient  d'abord  l'in- 
cendie; mais  dans  la  seconde  nuit  il  éclate  de  toutes 
parts;  des  globes  lancés  par  des  artifices  crèvent, 
retombent  en  gerbes  lumineuses  sur  les  palais  et  les 
églises.  Une  bise  violente  pousse  les  étincelles  et 
lance  les  flammèches  sur  le  Kremlin  :  il  renfermait 
un  magasin  à  poudre  ;  un  parc  d'artillerie  avait  été 
laissé  sous  les  fenêtres  mêmes  de  Bonaparte.  De 
quartier  en  quartier  nos  soldats  sont  chassés  par  les 
effluves  du  volcan.  Des  Gorgones  et  des  Méduses,  la 
torche  à  la  main,  parcourent  les  carrefours  livides  de 
cet  enfer;  d'autres  attisent  le  feu  avec  des  lances  de 
bois  goudronné.  Bonaparte,  dans  les  salles  du  nou- 
veau Pergame,  se  précipite  aux  croisées,  s'écrie  : 
«  Quelle  résolution  extraordinaire  !  quels  hommes  1 
ce  sont  des  Scythes  I  »  » 

Le  bruit  se  répand  que  le  Kremlin  est  miné  :  des 
serviteurs  se  trouvent  mal,  des  militaires  se  résignent. 
Les  bouches  des  divers  brasiers  en  dehors  s'élargis- 
sent, se  rapprochent,  se  touchent  :  la  tour  de  l'Arse- 
nal, comme  un  haut  cierge,  brûle  au  milieu  d'un 
sanctuaire  embrasé.  Le  Kremlin  n'est  plus  qu'une  île 
noire  contre  laquelle  se  brise  une  mer  ondoyante  de 
feu.  Le  ciel,  reflétant  l'illumination,  est  comme  tra- 
versé des  clartés  mobiles  d'une  aurore  boréale. 

La  troisième  nuit  descendait;  on  respirait  à  peine 
dans  une  vapeur  sufi'ocante  :  deux  fois  des  mèches 
ont  été  attachées  au  bâtiment  qu'occupait  Napoléon. 

1.  Ségur,  livre  VIII,  chap.  VL 


MÉMOIRES  D'OUTRE-TOMBB  303 

Comment  fuir  ?  les  flammes  attroupées  bloquent  les 
portes  de  la  citadelle.  En  cherchant  de  tous  les  côtés, 
on  découvre  une  poterne  qui  donnait  sur  la  Moskowa. 
Le  vainqueur  avec  sa  garde  se  dérobe  par  ce  guichet 
de  salut.  Autour  de  lui  dans  la  ville,  des  voûtes  se 
fendent  en  mugissant,  des  clochers  d'où  découlaient 
des  torrents  de  métal  liquéfié  se  penchent,  se  déta- 
chent et  tombent.  Des  charpentes,  des  poutres,  des 
toits  craquant,  pétillant,  croulant,  s'abîment  dans  un 
Phlégéthon  dont  ils  font  rejaillir  la  lame  ardente  et 
des  millions  de  paillettes  d'or.  Bonaparte  ne  s'é- 
chappe que  sur  les  charbons  refroidis  d'un  quartier 
déjà  réduit  en  cendres  ;  il  gagna  Petrowski,  villa  du 
czar. 

Le  général  Gourgaud,  critiquant  l'ouvrage  de  M.  de 
Ségur,  accuse  l'officier  d'ordonnance  de  l'empereur  de 
s'être  trompé  '  :  en  effet,  il  demeure  prouvé,  par  le 
récit  de  M.  de  Baudus^  aide  de  camp  du  maréchal  Bes- 
sières,  et  qui  servit  lui-même  de  guide  à  Napoléon, 
que  celui-ci  ne  s'évada  pas  par  une  poterne,  mais  qu'il 
sortit  par  la  grande  porte  du  Kremlin.  Du  rivage  de 
Sainte-Hélène,  Napoléon  revoyait  brûler  la  ville  des 
Scythes  :  «  Jamais,  »  dit-il,  «  en  dépit  de  la  poésie, 
«  toutes  les  fictions  de  l'incendie  de  Troie  n'égaleront 
«  la  réalité  de  celui  de  Moscou.  » 

Remémorant  antérieurement  cette  catastrophe,  Bo- 
naparte écrit  encore  :  «  Mon  mauvais  génie  m' apparut 
«  et  m'annonça  ma  fin,  que  fai  trouvée  à  l'île  d'Elbe.  • 
Kutuzof  avait  d'abord  pris  sa  route  à  l'orient  ;  ensuite 

4.  Napoléon  et  la  Grande  -  Armée  en  Russie,  ou  Examen  cri- 
tique de  l'ouvrage  de  M.  le  comte  Philippe  de  Ségur.  1824, 
.2.  Baudus,  f.  II,/».  127 


304  HÉMoraES  d'outre-tombb 

il  se  rabattit  au  midi.  Sa  marche  de  nuit  était  à  demi 
éclairée  par  l'incendie  lointain  de  Moscou,  dont  il  sor- 
tait un  bourdonnement  lugubre  ;  on  eût  dit  que  la  clo- 
che qu'on  n'avait  jamais  pu  monter  à  cause  de  son 
énorme  poids  eût  été  magiquement  suspendue  au  haut 
d'un  clocher  brûlant  pour  tinter  les  glas.  Kutuzof 
atteignit  Voronowo,  possession  du  comte  Rostop- 
schin;  à  peine  avait-il  entrevu  la  superbe  demeure, 
qu'elle  s'enfonce  dans  le  gouffre  de  nouvelle  confla- 
gration. Sur  la  porte  de  fer  d'une  église,  on  lisait  cet 
écriteau,  la  scritta  morta,  de  la  main  du  propriétaire  : 
«  J'ai  embelli  pendant  huit  ans  cette  campagne,  et 
«  j'y  ai  vécu  heureux  au  sein  de  ma  famille  ;  les  habi- 
«  tants  de  cette  terre,  au  nombre  de  dix-sept  cent 
«  vingt,  la  quittent  à  votre  approche,  et  moi  je  mets 
«  le  feu  à  ma  maison  pour  qu'elle  ne  soit  pas  souillée 
«  par  votre  présence.  Français,  je  vous  ai  abandonné 
«  mes  deux  maisons  de  Moscou,  avec  un  mobilier  d'un 
«  demi-million  de  roubles.  Ici  vous  ne  trouverez  que 
«  des  cendres. 

«    ROSTOPSCHIN.    » 

Bonaparte  avait  au  premier  moment  admiré  les  feux 
et  les  Scythes  comme  un  spectacle  apparenté  à  son 
imagination  ;  mais  bientôt  le  mal  que  cette  catastro- 
trophe  lui  faisait  le  refroidit  et  le  fit  retourner  à  ses 
injurieuses  diatribes.  En  envoyant  la  lettre  deRostop- 
chin  en  France,  il  ajoute  :  «  Il  paraît  que  Rostop- 
«  schin  est  aliéné  ;  les  Russes  le  regardent  comme 
«  une  espèce  de  Marat.  »  Qui  ne  comprend  pas  la 
grandeur  dans  les  autres  ne  la  comprendra  pas  pour 
soi  quand  le  temps  des  sacrifices  sera  venu. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  305 

Alexandre  avait  appris  sans  abattement  son  adver- 
sité. «  Reculerons-nous,  »  écrivait-il  dans  ses  instruc- 
tions circulaires,  «  quand  l'Europe  nous  encourage  de 
«  ses  regards  ?  Servons-lui  d'exemple  ;  saluons  la  main 
«  qui  nous  choisit  pour  être  la  première  des  nations 
«  dans  la  cause  de  la  vertu  et  de  la  liberté.  »  Suivait 
une  invocation  au  Très-Haut. 

Un  style  dans  lequel  se  trouvent  les  mots  de  Dieu, 
de  vertu,  de  liberté,  est  puissant:  il  plaît  aux  hommes, 
les  rassure  et  les  console  ;  combien  il  est  supérieur  à 
ces  phrases  affectées,  tristement  empruntées  des  locu- 
tions païennes,  et  fatalisées  à  la  turque  :  il  fut,  ils  ont 
été,  la  fatalité  les  entraîne  .^  phraséologie  stérile,  tou- 
jours vaine,  alors  même  qu'elle  est  appuyée  sur  les 
plus  grandes  actions. 

Sorti  de  Moscou  dans  la  nuit  du  15  septembre.  Na- 
poléon y  rentra  le  18.  Il  avait  rencontré,  en  revenant, 
des  foyers  allumés  sur  la  fange,  nourris  avec  des  meu- 
bles d'acajou  et  des  lambris  dorés.  Autour  de  ces 
foyers  en  plein  air  étaient  des  militaires  noircis,  crot- 
tés, en  lambeaux,  couchés  sur  des  canapés  de  soie  ou 
assis  dans  des  fauteuils  de  velours,  ayant  pour  tapis 
sous  leurs  pieds,  dans  la  boue,  des  châles  de  cache- 
mire, des  fourrures  de  la  Sibérie,  des  étoffes  d'or  de 
la  Perse,  mangeant  dans  des  plats  d'argent  une  pâte 
noire  ou  de  la  chair  sanguinolente  de  cheval  grillé. 

Un  pillage  irrégulier  ayant  commencé,  on  le  régu- 
larisa ;  chaque  régiment  vint  à  son  tour  à  la  curée. 
Des  paysans  chassés  de  leurs  huttes,  des  Cosaques, 
des  déserteurs  de  l'ennemi,  rôdaient  autour  des  Fran- 
çais et  se  nourrissaient  de  ce  que  nos  escouades  avaient 
rongé.  On  emportait  tout  ce  qu'on  pouvait  prendre  ; 
T.  III.  20 


306 


MEMOIRES  D  OUTRE -TOMBK 


bientôt,  surchargé  de  ces  dépouilles,  on  les  jetait, 
quand  on  venait  à  se  souvenir  qu'on  était  à  six  cents 
lieues  de  son  toit. 

Les  courses  que  l'on  faisait  pour  trouver  des  vivres 
produisaient  des  scènes  pathétiques  :  une  escouade 
française  ramenait  une  vache  ;  une  femme  s'avança, 
accompagnée  d'un  homme  qui  portait  dans  ses  bras 
un  enfant  de  quelques  mois  ;  ils  montraient  du  doigt 
loi  vache  qu'on  venait  de  leur  enlever.  La  mère  déchira 
les  misérables  vêlements  qui  couvraient  son  sein,  pour 
montrer  qu'elle  n'avait  plus  de  lait  ;  le  père  fit  un 
mouvement  comme  s'il  eût  voulu  briser  la  tète  de  l'en- 
fant sur  une  pierre.  L'officier  fit  rendre  la  vache,  et  il 
ajoute  :  «  L'effet  que  produisit  cette  scène  sur  mes  sol- 
«  dats  fut  tel,  que,  pendant  longtemps,  il  ne  fut  pas 
«  prononcé  une  seule  parole  dans  les  rangs.  » 

Bonaparte  avait  changé  de  rêve  ;  il  déclarait  qu'il 
voulait  marcher  à  Saint-Pétersbourg  ;  il  traçait  déjà 
la  route  sur  ses  cartes  ;  il  expliquait  l'excellence  de  son 
plan  nouveau,  la  certitude  d'entrer  dans  la  seconde  ca- 
pitale de  l'empire  :  «  Qu'a-t-il  à  faire  désormais  sur  des 
«  ruines?  Ne  suffit-il  pas  à  sa  gloire  qu'il  soit  monté 
«  au  Kremlin?  »  Telles  étaient  les  nouvelles  chimères 
de  Napoléon  ;  l'homme  touchait  à  la  folie,  mais  ses 
songes  étaient  encore  ceux  d'un  esprit  immense. 

u  Nous  ne  sommes  qu'à  quinze  marches  de  Saint- 
«  Pétersbourg,  dit  M.  Fain:  Napoléon  pense  à  se  ra- 
ce battre  sur  cette  capitale.  »  Au  lieu  de  quinze  marches, 
à  cette  époque  et  dans  de  pareilles  circonstances,  il  faut 
lire  deux  mois.  Le  général  Gourgaud  ajoute  que  toutes 
les  nouvelles  qu'on  recevait  de  Saint-Pétersbourg  an- 
nonçaient la  peur  qu'on  avait  du  mouvement  de  NapO' 


MÉMOIRES  D 'outre -TOMB«  307 

lôon.  Il  est  certain  qu'à  Saint-Pétersbourg  on  ne  dou- 
tait point  du  succès  de  l'empereur  s'il  se  présentait  ; 
mais  on  se  préparait  à  lui  laisser  une  seconde  carcasse 
de  cité,  et  la  retraite  sur  Archangel  était  jalonnée.  On 
ne  soumet  point  une  nation  dont  le  pôle  est  la  dernière 
forteresse.  De  plus  les  flottes  anglaises,  pénétrant  au 
printemps  dans  la  Baltique,  auraient  réduit  la  prise 
de  Saint-Pétersbourg  à  une  simple  destruction. 

Mais  tandis  que  l'imagination  sans  frein  de  Bona- 
parte jouait  avec  l'idée  d'un  voyage  à  Saint-Péters- 
bourg, il  s'occupait  sérieusement  de  l'idée  contraire  : 
sa  foi  dans  son  espérance  n'était  pas  telle  qu'elle  lui 
ôtât  tout  bon  sens.  Son  projet  dominant  était  d'appor- 
ter à  Paris  une  paix  signée  à  Moscou.  Par  là  il  se  se- 
rait débarrassé  des  périls  de  la  retraite,  il  aurait 
accompli  une  étonnante  conquête,  et  serait  rentré  aux 
Tuileries  le  rameau  d'olivier  à  la  main.  Après  le  pre- 
mier billet  qu'il  avait  écrit  à  Alexandre  en  arrivant  au 
Kremlin,  il  n'avait  négligé  aucune  occasion  de  renou- 
veler ses  avances.  Dans  un  entretien  bienveillant  avec 
un  officier  russe,  M.  de  Toutelmine,  sous-direcleur  de 
l'hôpital  des  Enfants  trouvés  à  Moscou,  hôpital  mira- 
culeusement épargné  de  l'incendie,  il  avait  glissé  des 
paroles  favorables  à  un  accommodement.  Par  M .  Jaco w- 
lef,  frère  de  l'ancien  ministre  russe  à  Stuttgard,  il 
écrivit  directement  à  Alexandre,  et  M.  Jacowlef  prit 
l'engagement  de  remettre  cette  lettre  au  czar  sans 
intermédiaire.  Enfin  le  général  Lauriston  fut  envoyé 
à  Kutuzof  :  celui-ci  promit  ses  bons  offices  pour  une 
négociation  pacifique  ;  mais  il  refusa  au  général  Lau- 
riston de  lui  délivrer  un  sauf-conduit  pour  Saint-Pé- 
tersbourg. 


308  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

Napoléon  était  toujours  persuadé  qu'il  exerçait  sur 
Alexandre  l'empire  qu'il  avait  exercé  à  Tilsit  et  à  Er- 
furt,  et  cependant  Alexandre  écrivait  le  21  octobre  au 
prince  Michel  Larcanowitz  :  «  J'ai  appris,  à  mon  ex- 
«  trême  mécontentement,  que  le  général  Benningsen  a 

«  eu  une  entrevue  avec  le  roi  de  Naples 

« Toutes  les 

«  déterminations  dans  les  ordres  qui  vous  sont  adres- 
«  ses  par  moi  doivent  vous  convaincre  que  ma  réso- 
«  lution  est  inébranlable,  que  dans  ce  moment  au- 
«  cune  proposition  de  l'ennemi  ne  pourrait  m'engager 
«  à  terminer  la  guerre  et  à  affaiblir  par  là  le  devoir 
«  sacré  de  venger  la  patrie.  » 

Les  généraux  russes  abusaient  de  l'amour-propre 
et  de  la  simplicité  de  Murât,  commandant  de  l' avant- 
garde  ;  toujours  charmé  de  l'empressement  des  Cosa- 
ques, il  empruntait  des  bijoux  de  ses  officiers  pour 
faire  des  présents  à  ses  courtisans  du  Don  ;  mais  les 
généraux  russes,  loin  de  désirer  la  paix,  la  redou- 
taient. Malgré  la  résolution  d'Alexandre,  ils  connais- 
saient la  faiblesse  de  leur  empereur,  et  ils  craignaient 
la  séduction  du  nôtre.  Pour  la  vengeance,  il  ne  s'agis- 
sait que  de  gagner  un  mois,  que  d'attendre  les  pre- 
miers frimas:  les  vœux  de  la  chrétienté  moscovite 
suppliaient  le  ciel  de  hâter  ses  tempêtes. 

Le  général  Wilson,  en  qualité  de  commissaire  an- 
glais à  l'armée  russe,  était  arrivé  ;  il  s'était  déjà  trouvé 
sur  le  chemin  de  Bonaparte  en  Egypte.  Fabvier,  de 
son  côté,  était  revenu  de  notre  armée  du  midi  à 
celle  du  nord.  L'Anglais  poussait  Kutuzof  à  l'attaque, 
et  l'on  savait  que  les  nouvelles  apportées  par  Fabvier 
n'étaient  pas  bonnes.  Des  deux  bouts  de  l'Europe,  les 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  309 

deux  seuls  peuples  qui  combattaient  pour  leur  liberté 
se  donnaient  la  main  par-dessus  la  tête  du  vainqueur 
à  Moscou.  La  réponse  d'Alexandre  n'arrivait  point  ; 
les  estafettes  de  France  s'attardèrent  ;  l'inquiétude  de 
Napoléon  augmentait;  des  paysans  avertissaient  nos 
soldats  :  «  Vous  ne  connaissez  pas  notre  climat,  leur 
«  disaient-ils  ;  dans  un  mois  le  froid  vous  fera  tomber 
«  les  ongles.  »  Milton,  dont  le  grand  nom  agrandit 
tout,  s'exprime  aussi  naïvement  dans  sa  Moscovie  :  «  Il 
«  fait  si  froid  dans  ce  pays,  que  la  sève  des  branches 
«  mises  au  feu  gèle  en  sortant  du  bout  opposé  à  celui 
«  qui  brûle.  » 

Bonaparte,  sentant  qu'un  pas  rétrograde  rompait  le 
prestige  et  faisait  évanouir  la  terreur  de  son  nom,  ne 
pouvait  se  résoudre  à  descendre  :  malgré  l'avertisse- 
ment du  prochain  péril,  il  restait,  attendant  de  minute 
en  minute  des  réponses  de  Saint-Pétersbourg  ;  lui,  qui 
avait  commandé  avec  tant  d'outrages,  soupirait  après 
quelques  mots  miséricordieux  du  vaincu.  Il  s'occupe 
au  Kremlin  d'un  règlement  pour  la  Comédie  Fran- 
çaise ;  il  met  trois  soirées  à  achever  ce  majestueux 
ouvrage  *  ;  il  discute  avec  ses  aides  de  camp  le  mérite 
de  quelques  vers  nouveaux  arrivés  de  Paris  ;  autour 
de  lui  on  admirait  le  sang-froid  du  grand  homme,  tan- 
dis qu'il  y  avait  encore  des  blessés  de  ses  derniers 
combats  expirant  dans  des  douleurs  atroces,  et  que, 
par  ce  retard  de  quelques  jours,  il  dévouait  à  la  mort 
les  cent  mille  hommes  qui  lui  restaient.  La  servile 

l.  Décret  sur  la  surveillance,  l'organisation,  l'administration, 
la  comptabilité,  la  police  et  La  discipline  du  Théâtre-Français, 
daté  du  quartier  impérial  de  Moscou,  le  15  octobre  1812.  Mo- 
difié sur  quelques  points,  ce  décret  est  encore  en  vigueur  dans 
ses  dispositions  princip&les . 


310  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

stupidité  du  siècle  prétend  faire  passer  cette  pitoyable 
affectation  pour  la  conception  d'un  esprit  incommen- 
surable. 

Bonaparte  visita  les  édifices  du  Kremlin.  Il  descen- 
dit et  remonta  Tescalier  sur  lequel  Pierre  le  Grand  fit 
égorger  les  Strélitz;  il  parcourut  la  salle  des  festins  où 
Pierre  se  faisait  amener  les  prisonniers,  abattant  une 
tète  entre  chaque  rasade,  proposant  à  ses  convives, 
princes  et  ambassadeurs,  de  se  divertir  de  la  même 
façon.  Des  hommes  furent  roués  alors,  et  des  femmes 
enterrées  vives;  on  pendit  deux  mille  Strélitz  dont  les 
corps  restèrent  accrochés  autour  des  murailles. 

Au  lieu  de  l'ordonnance  sur  les  théâtres,  Bonaparte 
eût  mieux  fait  d'écrire  au  Sénat  conservateur  la  lettre 
que  des  bords  du  Pruth,  Pierre  écrivait  au  sénat  de 
Moscou:  «  Je  vous  annonce  que,  trompé  par  de  faux 
«  avis,  et  sans  qu'il  y  ait  de  ma  faute,  je  me  trouve 
«  ici  enfermé  dans  mon  camp  par  une  armée  quatre 
«  fois  plus  forte  que  la  mienne.  S'il  arrive  que  je  sois 
«  pris,  vous  n'avez  plus  à  me  considérer  comme  votre 
«  czar  et  seigneur,  ni  à  tenir  compte  d'aucun  ordre 
a  qui  pourrait  vous  être  porté  de  ma  part,  quand 
«  même  vous  y  reconnaîtriez  ma  propre  main.  Si  je 
«  dois  périr,  vous  choisirez  pour  mon  successeur  le 
a  plus  digne  d'entre  vous.  » 

Un  billet  de  Napoléon,  adressé  à  Cambacérès,  con- 
tenait des  ordres  inintelligibles:  on  délibéra,  et  quoi- 
que la  signature  du  billet  portât  un  nom  allongé  d'un 
nom  antique,  l'écriture  ayant  été  reconnue  pour  être 
celle  de  Bonparte,  on  déclara  que  les  ordres  inintelli- 
gibles devaient  être  exécutés. 

Le  Kremlin  renfermait  un  double  trône  pour  deux 


MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE  311 

frères:  Napoléon  ne  partageait  pas  le  sien.  On  voyait 
encore  dans  les  salles  le  brancard  brisé  d'un  coup  de 
canon  sur  lequel  Charles  XII  blessé  se  faisait  porter  à 
la  bataille  de  Pultava.  Toujours  vaincu  dans  l'ordre 
des  instincts  magnanimes,  Bonaparte,  en  visitant  les 
tombeaux  des  czars,  se  souvint-il  qu'aux  jours  de  fête 
on  les  couvrait  de  draps  mortuaires  superbes  ;  que 
lorsqu'un  sujet  avait  quelque  grâce  à  solliciter,  il  dé- 
posait sa  supplique  sur  un  des  tombeaux,  et  que  le 
czar  avait  seul  le  droit  de  l'en  retirer? 

Ces  placets  de  l'infortune,  présenté  par  la  mort  à  la 
puissance,  n'étaient  point  du  goût  de  Napoléon.  Il  était 
occupé  d'autres  soins  :  moitié  désir  de  tromper,  moi- 
tié nature,  il  prétendait,  comme  en  quittant  l'Egypte, 
faire  venir  des  comédiens  de  Paris  à  Moscou,  et  il  as- 
surait qu'un  chanteur  italien  arrivait.  Il  dépouilla  les 
églises  du  Kremlin,  entassa  dans  ses  fourgons  des 
ornements  sacrés  et  des  images  de  saints  avec  les 
croissants  et  les  queues  de  cheval  conquis  sur  lesma- 
hométans.  Il  enleva  l'immense  croix  de  la  tour  du 
grand  Yvan  ;  son  projet  était  delà  planter  sur  le  dôme 
des  Invalides  :  elle  eût  fait  le  pendant  des  chefs-d'œu- 
vre du  Vatican  dont  il  avait  décoré  le  Louvre.  Tandis 
qu'on  détachait  cette  croix,  des  corneilles  vagissantes 
voletaient  autour  :  «  Que  me  veulent  ces  oiseaux  ?  » 
disait  Bonaparte. 

On  touchait  au  moment  fatal  :  Daru  élevait  des  ob- 
jections contre  divers  projets  qu'exposait  Bonaparte  : 
«  Quel  parti  prendre  donc?  s'écria  l'empereur. —  Res- 
«  ter  ici,  faire  de  Moscou  un  grand  camp  retranché  :  y 
•  passer  l'hiver  ;  faire  saler  les  chevaux  qu'on  ne 
«  pourra  nourrir  ;  attendre  le  printemps  :  nos  renforts 


312  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

t  et  la  Lithuanie  armée  viendront  nous  délivrer  et 
«  achever  la  conquête.  —  C'est  un  conseil  de  lion,  lé- 
«  pond  Napoléon  :  mais  que  dirait  Paris?  La  France 
«  ne  s'accoutumerait  pas  à  mon  absence  *.  »  —  «  Que 
«  dit-on  de  moi  à  Athènes?  »  disait  Alexandre. 

Il  se  replonge  aux  incertitudes  :  partira-t-il?  ne  par- 
tira-t-il  pas  ?  Il  ne  sait.  Maintes  délibérations  se  suc- 
cèdent. Enfin  une  affaire  engagée  à  Winkovo,  le  18 oc- 
tobre, le  détermine  subitement  à  sortir  des  débris  de 
Moscou  avec  son  armée:  ce  jour-là  même,  sans  appa- 
reil, sans  bruit,  sans  tourner  la  tête,  voulant  éviter  la 
route  directe  de  Smolensk,  il  s'achemine  par  l'une  des 
deux  routes  de  Kalouga. 

Durant  trente-cinq  jours,  comme  ces  formidables 
dragons  de  l'Afrique  qui  s'endorment  après  s'être  re- 
pus, il  s'était  oublié  ;  c'était  apparemment  les  jours 
nécessaires  pour  changer  le  sort  d'un  homme  pareil. 
Pendant  ce  temps-là,  l'astre  de  sa  destinée  s'incli- 
nait. Enfin  il  se  réveille  pressé  entre  l'hiver  et  une 
capitale  incendiée;  il  se  glisse  au  dehors  des  décom- 
bres: il  était  trop  tard;  cent  mille  hommes  étaient 
condamnés.  Le  maréchal  Mortier,  commandant  l'ar- 
rière-garde,  a  l'ordre,  en  se  retirant,  de  faire  sauter 
le  Kremlin  ^ 

1.  Ségur,  liv.  VIII,  chap.  XI. 

2.  On  achève  d'imprimer  à  Saint-Pétersbourg  les  papiers  d'État 
sur  cette  campagne,  trouvés  dans  le  cabinet  d'Alexandre  après 
sa  mort.  Ces  documents,  formant  cinq  à  six  volumes,  jetteront 
sans  doute  un  grand  jour  sur  les  événements  si  curieux  d'une 
partie  de  notre  histoire.  Il  sera  bon  de  lire  avec  précaution  les 
récits  de  l'ennemi,  et  cependant  avec  moins  de  défiance  que  les 
documents  officiels  de  Bonaparte.  Il  est  impossible  de  se  figurer 
à  quel  point  celui-ci  altérait  la  réalité  et  la  rendait  insaisissable; 
*es  propres  victoires  se  transformaient  en  roman  dans  son  im»- 


.4  i  £  1 A  5^]  S  n  E    1  *„^ 


Garnier  frères 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  313 

Bonaparte,  se  trompant  ou  voulant  tromper  les  au- 
tres, écrit  le  18  d'octobre  au  duc  de  Bassano  une  lettre 
que  rapporte  M.  Fain  :  «  Vers  les  premières  semaines 
«  de  novembre,  mandait-il,  j'aurai  ramené  mes  trou- 
«  pes  dans  le  carré  qui  est  entre  Smolensk,  Mohilow, 
¥.  Minsk  et  Witepsk.  Je  me  décide  à  ce  mouvement, 
«  parce  que  Moscou  n'est  plus  une  position  militaire  ; 
«  j'en  vais  chercher  une  autre  plus  favorable  au  début 
«  de  la  campagne  prochaine.  Les  opérations  auront 
a  alors  à  se  diriger  sur  Pétersbourg  et  sur  Kiew.  » 
Pitoyable  forfanterie,  s'il  ne  s'agissait  que  du  se- 
cours passager  d'un  mensonge;  mais  dans  Bonaparte 
une  idée  de  conquête,  malgré  l'évidence  contraire 
de  la  raison,  pouvait  toujours  être  une  idée  de  bonne 
foi. 

On  marchait  sur  Malojaroslawetz  :  par  l'embarras 
des  bagages  et  des  voitures  malattelées  de  l'artillerie, 
le  troisième  jour  de  marche  on  n'était  encore  qu'à  dix 
lieues  de  Moscou.  On  avait  l'intention  de  devancer 
Kutuzof  :  l'avant-garde  du  prince  Eugène  le  prévint 
en  effet  à  Fominskoï.  Il  restait  encore  cent  mille  hom- 
mes d'infanterie  au  début  de  la  retraite.  La  cavalerie 
était  presque  nulle,  à  l'exception  de  trois  mille  cinq 
cents  chevaux  de  la  garde.  Nos  troupes,  ayant  atteint 
la  nouvelle  route  de  Kalouga  le  21,  entrèrent  le  22  à 
Borowsk,  et  le  23  la  division  Delzons  occupa  Maloja- 
roslawetz. Napoléon  était  dans  la  joie  ;  il  se  croyait 
échappé. 

Le  23  octobre,  à  une  heure  et  demie  du  matin,  la 

gination.  Toutefois,  au  bout  de  ses  relations  fantasmagoniques, 
restait  cette  vérité,  à  savoir  que  Napoléon,  par  une  raison  ou  par 
une  autre,  était  le  maître  du  monde.  (Paris,  aote  de  18!4.)  Ch. 


314  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

terre  trembla  :  cent  quatre-vingt-trois  milliers  de  pou- 
dre, placés  sous  les  voûtes  du  Kremlin,  déchirèrent  le 
palais  des  czars.  Mortier  qui  fit  sauter  le  Kremlin, 
était  réservé  à  la  machine  infernale  de  Fieschi.  Que  de 
mondes  passés  entre  ces  deux  explosions  si  différentes 
et  par  les  temps  et  par  les  hommes  1 

Après  ce  sourd  mugissement,  une  forte  canonnade 
vint  à  travers  le  silence  dans  la  direction  de  Maloja- 
roslawetz  :  autant  Napoléon  avait  désiré  ouïr  ce  bruit 
en  entrant  en  Russie,  autant  il  redoutait  de  l'entendre 
en  sortant.  Un  aide  de  camp  du  vice-roi  annonce  une 
attaque  générale  des  Russes  :  à  la  nuit  les  généraux 
Compans  et  Gérard  arrivèrent  en  aide  au  prince  Eu- 
gène. Beaucoup  d'hommes  périrent  des  deux  côtés; 
l'ennemi  parvint  à  se  mettre  à  cheval  sur  la  route  de 
Kalouga,  et  fermait  l'entrée  du  chemin  intact  qu'on 
avait  espéré  suivre.  Il  ne  restait  d'autre  ressource  que 
de  retomber  dans  la  route  de  Mojaïsk  et  de  rentrer  à 
Smolensk  par  les  vieux  sentiers  de  nos  malheurs  :  on 
le  pouvait;  les  oiseaux  du  ciel  n'avaient  pas  encore 
achevé  de  manger  ce  que  nous  avions  semé  pour  re- 
trouver nos  traces. 

Napoléon  logea  cette  nuit  à  Ghorodnia  dans  une 
pauvre  maison  où  les  officiers  attachés  aux  divers  gé- 
néraux ne  purent  se  mettre  à  couvert.  Us  se  réunirent 
sous  la  fenêtre  de  Bonaparte  ;  elle  était  sans  volets  et 
sans  rideaux  :  on  en  voyait  sortir  une  lumière,  tandis 
que  les  officiers  restés  en  dehors  étaient  plongés  dans 
l'obscurité.  Napoléon  était  assis  dans  sa  chétive  cham- 
bre, la  tête  abaissée  sur  ses  deux  mains  ;  Murât,  Ber- 
thier  et  Bessières  se  tenaient  debout  à  ses  côtés, 
silencieux  et  immobiles.  Il  ne  donna  point  d'ordre,  et 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  315 

monta  à  cheval  le  25  au  matin,  pour  examiner  la  posi- 
tion de  Farmée  russe. 

A  peine  était-il  sorti  que  roula  jusqu'à  ses  pieds  un 
éboulement  de  Cosaques.  La  vivante  avalanche  avait 
franchi  la  Luja,  et  s'était  dérobée  à  la  vue,  le  long  de 
la  lisière  des  bois.  Tout  le  monde  mit  Tépée  à  la  main, 
l'empereur  lui-même.  Si  ces  maraudeurs  avaient  eu 
plus  d'audace,  Bonaparte  demeurait  prisonnier.  A  Ma- 
lojaroslawetz  incendié,  les  rues  étaient  encombrées  de 
corps  à  moitié  grillés,  coupés,  sillonnés,  mutilés  par 
les  roues  de  l'artillerie,  qui  avaient  passé  sur  eux. 
Pour  continuer  le  mouvement  sur  Kalouga,  il  eût  fallu 
livrer  une  seconde  bataille;  l'empereur  ne  lejugeapas 
convenable.  Il  s'est  élevé  à  cet  égard  une  discussion 
entre  les  partisans  de  Bonaparte  et  les  amis  des  maré- 
chaux. Qui  donna  le  conseil  de  reprendre  la  première 
route  parcourue  par  les  Français  ?  Ce  fut  évidemment 
Napoléon  :  une  grande  sentence  funèbre  à  prononcer 
ne  lui  coûtait  guère  ;  il  en  avait  l'habitude. 

Revenu  le  26  à  Borowsk,  le  lendemain,  près  de 
Véréia,  on  présenta  au  chef  de  nos  armées  le  général 
Witzingerode  et  son  aide  de  camp  le  comte  Nariskin  : 
ils  s'étaient  laissé  surprendre  en  entrant  trop  tôt  dans 
Moscou.  Bonaparte  s'emporta:  «  Qu'on  fusille  ce  géné- 
ral !  »  s'écrie-t-il  hors  de  lui  ;  «  c'est  un  déserteur  du 
«  royaume  de  Wurtemberg  ;  il  appartient  à  la  confé- 
«  dération  du  Rhin.  »  11  se  répand  en  invectives  contre 
la  noblesse  russe  et  finit  par  ces  mots  :  «  J'irai  à  Saint- 
«  Pétersbourg,  je  jetterai  cette  ville  dans  la  Newa  », 
et  subitement  il  commanda  de  brûler  un  château  que 
l'on  apercevait  sur  une  hauteur  :  le  lion  blessé  se  ruait 
en  écumant  sur  tout  ce  qui  l'environnait. 


316  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

Néanmoins,  au  milieu  de  ses  folles  colères,  lorsqu'il 
intimait  à  Mortier  Tordre  de  détruire  le  Kremlin,  il  se 
conformait  en  même  temps  à  sa  double  nature  ;  il  écri- 
vait au  duc  de  Trévise  des  phrases  de  sensiblerie  ; 
pensant  que  ses  missives  seraient  connues,  il  lui  en- 
joignait avec  un  soin  tout  paternel  de  sauver  les  hô- 
pitaux ;  «  car  c'est  ainsi,  ajoutait-il,  que  j'en  ai  usé  à 
«  Saint-Jean-d'Acre.  »  Or,  en  Palestine  il  fit  fusiller 
les  prisonniers  turcs,  et,  sans  l'opposition  de  Desge- 
nettes,  il  eût  empoisonné  ses  malades  !  Berthier  et  Mu- 
rat  sauvèrent  le  prince  Witzingerode. 

Cependant  Kutuzof  nous  poursuivait  mollement. 
Wilson  pressait-il  le  général  russe  d'agir,  le  général 
répondait  :  «  Laissez  venir  la  neige.  »  Le  29  sep- 
tembre, on  touche  aux  fatales  collines  de  la  Moskowa  : 
un  cri  de  douleur  et  de  surprise  échappe  à  notre 
armée.  De  vastes  boucheries  se  présentaient,  étalant 
quarante  mille  cadavres  diversement  consommés.  Des 
files  de  carcasses  alignées  semblaient  garder  encore 
la  discipline  militaire;  des  squelettes  détachés  en  avant, 
sur  quelques  mamelons  écrêtés,  indiquaient  les  com- 
mandants et  dominaient  la  mêlée  des  morts.  Partout 
armes  rompues,  tambours  défoncés,  lambeaux  de  cui- 
rasses et  d'uniformes,  étendards  déchirés,  dispersés 
entre  des  troncs  d'arbres  coupés  à  quelques  pieds  du 
sol  par  les  boulets  :  c'était  la  grande  redoute  de  la 
Moskowa. 

Au  sein  de  la  destruction  immobile  on  apercevait 
une  chose  en  mouvement  :  un  soldat  français  privé 
des  deux  jambes  se  frayait  un  passage  dans  des  cime- 
tières qui  semblaient  avoir  rejeté  leurs  entrailles  au 
dehors.  Le  corps  d'un  cheval  effondré  par  un  obus 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  317 

avait  servi  de  guérite  à  ce  soldat  ;  il  y  vécut  en  ron- 
geant sa  loge  de  chair  ;  les  viandes  putréfiées  des 
morts  à  la  portée  de  sa  main  lui  tenaient  lieu  de  char- 
pie pour  panser  ses  plaies  et  d'amadou  pour  emmail- 
lotter  ses  os.  L'effrayant  remords  de  la  gloire  se  traî- 
nait vers  Napoléon  :  Napoléon  ne  l'attendit  pas. 

Le  silence  des  soldats,  hâtés  du  froid,  de  la  faim  et 
del'ennemi,  était  profond  ;  ils  songeaient  qu'ils  seraient 
bientôt  semblables  aux  compagnons  dont  ils  aperce- 
vaient les  restes.  On  n'entendait  dans  ce  reliquaire 
que  la  respiration  agitée  et  le  bruit  du  frisson  invo- 
lontaire des  bataillons  en  retraite. 

Plus  loin  on  retrouva  l'abbaye  de  Kotloskoï  trans- 
formée en  hôpital;  tous  les  secours  y  manquaient  ;  là 
restait  encore  assez  de  vie  pour  sentir  la  mort.  Bona- 
parte, arrivé  sur  le  lieu,  se  chauffa  du  bois  de  ses  cha- 
riots disloqués.  Quand  l'armée  reprit  sa  marche,  les 
agonisants  se  levèrent,  parvinrent  au  seuil  de  leur 
dernier  asile,  se  laissèrent  dévaler  jusqu'au  chemin, 
tendirent  aux  camarades  qui  les  quittaient  leurs  mains 
défaillantes  :  ils  semblaient  à  la  fois  les  conjurer  et  les 
ajourner. 

A  chaque  instant  retentissait  la  détonation  des  cais- 
sons qu'on  était  forcé  d'abandonner.  Les  vivandiers 
jetaient  les  malades  dans  les  fossés.  Des  prisonniers 
russes  qu'escortaient  des  étrangers  au  service  de  la 
France,  furent  dépêchés  par  leurs  gardes  :  tués  d'une 
manière  uniforme,  leur  cervelle  était  répandue  à  côté 
de  leur  tête.  Bonaparte  avait  emmené  l'Europe  avec 
lui  ;  toutes  les  langues  se  parlaient  dans  son  armée  ; 
toutes  les  cocardes,  tous  les  drapeaux  s'y  voyaient. 
L'Italien,  forcé  au  combat,   s'était  battu  comme  un 


318  MEMOIRES    d'outre-tombe 

Français  ;  l'Espagnol  avait  soutenu  sa  renommée  de 
courage  :  Naples  et  l'Andalousie  n'avaient  été  pour 
eux  que  les  regrets  d'un  doux  songe.  On  a  dit  que 
Bonaparte  n'avait  été  vaincu  que  par  l'Europe  entière, 
et  c'est  juste  ;  mais  on  oublie  que  Bonaparte  n'avait 
vaincu  qu'à  l'aide  de  l'Europe,  de  force  ou  de  gré  son 
alliée. 

La  Russie  résista  seule  à  l'Europe  guidée  par  Napo- 
léon; la  France,  restée  seule  et  défendue  par  Napo- 
léon, tomba  sous  l'Europe  retournée  ;  mais  il  faut  dire 
que  la  Russie  était  défendue  par  son  climat,  et  que 
l'Europe  ne  marchait  qu'à  regret  sous  son  maître.  La 
France,  au  contraire,  n'était  préservée  ni  par  son  cli- 
mat ni  par  sa  population  décimée  ;  elle  n'avait  que  son 
courage  et  le  souvenir  de  sa  gloire. 

Indifférent  aux  misères  de  ses  soldats,  Bonaparte 
n'avait  souci  que  de  ses  intérêts  :  lorsqu'il  campait, 
sa  conversation  roulait  sur  des  ministres  vendus,  di- 
sait-il, aux  Anglais,  lesquels  ministres  étaient  les 
fomentateurs  de  cette  guerre  ;  ne  se  voulant  pas  avouer 
que  cette  guerre  venait  uniquement  de  lui.  Le  duc  de 
Vicence,  qui  s'obstinait  à  racheter  un  malheur  par  sa 
noble  conduite,  éclatait  au  milieu  de  la  flatterie  au 
bivouac.  Il  s'écriait  :  «  Que  d'atroces  cruaut-és  I  Voilà 
«  donc  la  civilisation  que  nous  apportons  en  Russie  !  » 
Aux  incroyables  dires  de  Bonaparte,  il  faisait  un  geste 
de  colère  et  d'incrédulité,  et  se  retirait.  L'homme  que 
la  moindre  contradiction  mettait  en  fureur  souffrait 
les  rudesses  de  Caulaincourt  en  expiation  de  la  lettre 
qu'il  l'avait  jadis  chargé  de  porter  à  Ettenheim.  Quand 
on  a  commis  une  chose  reprochable,  le  ciel  en  puni- 
tion vous  en  impose  les  témoins  ;  en  vain  les  anciens 


MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE  319 

tyrans  les  faisaient  disparaître  ;  descendus  aux  enfers, 
ces  témoins  entraient  dans  le  corps  des  Furies  et  re- 
venaient. 

Napoléon,  ayant  traversé  Gjatsk,  poussa  jusqu'à 
Wiasma  ;  il  le  dépassa,  n'ayant  point  trouvé  l'ennemi 
qu'il  craignait  d'y  rencontrer.  Il  arriva  le  3  novembre 
à  Slawskowo  :  là  il  apprit  qu'un  combat  s'était  donné 
derrière  lui  à  Wiasma;  ce  combat  contre  les  troupes 
de  Miloradowitch  nous  fut  fatal  :  nos  soldats,  nos  of- 
ficiers blessés,  le  bras  en  écharpe,  la  tête  enveloppée 
de  linge,  miracle  de  vaillance,  se  jetaient  sur  les  ca- 
nons ennemis. 

Cette  suite  d'affaires  dans  les  mêmes  lieux,  ces  cou- 
ches de  morts  ajoutées  à  des  couches  de  morts,  ces 
batailles  doublées  de  batailles,  auraient  deux  fois  im- 
mortalisé des  champs  funestes,  si  l'oubli  ne  passait 
rapidement  sur  notre  poussière.  Qui  pense  à  ces 
paysans  laissés  en  Russie  ?  Ces  rustiques  sont-ils  con 
tents  d'avoir  été  à  la  grande  bataille  sous  les  murs  de 
Moscou?  Il  n'y  a  peut-être  que  moi  qui,  dans  les 
soirées  d'automne,  en  regardant  voler  au  haut  du 
ciel  les  oiseaux  du  Nord,  me  souvienne  qu'ils  ont  vu 
la  tombe  de  nos  compatriotes.  Des  compagnies  indus- 
trielles se  sont  transportées  au  désert  avec  leurs  four- 
neaux et  leurs  chaudières;  les  os  ont  été  convertis  en 
noir  animal  :  qu'il  vienne  du  chien  ou  de  l'homme,  le 
vernis  est  du  même  prix,  et  il  n'est  pas  plus  brillant, 
qu'il  ait  été  tiré  de  l'obscurité  ou  de  la  gloire.  Voilà  le 
cas  que  nous  faisons  des  morts  aujourd'hui  !  Voilà  les 
rites  sacrés  de  la  nouvelle  religion  !  Diis  Manibus. 
Heureux  compagnons  de  Charles  XII,  vous  n'avez 
point  été  visités  par  ces  hyènes  sacrilèges  !   Pendant 


320  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

l'hiver,  l'hermine  fréquente  les  neiges  virginales,  et 
pendant  l'été  les  mousses  fleuries  de  Pultava. 

Le  6  novembre  (1812)  le  thermomètre  descendit  à 
dix-huit  degrés  au-dessous  de  zéro  :  tout  disparaît 
sous  la  blancheur  universelle.  Les  soldats  sans  chaus- 
sure sentent  leurs  pieds  mourir  ;  leurs  doigts  violâtres 
et  roidis  laissent  échapper  le  mousquet  dont  le  tou- 
cher brûle  ;  leurs  cheveux  se  hérissent  de  givre,  leurs 
barbes  de  leur  haleine  congelée  ;  leurs  méchants  ha- 
bits deviennent  une  casaque  de  verglas.  Ils  tombent, 
la  neige  les  couvre  ;  ils  forment  sur  le  sol  de  petits 
sillons  de  tombeaux.  On  ne  sait  plus  de  quel  côté  les 
fleuves  coulent  ;  on  est  obligé  de  casser  la  glace  pour 
apprendre  à  quel  orient  il  faut  se  diriger.  Égarés 
dans  l'étendue,  les  divers  corps  font  des  feux  de  ba- 
taillon pour  se  rappeler  et  se  reconnaître,  de  même 
que  des  vaisseaux  en  péril  tirent  le  canon  de  détresse. 
Les  sapins  changés  en  cristaux  immobiles  s'élèvent 
çà  et  là,  candélabres  de  ces  pompes  funèbres.  Des  cor- 
beaux et  des  meutes  de  chiens  blancs  sans  maîtres 
suivaient  à  distance  cette  retraite  de  cadavres. 

Il  était  dur,  après  les  marches,  d'être  obligé,  à  l'é- 
tape déserte,  de  s'entourer  des  précautions  d'un  est 
sain,  largement  pourvu,  de  poser  des  sentinelles, 
d'occuper  des  postes,  de  placer  des  grand'gardes. 
Dans  des  nuits  de  seize  heures,  battu  des  rafales  du 
nord,  on  ne  savait  ni  où  s'asseoir,  ni  où  se  coucher  ; 
les  arbres  jetés  bas  avec  tous  leurs  albâtres  refusaient 
de  s'enflammer  ;  à  peine  parvenait-on  à  faire  fondre 
un  peu  de  neige,  pour  y  démêler  une  cuillerée  de  fa- 
rine de  seigle.  On  ne  s'était  pas  reposé  sur  le  sol  nu 
que  des  hurlements  de  Cosaques  faisaient  retentir  les 


MÉMOIRES    U  OUTRE-TOMBE  321 

bois  ;  l'artillerie  volante  de  l'ennemi  grondait  ;  le 
jeune  de  nos  soldats  était  salué  comme  le  festin  des 
rois,  lorsqu'ils  se  mettent  à  table;  les  boulets  rou- 
laient leurs  pains  de  fer  au  milieu  des  convives  affa- 
més. A  l'aube,  que  ne  suivait  point  l'aurore,  on  en- 
tendait le  battement  d'un  tambour  drapé  de  frimas  ou 
le  son  enroué  d'une  trompette  :  rien  n'était  triste 
comme  cette  diane  lugubre,  appelant  sous  les  armes 
des  guerriers  qu'elle  ne  réveillait  plus.  Le  jour  gran- 
dissant éclairait  des  cercles  de  fantassins  roidis  et 
morts  autour  des  bûchers  expirés. 

Quelques  survivants  partaient  ;  ils  s'avançaient  vers 
des  horizons  inconnus  qui,  reculant  toujours,  s'éva- 
nouissaient à  chaque  pas  dans  le  brouillard.  Sous  ua 
ciel  pantelant,  et  comme  lassé  des  tempêtes  de  la 
veille,  nos  files  éclaircies  traversaient  des  landes  après 
des  landes,  des  forêts  suivies  de  forêts  et  dans  les- 
quelles l'Océan  semblait  avoir  laissé  son  écume  atta- 
chée aux  branches  échevelées  des  bouleaux.  On  ne 
rencontrait  même  pas  dans  ces  bois  ce  triste  et  petit 
oiseau  de  l'hiver  qui  chante,  ainsi  que  moi,  parmi  les 
buissons  dépouillés.  Si  je  me  retrouve  tout  à  coup 
par  ce  rapprochement  en  présence  de  mes  vieux  jours, 
ô  mes  camarades  I  (les  soldats  sont  frères),  vos  souf- 
frances me  rappellent  aussi  mes  jeunes  années,  lors- 
que, me  retirant  devant  vous,  je  traversais,  si  misé- 
rable et  si  délaissé,  la  bruyère  des  Ardennes. 

Les  grandes  armées  russes  suivaient  la  nôtre  :  ceUe- 
ci  était  partagée  en  plusieurs  divisions  qui  se  subdi- 
visaient en  colonnes  :  le  prince  Eugène  commandait 
l'avant-garde,  Napoléon  le  centre,  l'arrière-garde  le 
maréchal  Ney.  Retardés  de  divers  obstacles  et  com- 
T.  m.  21 


322  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

bats,  ces  corps  ne  conservaient  pas  leur  exacte  dis- 
tance :  tantôt  ils  se  devançaient  les  uns  les  autres , 
tantôt  ils  marchaient  sur  une  ligne  horizontale,  très 
souvent  sans  se  voir  et  sans  communiquer  ensemble 
faute  de  cavalerie.  Des  Tauridiens,  montés  sur  de 
petits  chevaux  dont  les  crins  balayaient  la  terre,  n'ac- 
cordaient de  repos  ni  jour  ni  nuit  à  nos  soldats  ha- 
rassés par  ces  taons  de  neige.  Le  paysage  était  changé: 
là  où  l'on  avait  vu  un  ruisseau,  on  retrouvait  un  tor- 
rent que  des  chaînes  de  glace  suspendaient  aux  bordf 
escarpés  de  sa  ravine.  «  Dans  une  seule  nuit,  »  dit 
Bonaparte  (Papiers  de  Sainte-Hélène),  «  on  perdit 
«  trente  mille  chevaux  :  on  fut  obligé  d'abandonner 
«  presque  toute  l'artillerie,  forte  alors  de  cinq  cents 
«  bouches  à  feu;  on  ne  put  emporter  ni  munitions,  ni 
«  provisions.  Nous  ne  pouvions,  faute  de  chevaux, 
«  faire  de  reconnaissance  ni  envoyer  une  avant-garde 
«  de  cavalerie  reconnaître  la  route.  Les  soldats  per- 
«  daient  le  courage  et  la  raison,  et  tombaient  dans  la 
«  confusion.  La  circonstance  la  plus  légère  les  alar- 
«  mait.  Quatre  ou  cinq  hommes  suffisaient  pour  jeter 
«  la  frayeur  dans  tout  un  bataillon.  Au  lieu  de  se  tenir 
V  réunis,  ils  erraient  séparément  pour  chercher  du 
«  feu.  Ceux  qu'on  envoyait  en  éclaireurs  abandon- 
«  naient  leurs  postes  et  allaient  chercher  les  moyens 
«  de  se  réchauffer  dans  les  maisons.  Ils  se  répandaient 
«  de  tous  côtés,  s'éloignaient  de  leurs  corps  et  deve- 
«  naient  facilement  la  proie  de  l'ennemi.  D'autres  se 
«  couchaient  sur  la  terre,  s'endormaient  :  un  peu  de 
«  sang  sortait  de  leurs  narines,  et  ils  mouraient  en 
«  dormant.  Des  milliers  de  soldats  périrent.  Les  Po- 
«  lonais  sauvèrent  quelques-uns  de  leurs  chevaux  et 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  323 

«  un  peu  de  leur  artillerie  ;  mais  les  Français  et  les 
«  soldats  des  autres  nations  n'étaient  plus  les  mêmes 
«  hommes.  La  cavalerie  a  surtout  beaucoup  souffert. 
«  Sur  quarante  mille  hommes,  je  ne  crois  pas  qu'il  en 
«  soit  échappé  trois  mille.  » 

Et  vous  qui  racontiez  cela  sous  le  beau  soleil  d'un 
autre  hémisphère,  n'étiez-vous  que  le  témoin  de  tant 
de  maux  ? 

Le  jour  même  (6  novembre)  où  le  thermomètre 
tomba  si  bas,  arriva  de  France,  comme  une  fresaie 
égarée,  la  première  estafette  que  l'on  eût  vue  depuis 
longtemps  :  elle  apportait  la  mauvaise  nouvelle  de  la 
conspiration  de  Malet'.  Cette  conspiration  eut  quelque 
chose  du  prodigieux  de  l'étoile  de  Napoléon.  Au  rap- 
port du  général  Gourgaud,  ce  qui  fit  le  plus  d'impres- 
sion sur  l'empereur  fut  la  preuve  trop  évidente  «  que 
«  les  principes  monarchiques  dans  leur  application  à 
«  sa  monarchie  avaient  jeté  des  racines  si  peu  pro- 
«  fondes  que  de  grands  fonctionnaires,  à  la  nouvelle 
«  de  la  mort  de  l'empereur,  oublièrent  que,  le  souve- 
«  rain  étant  mort,  un  autre  était  là  pour  lui  succéder.  » 

Bonaparte  à  Sainte-Hélène  [Mémorial  de  Las  Cases) 
racontait  qu'il  avait  dit  à  sa  cour  des  Tuileries,  en 
parlant  de  la  conspiration  de  Malet  :  «  Eh  bien,  mes- 
«  sieurs,  vous  prétendiez  avoir  fini  votre  révolution  ; 
«  vous  me  croyiez  mort  :  mais  le  roi  de  Rome,  vos 

1.  La  conspiration  du  général  Malet  avait  éclaté  le  23  octobre, 
précisément  le  jour  où  le  maréchal  Mortier,  mettant  à  exécution 
les  ordres  de  l'empereur,  faisait  sauter  le  Kremlin.  Peu  s'en 
fallut  que  Malet,  ce  jour-là,  ne  fit  sauter  l'Empire.  Enfermé  dans 
UDP  prison,  sans  argent,  sans  complices,  dénué  de  tous  moyens, 
Malet  avait  entrepris  de  renverser  Napoléon,  et  il  faillit  réusiir. 
La  conspiration  Malet  fut  une  conspiration  de  génie. 


324  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  serments,  vos  principes,  vos  doctrines?  Vous  me 
«  faites  frémir  pour  l'avenir  !  «  Bonaparte  raisonnait 
logiquement  ;  il  s'agissait  de  sa  dynastie  :  aurait-il 
trouvé  le  raisonnement  aussi  juste  s'il  s'était  agi  de  la 
race  de  saint  Louis? 

Bonaparte  apprit  l'accident  de  Paris  au  milieu  d'un 
désert,  parmi  les  débris  d'une  armée  presque  détruite 
dont  la  neige  buvait  le  sang;  les  droits  de  Napoléon 
fondés  sur  la  force  s'anéantissaient  en  Russie  avec  sa 
force,  tandis  qu'il  avait  suffi  d'un  seul  homme  pour 
les  mettre  en  doute  dans  la  capitale  :  hors  de  la  reli- 
gion, de  la  justice  et  de  la  liberté,  il  n'y  a  point  de 
droits. 

Presque  au  même  moment  que  Bonaparte  apprenait 
ce  qui  s'était  passé  à  Paris,  il  recevait  une  lettre  du 
maréchal  Ney.  Cette  lettre  lui  faisait  part  «  que  les 
a  meilleurs  soldats  se  demandaient  pourquoi  c'était  à 
«  eux  seuls  à  combattre  pour  assurer  la  fuite  des 
«  autres  ;  pourquoi  l'aigle  ne  protégeait  plus  et  tuait; 
«  pourquoi  il  fallait  succomber  par  bataillons,  puis- 
«  qu'il  n'y  avait  plus  qu'à  fuir  ?  » 

Quand  l'aide  de  camp  de  Ney  voulut  entrer  dans  des 
particularités  affligeantes,  Bonaparte  l'interrompit  : 
«  Colonel,  je  ne  vous  demande  pas  ces  détails.  »  — 
Cette  expédition  de  la  Russie  était  une  vraie  extrava- 
gance que  toutes  les  autorités  civiles  et  militaires  de 
l'Empire  avaient  blâmée  :  les  triomphes  et  les  mal- 
heurs que  rappelait  la  route  de  retraite  aigrissaient 
ou  décourageaient  les  soldats  :  sur  ce  chemin  monté 
et  redescendu,  Napoléon  pouvait  trouver  aussi  l'image 
des  deux  parts  de  sa  vie. 


MEMOIRES    D'OUTRE-TOMBE  325 

Le  9  novembre,  on  avait  enfin  gagné  Smolensk.  Un 
ordre  de  Bonaparte  avait  défendu  d'y  laisser  entrer 
personne  avant  que  les  postes  n'eussent  été  remis  à 
la  garde  impériale.  Des  soldats  du  dehors  confluent 
au  pied  des  murailles;  les  soldats  du  dedans  se  tien- 
nent renfermés.  L'air  retentit  des  imprécations  des 
désespérés  forclos,  vêtus  de  sales  lévites  de  Cosaques, 
de  capotes  rapetassées,  de  manteaux  et  d'uniformes 
en  loques,  de  couvertures  de  lit  ou  de  cheval,  la  tète 
couverte  de  bonnets,  de  mouchoirs  roulés,  de  schakos 
déioncés,  de  casques  faussés  et  rompus;  tout  cela 
sanglant  ou  neigeux,  percé  de  balles  ou  haché  de 
coups  de  sabre.  Le  visage  hâve  et  dévalé,  les  yeux 
sombres  et  étincelants,  ils  regardaient  au  haut  des 
remparts  en  grinçant  les  dents,  ayant  l'air  de  ces 
prisonniers  mutilés  qui,  sous  Louis  le  Gros,  portaient 
dans  leur  main  droite  leur  main  gauche  coupée  :  on 
les  eût  pris  pour  des  masques  en  furie  ou  pour  des 
malades  affolés,  échappés  des  hôpitaux.  La  jeune  et 
la  vieille  garde  arrivèrent;  elles  entrèrent  dans  la 
place  incendiée  à  notre  premier  passage.  Des  cris 
s'élèvent  contre  la  troupe  privilégiée  :  «  L'armée 
«  n'aurait-elle  jamais  que  ses  restes  ?  »  Ces  cohortes 
faméliques  courent  tumultuairement  aux  magasins 
comme  une  insurrection  de  spectres;  on  les  repousse; 
on  se  bat  :  les  tués  restent  dans  les  rues,  les  femmes, 
les  enfants,  les  mourants  sur  les  charrettes.  L'air  était 
empesté  de  la  corruption  d'une  multitude  d'anciens 
cadavres;  des  militaires  étaient  atteints  d'imbécillité 
ou  de  folie;  quelques-uns  dont  les  cheveux  s'étaient 
dressés  et  tordus,  blasphémant  ou  riant  d'un  rire 
hébété,  tombaient  morts.  Bonaparte  exhale  sa  colère 


326  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

contre  un  misérable  fournisseur  impuissant  dont 
aucun  des  ordres  n'avait  été  exécuté. 

L'armée  de  cent  mille  hommes,  réduite  à  trente 
mille,  était  côtoyée  d'une  bande  de  cinquante  mille 
traîneurs  :  il  ne  se  trouvait  plus  que  dix-huit  cents 
cavaliers  montés.  Napoléon  en  donna  le  commande- 
ment à  M.  de  Latour-Maubourg*.  Cet  officier,  qui 
menait  les  cuirassiers  à  l'assaut  de  la  grande  redoute 
de  Borodino,  eut  la  tête  fendue  de  coups  de  sabre  ; 
depuis  il  perdit  une  jambe  à  Dresde.  Apercevant  son 
domestique  qui  pleurait,  il  lui  dit  :  «  De  quoi  te 
«  plains-tu?  tu  n'auras  plus  qu'une  botte  à  cirer.  » 
Ce  général,  resté  fidèle  au  malheur,  est  devenu  le 
gouverneur  de  Henri  V  dans  les  premières  années  de 
l'exil  du  jeune  prince  :  j'ôte  mon  chapeau  en  passant 
devant  lui,  comme  en  passant  devant  l'honneur. 

On  séjourna  par  force  jusqu'au  14  dans  Smolensk, 
Napoléon  ordonna  au  maréchal  Ney  de  se  concerter 
avec  Davout  et  de  démembrer  la  place  en  la  déchi- 


1.  Marie-Victor-Nicolas  de  Fay,  marquis  de  Latour-Mait- 
bourg  (1768-1850),  sous-lieutenant  dans  les  gardes  du  corps  avec 
rang  de  lieutenant-colonel  le  6  mars  1789,  colonel  du  3«  régi- 
ment de  chasseurs  le  5  février  1792,  général  de  brigade  le  2  dé- 
cembre 1805,  général  de  division  le  14  mai  1807,  baron  de  l'Em- 
pire le  12  février  1S08.  Il  eut  la  cuisse  emportée  par  un  boulet, 
non  à  Dresde,  comme  le  dit  Chateaubriand,  mais  à  Wachau 
(16  octobre  1813).  Le  22  mars  1814,  il  fut  créé  comte  de  l'Empire. 
La  Restauration  le  fît  pair  de  France  le  4  juin  1814,  marquis 
par  lettres  patentes  du  31  août  1817,  et  ambassadeur  à  Londres. 
Il  occupait  ce  dernier  poste  lorsqu'il  fut  appelé  au  ministère  de 
la  guerre  le  19  novembre  1819.  Le  15  décembre  1821,  il  fut  nommé 
gouverneur  des  Invalides.  11  donna  sa  démission  de  pair  à  la  ré- 
volution de  1830,  se  retira  à  Melun,  puis  alla  rejoindre  les  Bour- 
bons en  exil.  Gouverneur  du  duc  de  Bordeaux  en  1835,  il  ne  rentra 
4û  France  qu'en  1848. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  327 

rant  avec  des  fougasses  :  pour  lui,  il  se  rendit  à 
Krasnoï,  où  il  s'établit  le  16,  après  que  cette  station 
eut  été  pillée  par  les  Russes.  Les  Moscovites  rétré- 
cissaient leur  cercle  :  la  grande  armée  dite  de  Mol- 
davie était  dans  le  voisinage;  elle  se  préparait  à  nous 
cerner  tout  à  fait  et  à  nous  jeter  dans  la  Bérésina. 

Le  reste  de  nos  bataillons  diminuait  de  jour  en 
jour.  Kutuzof,  instruit  de  nos  misères,  remuait  à 
peine  :  «  Sortez  seulement  un  moment  de  votre  quar- 
«  tier  général,  »  s'écriait  Wilson;  «  avancez-vous  sur 
«  les  hauteurs,  vous  verrez  que  le  dernier  moment 
«  de  Napoléon  est  venu.  La  Russie  réclame  cette  vic- 
«  time  :  il  n'y  a  plus  qu'à  frapper  ;  une  charge  suf- 
«  fira;  dans  deux  heures  la  face  de  l'Europe  sera 
«  changée.  » 

Cela  était  vrai  ;  mais  il  n'y  aurait  eu  que  Bonaparte 
de  particulièrement  frappé,  et  Dieu  voulait  appesantir 
sa  main  sur  la  France. 

Kutuzot  répondait  :  «  Je  fais  reposer  mes  soldats 
«  tous  les  trois  jours;  je  rougirais,  je  m'arrêterais 
«  aussitôt,  si  le  pain  leur  manquait  un  seul  instant. 
«  J'escorte  l'armée  française  ma  prisonnière;  je  la 
«  châtie  dès  qu'elle  veut  s'arrêter  ou  s'éloigner  de  la 
«  grande  route.  Le  terme  de  la  destinée  de  Napoléon 
«  est  irrévocablement  marqué  :  c'est  dans  les  marais 
«  de  la  Bérésina  que  s'éteindra  le  météore  en  prê- 
te sence  de  toutes  les  armées  russes.  Je  leur  aurai 
«  livré  Napoléon  affaibli,  désarmé,  mourant  :  c'est 
«  assez  pour  ma  gloire.  » 

Bonaparte  avait  parlé  du  vieux  Kutuzof  avec  ce 
dédain  insultant  dont  il  était  si  prodigue  :  le  vieux 
Kutuzof  à  son  tour  lui  rendait  mépris  pour  mépris. 


328  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

L'armée  de  Kutuzof  était  plus  impatiente  que  son 
chef;  les  Cosaques  eux-mêmes  s'écriaient  :  «Laissera- 
«  t-on  ces  squelettes  sortir  de  leurs  tombeaux  ?  » 

Cependant  on  ne  voyait  pas  le  quatrième  corps'  qui 
avait  dû  quitter  Smolensk  le  15  et  rejoindre  Napoléon 
le  16  à  Krasnoï;  les  communicati'ons  étaient  cou- 
pées; le  prince  Eugène,  qui  menait  la  queue,  essaya 
vainement  de  les  rétablir  :  tout  ce  qu'il  put  faire,  ce 
fut  de  tourner  les  Russes  et  d'opérer  sa  jonction  avec 
la  garde  sous  Krasnoï;  mais  toujours  les  maréchaux 
Davout  et  Ney  ne  paraissaient  pas. 

Alors  Napoléon  retrouva  subitement  son  génie  :  il 
sort  de  Krasnoï  le  17,  un  bâton  à  la  main,  à  la  tète 
de  sa  garde  réduite  à  treize  mille  hommes,  pour 
affronter  d'innombrables  ennemis,  dégager  la  route 
de  Smolensk,  et  frayer  un  passage  aux  deux  maré- 
chaux. Il  ne  gâta  cette  action  que  par  la  réminis- 
cence d'un  mot  peu  proportionné  à  son  masque  : 
«  J'ai  assez  fait  l'empereur,  il  est  temps  que  je  fasse 
«  le  général.  »  Henri  IV,  partant  pour  le  siège 
d'Amiens,  avait  dit  :  «  J'ai  assez  fait  le  roi  de  France, 
«  il  est  temps  que  je  fasse  le  roi  de  Navarre.  »  Les 
hauteurs  environnantes,  au  pied  desquelles  marchait 
Napoléon,  se  chargeaient  d'artillerie  et  pouvaient  à 
chaque  instant  le  foudroyer;  il  y  jette  un  coup  d'oeil 
et  dit  :  «  Qu'un  escadron  de  mes  chasseurs  s'en  em- 
pare !  »  Les  Russes  n'avaient  qu'à  se  laisser  rouler  en 
bas,  leur  seule  masse  l'eût  écrasé;  mais,  à  la  vue  de 

i.  C'était  celui  du  prince  Eugène.  Il  comprenait  les  dirisions 
françaises  Delzons  et  Broussier,  la  garde  royale  italienne,  la 
division  italienne  Pino,  la  cavalerie  de  la  garde  italienne  et  un« 
brigade  légère  italienne,  commandée  par  le  général  Viilata. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  329 

ce  grand  homme  et  des  débris  de  la  garde  serrée  en 
bataillon  carré,  ils  demeurèrent  immobiles,  commo 
fascinés;  son  regard  arrêta  cent  mille  hommes  sur 
les  collines. 

Kutuzof,  à  propos  de  cette  affaire  de  Krasnoï,  fut 
honoré   à    Pétersbourg  du  surnom   de   Smolenski  : 
apparemment  pour  n'avoir  pas,  sous  le  bâton  de  Bo 
naparte,  désespéré  du  salul  de  la  République. 

Après  cet  inutile  effort.  Napoléon  repassa  le  Dnieper 
le  19  et  vint' camper  à  Orcha  :  il  y  brûla  les  papiers 
qu'il  avait  apportés  pour  écrire  sa  vie  dans  les  ennuis 
de  l'hiver,  si  Moscou  restée  entière  lui  eût  permis  de 
s'y  établir.  Il  s'était  vu  forcé  de  jeter  dans  le  lac  de 
Semlewo  l'énorme  croix  de  saint  Jean  :  elle  a  été  re- 
trouvée par  des  Cosaques  et  replacée  sur  la  tour  du 
grand  Yvan. 

A  Orcha  les  inquiétudes  étaient  grandes  :  malgré  la 
tentative  de  Napoléon  pour  la  rescousse  du  Maréchal 
Ney,  il  manquait  encore.  On  reçut  enfin  de  ses  nou- 
velles à  Baranni  :  Eugène  était  parvenu  à  le  rejoindre 
Le  général  Gourgaud  raconte  le  plaisir  que  Napoléon 
en  éprouva,  bien  que  le  bulletin  et  les  relations  des 
amis  de  l'empereur  continuent  de  s'exprimer  avec  une 
réserve  jalouse  sur  tous  les  faits  qui  n'ont  pas  un  rap- 
port direct  avec  lui.  La  joie  de  l'armée  fut  prompte- 
ment  étouffée  ;  on  passait  de  péril  en  péril.  Bonaparte 
se  rendait  de  KokhanowàTolozcim,  lorsqu'un  aide  de 
camp  lui  annonça  la  perte  de  la  tête  du  pont  de  Bori- 
sow,  enlevé  par  l'armée  de  Moldavie  au  général  Dom- 
browski  *.  L'armée  de  Moldavie,  surprise  à  son  tour 

1.  Le  général  Dombrowski  commandait  une  des  diTiaioas  po- 


330  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

par  le  duc  de  Reggio  dans  Borisow,  se  retira  derrière 
la  Bérésina  après  avoir  détruit  le  pont.  Tchitchagof 
se  trouvait  ainsi  en  face  de  nous  de  l'autre  côté  de  la 
rivière. 

Le  général  Corbineau  * ,  commandant  une  brigade 
de  notre  cavalerie  légère,  renseigné  par  un  paysan, 
avait  découvert  au-dessous  de  Borisow  le  gué  de  Vé- 
sélovo.  Sur  cette  nouvelle,  Napoléon,  dans  la  soirée 
du  24,  fit  partir  de  Bobre  Éblé  ^  et  Chasseloup  '  avec 

lonaises  qui  formaient  le  cinquième  corps,  placé  sous  les  ordres 
du  prince  Poniatowski. 

1.  Jean-Baptiste- Juvénal,  baron,  puis  comte  Corbineau  (1776- 
1848).  Pendant  la  guerre  de  Russie,  il  commanda  la  6«  brigade  de 
cavalerie,  faisant  partie  du  deuxième  corps,  sous  les  ordres  du 
duc  de  Reggio.  A  la  fin  de  la  campagne,  il  fut  nommé  aide  do 
camp  de  l'empereur,  puis  général  de  division  et  comte  de  l'Em- 
pire en  1813.  Pendant  les  Cent-Jours,  il  reprit  son  service  d'aide 
de  camp  auprès  de  Napoléon.  Retraité  le  l*'  janvier  1816,  il  fut 
rappelé  à  l'activité  en  1830  et  nommé  pair  de  France  le  11  sep- 
tembre 1835.  Ce  fut  le  général  Corbineau  qui  fit  arrêter  le  prince 
Louis-Napoléon  à  Boulogne,  lors  de  la  tentative  du  6  août  1840. 

2.  Jean-Baptiste  Eblé  (1758-1812),  général  d'artillerie,  «  modèle 
de  courage,  d'intégrité,  d'honneur  »,  selon  la  très  juste  expres- 
sion de  la  comtesse  de  Chastenay,  qui  l'avait  beaucoup  connu  et 
qui  ajoute  :  «  Digne,  par  son  savoir,  sa  capacité,  ses  longs  et 
continuels  services,  de  diriger  l'artillerie,  il  fut  poursmvi  pair 
une  jalousie  implacable  et  constamment  victime  de  la  faveur. 
Ses  efforts,  au  passage  de  la  Bérésina,  son  dévouement  à  se» 
compatriotes,  à  la  cause  de  l'humanité,  l'oubli  de  sa  propre  con- 
servation, lui  coûtèrent  sa  généreuse  rie.  Nommé,  faute  de  con- 
currents, premier  inspecteur  général  de  l'artillerie,  il  avait  cessé 
d'exister  avant  d'en  recevoir  la  nouvelle.  »  (Mémoires  de  M""  de 
Chastenay,  t.  II,  p.  221.) 

3.  François,  marquis  de  Chasseloup  -  Laubat  (1754-1833).  Il 
était  général  de  division  du  génie  depuis  le  18  septembre  1799. 
Pendant  la  campagne  de  1812,  il  traça  les  ouvrages  avancés  du 
pont  de  Kowno  et  le  camp  retranché  de  Wilna,  et  contribua 
beaucoup,  par  la  construction  des  ponts  sur  la  Bérésina,  à  sau- 
ver les  débris  de  l'armée.  Bien  que  Napoléon  l'eût  fait,  en  1813, 


MEMOIRES   d'outre-tombe  331 

les  pontonniers  et  les  sapeurs  :  ils  arrivèrent  à  Stou- 
dianka,  sur  la  Bérésina,  au  gué  indiqué. 

Deux  ponts  sont  jetés  ;  une  armée  de  quarante  mille 
Russes  campait  au  bord  opposé.  Quelle  fut  la  surprise 
des  Français,  lorsqu'au  lever  du  jour  ils  aperçurent  le 
rivage  désert  et  l'arrière-garde  de  la  division  deTcha- 
plitz  en  pleine  retraite  1  Ils  n'en  croyaient  pas  leurs 
yeux.  Un  seul  boulet,  le  feu  de  la  pipe  d'un  Cosaque 
eussent  suffi  pour  mettre  en  pièces  ou  pour  brûler  les 
faibles  pontons  de  d'Éblé.  On  court  avertir  Bonaparte  ; 
il  se  lève  à  la  hâte,  sort,  voit  et  s'écrie  :  «  J'ai  trompé 
l'amiral  I  »  L'exclamatiop  était  naturelle  ;  les  Russes 
avortaient  au  dénouement  et  commettaient  une  faute 
qui  devait  prolonger  la  guerre  de  trois  années  ;  mais 
leur  chef  n'avait  point  été  trompé.  L'amiral  Tchitchagof 
avait  tout  aperçu  ;  il  s'était  simplement  laissé  aller  à 
son  caractère  :  quoique  intelligent  et  fougueux,  il  ai- 
mait ses  aises  ;  il  craignait  le  froid,  restait  au  poêle, 
et  pensait  qu'il  aurait  toujours  le  temps  d'exterminer 
les  Français  quand  il  se  serait  bien  chauffé  :  il  céda  à 
son  tempérament.  Retiré  aujourd'hui  àLondres\  ayant 

comte  de  l'Empire  et  membre  du  Sénat  conservateur,  il  ne  fut 
pas  des  derniers  à  voter  la  déchéance  de  l'empereur  et  fut 
nommé  pair  de  France  par  Louis  XVIII,  le  4  juin  1814.  Il  se 
tint  à  l'écart  pendant  les  Cent-Jours  et  fut  créé  marquis  par  1« 
roi  en  1817. 

1.  L'amiral  Paul  Tchitchagof  avait  épousé  la  fille  d'un  amiral 
anglais,  miss  Elisabeth  Proby.  Sa  perte  le  plongea  dans  une 
douleur  inconsolable,  et  il  ne  tarda  pas  à  aller  fixer  son  exis- 
tence en  Angleterre,  auprès  de  la  famille  de  sa  femme.  Il  mourut 
à  Paris,  au  mois  de  septembre  1849,  âgé  de  82  ans.  C'était  un 
grand  ami  de  M™»  Swetchine  et  de  Joseph  de  Maistre.  Les  lettres 
de  de  Maistre  à  l'amiral  {Correspondance,  tomes  III,  p.  393, 
439,  449,  461,  481;  IV,  489;  V,  455;  VI,  133)  sont  parmi  les  plus 
belles  du  grand  écrivain. 


332  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

abandonné  sa  fortune  et  renoncé  à  la  Russie,  Tchit- 
chagof  a  fourni  au  Quarterly-Review  de  curieux  articles 
sur  la  campagne  de  1812  :  il  cherche  à  s'excuser,  ses 
compatriotes  lui  répondent;  c'est  une  querelle  entre 
des  Russes.  Hélas  I  si  Bonaparte,  par  la  construction 
de  ses  deux  ponts  et  l'incompréhensible  retraite  de  la 
division  Tchaplitz,  était  sauvé,  les  Français  ne  l'étaient 
pas  :  deux  autres  armées  russes  s'aggloméraient  sur 
la  rive  du  fleuve  que  Napoléon  se  préparait  à  quitter. 
Ici  celui  qui  n'a  point  vu  doit  se  taire  et  laisser  parler 
les  témoins. 

«  Le  dévouement  des  pontonniers  dirigés  par 
«  d'Éblé,  »  dit  Ghambray  *,  «  vivra  autant  que  le  sou- 
«  venir  du  passage  de  la  Bérésina.  Quoique  affaiblis 
«  par  les  maux  qu'ils  enduraient  depuis  si  longtemps, 
«  quoique  privés  de  liqueurs  et  d'aliments  substan- 
«  tiels,  on  les  vit,  bravant  le  froid  qui  était  devenu 
('  très  rigoureux,  se  mettre  dans  leau  quelqueruis 
«  jusqu'à  la  poitrine;  c'était  courir  à  une  mort  presque 
«  certaine  ;  mais  l'armée  les  regardait  ;  ils  se  sacrifiè- 
«  rent  pour  son  salut.  » 

«  Le  désordre  régnait  chez  les  Français,  »  dit  à  son 
tour  M.  de  Ségur,  «  et  les  matériaux  avaient  manqué 
«  aux  deux  ponts  ;  deux  fois,  dans  la  nuitdu26au27, 
«  celui  des  voitures  s'était  rompu  et  le  passage  en 
«  avait  été  retardé  de  sept  heures  :  il  se  brisa  une 
«  troisième  fois  le  27,  vers  quatre  heures  du  soir. 
«  D'un  autre  côté,  les  traineurs  dispersés  dans  les 
«  bois  et  dans  les  villages  environnants  n'avaient  pas 
«  profité  de  la  première  nuit,  et  le  27,  quand  le  jour 

1.  Le  général  M'^  de  Chambray  (1783-1838),  autour  d'une  His- 
toire de  l'expédition  de  Russie  en  7812,  trois  volumes  in-S",  1833 


MEMOIRES   d'outre-tombe  333 

«  avait  reparu,  tous  s'étaient  présentés  à  la  fois  pour 
«  passer  les  ponts. 

«  Ce  fut  surtout  quand  la  garde,  sur  laquelle  ils  se 
«  réglaient,  s'ébranla.  Son  départ  fut  comme  un  si- 
«  gnal  :  ils  accoururent  de  toutes  parts  ;  ils  s'cimon- 
«  celèrent  sur  la  rive.  On  vit  en  un  instant  une  masse 
«  profonde,  large  et  confuse  d'hommes,  de  chevaux 
«  et  de  chariots  assiéger  l'étroite  entrée  des  ponts 
«  qu'elle  débordait.  Les  premiers,  poussés  par  ceux 
«  qui  les  suivaient,  repoussés  par  les  gardes  et  par 
«  les  pontonniers,  ou  arrêtés  par  le  fleuve,  étaient 
«  écrasés,  foulés  aux  pieds,  ou  précipités  dans  les 
«  glaces  que  charriait  la  Bérésina.  Il  s'élevait  de 
€  cette  immense  et  horrible  cohue,  tantôt  un  bour- 
«  donnement  sourd,  tantôt  une  grande  clameur,  mê- 
«  lée  de  gémissements  et  d'aff'reuses  imprécations.  . 
o  ....  Le  désordre  avait  été  si  grand,  que, 
«  vers  deux  heures,  quand  l'empereur  s'était  présenté 
«  à  son  tour,  il  avait  fallu  employer  la  force  pour  lui 
«  ouvrir  un  passage.  Un  corps  de  grenadiers  de  la 
«  garde,  et  Latour-Maubourg,  renoncèrent,  par  pitié, 
«  à  se  faire  jour  au  travers  de  ces  malheureux.     .     . 

a 

«  La  multitude  immense  entassée  sur  la  rive,  péle- 
«  mêle  avec  les  chevaux  et  les  chariots,  y  formait  un 
«  épouvantable  encombrement.  Ce  fut  vers  le  milieu 
«  du  jour  que  les  premiers  boulets  ennemis  tombèrent 
«  au  milieu  de  ce  chaos  :  ils  furent  le  signal  d'un  dé- 

«  sespoir  universel 

« 

«  Beaucoup  de  ceux  qui  s'étaient  lancés  les  premiers 
«  d*»  cette  foule  de  désespérés,  ayant  manqué  le  pont, 


334  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  voulurent  l'escalader  par  ses  côtés  ;  mais  la  plupart 
«  furent  repoussés  dans  le  fleuve.  Ce  fut  là  qu'on  aper- 
M  çut  des  femmes  au  milieu  des  glaçons,  avec  leurs 
«  enfants  dans  leurs  bras,  les  élevant  à  mesure  qu'elles 
«  s'enfonçaient  ;  déjà  submergées,  leurs  bras  roidis 
«  les  tenaient  encore  au-dessus  d'elles. 

«  Au  milieu  de  cet  horrible  désordre,  le  pont  de 
«  l'artillerie  creva  et  se  rompit.  La  colonne  engagée 
«  sur  cet  étroit  passage  voulut  en  vain  rétrograder. 
«  Le  flot  d'hommes  qui  venait  derrière,  ignorant  ce 
«  malheur,  n'écoutant  pas  les  cris  des  premiers,  pous- 
«  sèrent  devant  eux,  et  les  jetèrent  dans  le  goufl're, 
«  où  ils  furent  précipités  à  leur  tour. 

«  Tout  alors  se  dirigea  vers  l'autre  pont.  Une  mul- 
«  titude  de  gros  caissons,  de  lourdes  voitures  et  de 
«  pièces  d'artillerie  y  affluèrent  de  toutes  parts.  Diri- 
«  gées  par  leurs  conducteurs,  et  rapidement  empor- 
«  tées  sur  une  pente  roide  et  inégale,  au  milieu  de  cet 
«  amas  d'hommes,  elles  broyèrent  les  malheureux  qui 
«  se  trouvèrent  surpris  entre  elles  ;  puis  s'entre-cho- 
«  quant,  la  plupart,  violemment  renversées,  assom- 
«  mèrent  dans  leur  chute  ceux  qui  les  entouraient. 
«  Alors  des  rangs  entiers  d'hommes  éperdus  poussés 
«  sur  ces  obstacles  s'y  embarrassent,  culbutent,  et 
«  sont  écrasés  par  des  masses  d'autres  infortunés  qui 
«  se  succèdent  sans  interruption. 

«  Ces  flots  de  misérables  roulaient  ainsi  les  uns  sur 
«  les  autres;  on  n'entendait  que  des  cris  de  douleur 
«  et  de  rage.  Dans  cette  aff"reuse  mêlée  les  hommes 
«  foulés  et  étouôés  se  débattaient  sous  les  pieds  de 
«  leurs  compagnons,  auxquels  ils  s'attachaient  avec 
«  leurs  ongles  et  leurs  dents.  Ceux-ci  les  repoussaient 


MÉMOIRES  «'OUTRE-TOMBE  335 

«  sans  pitié  comme  des  ennemis.  Dans  cet  épouvan- 
«  table  fracas  d'un  ouragan  furieux,  de  coups  de  ca- 
«  non,  du  sifflement  de  la  tempête,  de  celui  des  bou- 
«  lets,  des  explosions  des  obus,  de  vociférations,  de 
«  gémissements,  de  jurements  effroyables,  cette  foule 
«  désordonnée  n'entendait  pas  les  plaintes  des  victimes 
«  qu'elle  engloutissait  '.  » 

Les  autres  témoignages  sont  d'accord  avec  les  ré- 
cits de  M.  de  Ségur  :  pour  leur  collation  et  leur  preuve, 
je  ne  citerai  plus  que  ce  passage  des  Mémoires  de  Vau- 
doncourt  : 

«  La  plaine  assez  grande  qui  se  trouve  devant  Vé- 
«  sévolo  off're,  le  soir,  un  spectacle  dont  l'horreur  est 
a  difficile  à  peindre.  Elle  est  couverte  de  voitures  et 
«  de  fourgons,  la  plupart  renversés  les  uns  sur  les  au- 
«  très  et  brisés.  Elle  est  jonchée  de  cadavres  d'indivi- 
«  dus  non  militaires,  parmi  lesquels  on  ne  voit  que 
«  trop  de  femmes  et  d'enfants  traînés,  à  la  suite  de 
«  l'armée,  jusqu'à  Moscou,  ou  fuyant  cette  ville  pour 
«  suivre  leurs  compatriotes,  et  que  la  mort  avait  frap- 
«  pés  de  différentes  manières.  Le  sort  de  ces  malheu- 
«  reux,  au  milieu  de  la  mêlée  des  deux  armées,  fut 
«  d'être  écrasés  sous  les  roues  des  voitures  ou  sous 
«  les  pieds  des  chevaux  ;  frappés  par  les  boulets  ou 
«  par  les  balles  des  deux  partis  ;  noyés  en  voulant  pas- 
«  ser  les  ponts  avec  les  troupes,  ou  dépouillés  par  les 
«  soldats  ennemis  et  jetés  nus  sur  la  neige  où  le  froid 
«  termina  bientôt  leurs  souffrances  *.  » 

1.  Ségur,  livre  XI,  chap.  VIII  et  IX. 

2.  Mémoires  pour  servir  à  l'histoire  de  la  guerre  entre  la 
France  et  la  Russie  en  1812,  par  le  général  de  Vaudoucoart, 
1816. 


336  MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE 

Quel  gémissement  Bonaparte  a-t-il  pour  une  pa- 
reille catastrophe,  pour  cet  événement  de  douleur,  un 
des  plus  grands  de  l'histoire;  pour  des  désastres  qui 
surpassent  ceux  de  l'armée  de  Cambyse?  Quel  cri  est 
arraché  de  son  âme  ?  Ces  quatre  mots  de  son  bulletin  : 
«  Pendant  la  journée  du  26  et  du  27  l'armée  passa.  » 
Vous  venez  de  voir  comment!  Napoléon  ne  fut  pas 
même  attendri  par  le  spectacle  de  ces  femmes  élevant 
dans  leurs  bras  leurs  nourrissons  au-dessus  des  eaux. 
L'autre  grand  homme  qui  par  la  France  a  régné  sur 
le  monde,  Charlemagne,  grossier  barbare  apparem- 
ment, chanta  et  pleura  (poète  qu'il  était  aussi)  l'en- 
fant englouti  dans  l'Èbre  en  se  jouant  sur  la  glace  : 

Trux  puer  adstricto  glacie  dum  ludit  in  Hebro. 

Le  duc  de  Bellune  était  chargé  de  protéger  le  pas- 
sage. Il  avait  laissé  en  arrière  le  général  Partou- 
neaux  *  qui  fut  obligé  de  capituler.  Le  duc  de  Reggio, 

1.  Louis,  comte  Partouneaux  (1770-1835).  Général  de  division 
depuis  le  27  août  1803,  il  avait  les  plus  brillants  états  de  ser- 
yices.  Pendant  la  campagne  de  1812,  il  commanda  la  1"  division 
du  9e  corps,  placé  sous  les  ordres  du  duc  de  Bellune.  Lors  delà 
retraite,  il  fut  posté  à  Borizow  pour  tromper  l'ennemi  et  per- 
mettre à  l'armée  de  franchir  la  Bérésina.  Dans  la  nuit  du  27  au 
28  novembre,  il  fut  attaqué,  à  l'est,  par  les  cosaques  de  Platof, 
au  nord,  par  Wittgenstein,  à  l'ouest,  par  Tahetchakof;  acculé 
contre  la  Bérésina  par  des  forces  supérieures,  n'ayant  lui-même 
que  2,000  hommes,  il  dut  mettre  bas  les  armes.  Dans  le  29^  bul- 
letin. Napoléon,  cherchant  à  rejeter  sur  d'autres  des  responsabi- 
lités qui  devaient  tout  entières  peser  sur  lui  seul,  essaya  de  flé- 
trir un  de  ses  plus  glorieux  soldats.  Le  général  a  victorieusement 
répondu  dans  deux  brochures  :  Adresse  et  rapports  sur  Vaffaire 
du  27  au  28  novembre  1812,  qu'a  eue  la  P'  division  du  9*  corps 
de  la  Grande-Armée  au  passage  de  la  Bérésina  (1815).  —  Lettre 
fur  le  compte  rendu  par  plusieurs  historiens  de  la  campagne 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  337 

blessé  de  nouveau,  était  remplacé  dans  son  comman- 
dement par  le  maréchal  Ney.  On  traversa  les  marais  d 
la  Gaina  :  la  plus  petite  prévoyance  des  Russes  aurai 
rendu  les  chemins  impraticables.  A  Malodeczno,  1 
3  décembre,  se  trouvèrent  toutes  les  estafettes  arrê- 
tées depuis  trois  semaines.  Ce  fut  là  que  Napoléon 
médita  d'abandonner  le  drapeau.  «  Puis-je  rester,  o 
disait-il,  «  à  la  tête  d'une  déroute  ?»  A  Smorgoni,  le 
roi  de  Naples  et  le  prince  Eugène  le  pressèrent  de  re- 
tourner en  France.  Le  duc  d'Istrie  porta  la  parole  ; 
dès  les  premiers  mots  Napoléon  entra  en  fureur,  il 
s'écria  :  «  11  n'y  a  que  mon  plus  mortel  ennemi  qui 
«  puisse  me  proposer  de  quitter  l'armée  dans  la  si- 
«  tuation  où  elle  se  trouve.  »  11  fit  un  mouvement 
pour  se  jeter  sur  le  maréchal,  son  épée  nue  à  la  main. 
Le  soir  il  fit  rappeler  le  duc  d'Istrie  et  lui  dit  :  «  Puis- 
que vous  le  voulez  tous,  il  faut  bien  que  je  parte.  » 
La  scène  était  arrangée;  le  projet  de  départ  était  ar- 
rêté lorqu'elle  fut  jouée.  M.  Fain  assure  en  effet  que 
l'empereur  s'était  déterminé  à  quitter  l'armée  pendant 
la  marche  qui  le  ramena  le  4  de  Malodeczno  à  Biclitza. 
Telle  fut  la  comédie  par  laquelle  l'immense  acteur  dé- 
noua son  drame  tragique. 

A  Smorgoni  l'empereur  écrivit  son  vingt-neuvième 
bulletin.  Le  5  décembre  il  monta  sur  un  traîneau  avec 
M.  de  Gaulaincourt  :  il  était  dix  heures  du  soir.  Il  tra- 
versa l'Allemagne  caché  sous  le  nom  de  son  compa- 
gnon de  fuite.  A  sa  disparition,  tout  s'abîma  :  dans 

de  Russie  et  par  le  29'  bulletin,  de  l'affaire  du  27  au  28  nO' 
vembre  1812  (1817).  La  Restauration  lui  donna  le  commandement 
de  la  8'  division  militaire  (Marseille),  puis  de  la  10*  (Toulouse), 
le  fit  comte  en  1817  et,  en  1820,  commandant  de  la  l'»  division 
d'infanterie  de  la  garde  royale. 

T.  m  22 


338  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

une  tempête,  lorsqu'un  colosse  de  granit  s'ensevelit 
sous  les  sables  de  la  Thébaïde,  nulle  ombre  ne  reste 
au  désert.  Quelques  soldats  dont  il  ne  restait  de  vi- 
vant que  les  têtes  finirent  par  se  manger  les  uns  les 
autres  sous  des  hangars  de  branches  de  pins.  Des 
maux  qui  paraissaient  ne  pouvoir  augmenter  se  com- 
plètent :  l'hiver,  qui  n'avait  encore  été  que  l'automne 
de  ces  climats,  descend.  Les  Russes  n'avaient  plus  le 
courage  de  tirer,  dans  des  régions  de  glace,  sur  les 
ombres  gelées  que  Bonaparte  laissait  vagabondes 
après  lui. 

A  Wilna  on  ne  rencontra  que  des  Juifs  qui  jetaient 
sous  les  pieds  de  l'ennemi  les  malades  qu'ils  avaient 
d'abord  recueillis  par  avarice.  Une  dernière  déroute 
abîma  le  demeurant  des  Français,  à  la  hauteur  de  Po- 
nary.  Enfin  on  touche  au  Niémen  :  des  trois  ponts 
sur  lesquels  nos  troupes  avaient  défilé,  aucun  n'exis- 
tait ;  un  pont,  ouvrage  de  l'ennemi,  dominait  les  eaux 
congelées.  Des  cinq  cent  mille  hommes,  de  l'innom- 
brable artillerie  qui,  au  mois  de  juin,  avaient  traversé 
le  fleuve,  on  ne  vit  repasser  à  Kowno  qu'un  millier  de 
fantassins  réguliers,  quelques  canons  et  trente  mille 
misérables  couverts  de  plaies.  Plus  de  musique,  plus 
de  chants  de  triomphe  ;  la  bande  à  la  face  violette,  et 
dont  les  cils  figés  forçaient  les  yeux  à  se  tenir  ou- 
verts, marchait  en  silence  sur  le  pont  ou  rampait  de 
glaçons  en  glaçons  jusqu'à  la  rive  polonaise.  Arrivés 
dans  des  habitations  échaufi'ées  par  des  poêles,  les 
malheureux  expirèrent  :  leur  vie  se  fondit  avec  la 
neige  dont  ils  étaient  enveloppés.  Le  général  Gour- 
gaud  affirme  que  cent  vingt-sept  mille  hommes  re- 
passèrent le  Niémen  :  ce  serait  toujours  même  à  ce 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  339 

compte  une  perte  de  trois  cent  treize  mille  hommes 
dans  une  campagne  de  quatre  mois  '. 

Murât,  parvenu  à  Gumbinnen,  rasseraJ^la  ses  offi- 
ciers et  leur  dit  :  «  Il  n'est  plus  possible  de  servir  un 
«  insensé  ;  il  n'y  a  plus  de  salut  dans  sa  cause  ;  aucuL 
«  prince  de  l'Europe  ne  croit  plus  à  ses  paroles  ni  à 
«  ses  traités.  »  De  là  il  se  rendit  à  Posen  et,  le  16jan- 
vier  1813,  il  disparut.  Vingt-trois  jours  après,  le  prince 
de  Schwarzenberg  quitta  l'armée  :  elle  passa  sous  le 
commandement  du  prince  Eugène.  Le  générai  York^, 
d'abord  blâmé  ostensiblement  par  Frédéric-Guillaume 
et  bientôt  réconcilié  avec  lui,  se  retira  en  emmenant 
les  Prussiens  :  la  défection  européenne  commençait. 

Dans  toute  cette  campagne  Bonaparte  fut  inférieur 
à  ses  généraux,  et  particulièrement  au  maréchal  Ney. 

1.  Dans  ses  Méjnoiret,  toujours  si  dramatiques  et  si  intéres- 
sants, mais  souvent  si  étrangement  inexacts,  le  général  Marbot 
(tome  III,  p.  233)  n'a  pas  craint  d'avancer  que  «  la  perte  totale 
des  Français  régnicoles  lut,  pendant  la  campagne  de  Russie,  de 
soixante-cinq  mille  hommes  seulement».  Il  traite  de  libellistes 
et  de  romanciers  les  historiens  qui  donnent  un  chiffre  plus  élevé. 
Or,  M.  Thiers,  qui  n'était  pourtant  pas  un  détracteur  de  Napo- 
léon, après  avoir  étudié  avec  le  plus  grand  soin  tous  les  états  de 
troupes,  est  arrivé  à  cette  conclusion  (tome  XIV,  p.  671)  :  «  Il 
n'y  a  aucune  exagération  à  dire  que  trois  cent  m,ille  hommes  (de 
la  Grande-Armée)  moururent  par  le  feu,  par  la  misère  ou  par 
le  froid.  La  part  des  Français  dans  cette  horrible  hécatombe  fut 
de  plus  des  deux  tiers.  »  Le  chiffre  donné  par  Chateaubriand 
concorde,  on  le  voit,  avec  celui  que  devait  trouver  plus  tard 
M.  Thiers. 

2.  Le  général  York  commandait  le  corps  prussien  qui  faissiit 
partie  du  10«  corps  de  la  Grande-Armée,  placé  sous  les  ordres 
du  maréchal  duc  de  Tarente.  Il  avait  conclu,  le  30  décembre  1812, 
avec  les  généraux  russes  Clausewitz  et  Diebitsch,  une  conven- 
tion, par  laquelle  il  s'engageait  à  observer  la  neutralité  jusqu'au 
momeat  où  le  roi  de  Prusse  lui  aurait  transmis  ses  instructiona. 


340  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

Les  excuses  que  Ton  a  données  de  la  fuite  de  Bona- 
parte sont  inadmissibles  :  la  preuve  est  là,  puisque 
son  départ,  qui  devait  tout  sauver,  ne  sauva  rien.  Cet 
abandon,  loin  de  réparer  les  malheurs,  les  augmenta 
et  hâta  la  dissolution  de  la  Fédération  rhénane. 

Le  vingt-neuvième  et  dernier  bulletin  de  la  grande 
armée,  daté  de  Molodetschino  le  3  décembre  1812, 
arrivé  à  Paris  le  18,  n'y  précéda  Napoléon  que  de 
deux  jours  '  :  il  frappa  la  France  de  stupeur,  quoi- 
qu'il soit  loin  de  s'exprimer  avec  la  franchise  dont  on 
l'a  loué  ;  des  contradictions  frappantes  s'y  remarquent 
et  ne  parviennent  pas  à  couvrir  une  vérité  qui  perce 
partout,  A  Sainte-Hélène  (comme  on  l'a  vu  ci-dessus), 
Bonaparte  s'exprimait  avec  pluG  de  bonne  foi  :  ses 
révélations  ne  pouvaient  plus  compromettre  un  dia- 
dème alors  tombé  de  sa  tète.  Il  faut  pourtant  écouter 
encore  un  moment  le  ravageur  : 

«  Cette  armée,  »  dit-il  dans  le  bulletin  du  3  décem- 
bre 1812,  «  si  belle  le  6,  était  bien  différente  dès  le 

1.  Napoléon  arriva  à  Paris  le  20  décembre,  deux  jours,  en 
effet,  après  la  publication  du  29«  bulletin.  «  On  était,  dit  M™e  de 
Chastenay  {Mémoires,  II,  221),  dans  toute  la  stupeur  causée 
par  le  bulletin  de  consternation,  quand  on  apprit  avec  un  re- 
doublement de  surprise  que  l'empereur  était  aux  Tuileries.  Il 
avait,  en  effet,  parcouru  toute  l'Allemagne  aussi  rapidement 
qu'un  courrier;  sa  voiture  s'étant  brisée  à  Meaux,  il  s'était  jeté, 
avec  le  duc  de  Vicence,  dans  le  cabriolet  de  la  poste  et  avait 
paru,  vers  dix  heures  du  soir,  à  la  grille  des  Tuileries,  où,  dans 
ce  honteux  équipage,  la  garde  avait  eu  quelque  peine  à  recon- 
naître son  empereur...  Un  bain,  un  bon  souper,  quelques  heuret 
de  repos  avaient  réparé  ses  forces;  les  tailleurs  avaient  travaillé 
k  lui  préparer  des  vêtements,  —  il  n'avait  sau^é  que  ceux  dont 
il  était  couvert,  —  et,  le  lendemain  avant  midi,  tous  les  corps 
constitués,  en  députation  au  palais,  le  féhcitaient  sur  son  retour, 
sans  lui  demander,  comme  Auguste,  ce  qu'il  avait  fait  de  ses 
légions.  ■ 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  341 

-<  14.  Presque  sans  cavalerie,  sans  artillerie,  sans 
«  transports,  nous  ne  pouvions  nous  éclairer  à  un 
«  quart  de  lieue... 

«  Les  hommes  que  la  nature  n'a  pas  trempés  assez 
«  fortement  pour  être  au-dessus  de  toutes  les  chances 
«  du  sort  et  de  la  fortune  parurent  ébranlés,  perdirent 
«  leur  gaieté,  leur  bonne  humeur,  et  ne  rêvèrent  que 
«  malheurs  et  catastrophes  ;  ceux  qu'elle  a  créés  su- 
«  périeurs  à  tout  conservèrent  leur  gaieté,  leurs  ma- 
«  nières  ordinaires,  et  virent  une  nouvelle  gloire  dans 
«  des  difficultés  différentes  à  surmonter. 

«  Dans  tous  ces  mouvements,  l'empereur  a  toujours 
«  marché  au  milieu  de  sa  garde,  la  cavalerie  com- 
«  mandée  par  le  maréchal  duc  d'Istrie,  et  l'infanterie 
«  commandée  par  le  duc  de  Dantzick.  Sa  Majesté  a 
«  été  satisfaite  du  bon  esprit  que  sa  garde  a  montré  ; 
«  elle  a  toujours  été  prête  à  se  porter  partout  où  les 
«  circonstances  l'auraient  exigé  ;  mais  les  circons- 
«  tances  ont  toujours  été  telles  que  sa  simple  présence 
«  a  suffi,  et  qu'elle  n'a  pas  été  dans  le  cas  de  donner. 

«  Le  prince  de  Neuchàtel,  le  grand  maréchal',  le 
«  grand  écuyer  ^  et  tous  les  aides  de  camp  et  les  offi- 
«  ciers  militaires  de  la  maison  de  l'empereur,  ont 
«  toujours  accompagné  Sa  Majesté. 

«  Notre  cavalerie  était  tellement  démontée,  que  l'on 
«  a  dû  réunir  les  officiers  auxquels  il  restait  un  che- 
«  val  pour  en  former  quatre  compagnies  de  cent  cin- 
«  quante  hommes  chacune.  Les  généraux  y  faisaient 
«  les  fonctions  de  capitaines,  et  les  colonels  celles  de 
«  sous-officiers.   Cet  escadron  sacré,   commandé  par 

1.  Duroc,  grand  maréchal  du  palais. 

2.  Caulaincourt. 


342  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  le  général  Grouchy,  et  sous  les  ordres  du  roi  d^ 
«  Naples,  ne  perdait  pas  de  vue  l'empereur  dans  tous 
«  ses  mouvements.  La  santé  de  Sa  Majesté  n'a  jamais 
<<  été  meilleure.  » 

Quel  résumé  de  tant  de  victoires  !  Bonaparte  avait 
dit  aux  Directeurs  :  «  Qu'avez-vous  fait  de  cent  mille 
«  Français,  tous  mes  compagnons  de  gloire?  Ils  sont 
«  morts  1  »  La  France  pouvait  dire  à  Bonaparte  : 
«  Qu'avez-vous  fait  dans  une  seule  course  des  cinq 
«  cent  mille  soldats  du  Niémen,  tous  mes  enfants  ou 
«  mes  alliés  ?  Ils  sont  morts  1  » 

Après  la  perte  de  ces  cent  mille  soldats  républicains 
regrettés  de  Napoléon,  du  moins  la  patrie  fut  sauvée  : 
les  derniers  résultats  de  la  campagne  de  Ru^ssie  ont 
amené  l'invasion  de  la  France  et  la  perte  de  tout  ce 
que  notre  gloire  et  nos  sacrifices  avaient  accumulé 
depuis  vingt  ans. 

Bonaparte  a  sans  cesse  été  gardé  par  un  bataillon 
sacré  qui  ne  le  perdit  pas  de  vue  dans  tous  ses  mouve- 
ments ;  dédommagement  des  trois  cent  mille  exis- 
tences immolées  :  mais  pourquoi  la  natuve  ne  les  avait- 
elle  pas  trempées  assez  fortement?  Elles  auraient  con- 
servé leurs  manières  ordinaires.  Cette  vile  chair  à  canon 
méritait-elle  que  ses  mouvements  eussent  été  aussi 
précieusement  surveillés  que  ceux  de  Sa  Majesté? 

Le  bulletin  conclut,  comme  plusieurs  autres,  par 
ces  mots  :  «  La  santé  de  Sa  Majesté  n'a  jamais  été 
meilleure.  » 

Familles,  séchez  vos  larmes  :  Napoléon  se  porte  bien. 

A  la  suite  de  ce  rapport,  on  lisait  cette  remarque 
officielle  dans  les  journaux  :  «  C'est  une  pièce  histo- 
«  rique  du  premier  rang;   Xénophon   et  César  ont 


MEMOIRES  d'outre-tombe  343 

«  ainsi  écrit,  l'un  la  retraite  des  Dix  mille,  l'autre  ses 
«  Commentaires.  »  Quelle  démence  de  comparaison 
académique!  Mais,  laissant  à  part  la  bénévole  réclame 
littéraire,  on  devait  être  satisfait  parce  que  d'effroya- 
bles calamités  causées  par  Napoléon  lui  avaient  fourni 
l'occasion  de  montrer  ses  talents  comme  écrivain  I 
Néron  a  mis  le  feu  à  Rome,  et  il  chante  l'incendie  de 
Troie.  Nous  étions  arrivés  jusqu'à  la  féroce  dérision 
d'une  flatterie  qui  déterrait  dans  ses  souvenirs  Xéno- 
phon  et  César,  afin  d'outrager  le  deuil  éternel  de  la 
France. 

Le  Sénat  conservateur  accourt  :  «  Le  Sénat,  »  dit  La- 
cépède*,  «  s'empresse  de  présenter  au  pied  du  trône 
«  de  V.  M.  I.  et  R.  l'hommage  de  ses  félicitations  sur 
«  y  heureuse  arrivée  de  V.  M.  au  milieu  de  ses  peuples. 
«  Le  Sénat,  premier  conseil  de  l'empereur  et  dont 
«  l'autorité  n'existe  que  lorsque  le  monarque  la  réclame 
«  et  la  met  en  mouvement,  est  établi  pour  la  conser- 
«  vation  de  cette  monarchie  et  de  l'hérédité  de  votre 
«  trône,  dans  une  quatrième  dynastie.  La  France  et  la 
«  postérité  le  trouveront,  dans  toutes  les  circons- 
«  tances,  fidèle  à  ce  devoir  sacré,  et  tous  ses  membres 
«  seront  toujours  prêts  à  périr  pour  la  défense  de  ce 
«  palladium  de  la  sûreté  et  de  la  prospérité  natio- 
«  nales.  »  Les  membres  du  Sénat  l'ont  merveilleuse- 
ment prouvé  en  décrétant  la  déchéance  de  Napoléon  I 

1.  Bernard-Germain-Etienne  de  Laville-sur-lllon.  comte  de  La- 
cépède  (1756-1825),  député  à  l'Assemblée  législative  en  1791, 
membre  du  Sénat  conservateur,  pair  en  1814,  pair  des  Cent- 
Jours,  de  nouveau  pair  de  France  en  1819.  Continuateur  de 
Butfon,  il  a  publié  Y  Histoire  naturelle  des  Poissons,  V  Histoire 
naturelle  des  Cétacés,  et  aussi  celle  des  Serpents  :  Chateaubriaad 
•'exi  souviendra  tout  k  l'heure. 


344  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

L'empereur  répond  :  «  Sénateurs,  ce  que  vous  me 
«  dites  m'est  fort  agréable.  J'ai  à  cœur  la  gloire  et 
«  LA  PUISSANCE  de  la  France  ;  mais  nos  premières 
«  pensées  sont  pour  tout  ce  qui  peut  perpétuer  la 

«  tranquillité  intérieure pour   ce  trône 

«  auquel  sont  attachées  désormais  les  destinées  de  la 

«  patrie J'ai  demandé  à  la  Providence 

«  un   nombre   d'années    déterminé J'ai 

«  réfléchi  à  ce  qui  a  été  fait  aux  différentes  époques  ; 
«  j'y  penserai  encore.  » 

L'historien  des  reptiles,  en  osant  congratuler  Napo- 
léon sur  les  prospérités  publiques,  est  cependant 
effrayé  de  son  courage  ;  il  a  peur  d'être  ;  il  a  bien  soin 
de  dire  que  l'autorité  du  Sénat  n'existe  que  lorsque  le 
monarque  la  réclame  et  la  met  en  mouvement.  On 
avait  tant  à  craindre  de  l'indépendance  du  Sénat  ! 

Bonaparte,  s'excusant  à  Saint-Hélène,  dit  :  «  Sont- 
«  ce  les  Russes  qui  m'ont  anéanti?  Non,  ce  sont  de 
«  faux  rapports,  de  sottes  intrigues,  de  la  trahison, 
«  de  la  bêtise,  bien  des  choses  enfin  qu'on  saura 
«  peut-être  un  jour  et  qui  pourront  atténuer  ou  justi- 
«  fier  les  deux  fautes  grossières,  en  diplomatie  comme 
«  en  guerre,  que  l'on  a  le  droit  de  m'adresser.  » 

Des  fautes  qui  n'entraînent  que  la  perte  d'une  ba- 
taille ou  d'une  province  permettent  des  excuses  en 
paroles  mystérieuses,  dont  on  renvoie  l'explication  à 
l'avenir;  mais  des  fautes  qui  bouleversent  la  société, 
et  font  passer  sous  le  joug  l'indépendance  d'un  peu- 
ple, ne  sont  pas  effacées  par  les  défaites  de  l'orgueil. 

Après  tant  de  calamités  et  de  faits  héroïques,  il  est 
rude  à  la  fin  de  n'avoir  plus  à  choisir  dans  les  paroles 
du  Sénat  qu'entre  l'horreur  et  le  mépris. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  345 

Lorsque  Bonaparte  arriva  précédé  de  son  bulletin, 
la  consternation  fut  générale.  «  On  ne  comptait  dans 
«  l'Empire,  dit  M.  de  Ségur,  que  des  hommes  vieillis 
«  par  le  temps  ou  par  la  guerre,  et  des  enfants;  pres- 
«  que  plus  d'hommes  faits!  où  étaient-ils?  Les  pleurs 
«  des  femmes,  les  cris  des  mères,  le  disaient  assez  1 
«  Penchées  laborieusement  sur  cette  terre  qui  sans 
«  elles  resterait  inculte,  elles  maudissent  la  guerre  en 
«  lui.  » 

Au  retour  de  la  Bérésina,  il  n'en  fallut  pas  moins 
danser  par  ordre  :  c'est  ce  qu'on  apprend  des  Souve- 
nirs pour  servir  à  l'histoire,  de  la  reine  Hortense.  On 
fut  contraint  d'aller  au  bal,  la  mort  dans  le  cœur,  pleu- 
rant intérieurement  ses  parents  ou  ses  amis.  Tel  était  le 
déshonneur  auquel  le  despotisme  avait  condamné  la 
France  :  on  voyait  dans  les  salons  ce  que  l'on  rencontre 
dans  les  rues,  des  créatures  se  distrayant  de  leur  vie 
en  chantant  leur  misère  pour  divertir  les  passants. 

Depuis  trois  ans  j'étais  retiré  à  Aulnay  :  sur  mon 
coteau  de  pins,  en  1811,  j'avais  suivi  des  yeux  la  co- 
mète qui  pendant  la  nuit  courait  à  l'horizon  des 
bois;  elle  était  belle  et  triste,  et,  comme  une  reine, 
elle  traînait  sur  ses  pas  son  long  voile.  Qui  l'étran- 
gère égarée  dans  notre  univers  cherchait-elle?  à  qui 
adressait-elle  ses  pas  dans  le  désert  du  ciel? 

Le  23  octobre  1812,  gîté  un  moment  à  Paris,  rue 
des  Saints-Pères,  à  l'hôtel  Lavalette,  madame  Lava- 
lette  mon  hôtesse,  la  sourde,  me  vint  réveiller  munie 
de  son  long  cornet  :  «  Monsieur I  monsieur!  Bona- 
*  parte  est  morti  Le  général  Malet  a  tué  Hulin. 
«  Toutes  les  autorités  sont  changées.  La  révolution 
«  est  faite.  » 


346  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

Bonaparte  était  si  aimé  que  pendant  quelques  ins- 
tants Paris  fut  dans  la  joie,  excepté  les  autorités  bur- 
lesquement  arrêtées.  Un  souffle  avait  presque  jeté 
bas  l'Empire.  Évadé  de  prison  à  minuit,  un  soldat 
était  maître  du  monde  au  point  du  jour;  un  songe  fut 
près  d'emporter  une  réalité  formidable.  Les  plus 
modérés  disaient  :  «  Si  Napoléon  n'est  pas  mort,  il 
«  reviendra  corrigé  par  ses  fautes  et  par  ses  revers; 
«  il  fera  la  paix  avec  l'Europe,  et  le  reste  de  nos  en- 
«  fants  sera  sauvé.  »  Deux  heures  après  sa  femme, 
M.  Lavalette  entra  chez  moi  pour  m'apprendre  l'ar- 
restation de  Malet  :  il  ne  me  cacha  pas  (c'était  sa 
phrase  coutumière)  que  tout  était  fini.  Le  jour  et  la 
nuit  se  firent  au  même  moment.  J'ai  raconté  com- 
ment Bonaparte  reçut  cette  nouvelle  dans  un  champ 
de  neige  près  de  Smolensk. 

Le  sénatus-consulte  du  12  janvier  1813  mit  à  la 
disposition  de  Napoléon  revenu  deux  cent  cinquante 
mille  hommes;  l'inépuisable  France  vit  sortir  de  son 
sang  par  ses  blessures  de  nouveaux  soldats.  Alors  on 
entendit  une  voix  depuis  longtemps  oubliée;  quelque» 
vieilles  oreilles  françaises  crurent  en  reconnaître  le 
son  :  c'était  la  voix  de  Louis  XVIII ;  elle  sélevait  du 
fond  de  l'exil.'  Le  frère  de  Louis  XVI  annonçait  des 
principes  à  établir  un  jour  dans  une  charte  constitu- 
tionnelle; premières  espérances  de  liberté  qui  nous 
venaient  de  nos  aaciens  rois. 

Alexandre,  entré  à  Varsovie,  adresse  une  procla- 
mation à  l'Europe  : 

1.  Louis  XVIII  était  alors  établi,  dans  le  comté  de  Bucking- 
ham,  au  château  de  Hartwell,  domaine  agreste  et  modeste  d'un 
particulier  anglais,  M.  Sée. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  347 

«  Si  le  Nord  imite  le  sublime  exemple  qu'offrent 
■  les  Castillans,  le  deuil  du  monde  est  fini.  L'Europe, 
«  sur  le  point  de  devenir  la  proie  d'un  monstre,  re- 
«  couvrerait  à  la  fois  son  indépendance  et  sa  tran- 
«  quillité.  Puisse  enfin  de  ce  colosse  sanglant  qui  me- 
«  naçait  le  continent  de  sa  criminelle  éternité  ne  rester 
«  qu'un  long  souvenir  d'horreur  et  de  pitié  I  » 

Ce  monstre,  ce  colosse  sanglant  qui  menaçait  le  con- 
tinent de  sa  criminelle  éternité,  était  si  peu  instruit 
par  l'infortune  qu'à  peine  échappé  aux  Cosaques,  il 
se  jeta  sur  un  vieillard  qu'il  retenait  prisonnier. 

Nous  avons  vu  l'enlèvement  du  pape  à  Rome,  son 
séjour  à  Savone,  puis  sa  détention  à  Fontainebleau. 
La  discorde  s'était  mise  dans  le  sacré  collège  :  des  car- 
dinaux voulaient  que  le  saint-père  résistât  pour  le  spi- 
rituel, et  ils  eurent  ordre  de  ne  porter  que  des  bas 
noirs  ;  quelques-uns  furent  envoyés  en  exil  dans  les 
provinces;  quelques  chefs  du  clergé  français  enfermés 
à  Vincennes:  d'autres  cardinaux  opinaient  à  la  sou- 
mission complète  du  pape;  ils  conservèrent  leurs  bas 
rouges  :  c'était  une  seconde  représentation  des  cierges 
de  la  Chandeleur. 

Lorsqu'à  Fontainebleau  le  pape  obtenait  quelque 
relâchement  de  l'obsession  des  cardinaux  rouges,  il  se 
promenait  seul  dans  les  galeries  de  François  I"  :  il  y 
reconnaissait  la  trace  des  arts  qui  lui  rappelaient  la 
ville  sacrée,  et  de  ses  fenêtres  il  voyait  les  pins  que 
Louis  XVI  avait  plantés  en  face  des  appartements  som- 
bres où  Monaldeschi  fut  assassiné.  De  ce  désert, 
comme  Jésus,  il  pouvait  prendre  en  pitié  les  royau- 
mes de  la  terre.  Le  septuagénaire  à  moitié  mort,  que 


348  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

Bonaparte  lui-même  vint  tourmenter,  signa  machina- 
lement ce  concordat  de  1813  *,  contre  lequel  il  pro- 
testa bientôt  après  l'arrivée  des  cardinaux  Pacca  et 
Consalvi. 

Lorsque  Pacca  rejoignit  le  captif  avec  lequel  il  était 
parti  de  Rome,  il  s'imaginait  trouver  une  grande  foule 
autour  de  la  geôle  royale  ;  il  ne  rencontra  dans  les 
cours  que  de  rares  serviteurs  et  une  sentinelle  placée 
au  haut  de  l'escalier  en  fer  à  cheval.  Les  fenêtres  et 
les  portes  du  palais  étaient  fermées  :  dans  ia  première 
antichambre  des  appartements  était  le  cardinal  Doria, 
dans  les  autres  salles  se  tenaient  quelques  évêques 
français.  Pacca  fut  introduit  auprès  de  Sa  Sainteté  : 
elle  était  debout,  immobile,  pâle,  courbée,  amaigrie, 
les  yeux  enfoncés  dans  la  tête. 

Le  cardinal  lui  dit  qu'il  avait  hâté  son  voyage  pour 
se  jeter  à  ses  pieds  ;  le  pape  répondit  :  «  Ces  cardinaux 
«  nous  ont  entraîné  à  la  table  et  nous  ont  fait  signer.  » 
Pacca  se  retira  à  l'appartement  qu'on  lui  avait  préparé, 
confondu  qu'il  était  de  la  solitude  des  demeures,  du 

1.  Il  fut  signé  au  palais  de  Fontainebleau,  le  25  janvier  1813. 
En  voici  les  principales  dispositions  :  —  La  résidence  à  Paris 
n'est  pas  textuellement  imposée  au  Saint-Père;  il  est  seulement 
indiqué  en  termes  un  peu  vagues  qu'il  se  fixera  en  France  ou 
dans  le  royaume  d'Itadie.  —  Les  domaines  qu'il  possédait,  et  qui 
ne  sont  pas  aliénés,  seront  administrés  par  ses  agents  ou  char- 
gés d'affaires.  Ceux  qui  seraient  aliénés  seront  remplacés  jus- 
qu'à concurrence  de  2,000,OX)  de  francs  de  revenus.  —  Dans  les 
six  mois  qui  suivront  la  notification  d'usage  de  la  nomination 
par  l'empereur  aux  archevêchés  et  évêchés  de  l'Empire  et  du 
royaume  d'Italie,  le  pape  donnera  l'institution  canonique.  Les 
six  mois  expirés  sans  que  le  pape  ail  accordé  l'instituiion,  le 
métropolitain,  et,  à  son  défaut,  ou  s'il  s'agit  du  métropolitain, 
l  évêque  le  plus  ancien  de  la  province,  procédera  à  l'institution 
ée  Vévlque  nommé. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  349 

silence  des  yeux,  de  l'abattement  des  visages  et  du 
profond  chagrin  empreint  sur  le  front  du  pape.  Re- 
tourné auprès  de  Sa  Sainteté,  il  «  la  trouva  (c'est  lui 
«  qui  parle)  dans  un  état  digne  de  compassion  et  qui 
«  faisait  craindre  pour  ses  jours.  Elle  était  anéantie 
«  par  une  tristesse  inconsolable  en  parlant  de  ce  qui 
«  était  arrivé  ;  cette  pensée  de  tourment  l'empêchait 
«  de  dormir  et  ne  lui  permettait  de  prendre  de  nour- 
«  riture  que  ce  qui  suffisait  pour  ne  pas  consentir  à 
«  mourir  :  —  De  cela,  disait-elle,  je  mourrai  fou  comme 
«  Clément  XIV.  » 

Dans  le  secret  de  ces  galeries  déshabitées  où  la  voix 
de  saint  Louis,  de  François  !•%  de  Henri  IV  et  de 
Louis  XIV  ne  se  faisait  plus  entendre,  le  saint-père 
passa  plusieurs  jours  à  écrire  la  minute  et  la  copie  de 
la  lettre  qui  devait  être  remise  à  l'empereur.  Le  cardi- 
nal Pacca  emportait  caché  dans  sa  robe  le  papier  dan- 
gereux à  mesure  que  le  pape  y  ajoutait  quelques  lignes. 
L'ouvrage  achevé,  le  pape  le  remit,  le  24  mars  1813, 
au  colonel  Lagorsse  et  le  chargea  de  le  porter  à  l'empe- 
reur. Il  fît  lire  en  même  temps  une  allocution  aux  di- 
vers cardinaux  qui  se  trouvaient  près  de  lui  :  il  regarde 
comme  nul  le  bref  qu'il  avait  donné  à  Savone  et  le 
concordat  du  23  janvier.  «  Béni  soit  le  Seigneur,  dit 
«  l'allocution,  qui  n'a  pas  éloigné  de  nous  sa  miséri- 
«  corde  !  Il  a  bien  voulu  nous  humilier  par  une  salu- 
<i  taire  confusion.  A  nous  donc  soit  l'humiliation  pour 
*  le  bien  de  notre  âme  ;  à  lui  dans  tous  les  siècles 
a  l'exaltation,  l'honneur  et  la  gloire  ! 

«  Du  palais  de  Fontainebleau,  le  24  mars  1813.  t 

Jamais  plus  belle  ordonnance  ne  sortit  de  ce  palais. 


350  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

La  conscience  du  pape  étant  allégée,  le  visagij  du  mar- 
tyr devint  serein  ;  son  sourire  et  sa  boaclxe  retrouvè- 
rent leur  grâce  et  ses  yeux  le  sommeil. 

Napoléon  menaça  d'abord  de  faire  sauter  la  tête  de 
dessus  les  épaules  de  quelques-uns  des  prêtres  de  Fon- 
tainebleau ;  il  pensa  à  se  déclarer  chef  de  la  religion 
de  l'État;  puis,  retombant  dans  son  naturel,  il  feignit 
de  n'avoir  rien  su  de  la  lettre  du  pape.  Mais  sa  for- 
tune décroissait.  Le  pape,  sorti  d'un  ordre  de  pauvres 
moines,  rentré  par  ses  malheurs  dans  le  sein  de  la 
foule,  semblait  avoir  repris  le  grand  rôle  de  tribun  des 
peuples,  et  donné  le  signal  de  la  déposition  de  l'op- 
presseur des  libertés  publiques. 

La  mauvaise  fortune  amène  les  trahisons  et  ne  les 
justifie  pas  ;  en  mars  1813,  la  Prusse  à  Kalisch  s'allie 
avec  la  Russie  *.  Le  3  mars,  la  Suède  fait  un  traité  avec 
le  cabinet  de  Saint-James:  elle  s'oblige  à  fournir 
trente  mille  hommes.  Hambourg  est  évacué  par  les 
Français,  Berlin  occupé  par  les  Cosaques,  Dresde  pris 
par  les  Russes  et  les  Prussiens  2. 

La  défection  de  la  Confédération  du  Rhin  se  pré- 
pare. L'Autriche  adhère  à  l'alliance  de  la  Russie  et  de 
la  Prusse.  La  guerre  se  rouvre  en  Italie  où  le  prince 
Eugène  s'est  transporté. 

En  Espagne,  l'armée  anglaise  défait  Joseph  à  Vito- 
ria^,  les  tableaux  dérobés  aux  églises  et  aux  palais 

1.  Le  traité  d'alliance  entre  la  Prusse  et  la  Russie  fut  signé  le 
ler  mars  1813. 

2.  Berlin  fut  occupé  par  les  Cosaques  le  4  mars  1813  ;  Ham- 
bourg fut  évacué  par  les  Français  le  12  mars  ;  Dresde  fut  pris 
par  les  Russes  e»  les  Prussiens  le  21. 

3.  La  bataille  de  Vitoria  eut  lieu  le  21  juin  1813.  A  la  nou- 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  351 

tombent  dans  TÈbre  :  je  les  avais  vus  à  Madrid  et  à 
l'Escurial  ;  je  les  ai  revus  lorsqu'on  les  restaurait  à 
Paris  :  le  flot  et  Napoléon  avaient  passé  sur  ces  Murillo 
et  ces  Raphaël,  velut  umbra.  "Wellington,  s'avançant 
toujours,  bat  le  maréchal  Soult  à  Roncevaux  *  :  nos 
grands  souvenirs  faisaient  le  fond  des  scènes  de  nos 
nouvelles  destinées. 

Le  14  février,  à  l'ouverture  du  Corps  législatif,  Bo- 
naparte déclara  qu'il  avait  toujours  voulu  la  paix  et 
qu'elle  était  nécessaire  au  monde.  Ce  monde  ne  lui 
réussissait  plus.  Du  reste,  dans  la  bouche  de  celui  qui 
nous  appelait  ses  sujets,  aucune  sympathie  pour  les 
douleurs  de  la  France  :  Bonaparte  levait  sur  nous  des 
souffrances,  comme  un  tribut  qui  lui  était  dû. 

Le  3  avril,  le  Sénat  conservateur  ajoute  cent  quatre- 
vingt  mille  combattants  à  ceux  qu'il  a  déjà  alloués  ; 
coupes  extraordinaires  d'hommes  au  milieu  des  cou- 
pes réglées.  Le  10  avril  enlève  Lagrange^;  l'abbé  De- 
lille  expira  quelques  jours  après  ^.   Si  dans  le  ciel  la 

velle  de  cette  défaite,  qui  consommait  pour  lui  la  perte  de  l'Es- 
pagne, Napoléon  rappela  Joseph  et  lui  enjoignit  de  se  retirer  ea 
sou  château  de  Mortefontaine,  avec  défense  d'y  voir  personne, 
sous  peine  d'être  arrêté. 

1.  28-31  juillet  1813. 

2.  Joseph-Louis,  comte  Lagrange  (1736-1813),  célèbre  mathé- 
maticien, membre  de  l'Institut,  comte  de  l'Empire,  grand-offi- 
cier de  la  Légion  d'honneur.  Ce  géomètre  plaisait  fort  à  Napo- 
léon, n'étant  point  un  idéologue.  On  lui  demandait  un  jour 
comment  il  pouvait  voter  les  terribles  conscriptions  annuelles  : 
«  Cela,  répondit-il,  ne  change  pas  sensiblement  les  tables  de  la 
mortalité.  «  —  Son  corps  fut  déposé  au  Panthéon. 

3.  Delille  mourut  dapoplexie  dans  la  nuit  du  l*""  au  2  mai 
1813.  Son  corps  resta  exposé  plusieurs  jours  au  Collège  de 
¥rance,  sur  un  lit  de  parade,  la  tête  couronnée  de  lauriers  et  la 
Isage  légèrement  peint.  Son  convoi  eut  quelque  chose  d'uQô 


352  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

noblesse  du  sentiment  l'emporte  sur  la  hauteur  de  la 
pensée,  le  chantre  de  la  Pitié  est  placé  plus  près  du 
trône  de  Dieu  que  l'auteur  de  la  Théorie  des  fonctions 
analytiques.  Bonaparte  avait  quitté  Paris  le  15  avril. 

Les  levées  de  1812,  se  succédant,  s'étaient  arrêtées 
en  Saxe.  Napoléon  arrive.  L'honneur  du  vieil  ost  ex- 
piré est  remis  à  deux  cent  mille  conscrits  qui  se  bat- 
tent comme  les  grenadiers  de  Marengo.  Le  2  mai,  la 
bataille  de  Liitzen  est  gagnée  :  Bonaparte,  dans  ces 
nouveaux  combats,  n'emploie  presque  plus  que  l'ar- 
tillerie. Entré  dans  Dresde,  il  dit  aux  habitants  :  «  Je 
«  n'ignore  pas  à  quel  transport  vous  vous  êtes  livrés 
«  lorsque  l'empereur  Alexandre  et  le  roi  de  Prusse 
«  sont  entrés  dans  vos  murs.  Nous  voyons  encore  sur 
«  le  pavé  le  fumier  des  fleurs  que  vos  jeune*  filles  ont 
«  semées  sur  les  pas  des  monarques.  »  Napoléon  se 
souvenait-il  des  jeunes  filles  de  Verdun  ?  C'était  du 
temps  de  ses  belles  années. 

A  Bautzen  ',  autre  triomphe,  mais  oix  s'ensevelissent 
le  général  du  génie  Kirgener,  et  Duroc,  grand  maré- 
chal du  palais.  «  Il  y  a  une  autre  vie,  dit  l'empereur  à 
«  Duroc  :  nous  nous  reverrons.  »  Duroc  se  souciait-il 
de  le  revoir*? 

apothéose,  et  ses  funérailles  ont  laissé  le  souvenir  d'une  grande 
solennité  nationale.  Elles  égalèrent  en  éclat  celles  du  maréchal 
Bessières,  duc  d'Istrie,  mort,  lui  aussi,  le  1*'  mai,  dans  le  com- 
bat qui  précéda  la  bataille  de  Lutzen,  et  dont  les  obsèques 
avaient  été,  par  ordre  de  l'empereur,  entourées  d'une  pompe 
extraordinaire. 

1.  19  mai  1813. 

2.  Le  22  mai  1813,  à  Wurtzen.  Duroc  escortait,  avec  les  dncs 
de  Vicence  et  de  Trévise,  l'Empereur,  qui  descendait  au  galop 
an  petit  chemin  creux  pour   gagner   une    émin«nc€  d'où  il  put 


MEMOIRES    d'outre-tombe  353 

Le  26  et  le  27  août,  on  s'aborde  sur  l'Elbe  dans  des 
champs  déjà  fameux'.  Revenu  de  l'Amérique,  après 
avoir  vu  Bernadette  à  Stockholm,  et  Alexandre  à 
Prague,  Moreau  a  les  deux  jambes  emportées  d'un 
boulet  à  Dresde,  à  côté  de  l'Empereur  de  Russie  : 
vieille  habitude  de  la  fortune  napoléonienne.  On  ap- 
prit la  mort  du  vainqueur  de  Hohenlinden,  dans  le 
camp  français,  par  un  chien  perdu,  sur  le  collier  du- 
quel était  écrit  le  nom  du  nouveau  Turenne  ;  l'animal, 
demeuré  sans  maître,  courait  au  hasard  parmi  les 
morts  :  Te,  janitor  Orci  ^  ! 

Le  prince  de  Suède,  devenu  généralissime  de  l'ar- 
mée du  nord  de  l'Allemagne,  avait  adressé,  le  15  d'août, 
une  proclamation  à  ses  soldats  : 

«  Soldats,  le  même  sentiment  qui  guida  les  Fran- 
«  çais  de  1792,  et  qui  les  porta  à  s'unir  et  à  combattre 
«  les  armées  qui  étaient  sur  leur  territoire,  doit  diri- 
«  ger  aujourd'hui  votre  valeur  contre  celui  qui,  après 
«  avoir  envahi  le  sol  qui  vous  a  vus  naître,  enchaîne 
«  encore  vos  frères,  vos  femmes  et  vos  enfants.  » 

Bonaparte,  encourant  la  réprobation  unanime, 
s'élançait  contre  la  liberté  qui  l'attaquait  de  toutes 
parts,  sous  toutes  les  formes.  Un  sénatus-consulte  du 

juger  de  l'eflet  de  la  charge  des  14, (XK)  cavaliers  du  général 
Latour-Maubourg,  dans  la  plaine  de  Reichenbach.  Tout  à.  coup, 
un  boulet  vint  frapper  un  arbre,  ricocha,  tua  le  général  Kir- 
gener,  de  l'escorte,  et  atteignit  mortellement  Duroc  au  bas- 
ventre;  on  le  transporta  dans  une  petite  ferme,  où  il  expjira  au 
bout  de  quelques  heures.  Ses  cendres  reposent  aux  Invalidei, 
à  cùlé  de  celles  de  l'Empereur. 
1.  Bataille  de  Dresde  (2G  et  27  août  1813). 

S.  Te  Stygii  tremuere  lacns,  te  Janitor  Orci. 

(Virgile,  Enéide,  viii,  296.) 

T.  III.  23 


354  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

28  août  annule  la  dt^claration  d'un  jury  dAnvers*  :  bien 
petite  infraction,  sans  doute,  aux  droits  des  citoyens, 
après  Ténormité  d'arbitraire  dont  avait  usé  l'empe- 
reur ;  mais  il  y  a  au  fond  des  lois  une  sainte  indépen- 
dance dont  les  cris  sont  entendus  :  cette  oppression 
d'un  jury  fît  plus  de  bruit  que  les  oppressions  diverses 
dont  la  France  était  la  victime. 

Enfin,  au  midi,  l'ennemi  avait  touché  notre  sol;  les 
Anglais,  obsession  de  Bonaparte  et  cause  de  presque 
toutes  ses  fautes,  passèrent  la  Bidassoa  le  7  octobre  : 
Wellington,  l'homme  fatal,  mit  le  premier  le  pied  sur 
la  terre  de  France. 

S'obstinant  à  rester  en  Saxe,  malgré  la  prise  de 
Vandarame  en  Bohème  *  et  la  défaite  de  Ney  près  de 

1.  Le  21  juillet  1813,  le  Jury  d'Anvers  avait  acquitté  les  nom- 
més Werbrouck,  Lacoste,  Biard  et  Petit,  accusés  d'être  auteurs 
ou  complices  de  dilapidations  commises  dans  la  gestion  et 
l'administration  de  l'octroi  d'Anvers.  Le  sénatus-consulte  du  28 
août  annula  la  déclaration  du  Jury  et  chargea  la  Cour  de  cassa- 
tion de  renvoyer  les  quatre  acquittés  devant  une  Cour  impériale 
qui  prononcerait  sur  eux  sans  jury.  Cette  audacieuse  violation 
de  la  loi  eût  peut-être  passé  inaperçue  lorsque  l'Empereur  était 
à  l'apogée  de  sa  fortune  ;  venant  après  les  désastres  de  Russie 
et  d'Espagne,  elle  souleva  en  Europe  une  indignation  générale. 

2.  Le  30  août  1813,  le  général  Vandamme,  qui  occupait  à 
Kulm,  sur  le  revers  des  montagnes  de  Bohème,  avec  une  ar- 
mée de  30,000  hommes,  une  position  très  forte,  s'était  trouvé 
entouré  par  un  cercle  de  130,000  ennemis.  Les  Français  résistè- 
rent ei.  iîîespérés.  Le  général  Corbineau  finit  par  s'ouvrir  un 
passag  n  abandonnant  l'artillerie,  mais  nous  avions  eu  cinq 
ou  six  mille  tués  ou  blessés,  et  nous  laissions  sept  mille  prison- 
niers aux  mains  des  vainqueurs.  Vandanmie  était  du  nombre, 
ainsi  que  le  général  Haxo,  aide  de  camp  de  l'Empereur,  et  plu- 
sieurs autres  généraux.  60  pièces  de  canon,  18  obusiers,  tous 
les  caissons,  y  compris  ceux  du  parc  de  réserve,  tous  les  baga- 
ges, enfin,  tombèrent  aux  mains  de  l'ennemi  {Souvenirs  mili- 
taires du  duc  de  Fezensac,  p.  411  et  suivanies).  Inaugurée  par 


MÉMOIRES    d'outre- TOMBE  355 

Berlin  par  Bernadotte  *,  Napoléon  revint  sur  Dresde 
Alors  le  Landsturm  *  se  lève  ;  une  guerre  nationale, 
semblable  à  celle  qui  a  délivré  l'Espagne,  s'organise. 

On  a  appelé  les  combats  de  1813  la  campagne  de 
Saxe  :  ils  seraient  mieux  nommés  la  campagne  de  la 
jeune  Allemagne  ou  des  poètes.  A  quel  désespoir  Bo- 
naparte ne  nous  avait-il  pas  réduits  par  son  oppres- 
sion, puisqu'on  voyant  couler  notre  sang,  nous  ne 
pouvons  nous  défendre  d'un  mouvement  d'intérêt  pour 
cette  généreuse  jeunesse  saisissant  l'épée  au  nom  de 
l'indépendance?  Chacun  de  ces  combats  était  une  pro- 
testation pour  les  droits  des  peuples. 

Dans  une  de  ses  proclamations,  datée  de  Kalisch  le 
25  mars  1813,  Alexandre  appelait  aux  armes  les  popu- 
lations de  l'Allemagne,  leur  promettant,  au  nom  de 
ses  frères  les  rois,  des  institutions  libres.  Ce  signal  fit 
éclater  la  Burschenschaft  3,  déjà  secrètement  formée. 
Les  universités  d'Allemagne  s'ouvrirent  ;  elles  mirent 

les  brillantes  victoires  de  Lutzen  et  de  Bautzen  la  campagne  de 
Saxe  se  terminait  par  un  désastre  qui  ne  se  devait  pas  réparer 
et  qu'allait  bientôt  suivre  le  désastre,  plus  grand  encore,  de 
Leipsick. 

1.  Le  6  septembre  1813,  Ney  est  battu  par  le  prince  de  Suède, 
Bernadotte,  et  par  le  général  prussien  Bulow,  à  Dennewitz, 
près  de  Berlin.  Il  perd,  avec  les  deux  tiers  de  son  artillerie, 
ses  munitions,  ses  bagages,  et  plus  de  10,000  hommes. 

2.  De  land,  terre,  et  stuiin,  tocsin;  —  nom  donné  en  Alle- 
magne et  en  Suisse  à  une  levée  en  masse  de  tous  les  hommes 
en  état  de  porter  les  armes,  et  qui  a  lieu  lorsque  la  patrie  est  en 
danger. 

3.  De  bursch,  camarade,  et  shaft,  confrérie  ;  —  nom  donné  à 
une  association  lormée  en  1815  par  les  étudiants  des  universités 
allemandes  qui,  deux  ans  auparavant,  avaient  quitté  leurs  études 
poui  prendre  part  à  la  guerre  do  la  délivrance. 


356  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

de  c(*Hé  la  douleur  pour  ne  songer  qu'à  la  réparation 
de  l'injure  :  «  Que  les  lamentations  elles  larmes  soient 
«  courtes,  la  tristesse  et  la  douleur  longues,  disaient 
«  les  Germains  d'autrefois  ;  à  la  femme  il  est  décent 
«  de  pleurer,  à  l'homme  de  se  souvenir  :  Lamenta  ac 
c<  lacrymas  cito,  dolorem  et  tristitiam  tarde  ponunt. 
a  Feminis  lugere  honestum  est,  viris  tneminisse.  »  Alors 
la  jeune  Allemagne  court  à  la  délivrance  de  la  patrie  ; 
alors  se  pressèrent  ces  Germains,  alliés  de  l'Empire, 
dont  l'ancienne  Rome  se  servit  en  guise  d'armes  et  de 
javelots,  valut  tela  atque  arma. 

Le  professeur  Fichte  '  faisait  à  Berlin,  en  1813,  une 
leçon  sur  le  devoir  ;  il  parla  des  calamités  de  l'Alle- 
magne, et  termina  sa  leçon  par  ces  paroles  :  «  Le  cours 
«  sera  donc  suspendu  jusqu'à  la  fin  de  la  campagne. 
«  Nous  le  reprendrons  dans  notre  patrie  libre,  ou  nous 
«  serons  morts  pour  reconquérir  la  liberté.  »  Les 
jeunes  auditeurs  se  lèvent  en  poussant  des  cris  : 
Fichte  descend  de  sa  chaire,  traverse  la  foule,  et  va 
inscrire  son  nom  sur  les  rôles  d'un  corps  partant  pour 
l'armée. 

Tout  ce  que  Bonaparte  avait  méprisé  et  insulté  lui 
devient  péril  :  l'intelligence  descend  dans  la  lice  contre 
la  force  brutale  ;  Moscou  est  la  torche  à  la  lueur  de  la- 
quelle la  Germanie  ceint  son  baudrier  :  «  Aux  armes  ! 


1.  Jean-Gottlieb  Fichte  (1762-1814).  Professeur  de  philosophie 
k  léna  d'abord,  ensuite  à  Berlin,  il  avait  prononcé,  en  cette  der- 
nière ville,  de  1807  à  1808,  malgré  l'occupation  française,  ses  fa- 
meux Discours  à  la  nation  allemande,  qui  préparèrent  le  réveil 
de  l'Allemagne.  Ses  principaux  ouvrages  sont  les  Principes  d'une 
théorie  de  la  science  (1794),  Principes  du  droit  naturel  (1796- 
1797),  Système  de  morale  (1798),  la  Destination  de  l'homme 
(1800),  Méthode  pour  arriver  à  la  vie  btenheuretue  (1806). 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  357 

«  s'écrie  la  muse.  Le  Phénix  de  la  Russie  s'est  élancé 
«  de  son  bûcher  I  »  Cette  reine  de  Prusse,  si  faible  et 
si  belle,  que  Napoléon  avait  accablée  de  ses  ingénéreux 
outrages,  se  transforme  en  une  ombre  implorante  et 
implorée  :  «  Comme  elle  dort  doucement  1  »  chantent 
les  bardes.  «  Ah  I  puisses-tu  dormir  jusqu'au  jour  oii 
«  ton  peuple  lavera  dans  le  sang  la  rouille  de  son 
«  épée  I  Éveille-toi  alors  !  éveille- toi  1  sois  l'ange  de  la 
«  liberté  et  de  la  vengeance  !  » 

Kœrner*n'a  qu'une  crainte,  celle  de  mourir  en  prose  : 
«  Poésie  I  poésie  I  s'écrie-t-il,  rends-moi  la  mort  à  la 
«  clarté  du  jour  I  » 

Il  compose  au  bivouac  l'hymne  de  la  Lyre  et  de 
VÉpée. 

LE   CAVALIER 

«  Dis-moi,  ma  bonne  épée,  l'épée  de  mon  flanc, 
«  pourquoi  l'éclair  de  ton  regard  est-il  aujourd'hui  si 
«  ardent?  Tu  me  regardes  d'un  œil  d'amour,  ma  bonne 
«  épée,  l'épée  qui  fait  ma  joie.  Hourra  I 

l'épée 

«  C'est  que  c'est  un  brave  cavalier  qui  me  porte  : 
«  voilà  ce  qui  enflamme  mon  regard  ;  c'est  que  je  suis 
«  la  force  d'un  homme  libre  :  voilàce  qui  fait  ma  joie. 
«  Hourra! 

1.  Charles-Théodore  Kœmer  (1791-1813).  Il  était  poète  du 
théâtre  de  la  cour,  à  Vienne,  lorsqu'en  1813  il  s'enrôla  dans  le 
régiment  des  chasseurs  volontaires  de  Lutzow.  Il  se  servit 
aussi  vaillamment  de  l'épée  que  de  la  lyre.  Chacune  de  ses 
pièces,  à  peine  composée,  courait  aussitôt  les  armées  et  enflam- 
mait tous  les  cœurs.  Elles  ont  été  réunies  après  sa  mort,  en 
1814.  sous  ce  titr»  •  Lyre  et  Épée. 


358  MÉMOIRES  D'OUTRE-TOMBfC 


LE  CAVALIER 


M  Oui,  mon  épée,  oui,  je  suis  un  homme  libre,  et  je 
«  t'aime  du  fond  du  cœur  :  je  t'aime  comme  si  tu 
«  m'étais  fiancée;  je  t'aime  comme  une  maîtresse 
«  chérie. 

l'épée 

«  Et  moi,  je  me  suis  donnée  à  toi  !  à  toi  ma  vie,  à 
«  toi  mon  âme  d'acier  !  Ah  !  si  nous  sommes  fiancés, 
«  quand  me  diras-tu  :  Viens,  viens,  ma  maîtresse  ché- 
«  rie  !  »  Ne  croit-on  pas  entendre  un  de  ces  guerriers 
du  Nord,  un  de  ces  hommes  de  batailles  et  de  soli- 
tudes, dont  Saxo  Grammaticus  dit  :  «  Il  tomba,  rit  et 
mourut.  » 

Ce  n'était  point  le  froid  enthousiasme  d'un  scalde 
en  sûreté  :  Kœrner  avait  l'épée  au  flanc  ;  beau,  blond 
et  jeune,  Apollon  à  cheval,  il  chantait  la  nuit  comme 
l'Arabe  sur  sa  selle  ;  son  maoual,  en  chargeant  l'en- 
nemi, était  accompagné  du  galop  de  son  destrier. 
Blessé  à  Liitzen,  il  se  traîna  dans  les  bois,  où  des 
paysans  le  retrouvèrent;  il  reparut  et  mourut  aux 
plaines  de  Leipsick,  à  peine  âgé  de  vingt-cinq  ans  '  : 
il  s'était  échappé  des  bras  d'une  femme  qu'il  aimait, 
et  s'en  allait  dans  tout  ce  que  la  vie  a  de  délices.  «  Les 
«  femmes  se  plaisent,  disait  Tyrtée,  à  contempler  le 

1.  Kœrner  ne  mourut  pas  à  Leipsick  (octobre  1813);  il  fat 
frappé  à  mort  par  un  boulet  dans  une  rencontre  à  Gadebusch, 
tians  le  Mecklembourg,  le  27  août  1813.  Il  n'avait  que  vingt- 
deux  ans. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  359 

«  jeune  homme  resplendissant  et  debout  ;  il  n'est  pas 
«  moins  beau  lorsqu'il  tombe  au  premier  rang.  » 

Les  nouveaux  Arminius,  nourris  à  l'école  de  la 
Grèce,  avaient  un  bardit  général:  quand  ces  étudiants 
abandonnèrent  la  paisible  retraite  de  la  science  pour 
les  champs  de  bataille,  les  joies  silencieuses  de  l'étude 
pour  les  périls  bruyants  de  la  guerre,  Homère  et  les 
Niebelungen  pour  l'épée,  qu'opposèrent-ils  à  notre 
hymne  de  sang,  à  notre  cantique  révolutionnaire? 
Ces  strophes  pleines  de  l'affection  religieuse,  et  de  la 
sincérité  de  la  nature  humaine  : 

«  Quelle  est  la  patrie  de  l'Allemand?  Nommez-moi 
«  cette  grande  patrie  I  Aussi  loin  que  résonne  la  lan- 
«  gue  allemande,  aussi  loin  que  des  chants  allemands 
«  se  font  entendre  pour  louer  Dieu,  là  doit  être  la 
«  patrie  de  l'Allemand. 

«  La  patrie  de  l'Allemand  est  le  pays  où  le  serre- 
«  ment  de  mains  suffit  pour  tout  serment,  où  la  bonne 
«  foi  pure  brille  dans  tous  les  regards,  où  l'affection 
«  siège  brûlante  dans  tous  les  cœurs. 

«  0  Dieu  du  ciel,  abaisse  tes  regards  sur  nous  et 
«  donne-nous  cet  esprit  si  pur,  si  vraiment  allemand, 
«  pour  que  nous  puissions  vivre  fidèles  et  bons.  Là 
<i  est  la  patrie  de  l'Allemand,  tout  ce  pays  est  sa  pa- 
«  trie  '.  » 

Ces  camarades  de  collège,  maintenant  compagnons 

1.  Ces  strophes  sont  tirées  d'une  des  plus  belles  pièces  d'Er- 
nest-Maurice Arndt,  la  Patrie  de  l'Allemand.  Comme  à  Théo 
dore  Kœrner,  le  patriotisme  a  dicté  à  Maurice  Arndt,  dans  ses 
Chants  de  guerre  (1813-1815),  d'admirables  inspirations.  Seule- 
ment, tandis  que  Kœrner  mourait  à  vingt-deux  ans,  Arndt  de- 
w»it  mourir  presque  centenaire.  Né  le  26  décembre  1769,  il  est 
mort  le  29  janvier  1869. 


360  MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE 

d'armes,  ne  s'inscrivaient  point  dans  ces  ventes  où 
des  septembriseurs  vouaient  des  assassinats  au  poi- 
gnard :  fidèles  à  la  poésie  de  leurs  rêveries,  aux  tra- 
ditions de  l'histoire,  au  culte  du  passé,  ils  firent  d'un 
vieux  château,  d'une  antique  forêt,  les  asiles  conser- 
vateurs de  la  Burschenschaft.  La  reine  de  Prusse 
était  devenue  leur  patronne,  en  place  de  la  reine  des 
nuits. 

Du  haut  d'une  colline,  du  milieu  des  ruines,  les  éco- 
liers-soldats, avec  leurs  professeurs-capitaines,  dé- 
couvraient le  faîte  des  salles  de  leurs  universités  ché- 
ries :  émus  au  souvenir  de  leur  docte  antiquité, 
attendris  à  la  vue  du  sanctuaire  de  l'étude  et  des  jeux 
de  leur  enfance,  ils  juraient  d'affranchir  leur  pays, 
comme  Melchthal,  Furst  et  Stauffacher  prononcèrent 
leur  triple  serment  à  l'aspect  des  Alpes,  par  eux  im- 
mortalisées, illustrés  par  elles.  Le  génie  allemand  a 
quelque  chose  de  mystérieux;  la  Thécla  de  Schiller 
est  encore  la  fille  teutonne  douée  de  prescience  et 
formée  d'un  élément  divin.  Les  Allemands  adorent 
aujourd'hui  la  liberté  dans  un  vague  indéfinissable, 
de  même  qu'autrefois  ils  appelaient  Dieu  le  secret  des 
bois  :  Deorum  nominibus  appellant  secretum  illud.,. 
L'homme  dont  la  vie  était  un  dithyrambe  en  action 
ne  tomba  que  quand  les  poètes  de  la  jeune  Allemagne 
eurent  chanté  et  pris  le  glaive  contre  leur  rival  Napo- 
léon, le  poète  armé. 

Alexandre  était  digne  d'avoir  été  le  héraut  envoyé 
aux  jeunes  Allemands  :  il  partageait  leurs  sentiments 
élevés,  et  il  était  dans  cette  position  de  force  qui  rend 
possibles  les  projets  ;  mais  il  se  laissa  effrayer  de  la 
terreur  des  monarques  qui  l'environnaient.  Ces  m*è» 


MÉMOIRES  D  OUTRE-TOMBE  361 

narques  ne  tinrent  point  leurs  promesses  ;  ils  ne  don- 
nèrent point  à  leurs  peuples  des  institutions  géné- 
reuses. Les  enfants  de  la  Muse  (flamme  par  qui  les 
masses  inertes  des  soldats  avaient  été  animées)  furent 
plongés  dans  des  cachots  en  récompense  de  leur  dé- 
vouement et  de  leur  noble  crédulité.  Hélas  !  la  géné- 
ration qui  rendit  l'indépendance  aux  Teutons  est 
évanouie;  il  n'est  demeuré  en  Germanie  que  de  vieux 
cabinets  usés.  Ils  appellent  le  plus  haut  qu'ils  peuvent 
Napoléon  un  grand  homme,  pour  faire  servir  leur 
présente  admiration  d'excuse  à  leur  bassesse  passée. 
Dans  le  sot  enthousiasme  pour  l'homme  qui  continue 
à  aplatir  les  gouvernements  après  les  avoir  fouettés,  à 
peine  se  souvient -on  de  Kœrner  :  «  Arminius,  libéra- 
«  teur  de  la  Germanie,  dit  Tacite,  fut  inconnu  aux 
«  Grecs  qui  n'admirent  qu'eux,  peu  célèbre  chez  les 
«  Romains  qu'il  avait  vaincus  ;  mais  les  nations  bar- 
«  bares  le  chantent  encore,  canilurque  barbaras  apud 
«  génies.  » 

Le  18  et  le  19  octobre  se  donna  dans  les  champs  de 
Leipsick  ce  combat  que  les  Allemands  ont  appelé  la 
bataille  des  nations.  Vers  la  fin  de  la  seconde  journée, 
les  Saxons  et  les  Wurtembergeois,  passant  du  camp 
de  Napoléon  sous  les  drapeaux  de  Bernadotte,  déci- 
dèrent le  résultat  de  l'action;  victoire  entachée  de 
trahison.  Le  prince  de  Suède,  l'empereur  de  Russie 
et  le  roi  de  Prusse  pénètrent  dans  Leipsick  à  travers 
trois  portes  différentes.  Napoléon,  ayant  éprouvé  une 
perte  immense,  se  retira.  Comme  il  n'entendait  rien 
aux  retraites  de  sergent,  ainsi  qu'il  l'avait  dit,  il  fit 
sauter  des  ponts  derrière  lui.  Le  prince  Poniatowski, 


362  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

blessé  deux  fois,  se  noie  dans  l'Elster  :  la  Pologne 
s'abîma  avec  son  dernier  défenseur  '. 

Napoléon  ne  s'arrêta  qu'à  Erfurt  :  de  là  son  bulletin 
annonça  que  son  armée,  toujours  victorieuse,  arrivait 
comme  une  armée  battue  :  Erfurt,  peu  de  temps  au- 
paravant, avait  vu  Napoléon  au  faîte  de  la  prospé- 
rité. 

Enfin  les  Bavarois,  déserteurs  après  les  autres  d'une 
fortune  abandonnée,  essayent  d'exterminer  à  Hanau  * 
le  reste  de  nos  soldats.  Wrède  ^  est  renversé  par  les 
seuls  gardes  d'honneur  :  quelques  conscrits,  déjà  vé- 

1.  Le  prince  Poniatowski  avait  été  nommé  maréchal  de  France 
sur  le  champ  de  bataille,  le  16  octobre  1813,  à  la  première  des 
trois  journées  de  Leipsick.  Trois  jours  après,  quand  la  grande 
défaite  fut  consommée,  chargé  de  protéger  la  retraite  de  l'ar- 
mée, il  fit  des  prodiges  de  valeur,  et  lorsqu'il  ne  fut  plus  pos- 
sible de  résister,  il  s'élança  dans  l'Elster  plutôt  que  de  se  rendre, 
et  s'y  noya  (19  octobre). 

2.  Après  le  désastre  de  Leipsick,  Napoléon  et  les  débris  de 
son  armée  suivirent,  pour  rentrer  en  France,  la  route  de  Weis- 
senfeld,  Erfurt,  Gotha,  Fulde,  jusqu'à  Hanau,  où  l'armée  autri- 
chienne et  bavaroise,  commandée  par  le  général  Wrède,  voulut 
lui  barrer  le  chemin.  L'armée  française,  si  afl'aiblie,  si  épuisée, 
retrouva  son  énergie  pour  combattre  d'anciens  alliés  devenus 
inopinément  nos  ennemis.  On  leur  passa  sur  le  corps  ;  ils  perdi- 
rent 6,000  hommes,  tués  ou  blessés,  et  4,000  prisonniers.  Notre 
perte  totale  fut  d'environ  5,000  hommes.  Ce  dernier  effort  ter- 
mina les  opérations  de  la  Grande  Armée  en  Allemagne. 

3.  Charles-Philippe,  prince  de  Wrède  (1769-1838),  feld-maré- 
chal  bavarois.  Par  suite  de  l'étroite  alliance  qui  unissait  la  Ba- 
Tière  à  la  France,  il  servit  Napoléon  de  1805  à  1809,  et  il  le  fit 
avec  autant  de  vaillance  que  de  talent.  Pendant  la  campagne  de 
Russie,  il  se  couvrit  de  gloire,  surtout  à  Polotsk  et  à  Valontina- 
Cora.  A  Leipsick,  il  se  battait  encore  dans  nos  rang,  mais  le 
désastre  éprouvé  par  Napoléon  détacha  de  lui  la  Bavière.  Lors 
de  la  campagne  de  France,  en  1814,  il  battit  Oudinot  à  Bar-sur- 
Aube,  et  fut  fait  prince  ;  il  avait  été  fait  feld-maréchal  après 
Wagram.  Le  général  de  Wrède  est  un  des  généraux  les  plu» 
remarquables  de  la  période  napoléonienne. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  363 

térans,  lui  passent  sur  le  ventre  ;  ils  sauvent  Bona- 
parte et  prennent  position  derrière  le  Rhin.  Arrivé  en 
fugitif  à  Mayence,  Napoléon  se  retrouve  à  Saint-Cloud 
le  9  novembre  ;  l'infatigable  de  Lacépède  revient  lui 
dire  :  «  Votre  Majesté  a  tout  surmonté.  »  M.  de  Lacé- 
pède avait  parlé  convenablement  des  ovipares'  ;  mais 
il  ne  se  pouvait  tenir  debout. 

La  Hollande  reprend  son  indépendance  et  rappelle 
le  prince  d'Orange  ^  Le  1"  décembre  les  puissances 
alliées  déclarent  «  qu'elles  ne  font  point  la  guerre  à  la 
France,  mais  à  l'empereur  seul,  ou  plutôt  à  cette 
prépondérance  qu'il  a  trop  longtemps  exercée,  hors 
des  limites  de  son  empire,  pour  le  malheur  de  l'Eu- 
rope et  de  la  France  ^.  » 

Quand  on  voit  s'approcher  le  moment  au  nous  al- 
lions être  renfermés  dans  notre  ancien  territoire,  on 
se  demande  à  quoi  donc  avaient  servi  le  bouleverse- 
ment de  l'Europe  et  le  massacre  de  tant  de  millions 
d'hommes  ?  Le  temps  nous  engloutit  et  continue  tran- 
quillement son  cours. 

Par  le  traité  de  Valençay  du  11  décembre,  le  misé- 
rable Ferdinand  Vil  est  renvoyé  à  Madrid  :  ainsi  se 
termina  obscurément  à  la  hâte  cette  criminelle  entre- 
prise d'Espagne,  première  cause  de  la  perte  de  Napo- 
léon. On  peut  toujours  aller  au  mal,  on  peut  toujours 

1.  Lacépède  avait  publié  en  1788  V Histoire  générale  et  parti- 
culière des  quadrupèdes  ovipares. 

2.  Le  24  novembre  1813,  le  gouvernement  provisoire  établi  k 
Amsterdam  à  la  suite  du  soulèvement  de  cette  ville  (16  novem- 
bre), proclama  l'indépendance  des  Provinces-Unies,  et  rappela 
le  prince  d'Orange. 

3.  Déclaration  de  Francfort,  signée  dans  cette  ville  par  le» 
•ouverains  alliés.  Elle  est  datée  du  l»'  décembre  1813,  mais  elle 
ne  parut  que  dans  la  Gazette  de  Francfort  du  7. 


364  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

tuer  un  peuple  ou  un  roi  ;  mais  le  retour  est  difficile  : 
Jacques  Clément  raccommodait  ses  sandales  pour  le 
voyage  de  Saint-Gloud  ;  ses  confrères  lui  demandèrent 
en  riant  combien  son  ouvrage  durerait  :  «  Assez  pour 
«  le  chemin  que  j'ai  à  faire,  répondit-il  :  je  dois  aller, 
«  non  revenir.  » 

Le  Corps  législatif  est  assemblé  le  19  décembre  1813. 
Étonnant  sur  le  champ  de  bataille,  remarquable  dans 
son  conseil  d'État,  Bonaparte  n'a  plus  la  même  valeur 
en  politique  :  la  langue  de  la  liberté,  il  l'ignore  :  s'il 
veut  exprimer  des  affections  congéniales,  des  senti- 
ments paternels,  il  s'attendrit  tout  de  travers,  et  il 
plaque  des  paroles  émues  à  son  insensibilité  :  «  Mon 
«  cœur,  »  dit-il  au  Corps  législatif,  «  a  besoin  de  la 
«  présence  et  de  l'affection  de  mes  sujets.  Je  n'ai 
a  jamais  été  séduit  par  la  prospérité  ;  l'adversité 
a  me  trouvera  au-dessus  de  ses  atteintes.  J'avais 
«  conçu  et  exécuté  de  grands  desseins  pour  la  pros- 
«  périté  et  le  bonheur  du  monde.  Monarque  et  père,  je 
«  sens  que  la  paix  ajoute  à  la  sécurité  des  trônes  et  à 
«  celle  des  familles.  » 

Un  article  officiel  du  Moniteur  avait  dit,  au  mois  de 
juillet  1804,  sous  V Empire,  que  la  France  ne  passerait 
jamais  le  Rhin,  et  que  ses  armées  ne  le  passeraient  plus . 

Les  alliés  traversèrent  ce  fleuve  le  21  décembre 
1813,  depuis  Bâle,  jusqu'à  Schaffouse,  avec  plus  de 
cent  mille  hommes  ;  le  31  du  même  mois,  l'armée  de 
Silésie,  commandée  par  Bliicher,  le  franchit  à  son 
tour,  depuis  Manheim  jusqu'à  Coblentz. 

Par  ordre  de  l'empereur,  le  Sénat  et  le  Corps  légis- 
latif avaient  nommé  deux  commissions  chargées  de 


MEMOIRES   d'outre-tombe  365 

prendre  connaissance  des  documents  relatifs  aux  né- 
gociations avec  les  puissances  coalisées  ;  prévision 
d'un  pouvoir  qui,  se  refusant  à  des  conséquences  de- 
venues inévitables,  voulait  en  laisser  la  responsabilité 
à  une  autre  autorité  *. 

La  commission  du  Corps  législatif,  que  présidait 
M.  Laine,  osa  dire  «  que  les  moyens  de  paix  auraient 
«  des  effets  assurés,  si  les  Français  étaient  convaincus 
«  que  leur  sang  ne  serait  versé  que  pour  défendre 
«  une  patrie  et  des  lois  protectrices  ;  que  Sa  Majesté 
«  doit  être  suppliée  de  maintenirl'entière  et  constante 
«  exécution  des  lois  qui  garantissent  aux  Français  les 
«  droits  de  la  liberté,  de  la  propriété,  et  à  la  nation 
«  le  libre  exercice  de  ses  droits  politiques  ^.  » 

Le  ministre  de  la  police,  duc  de  Rovigo,  fait  enlever 
les  épreuves  du  rapport;  un  décret  du  31  décembre 
ajourne  le  Corps  législatif;  les  portes  de  la  salle  sont 
fermées.  Bonaparte  traite  les  membres  de  la  commis- 

1.  Le  Sénat  avait  désigné  comme  commissaires  MM.  de  Fon- 
tanes,  de  Talleyrand,  de  Saint-Marsan,  de  Barbé-Marbois,  do 
Beurnonville.  —  Le  Corps  législatif  avait  choisi  MM.  Laine, 
Raynouard,  Maine  de  Biran,  Flaugergues  et  Gallois. 

2.  Le  Corps  législatif,  réuni  en  comité  secret,  le  29  décembre, 
entendit  le  rapport  de  la  commission.  M.  Raynouard  l'avait  ter- 
miné par  le  conseil  de  rédiger  une  adresse  à  l'Empereur.  On 
décida,  à  la  majorité  de  223  voix  sur  254,  que  le  rapport  serait  im- 
primé pour  les  membres  seuls  du  Corps  législatif,  afin  qu'ils 
pussent  le  méditer,  et  voter  sur  le  projet  d'adresse  en  connais- 
sance de  cause.  Le  30,  Napoléon  assembla  un  conseil  de  gou- 
vernement, auquel  furent  appelés  les  ministres  et  les  grands  di- 
gnitaires. Malgré  l'opposition  de  l'archichancelier  Cambacérés 
et  celle  de  plusieurs  autres  membres  du  conseil,  Napoléon  signa 
le  décret  qui  prononçait  pour  le  lendemain,  31  décembre,  l'a- 
journement du  Corps  législatif,  et  il  ordonna  au  duc  de  Rovigo 
de  faire  enlever  à  l'imprimerie  et  partout  où  il  en  serait  trouvé 
les  copies  du  rapport  de  M.  Laine. 


366  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

sion  législative  d'agents  payés  par  l'Angleterre  :  «  Le 
«  nommé  Laine,  disait-il,  est  un  traître  qui  corres- 
«  pond  avec  le  prince  régent  par  l'intermédiaire  de 
«  Desèze  ;  Raynouard,  Maine  de  Biran  et  Flaugergues 
«  sont  des  factieux  *.  » 

Le  soldat  s'étonnait  de  ne  plus  retrouver  ces  Polo- 
nais qu'il  abandonnait  et  qui,  en  se  noyant  pour  lui 
obéir,  criaient  encore  :  «  Vive  l'empereur  !  »  Il  appe- 
lait le  rapport  de  la  commission  une  motion  sortie 
d'un  club  de  Jacobins.  Pas  un  discours  de  Bonaparte 
dans  lequel  n'éclate  son  aversion  pour  la  République 
dont  il  était  sorti  ;  mais  il  en  détestait  moins  les  cri- 
mes que  les  libertés.  A  propos  de  ce  même  rapport  il 
ajoutait  :  «  Voudrait-on  rétablir  la  souveraineté  du 
«  peuple  ?  Eh  bien,  dans  ce  cas,  je  me  fais  peuple  ;  car 
«  je  prétends  être  toujours  là  où  réside  la  souverai- 
«  neté.  »  Jamais  despote  n'a  expliqué  plus  énergique- 
ment  sa  nature  :  c'est  le  mot  retourné  de  Louis  XIV  : 
«  L'État,  c'est  moi.  » 

A  la  réception  du  premier  jour  de  l'an  1814,  on 
s'attendait  à  quelque  scène.  J'ai  connu  un  homme 
attaché  à  cette  cour,  lequel  se  préparait  à  tout  hasard 
à  mettre  l'épée  à  la  main.  Napoléon  ne  dépassa  pas 
néanmoins  la  violence  des  paroles,  mais  il  s'y  laissa 
aller  avec  cette  plénitude  qui  causait  quelquefois  de 
la  confusion  à  ses  hallebardiers  mêmes  :  «  Pourquoi, 
«  s'écria-t-il,  parler  devant  l'Europe  de  ces  débats  do- 
rt mestiques  ?  Il  faut  laver  son  linge  sale  en  famille. 
«  Qu'est-ce  qu'un  trône  ?  un  morceau  de  bois  recou- 
rt vert  d'un  morceau  d'étoffe  :  tout  dépend  de  celui 

1.  Allocution  de  Napoléou  adressée,  le  1"  janvier,  à  la  dépu- 
tation  du  Corps  législatif. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  367 

«  qui  s'y  assied.  La  France  a  plus  besoin  de  moi  que 
«  je  n'ai  besoin  d'elle.  Je  suis  un  de  ces  hommes  qu'on 
«  tue,  mais  qu'on  ne  déshonore  pas.  Dans  trois  mois 
«  nous  aurons  la  paix,  ou  l'ennemi  sera  chassé  de 
«  notre  territoire,  ou  je  serai  mort.  » 

C'était  dans  le  sang  que  Bonaparte  était  accoutumé 
à  laver  le  linge  des  Français.  Dans  trois*mois  on  n'eut 
point  la  paix,  l'ennemi  ne  fut  point  chassé  de  notre 
territoire,  Bonaparte  ne  perdit  point  la  vie  :  la  mort 
n'était  point  son  fait.  Accablée  de  tant  de  malheurs  et 
de  l'ingrate  obstination  du  maître  qu'elle  s'était  donné, 
la  France  se  voyait  envahie  avec  l'inerte  stupeur  qui 
naît  du  désespoir. 

Un  décret  impérial  avait  mobilisé  cent  vingt-un 
bataillons  de  gardes  nationales  '  ;  un  autre  décret  avait 
formé  un  conseil  de  régence  présidé  par  Cambacérès 
et  composé  de  ministres,  à  la  tète  duquel  était  placée 
l'impératrice.  Joseph,  monarque  en  disponibilité,  re- 
venu d'Espagne  avec  ses  pillages,  est  déclaré  com- 
mandant général  de  Paris.  Le  25  janvier  1814,  Bona- 
parte quitte  son  palais  pour  l'armée,  et  va  jeter  une 
éclatante  flamme  en  s'éteignant. 

La  surveille,  le  pape  avait  été  rendu  à  l'indépen- 
dance ;  la  main  qui  allait  à  son  tour  porter  des  chaînes 
fut  contrainte  de  briser  les  fers  qu'elle  avait  donnés  : 
la  Providence  avait  changé  les  fortunes,  etle  vent  qui 
soufflait  au  visage  de  Napoléon  poussait  les  alliés  à 
Paris. 

Pie  VII,  averti  de  sa  délivrance  ^,  se  hâta  de  faire 

1.  Décret  du  6  janvier  1814. 

4.  Chateaubriand  a  été  ici  induit  en  erreur  par  le  AJaniiserit 


368  MÉMOIRES   d'outre- TOMBE 

une  courte  prière  dans  la  chapelle  de  François  I*'  ;  i\ 
monta  en  voiture  et  traversa  cette  forêt  qui,  selon  la 
tradition  populaire,  voit  paraître  le  grand  veneur  de  la 
mort  quand  un  roi  va  descendre  à  Saint-Denis. 

Le  pape  voyageait  sous  la  surveillance  d'un  officier 
de  gendarmerie  '  qui  l'accompagnait  dans  une  seconde 
voiture.  A  Orléans,  il  apprit  le  nom  de  la  ville  dans 
laquelle  il  entrait. 

Il  suivit  la  route  du  Midi  aux  acclamations  de  la 
foule,  de  ces  provinces  où  Napoléon  devait  bientôt 

de  1814,  du  baron  Fain,  lequel  est  d'ordinaire  très  exact.  M.  Fain 
et,  avec  lui,  la  plupart  des  historiens  ont  prétendu  que  Napoléon, 
à  cette  fin  de  janvier  1814,  avait  décidé  de  mettre  le  pape  en 
liberté  et  l'avciit  fait  partir  pour  Rome.  M.  Thiers,  mieux  informé, 
a  très  bien  montré  que  Napoléon  n'avait  nullement  en  vue,  à  ce 
moment,  la  délivrance  de  l'auguste  captif.  Déjà  les  armées  enne- 
mies avaient  occupé  Dijon.  Leurs  coureurs  d'avant-garde  et 
quelques  bandes  de  cosaques  avaient  apparu  aux  environs  de 
Montereau.  L'empereur,  qui  allait  quitter  Paris  pour  se  rendre 
à  Chàlons  et  commencer  la  campagne  de  France,  ne  se  souciait 
pas  de  laisser  le  Saint-Père  à  portée  d'un  coup  de  main  de  ses 
adversaires  ;  il  ne  voulait  pas  non  plus  le  rendre  libre,  de  peur 
de  compliquer  ses  affaires  d'Italie.  11  le  fit  donc  partir  de  Fon- 
tainebleau, sous  la  conduite  d'un  commandant  de  gendarmerie, 
qui  avait  mission  de  le  conduire,  non  à  Rome,  mais  k  Savone. 
Ce  fut  seulement  le  10  mars,  alors  qu'il  était  obligé  de  se  retirer 
sur  Soissons,  après  les  combats  malheureux  sur  Laon,  que  Napo- 
léon se  décida  à  publier  un  décret  par  lequel  il  annonçait  réta- 
blir le  pape  dans  la  possession  de  ses  États.  Le  même  jour,  il 
mandait  au  duc  de  Rovigo  :  «  Écrivez  à  l'officier  de  gendar- 
merie qui  est  auprès  du  pape  de  le  conduire,  par  la  route  d'Asti, 
de  Tortone  et  de  Plaisance,  à  Parme,  d'où  il  le  remettra  aux 
avant-postes  napolitains.  L'officier  de  gendarmerie  dira  au  Saint- 
Père  que,  sur  la  demande  qu'il  a  faite  de  retourner  à  son  siège, 
j'y  ai  consenti,  et  que  j'ai  donné  ordre  qu'on  le  transportât  aux 
avant-postes  napolitains.  »  —  Voir  Thiers,  t.  XVII,  p.  208,  et 
d  Haussonville,  L'Église  romaine  et  le  premier  Empire,  l.  V, 
p.  316,  325,  326. 
1,  Le  colonel  de  gendarmerie  Lagorsae. 


MEMOIRES   D  OUTRE-TOMBE  369 

|)asser,  à  peine  en  sûreté  sous  la  garde  des  commis- 
saires étrangers.  Sa  Sainteté  fut  retardée  dans  sa 
marche  par  la  chute  même  de  son  oppresseur  :  les 
autorités  avaient  cessé  leurs  fonctions  ;  on  n'obéis- 
sait à  personne;  un  ordre  écrit  de  Bonaparte,  ordre 
qui  vingt-quatre  heures  auparavant  aurait  abattu  la 
plus  haute  tête  et  fait  tomber  un  royaume,  était  un 
papier  sans  cours  :  quelques  minutes  de  puissance 
manquèrent  à  Napoléon  pour  qu'il  pût  protéger 
le  captif  que  sa  puissance  avait  persécuté.  Il  fallut 
qu'un  mandat  provisoire  des  Bourbons  achevât  de 
rendre  la  liberté  au  pontife  qui  avait  ceint  de  leur 
diadème  une  tête  étrangère  :  quelle  confusion  de  des- 
tinées 1 

Pie  Yll  cheminait  au  milieu  des  cantiques  et  des 
larmes,  au  son  des  cloches,  aux  cris  de  :  Vive  le  pape  1 
Vive  le  chef  de  l'Église  I  On  lui  apportait,  non  les  clefs 
des  villes,  des  capitulations  trempées  de  sang  et  obte- 
nues par  le  meurtre,  mais  on  lui  présentait  des  ma- 
lades à  guérir,  de  nouveaux  époux  à  bénir  au  bord  de 
sa  voilure;  il  disait  aux  premiers  :  «  Dieu  vous  con- 
sole !  »  Il  étendait  sur  les  seconds  ses  mains  pacifi- 
ques ;  il  touchait  de  petits  enfants  dans  les  bras  de 
leurs  mères.  Il  ne  restait  aux  villes  que  ceux  qui  ne 
pouvaient  marcher.  Les  pèlerins  passaient  la  nuit  sur 
les  champs  pour  attendre  l'arrivée  d'un  vieux  prêtre 
délivré.  Les  paysans,  dans  leur  naïveté  trouvaient  que 
le  saint-père  ressemblait  à  Notre-Seigneur  ;  des  pro- 
testants attendris  disaient  :  «  Voilà  le  plus  grand 
homme  de  son  siècle.  »  Telle  est  -la  grandeur  de  la 
véritable  société  chrétienne,  où  Dieu  se  mêle  sans 
cesse  avec  les  hommes  ;  telle  est  sur  la  force  du  glaive 
T.  m.  24 


370  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

et  du  sceptre  la  supériorité  de  la  puissance  du  faible, 
soutenu  de  la  religion  et  du  malheur. 

Pie  VU  traversa  Carcassonne,  Béziers,  Montpellier 
et  Nîmes,  pour  réapprendre  Tltalie.  Au  bord  du 
Rhône,  il  semblait  que  les  innombrables  croisés  de 
Raymond  de  Toulouse  passaient  encore  la  revue  à 
Saint-Remy.  Le  pape  revit  Nice,  Savone,  Imola,  té- 
moins de  ses  afflictions  récentes  et  des  premières  ma- 
cérations de  sa  vie  :  on  aime  à  pleurer  où  l'on  apleuré. 
Dans  les  conditions  ordinaires,  on  se  souvient  des 
lieux  et  des  temps  du  bonheur.  Pie  VII  repassait  sur 
ses  vertus  et  sur  ses  souffrances,  comme  un  homme 
dans  sa  mémoire  revit  de  ses  passions  éteintes. 

A  Bologne,  le  pape  fut  laissé  aux  mains  des  autorités 
autrichiennes.  Murât,  Joachim-Napoléon,  roi  de  Na- 
ples,  lui  écrivit  le  4  avril  1814  : 

«  Très  saint  père,  le  sort  des  armes  m'ayant  rendu 
«  maître  des  États  que  vous  possédiez  lorsque  vous 
a  fûtes  forcé  de  quitter  Rome,  je  ne  balance  pas  à  les 
«  remettre  sous  votre  autorité,  renonçant  en  votre- 
«  faveur  à  tous  mes  droits  de  conquête  sur  ces  pays.  » 

Qu"a-t-on  laissé  à  Joachim  et  à  Napoléon  mourants? 

Le  pape  n'était  pas  encore  arrivé  à  Rome  qu'il  of- 
frit un  asile  à  la  mère  de  Bonaparte.  Des  légats  avaient 
repris  possession  de  la  vie  éternelle.  Le  23  mai,  au 
milieu  du  printemps,  Pie  Vil  aperçut  le  dôme  de  Saint 
Pierre.  11  a  raconté  avoir  répandu  des  larmes  en  re- 
voyant le  dôme  sacré.  Prêt  à  franchir  la  Porte  du 
Peuple,  le  Pontife  fut  arrêté  :  vingt-deux  orphelines 
vêtues  de  robes  blanches,  quarante-cinq  jeunes  filles 
portant  de  grandes  palmes  dorées,  s'avancèrent  en 
caantaat  dos  cantiques.  La  multitude  criait:  Hosannat 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  371 

Pignalelli,  qui  commandait  les  troupes  sur  le  Quirinal 
lorsque  Radet  emporta  d'assaut  le  jardin  des  Olives 
de  Pie  VII,  conduisait  à  présent  la  marche  des  palmes. 
En  même  temps  que  Pignatelli  changeait  de  rôle,  de 
nobles  parjures,  à  Paris,  reprenaient  derrière  le  fau- 
teuil de  Louis  XVIII  leurs  fonctions  de  grands  domes- 
tiques :  la  prospérité  nous  est  transmise  avec  ses  es- 
claves, comme  autrefois  une  terre  seigneuriale  était 
vendue  avec  ses  serfs. 

Au  second  livre  de  ces  Mémoires,  on  lit  (je  revenais 
alors  de  mon  premier  exil  de  Dieppe)  :  «  On  m'a  per- 
«  mis  de  revenir  à  ma  vallée.  La  terre  tremble  sous 
«  les  pas  du  soldat  étranger  :  j'écris,  comme  les  der- 
«  niers  Romains,  au  bruit  de  l'invasion  des  Barbares. 
«  Le  jour  je  trace  des  pages  aussi  agitées  que  les 
«  événements  de  ce  jour;  la  nuit,  tandis  que  le  roule- 
«  ment  du  canon  lointain  expire  dans  mes  bois  soli- 
«  taires,  je  retourne  au  silence  des  années  qui  dor- 
«  ment  dans  la  tombe  et  à  la  paix  de  mes  plus  jeunes 
«  souvenirs.  » 

Ces  pages  agitées  que  je  traçais  le  jour  étaient  des 
notes  relatives  aux  événements  du  moment,  les- 
quelles, réunies,  devinrent  ma  brochure  :  De  Bona- 
parte et  des  Bourbons.  J'avais  une  si  haute  idée  du 
génie  de  Napoléon  et  de  la  vaillance  de  nos  soldats, 
qu'une  invasion  de  l'étranger,  heureuse  jusque  dans 
ses  derniers  résultats,  ne  me  pouvait  tomber  dans  la 
tête  :  mais  je  pensais  que  cette  invasion,  en  faisant 
sentir  à  la  France  le  danger  où  l'ambition  de  Napoléon 
l'avait  réduite,  amènerait  un  mouvement  intérieur, 
et  que  l'affranchissement  des  Français  s'opérerait  de 


372  MÉMOIRES  d'outee-tombe 

leurs  propres  mains.  C'était  dans  cette  idée  que  j'é- 
crivais mes  notes,  afin  que  si  nos  assemblées  poli- 
tiques arrêtaient  la  marche  des  alliés,  et  se  résol- 
vaient à  se  séparer  d'un  grand  homme,  devenu  un 
fléau,  elles  sussent  à  qui  recourir;  l'abri  me  parais- 
sait être  dans  l'autorité,  modifiée  selon  les  temps, 
sous  laquelle  nos  aïeux  avaient  vécu  pendant  huit 
siècles  :  quand  dans  l'orage  on  ne  trouve  à  sa  portée 
qu'un  vieil  édifice,  tout  en  ruines  qu'il  est,  on  s'y 
retire. 

Dans  l'hiver  de  1813  à  1814,  je  pris  un  appartement 
rue  de  Rivoli  ',  en  face  de  la  première  grille  du  jardin 
des  Tuileries,  devant  laquelle  j'avais  entendu  crier  la 
mort  du  duc  d'Enghien.  On  ne  voyait  encore  dans 
cette  rue  que  les  arcades  bâties  par  le  gouvernement 
et  quelques  maisons  s'élevant  çà  et  là  avec  leur  den- 
telure latérale  de  pierres  d'attente. 

Il  ne  fallait  rien  moins  que  les  maux  dont  la  France 
était  écrasée,  pour  se  maintenir  dans  l'éloignement 
que  Napoléon  inspirait  et  pour  se  défendre  en  même 
temps  de  l'admiration  qu'il  faisait  renaître  sitôt  qu'il 
agissait  :  c'était  le  plus  fier  génie  d'action  qui  ait  ja- 
mais existé  ;  sa  première  campagne  en  Italie  et  sa 
dernière  campagne  en  France  (je  ne  parle  pas  de 
Waterloo)  sont  ses  deux  plus  belles  campagnes  ; 
Gondé  dans  la  première,  Turenne  dans  la  seconde, 
grand  guerrier  dans  celle-là,  grand  homme  dans 
celle-ci;  mais  difl"érentes  dans  leurs  résultats  :  par 
l'une  il  gagna  l'empire,  par  l'autre  il  le  perdit.  Ses 
dernières  heures  de  pouvoir,  toutes  déracinées,  toutes 

1.  Dans  une  maison  appartenant  à  son  anu  Alexandre  de  La- 
borde.  Voir  ci-dessus  la  note  de  la  page  58. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  373 

déchaussées  quelles  étaient,  ne  purent  être  arrachées, 
comme  les  dents  d'un  lion,  que  par  les  efforts  du 
bras  de  l'Europe.  Le  nom  de  Napoléon  était  encore  si 
formidable  que  les  armées  ennemies  ne  passèrent  le 
Rhin  qu'avec  terreur;  elles  regardaient  sans  cesse 
derrière  elles  pour  bien  s'assurer  que  la  retraite  leur 
serait  possible;  maîtresses  de  Paris,  elles  tremblaient 
encore.  Alexandre  jetant  les  yeux  sur  la  Russie,  en 
entrant  en  France,  félicitait  les  personnes  qui  pou- 
vaient s'en  aller,  et  il  écrivait  à  sa  mère  ses  anxiétés 
et  ses  regrets. 

Napoléon  bat  les  Russes  à  Saint-Dizier,  les  Prus- 
siens et  les  Russes  à  Brienne,  comme  pour  honorer 
les  champs  dans  lesquels  il  avait  été  élevé'.  Il  cul- 
bute l'armée  de  Silésie  à  Montmirail,  à  Champaubert, 
et  une  partie  de  la  grande  armée  à  Montereau^.  Il  fait 
tête  partout;  va  et  revient  sur  ses  pas;  repousse  les 
colonnes  dont  il  est  entouré.  Les  alliés  proposent  un 
armistice;  Bonaparte  déchire  les  préliminaires  de  la 
paix  offerte  et  s'écrie  :  «  Je  suis  plus  près  de  Vienne 
«  que  l'empereur  d'Autriche  de  Paris  !  » 

La  Russie,  l'Autriche,  la  Prusse  et  l'Angleterre, 
pour  se  réconforter  mutuellement,  conclurent  à  Chau- 
mont  un  nouveau  traité  d'alliance 3;   mais  au  fond, 

1.  Reprise  de  Saint-Dizier  par  Napoléon  en  personne,  le  27  jan- 
vier. Combat  victorieux  de  Brienne,  le  29. 

2.  Victoire  de  Champaubert,  le  10  février;  victoire  de  Mont- 
mirail, le  li;  victoire  de  Montereau,  le  18. 

3.  Par  le  traité  de  Chaumont,  conclu,  le  l*""  mars  1814,  entre 
l'Autriche,  la  Grande-Bretagne,  la  Prusse  et  la  Russie,  les  quatre 
puissances  s'engageaient,  dans  le  cas  où  la  France  n'accepterait 
pas  les  conditions  de  la  paix  proposée  par  les  Alliés,  le  17  février, 
à  poursuivre  la  guerre  avec  vigueur  et  à  employer  tous  leurs 
moyens,  dans  un  parfait  concert,   afin  de  procurer  une  paix  gé- 


374  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

alarmées  de  la  résistance  de  Bonaparte,  elles  son- 
geaient à  la  retraite.  A  Lyon,  une  armée  se  formait 
sur  le  flanc  des  Autrichiens  «  ;  dans  le  midi,  le  maré- 
chal Soult  arrêtait  les  Anglais;  le  congrès  de  Chàtil- 
lon,  qui  ne  fut  dissous  que  le  18  mars,  négociait  en- 
core*. Bonaparte  chassa  Blucher  des  hauteurs  de 
Craonne  '.  La  grande  armée  alliée  n'avait  triomphé  le 
27  février,  à  Bar-sur-Aube,  que  par  la  supériorité  du 
nombre.  Bonaparte  se  multipliant  avait  recouvré 
Troyes  que  les  alliés  réoccupèrent*.  De  Craonne  il 
s'était  porté  sur  Reims.  «  Cette  nuit,  dit-il,  j'irai 
«  prendre  mon  beau-père  à  Troyes  s.  » 
Le  20  mars,  une  affaire  eut  lieu  près  d'Arcis-sur- 


nérale.  —  Chacune  des  trois  puissances  continentales  devait  tenir 
constamment  en  campagne  active  150,000  hommes  au  complet. 
—  Aucune  négociation  séparée  n'aurait  lieu  avec  l'ennemi  com- 
mun. —  L'Angleterre  fournirait  un  subside  annuel  de  120  mil- 
lions de  francs,  à  répartir  entre  ses  trois  alliés.  —  Le  but  du 
traité  étant  de  maintenir  l'équilibre  en  Europe  et  de  prévenir 
les  envahissements  qui,  depuis  si  longtemps,  désolaient  le  monde, 
la  durée  en  était  fixée  à  une  période  de  vingt  années. 

1.  Elle  était  placée  sous  les  ordres  du  maréchal  Augereau,  duc 
de  Castiglione. 

2.  Le  Congrès  de  Chàtillon,  entre  les  quatre  puissances  alliées 
et  la  France,  s'était  ouvert  le  5  février  1814.  La  France  était 
représentée  par  le  duc  de  Vicence  ;  l'Autriche,  par  le  comte  d* 
Stadion  ;  la  Prusse,  par  le  baron  de  Humboldt;  la  Russie,  par 
le  comte  Razumowsky;  l'Angleterre,  par  sir  Charles  Stewart, 
frère  de  lord  Castlereagh,  chef  du  cabinet  britannique.  L'Angle- 
terre était  représentée  en  outre  par  lord  Cathcart  et  lord  Aber- 
deen. 

3.  Le  7  mars. 

4.  Le  27  février,  Napoléon  avait  repris  Troyes  sur  les  Alliés, 
qui  réoccupèrent  cette  ville  le  4  mars. 

5.  Le  13  mars,  l'empereur  entra  à  Reims,  après  un  combat 
très  vif  avec  un  corps  russe  qui  s'en  était  emparé  le  12. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  375 

Aube  ».  Parmi  un  feu  roulant  d'artillerie,  un  obus  étant 
tombé  au  front  d'un  carré  de  la  garde,  le  carré  parut 
faire  un  léger  mouvement  :  Bonaparte  se  précipite  sur 
le  projectile  dont  la  mèche  fume,  il  la  fait  flairer  k 
son  cheval;  l'obus  crève,  et  l'empereur  sort  sain  et 
sauf  du  milieu  de  la  foudre  brisée. 

La  bataille  devait  recommencer  le  lendemain; 
mais  Bonaparte,  cédant  à  l'inspiration  du  génie,  ins- 
piration qui  lui  fut  néanmoins  funeste,  se  retire  afin 
de  se  porter  sur  le  derrière  des  troupes  confédérées, 
les  séparer  de  leurs  magasins  et  grossir  son  armée 
des  garnisons  des  places  frontières.  Les  étrangers  se 
préparaient  à  se  replier  sur  le  Rhin ,  lorsque 
Alexandre,  par  un  de  ces  mouvements  du  ciel  qui 
changent  tout  un  monde,  prit  le  parti  de  marcher  à 
Paris  dont  le  chemin  devenait  libre*.  Napoléon  croyait 
entraîner  la  masse  des  ennemis,  et  il  n'était  suivi  que 


1.  La  bataille  d'Arcis-sur-Aube  dura  deux  jours  (20  et  21  mars). 
Ce  fut  la  dernière  bataille  que  Napoléon  livra  en  personne  dans 
cette  campagne.  Il  dut  abandonner  le  terrain  à  l'ennemi;  mais 
ces  deux  journées  n'en  furent  pas  moins  des  plus  glorieuses 
pour  nos  soldats  et  pour  leur  chef.  Les  20,000  hommes  de  Napo- 
léon avaient  résisté  à  une  masse  qui  s'était  successiTement  élevé© 
de  40,000  à  90,000. 

2.  J'ai  entendu  le  général  Pozzo  raconter  que  c'était  lui  qui 
avait  déterminé  l'empereur  Alexandre  à  marcher  en  avant.  Ch. 
—  Ce  fut  le  24  mars,  à  Sommepuis,  que  la  résolution  de  mar- 
cher sur  Paris  fut  prise,  dans  une  conférence  à  laquelle  assis- 
taient l'empereur  Alexandre,  le  chef  d'état-major  Wolkonski,  le 
comte  de  Nesselrode,  le  prince  de  Schwarzenberg,  le  roi  de 
Prusse  et  Blùcher.  M.  Thiers  (tome  X"VII,  p.  546)  dit,  comme 
Chateaubriand,  que  la  détermination  d'Alexandre  fut  due  surtout 
aux  conseils  et  aux  instances  du  comte  Pozzo  di  Borgo,  «  lequel, 
ayant  acquis  sur  les  Alliés  une  influence  proportionnée  à  son 
esprit,  ne  se  lassait  pas  de  leur  roDéier  qu'il  fallait  marcher  su» 
Paris  ». 


376  KÉMOiRES  d'outre-tombe 

de  dix  mille  hommes  de  cavalerie  qu'il  pensait  être 
l'avant-garde  des  principales  troupes,  et  qui  lui  mas- 
quaient le  mouvement  réel  des  Prussiens  et  des  Mosco- 
vites. Il  dispersa  ses  dix  miUe  chevaux  à  Saint-Dizier 
et  Vitry,  et  s'aperçut  alors  que  la  grande  armée  alliée 
n'était  pas  derrière;  cette  armée,  se  précipitant  sur  la 
capitale,  n'avait  devant  elle  que  les  maréchaux  Mar- 
mont  et  Mortier  avec  environ  douze  mille  conscrits. 

Napoléon  se  dirige  à  la  hâte  sur  Fontainebleau*  :  là 
une  sainte  victime,  en  se  retirant,  avait  laissé  le  rému- 
nérateur et  le  vengeur.  Toujours  dans  l'histoire  mar- 
chent ensemble  deux  choses  :  qu'un  homme  s'ouvre 
une  voie  d'injustice,  il  s'ouvre  en  même  temps  une 
voie  de  perdition  dans  laquelle,  à  une  distance  mar- 
quée, la  première  route  vient  tomber  dans  la  seconde. 

Les  esprits  étaient  fort  agités  :  l'espoir  de  voir 
cesser,  coûte  que  coûte,  une  guerre  cruelle  qui  pesait 
depuis  vingt  ans  sur  la  France  rassasiée  de  malheur 
et  de  gloire,  l'emportait  dans  les  masses  sur  la  natio- 
nalité. Chacun  s'occupait  du  parti  qu'il  aurait  à 
prendre  dans  la  catastrophe  prochaine.  Tous  les  soirs 
mes  amis  venaient  causer  chez  madame  de  Chateau- 
briand, raconter  el  commenter  les  événements  de  la 
journée.  MM.  de  Fontanes,  de  Clausel,  Joubert,  ac- 
couraient avec  la  foule  de  ces  amis  de  passage  que 
donnent  les  événements  et  que  les  événements  reti- 
rent. Madame  la  duchesse  de  Lévis,  belle,  paisible  et 

1.  Il  arriva  à  Fontainebleau  dans  la  nuit  du  30  au  31  mars. 
Dans  cette  nuit  même,  à  deux  heures  du  matin,  la  capitulation 
de  Paris  était  signée  par  les  colonels  Deuys  et  Fabvier,  au  nom 
des  maréchaux  Mortier  ei  ilaïuiuui.. 


^  [F  X3  L  E  @  ï^l    /\  '  LB  LFn  E  1^  ^^  £  . 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  377 

dévouée,  que  nous  retrouverons  à  Gand,  tenait  fidèle 
compagnie  à  madame  de  Chateaubriand.  Madame  la 
duchesse  de  Duras  était  aussi  à  Paris,  et  j'allais  voir 
souvent  madame  la  marquise  de  Montcalm,  sœur  du 
duc  de  Richelieu*. 

Je  continuais  d'être  persuadé,  malgré  l'approche 
des  champs  de  bataille,  que  les  alliés  n'entreraient 
pas  à  Paris  et  qu'une  insurrection  nationale  mettrait 
fin  à  nos  craintes.  L'obsession  de  cette  idée  m'empê- 
chait de  sentir  aussi  vivement  que  je  l'aurais  fait  la 
présence  des  armées  étrangères  :  mais  je  ne  me  pou- 
vais empêcher  de  réfléchir  aux  calamités  que  nous 
avions  fait  éprouver  à  l'Europe,  en  voyant  l'Europe 
nous  les  rapporter. 

Je  ne  cessais  de  m'occuper  de  ma  brochure;  je  la 
préparais  comme  un  remède  lorsque  le  moment  de 
l'anarchie  viendrait  à  éclater.  Ce  n'est  pas  ainsi  que 
nous  écrivons  aujourd'hui,  bien  à  l'aise,  n'ayant  à 
redouter  que  la  guerre  des  feuilletons  :  la  nuit  je 
m'enfermais  à  clef;  je  mettais  mes  paperasses  sous 
mon  oreiller,  deux  pistolets  chargés  sur  ma  table  : 
je  couchais  entre  ces  deux  muses.  Mon  texte  était 
double;  je  l'avais  composé  sous  la  forme  de  brochure, 
qu'il  a  gardée,  et  en  façon  de  discours,  différent  à 
quelques  égards  de  la  brochure;  je  supposais  qu'à  la 
levée  de  la  France,  on  se  pourrait  assembler  à  l'Hôtel 
de  Ville,  et  je  m'étais  préparé  sur  deux  thèmes. 

1.  La  marquise  de  Montcalm  était  la  demi-sœur  du  duc  de 
Richelieu.  Leur  père,  le  duc  de  Fronsac,  s'était  marié  deux  fois: 
d'abord,  avec  M"«  d'Hautefort,  dont  il  eut  un  fils,  le  futur  mi- 
nistre de  la  Restauration  ;  puis  avec  M»'»  de  Gallifet,  qui  lui 
donna  deux  filles,  Armande  et  Simplicie,  plus  tard  msirquiseg 
de  Montcalm  et  de  Jumilhac. 


378  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

Madame  de  Chateaubriand  a  écrit  quelques  notes  à 
diverses  époques  de  notre  vie  commune  *  ;  parmi  ces 
notes,  je  trouve  le  paragraphe  suivant  : 
«  M.  de  Chateaubriand  écrivait  sa  brochure  De 
Bonaparte  et  des  Bourbons.  Si  cette  brochure  avait 
été  saisie,  le  jugement  n'était  pas  douteux  :  la  sen- 
tence était  l'échafaud.  Cependant  l'auteur  mettait 
une  négligence  incroyable  à  la  cacher.  Souvent, 
quand  il  sortait,  il  l'oubliait  sur  sa  table;  sa  pru- 
dence n'allait  jamais  au  delà  de  la  mettre  sous  son 
oreiller,  ce  qu'il  faisait  devant  son  valet  de 
chambre,  garçon  fort  honnête,  mais  qui  pouvait  se 
laisser  tenter.  Pour  moi,  j'étais  dans  des  transes 
mortelles  :  aussi,  dès  que  M.  de  Chateaubriand  était 
sorti,  j'allais  prendre  le  manuscrit  et  je  le  mettais 
sur  moi.  Un  jour,  en  traversant  les  Tuileries,  je 
m'aperçois  que  je  ne  l'ai  plus,  et,  bien  sûre  de 
l'avoir  senti  en  sortant,  je  ne  doute  pas  de  l'avoir 
perdu  en  route.  Je  vois  déjà  le  fatal  écrit  entre  les 
mains  de  la  police  et  M.  de  Chateaubriand  arrêté  : 
je  tombe  sans  connaissance  au  milieu  du  jardin; 
de  bonnes  gens  m'assistèrent,  ensuite  me  recon- 
duisirent à  la  maison  dont  j'étais  peu  éloignée. 
Quel  supplice  lorsque,  montant  l'escalier,  je  flottais 
entre  une  crainte,  qui  était  presque  une  certitude, 
et  un  léger  espoir  d'avoir  oublié  de  prendre  la 
brochure  I  En  approchant  de  la  chambre  de  mon 
mari,  je  me  sentais  de  nouveau  défaillir  ;  j'entre 
enfin  ;  rien  sur  la  table,  je  m'avance  vers  le  lit  ; 
je  tâte  d'abord  l'oreiller,  je  ne  sens  rien  ;  je  le 
soulève,  je  vois  le  rouleau  de  papier  !  Le  cœur  me 
1.  Voir  au  tome  II,  l'Appendice  n»  X  :  JL«  Cahier  rouge. 


MEMOIRES    d'outre-tombe  379 

«  bat  chaque  fois  que  j'y  pense.  Je  n'ai  jamais 
«  éprouvé  un  tel  moment  de  joie  dans  ma  vie. 
«  Certes,  je  puis  le  dire  avec  vérité,  il  n'aurait  pas 
«  été  si  grand  si  je  m'étais  vue  délivrée  au  pied  de 
«  l'échafaud  ,  car  enfin  c'était  quelqu'un  qui  m'était 
«  bien  plus  cher  que  moi-même  que  j'en  voyais  dé- 
«  livré.  » 

Que  je  serais  malheureux  si  j'avais  pu  causer  un 
moment  de  peine  à  madame  de  Chateaubriand! 

J'avais  pourtant  été  obligé  de  mettre  un  imprimeur* 
dans  mon  secret  :  il  avait  consenti  à  risquer  l'af- 
faire; d'après  les  nouvelles  de  chaque  heure,  il  me 
rendait  ou  venait  reprendre  des  épreuves  à  moitié 
composées,  selon  que  le  bruit  du  canon  se  rappro- 
chait ou  s'éloignait  de  Paris  :  pendant  près  de 
quinze  jours  je  jouai  ainsi  ma  vie  à  croix  ou  pile. 

Le  cercle  se  resserrait  autour  de  la  capitale  :  à 
chaque  instant  on  apprenait  un  progrès  de  l'ennemi. 
Pêle-mêle  entraient,  par  les  barrières,  des  prisonniers 
russes  et  des  blessés  français  traînés  dans  des  char- 
rettes :  quelques-uns  à  demi  morts  tombaient  sous  les 
roues  qu'ils  ensanglantaient.  Des  conscrits  appelés  de 
l'intérieur  traversaient  la  capitale  en  longue  file,  se 
dirigeant  sur  les  armées.  La  nuit  on  entendait  passer 
sur  les  boulevards  extérieurs  des  trains  d'artillerie,  et 
l'on  ne  savait  si  les  détonations  lointaines  annonçaient 
la  victoire  décisive  ou  la  dernière  défaite. 

La  guerre  vint  s'établir  enfin  aux  barrières  de  Paris. 
Du  haut  des  tours  de  Notre-Dame  on  vit  paraître  la 
tête  des  colonnes  russes,  ainsi  que  les  premières  oû- 

1.  M.  Marne. 


380  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

dulations  du  flux  de  la  mer  sur  une  plage.  Je  senHs 
ce  qu'avait  dû  éprouver  un  Romain  lorsque,  du  faîte 
du  Capitule,  il  découvrit  les  soldats  d'Alaric  et  la 
vieille  cité  des  Latins  à  ses  pieds,  comme  je  décou- 
vrais les  soldats  russes,  et  à  mes  pieds  la  vieille  cité 
des  Gaulois.  Adieu  donc.  Lares  paternels,  foyers  con- 
servateurs des  traditions  du  pays,  toits  sous  lesquels 
avaient  respiré  et  cette  Virginie  sacrifiée  par  son  père 
à  la  pudeur  et  à  la  liberté,  et  cette  Héloïse  vouée  par 
l'amour  aux  lettres  et  à  la  religion. 

Paris  depuis  des  siècles  n'avait  point  vu  la  fumée 
des  camps  de  l'ennemi,  et  c'est  Bonaparte  qui,  de 
triomphe  en  triomphe,  a  amené  les  Thébains  à  la  vue 
des  femmes  de  Sparte.  Paris  était  la  borne  dont  il 
était  parti  pour  courir  la  terre  :  il  y  revenait  laissant 
derrière  lui  l'énorme  incendie  de  ses  inutiles  con- 
quêtes. 

On  se  précipitait  au  Jardin  des  Plantes  que  jadis 
aurait  pu  protéger  l'abbaye  fortifiée  de  Saint-Victor  : 
le  petit  monde  des  cygnes  et  des  bananiers,  à  qui 
notre  puissance  avait  promis  une  paix  éternelle,  était 
troublé.  Du  sommet  du  labyrinthe,  par-dessus  le  grand 
cèdre,  par-dessus  les  greniers  d'abondance  que  Bona- 
parte n'avait  pas  eu  le  temps  d'achever,  au  delà  de 
l'emplacement  de  la  Bastille  et  du  donjon  de  Vin- 
cennes  (lieux  qui  racontaient  notre  successive  his- 
toire), la  foule  regardait  les  feux  de  l'infanterie  au 
combat  de  Belleville.  Montmartre  est  emporté  ;  les 
boulets  tombent  jusque  sur  les  boulevards  du  Temple. 
Quelques  compagnies  de  la  garde  nationale  sortirent 
et  perdirent  trois  cents  hommes  dans  les  champs  au- 
tour du  tombeau  des  martyrs.  Jamais  la  France  mili- 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  .'$81 

taire  ne  brilla  d'un  plus  vif  éclat  au  milieu  de  ses 
revers  ;  les  derniers  héros  furent  les  cent  cinquante 
jeunes  gens  de  l'École  polytechnique,  transformés  en 
canonniers  dans  les  redoutes  du  chemin  de  Vincennes. 
Environnés  d'ennemis,  ils  refusaient  de  se  rendre  ;  il 
fallut  les  arracher  de  leurs  pièces  :  le  grenadier  russe 
les  saisissait  noircis  de  poudre  et  couverts  de  bles- 
sures ;  tandis  qu'ils  se  débattaient  dans  ses  bras,  il 
élevait  en  l'air  avec  des  cris  de  victoire  et  d'admira- 
tion ces  jeunes  palmes  françaises,  et  les  rendait  toutes 
sanglantes  à  leurs  mères. 

Pendant  ce  temps-là  Cambacérès  s'enfuyait  avec 
Marie-Louise,  le  roi  de  Rome  et  la  régence.  On  lisait 
sur  les  murs  cette  proclamation  : 

Le  roi  Joseph,  lieutenant  général  de  VEmpereur, 
commandant  en  chef  de  la  garde  nationale. 

«  Citoyens  de  Paris, 

«  Le  conseil  de  régence  a  pourvu  à  la  sûreté  de 
«  l'impératrice  et  du  roi  de  Rome  :  je  reste  avec  vous. 
«  Armons-nous  pour  défendre  cette  ville,  ses  monu- 
o  ments,  ses  richesses,  nos  femmes,  nos  enfants,  tout 
«  ce  qui  nous  est  cher.  Que  cette  vaste  cité  devienne 
«  un  camp  pour  quelques  instants,  et  que  l'ennemi 
«  trouve  sa  honte  sous  ses  murs  qu'il  espère  franchir 
«  en  triomphe.  » 

Rostopschin  n'avait  pas  prétendu  défendre  Moscou; 
il  le  brûla.  Joseph  annonçait  qu'il  ne  quitterait  jamais 
les  Parisiens,  et  il  décampait  à  petit  bruit,  nous  lais- 
sant son  courage  placardé  au  coin  des  rues. 


382  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

M,  de  Tâlleyrand  faisait  partie  de  la  régence  nom- 
mée par  Napoléon.  Du  jour  où  l'évèque  d'Autun  cessa 
d'être,  sous  l'Empire,  ministre  des  relations  exté- 
rieures, il  n'avait  rêvé  qu'une  chose,  la  disparition  de 
Bonaparte  suivie  de  la  régence  de  Marie-Louise  ;  ré- 
gence dont  lui,  prince  de  Bénévent,  aurait  été  le  chef. 
Bonaparte,  en  le  nommant  membre  d'une  régence 
provisoire  en  1814,  semblait  avoir  favorisé  ses  désirs 
secrets.  La  mort  napoléonnienne  n'était  point  sur- 
venue ;  il  ne  resta  à  M.  de  Tâlleyrand  qu'à  clopiner 
aux  pieds  du  colosse  qu'il  ne  pouvait  renverser,  et  à 
tirer  parti  du  moment  pour  ses  intérêts  :  le  savoir- 
faire  était  le  génie  de  cette  homme  de  compromis  et 
de  marchés.  La  position  se  présentait  difficile  :  de- 
meurer dans  la  capitale  était  chose  indiquée  ;  mais  si 
Bonaparte  revenait,  le  prince  séparé  de  la  régence 
fugitive,  le  prince  retardataire,  courait  risque  d'être 
fusillé  ;  d'un  autre  côté,  comment  abandonner  Paris 
au  moment  où  les  alliés  y  pouvaient  pénétrer  ?  Ne 
serait-ce  pas  renoncer  au  profit  du  succès,  trahir  ce 
lendemain  des  événements,  pour  lequel  M.  de  Tâlley- 
rand était  fait?  Loin  de  pencher  vers  les  Bourbons,  il 
les  craignait  à  cause  de  ses  diverses  apostasies.  Ce- 
pendant, puisqu'il  y  avait  une  chance  quelconque 
pour  eux,   M.  de  Vitrolles*,   avec  l'assentiment  du 


1.  Eugène-François-Auguste  d'Armand,  baron  de  Vitrolle* 
(1774-1854).  Il  s'enrôla  à  dix-sept  ans  dans  l'armée  de  Condé  ; 
rayé  de  la  liste  des  émigrés  sous  le  Consulat,  il  fut  créé  baron 
de  l'Empire  le  15  juin  1812.  Lié  avec  le  duc  de  Dalberg  et  avec 
Tâlleyrand,  il  s'associa  aux  vues  de  ce  dernier  en  l'8i4,  se  ren- 
dit auprès  des  Alliés,  plaida  auprès  du  czar  la  cause  des  Bour- 
bons. Après  une  entrevue  à  Nancy  avec  le  comte  d'Artois,  il  le 
précéda  à  Paris  et   fut  aommé  par  ce  prince  secrétaire  d'État 


MÉMOIRES  d'outre-tombk  383 

prélat  marié,  s'était  rendu  à  la  dérobée  au  congrès  de 
Châtiilon,  en  chuchoteur  non  avoué  de  la  légitimité. 
Cette  précaution  apportée,  le  prince,  afin  de  se  tirer 
d'embarras  à  Paris,  eut  recours  à  un  de  ces  tours 
dans  lesquels  il  était  passé  maître. 

M.  Laborie  *,  devenu  peu  après,  sous  M.  Dupont  de 
Nemours  ^  secrétaire  particulier  du  gouvernement 
provisoire,  alla  trouver  M.  de  Laborde^,  attaché  à  la 
garde  nationale;  il  lui  révéla  le  départ  de  M.  de  Tal- 
leyrand  :  «Il  se  dispose,  lui  dit-il,  à  suivre  la  régence; 
«  il  vous  semblera  peut-être  nécessaire  de  larréter, 
«  afin  d'être  à  même  de  négocier  avec  les  alliés,  si 
u  besoin  est.  »   La  comédie  fut  jouée  en  perfection. 

provisoire  (16  avril  1814).  Pendant  les  Cent-Joars,  il  essaya 
d'organiser  la  résistance  dans  le  Midi,  fut  arrêté  et  enfermé  à 
Vincennes,  puis  à  l'Abbaye.  Un  ordre  de  Fouché  lui  rendit  la 
liberté  après  Waterloo.  Député  de  1815  èi  1816,  ministre  d'État 
et  membre  du  Conseil  privé  (septembre  1816),  il  devint  le  prin- 
cipal agent  de  la  politique  personnelle  de  Monsieur.  En  1818,  il 
perdit  son  titre  de  secrétaire  d'État,  que  le  roi  ne  lui  rendit  que 
le  7  janvier  1834.  Il  fut  nommé,  en  1827,  ministre  plénipoten- 
tiaire à  Florence  et  fut  appelé  à  la  pairie  le  7  janvier  1830.  La 
chute  de  la  branche  aînée  le  rendit  à  la  vie  privée.  Il  a  laissé 
des  Mémoires  aussi  intéressants  que  spirituels. 

1.  Sur  Laborie,  voir  la  note  1  de  la  page  268  du  tome  II. 

2.  Pierre-Samuel  Dupont  de  Nemours  (1739-1817).  Il  avait  fait 
partie  de  la  Constituante  et  du  Conseil  des  Anciens.  Sous  le 
Consulat  et  l'Empire,  il  refusa  les  fonctions  publiques  que  Napo- 
léon lui  offrit.  Au  mois  d'avril  1814,  il  accepta  la  place  de  secré- 
taire du  gouvernement  provisoire  et  fut  nommé  par  Louis  XVIII 
conseiller  d'Etat  et  intendant  de  la  marine  à  Toulon.  Quand 
Napoléon  revint  de  l'île  d'Elbe,  Dupont  de  Nemours  s'embarqua 
pour  l'Amérique,  où  il  avait  déjà  habité,  de  1799  à  1802,  et  où 
ses  deux  fils  dirigeaient  une  importante  exploitation  agricole. 
Une  chute  qu'il  fit  dans  une  rivière  et  les  attaques  de  la  goutte 
dont  il  souffrait  depuis  longtemps  l'enlevèrent  deux  ans  après 
(6  août  1817). 

3.  Sur  M.  de  Laborde,  voir  ci-dessus  la  note  3  de  la  page  251. 


384  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

On  charge  à  grand  bruit  les  voitures  du  prince  ;  il  se 
met  en  route  en  plein  midi,  le  30  mars  :  arrivé  à  la 
barrière  d'Enfer,  on  le  renvoie  inexorablement  chez 
iui,  malgré  ses  protestations'.  Dans  le  cas  d'un  retour 
miraculeux,  les  preuves  étaient  là,  attestant  que  l'an- 
cien ministre  avait  voulu  rejoindre  Marie-Louise  et 
que  la  force  armée  lui  avait  refusé  le  passage. 

Cependant,  à  la  présence  des  alliés,  le  comte  Alexan- 
dre de  Laborde  et  M.  Tourton,  officiers  supérieurs  de 
la  garde  nationale,  avaient  été  envoyés  auprès  du 
généralissime  prince  de  Schwarzenberg,  lequel  avait 
été  l'un  des  généraux  de  Bonaparte  pendant  la  cam- 
pagne de  Russie.  La  proclamation  du  généralissime 
fut  connue  à  Paris  dans  la  soirée  du  30  mars.  Elle 
disait  :  «  Depuis  vingt  ans  l'Europe  est  inondée  de 
«  sang  et  de  larmes  :  les  tentatives  pour  mettre  un 
«  terme  à  tant  de  malheurs  ont  été  inutiles,  parce 
«  qu'il  existe,  dans  le  principe  même  du  gouverne- 
«  ment  qui  vous  opprime,  un  obstacle  insurmontable 
«  à  la  paix.  Parisiens,  vous  connaissez  la  situation  de 
«  votre  patrie  :  la  conservation  et  la  tranquillité  de 
«  votre  ville  seront  l'objet  des  soins  des  alliés.  C'est 
«  dans  ces  sentiments  que  l'Europe,  en  armes  devant 
«  vos  murs,  s'adresse  à  vous.  » 

Quelle  magnifique  confession  de  la  grandeur  de  la 
France  :  L'Europe,  en  armes  devant  vos  murs,  s'adresse 
à  vous! 

Nous  qui  n'avions  rien  respecté,  nous  étions  res- 
pectés de  ceux  dont  nous  avions  ravagé  les  villes  et 
qui,  à  leur  tour,  étaient  devenus  les  plus  forts.  Nous 

1.  Voir  Henrj  Houssaye,  1814,  p.  519. 


MEMOIRES    d'outre-tombe  385 

leur  paraissions  une  nation  sacrée;  nos  terres  leui 
semblaient  une  campagne  d'Élide  que,  de  par  les 
dieux,  aucun  bataillon  ne  pouvait  fouler.  Si,  nonobs- 
tant, Paris  eût  cru  devoir  faire  une  résistance,  fort 
aisée,  de  vingt-quatre  heures,  les  résultats  étaient 
changés;  mais  personne,  excepté  les  soldats  enivrés 
de  feu  et  d'honneur,  ne  voulait  plus  de  Bonaparte,  et, 
dans  la  crainte  de  le  conserver,  on  se  hâta  d'ouvrir 
les  barrières. 

Paris  capitula  le  31  mars  :  la  capitulation  militaire 
est  signée  aux  noms  desmaréchaux  Mortier  et  Marmont 
par  les  colonels  Denys  *  et  Fabvier^;  la  capitulation 
civile  eut  lieu  au  nom  des  maires  de  Paris.  Le  conseil 
municipal  et  départemental  députa  au  quartier  général 
russe  pour  régler  les  divers  articles  :  mon  compagnon 
d'exil,  Christian  de  Lamoignon,  était  du  nombre  des 
mandataires  ^.  Alexandre  leur  dit  : 

1.  Charles-Marie  Denys,  comte  de  Damrémont  (1783-1837). 
Il  était,  en  1814,  aide  de  camp  du  duc  de  Haguse.  En  1815,  il 
suivit  le  roi  à  Gand.  Il  se  signala  en  1823  par  sa  brillante  con- 
duite dans  la  guerre  d'Espagne,  fit  partie,  en  1830,  de  Texpédi- 
lion  d'Alger,  s'empara  de  Bône  et  d'Oran,  fut  nommé  pair  de 
France  en  1835  et  fut  tué,  le  12  octobre  1837,  au  siège  de  Cons- 
tantine. 

2.  Charles-Nicolas,  baron  Fabvier  (1782-1855).  Réformé,  puis 
mis  en  disponibilité  sous  la  seconde  Restauration,  il  prit  part  à 
la  conspiration  militaire  d'août  1820,  quitta  la  France  et,  en  1823, 
se  rendit  en  Grèce,  où  il  offrit  ses  Services  à  la  cause  de  l'indé- 
pendance. En  1828,  il  fut  chargé  d'accompagner  les  troupes 
françaises  envoyées  en  Morée.  Le  gouvernement  de  Juillet  le  fit 
lieutenant  général  et  pair  de  France.  La  République  de  1848  le 
mit  à  la  retraite  comme  général  de  division,  mais  le  nomma 
ambassadeur  à  Constantinople.  De  1849  à  1851,  il  fit  partie  de 
l'Assemblée  législative  et  vota  avec  la  majorité  monarchiste.  Il 
refusa  toute  faveur  après  le  coup  d'Etat  de  décembre  1851  et 
rentra  dans  la  vie  privée. 

3.  Sur  la  conduite  et  la  noble  attitude  de  Christian  de  Lamoi 

r.  ni.  25 


886  MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE 

«  Votre  empereur,  qui  était  mon  allié,  est  venu 
«  jusque  dans  le  cœur  de  mes  États  y  apporter  des 
H  maux  dont  les  traces  dureront  longtemps;  une  juste 
«  défense  m'a  amené  jusqu'ici.  Je  suis  loin  de  vouloir 
«  rendre  à  la  France  les  maux  que  j'en  ai  reçus.  Je 
«  suis  juste,  et  je  sais  que  ce  n'est  pas  le  tort  des 
«  Français.  Les  Français  sont  mes  amis,  et  je  veux 
«  leur  prouver  que  je  viens  leur  rendre  le  bien  pour 
«  le  mal.  Napoléon  est  mon  seul  ennemi.  Je  promets 
«  ma  protection  spéciale  à  la  ville  de  Paris;  je  proté- 
«  gérai,  je  conserverai  tous  les  établissements  publics  ; 
«  je  n'y  ferai  séjourner  que  des  troupes  d'élite  ;  je 
«  conserverai  votre  garde  nationale,  qui  est  composée 
«  de  l'élite  de  vos  citoyens.  C'est  à  vous  d'assurer 
«  votre  bonheur  à  venir  ;  il  faut  vous  donner  un  gou- 
«  vernement  qui  vous  procure  le  repos  et  qui  le  pro- 
«  cure  à  l'Europe.  C'est  à  vous  à  émettre  votre  vœu  : 
«  vous  me  trouverez  toujours  prêt  à  seconder  vos 
«  efforts.  » 

Paroles  qui  furent  accomplies  ponctuellement  :  le 
bonheur  de  la  victoire  aux  yeux  des  alliés  l'emportait 
sur  tout  autre  intérêt.  Quels  devaient  être  les  senti- 
ments d'Alexandre,  lorsqu'il  aperçut  les  dômes  des 
édifices  de  cette  ville  où  l'étranger  n'était  jamais  entré 
que  pour  nous  admirer,  que  pour  jouir  des  merveilles 
de  notre  civilisation  et  de  notre  intelligence;  de  cette 
inviolable  cité,  défendue  pendant  douze  siècles  par 
ses  grands  hommes;  de  cette  capitale  de  la  gloire  que 
Louis  XIV  semblait  encore  protéger  de  son  ombre,  et 
Bonaparte  de  son  retour  î 

gnon  en  cette  circonstance,  voyei  les  Mémoire*  du  ohancelUr 
Pasquier,  tome  II,  p.  238. 


LIVRE    II 


F.ntrée  des  alliés  dans  Paris.  —  Bonaparte  à  Pontainebleaa.  — 
La  régence  à  Blois.  —  Publication  de  ma  brochure  :  De  Bona- 
parte et  des  Bourbons.  —  Le  Sénat  rend  le  décret  de  déchéance. 

—  Hôtel  de  la  rue  Saint-Florentin.  —  M.  de  Talleyrand.  — 
Adresses  du  gouvernement  provisoire.  —  Constitution  pro- 
posée par  le  Sénat.  —  Arrivée  du  comte  d'Artois.  —  Abdica- 
tion de  Bonaparte  à  Fontainebleau.  —  Itinéraire  de  Napoléon 
à  l'île  d'Elbe.  —  Louis  XVIII  à  Compiègne.  —  Son  entrée  à 
Paris.  —  La  vieille  garde.  —  Faute  irréparable.  —  Déclara- 
tion de  Saint-Ouen.  —  Traité  de  Paris.  —  La  Charte.  —  Dé- 
part des  alliés.  —  Première  année  de  la  Restauration.  — 
Est-ce  aux  royalistes  qu'il  faut  s'en  prendre  de  la  Restaura- 
tion? —  Premier  ministère.  —  Je  publie  les  Réflexions  poli- 
tiques. —  Madame  la  duchesse  de  Duras.  —  Je  suis  nommé 
ambassadeur  en  Suède. —  Exhumation  des  restes  de  Louis  XVI. 

—  Premier  21  janvier  à  Saint-Denis. 


Dieu  avait  prononcé  une  de  ces  paroles  par  qui  le 
silence  de  l'éternité  est  de  loin  en  loin  interrompu. 
Alors  se  souleva,  au  milieu  de  la  présente  génération, 
le  marteau  qui  frappa  l'heure  que  Paris  n'avait  entendu 
sonner  qu'une  fois  :  le  25  décembre  496,  Reims  annonça 
le  baptême  de  Clovis,  et  les  portes  de  Lutèce  s'ou- 
vrirent aux  Francs;  le  30  mars  1814, après  le  baptême 
de  sang  de  Louis  XVI,  le  vieux  marteau  resté  immo- 
bile se  leva  de  nouveau  au  beffroi  de  l'antique  monar- 
chie; un  second  coup  retentit,  les  Tartares  pénétrèrenl 
dans  Paris.  Dans  l'intervalle  de  mille  trois  cent  dix- 


388  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

huit  ans,  l'étranger  avait  insulté  les  murailles  de  la 
cipitale  de  notre  empire  sans  y  pouvoir  entrer  jamais, 
tiDrmis  quand  il  s'y  glissa  appelé  par  nos  propres 
divisions.  Les  Normands  assiégèrent  la  cité  des  Parisii  ; 
ks  Parisii  donnèrent  la  volée  aux  éperviers  qu'ils 
p>rtaient  sur  le  poing;  Eudes,  enfant  de  Paris  et  roi 
fi  tur,  rex  futurus,  dit  Abbon,  repoussa  les  pirates  du 
Nord  :  les  Parisiens  lâchèrent  leurs  aigles  en  1814; 
les  alliés  entrèrent  au  Louvre. 

Bonaparte  avait  fait  injustement  la  guerre  à 
Alexandre  son  admirateur  qui  implorait  la  paix  à 
genoux;  Bonaparte  avait  commandé  le  carnage  de  la 
Moskowa;  il  avait  forcé  les  Russes  à  brûler  eux- 
mêmes  Moscou;  Bonaparte  avait  dépouillé  Berlin, 
humilié  son  roi,  insulté  sa  reine  :  à  quelles  représailles 
devions-nous  donc  nous  attendre?  vous  Fallez  voir. 

J'avais  erré  dans  les  Florides  autour  de  monuments 
inconnus,  jadis  dévastés  par  des  conquérants  dont  il 
ne  reste  aucune  trace,  et  j'étais  réservé  au  spectacle 
des  hordes  caucasiennes  campées  dans  la  cour  du 
Lou%Te.  Dans  ces  événements  de  l'histoire  qui,  selon 
Montaigne,  «  sont  maigres  témoins  de  notre  prix  et 
capacité  ■>^,  ma  langue  s'attache  à  mon  palais  :  Adhxret 
lingua  mea  faucibus  meis^. 

L'armée  des  alliés  entra  dans  Paris  le  31  mars  1814, 
à  midi,  à  dix  jours  seulement  de  l'anniversaire  de  la 
mort  du  duc  d'Enghien,  21  mars  1804.  Était-ce  la  peine 
à  Bonaparte  d'avoir  commis  une  action  de  si  longue 
mémoire,  pour  un  règne  qui  devait  durer  si  peu? 
L'empereur  de  Russie  et  le  roi  de  Prusse  étaient  à  la 

1.  Et  iinçua  mea  adhœsit  faucibus  meù.  Psaume  XXI,  ver- 
■•t  16. 


MiiMoiHEs  d'outre-tombe  383 

tête  de  leurs  troupes.  Je  les  vis  défiler  sur  les  boule- 
vards. Stupéfait  et  anéanti  au  dedans  de  moi,  comme 
si  l'on  m'arrachait  mon  nom  de  Français  pour  y  subs- 
tituer le  numéro  par  lequel  je  devais  désormais  être 
connu  dans  les  mines  de  la  Sibérie,  je  sentais  en 
même  temps  mon  exaspération  s'accroître  contre 
l'homme  dont  la  gloire  nous  avait  réduits  à  cette  honte. 
Toutefois  cette  première  invasion  des  alliés  est 
demeurée  sans  exemple  dans  les  annales  du  monde  : 
l'ordre,  la  paix  et  la  modération  régnèrent  partout  ; 
les  boutiques  se  rouvrirent  ;  des  soldats  russes  de  la 
garde,  hauts  de  six  pieds,  étaient  pilotés  à  travers  les 
rues  par  de  petits  polissons  français  qui  se  moquaient 
d'eux,  comme  des  pantins  et  des  masques  du  carnaval. 
Les  vaincus  pouvaient  être  pris  pour  les  vainqueurs; 
ceux-ci,  tremblant  de  leurs  succès,  avaient  l'air  d'en 
demander  excuse.  La  garde  nationale  occupait  seule 
l'intérieur  de  Paris,  à  l'exception  des  hôtels  où  lo- 
geaient les  rois  et  les  princes  étrangers  '.  Le  31  mars 
1814,  des  armées  innombrables  occupaient  la  France; 


1.  L'empereur  Alexandre  avait  voulu  loger,  non  aux  Tuileries, 
mais  à  l'Elysée  ;  il  n'y  resta  du  reste,  que  quelques  heures  et 
accepta  l'offre  du  prince  de  Talleyrand,  qui  s'était  empressé  de 
mettre  à  la  disposition  du  czar  son  hôtel  de  la  rue  Saint-Flo- 
rentin. C'est  à  l'Elysée  qu'il  reçut  une  députation  de  royalistes, 
composée  de  MM.  de  la  Ferté-Meun,  de  Chateaubriand,  Léo 
de  Lévis,  Ferrand,  de  Semallé  et  Sosthène  de  la  Rochetou- 
cauld.  M.  de  Semallé  dit,  dans  ses  Mémoires,  encore  inédits  : 
«  Alexandre  avait  d'abord  fixé  sa  résidence  à  l'Elysée-Bourbon, 
et  c'est  dans  ce  palais  que  la  députation  fut  reçue.  M.  de  Semallé 
a  la  certitude  que  M.  de  Talleyrand  se  rendit  dans  la  nuit  au- 
près de  M.  de  Nesselrode  pour  lui  faire  sentir  la  nécessité  d'une 
marque  de  confiance  de  l'empereur  en  venant  loger  à  son  hôtel 
de  la  rue  Saint-Flurentin,  et  par  là  le  mettre  à  même  de  dominer 
les  événements.  • 


390  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

quelques  mois  après,  toutes  ces  troupes  repassèrent 
nos  frontières,  sans  tirer  un  coup  de  fusil,  sans  verser 
une  goutte  de  sang,  depuis  la  rentrée  des  Bourbons. 
L'ancienne  France  se  trouve  agrandie  sur  quelques- 
unes  de  ses  frontières  ;  on  partage  avec  elle  les  vais- 
seaux et  les  magasins  d'Anvers  ;  on  lui  rend  trois  cent 
mille  prisonniers  dispersés  dans  les  pays  où  les  avait 
laissés  la  défaite  ou  la  victoire.  Après  vingt-cinq  années 
de  combats,  le  bruit  des  armes  cesse  d'un  bout  de  l'Eu- 
rope à  l'autre;  Alexandre  s'en  va,  nous  laissant  les 
chefs-œuvre  conquis  et  la  liberté  déposée  dans  la 
Charte,  liberté  que  nous  dûmes  autant  à  ses  lumières 
qu'à  son  influence.  Chef  des  deux  autorités  suprêmes, 
doublement  autocrate  par  l'épée  et  par  la  religion,  lui 
seul  de  tous  les  souverains  de  l'Europe  avait  compris 
qu'à  l'âge  de  civilisation  auquel  la  France  était  arrivée, 
elle  ne  pouvait  être  gouvernée  qu'en  vertu  d'une 
constitution  libre. 

Dans  nos  inimitiés  bien  naturelles  contre  les  étran- 
gers, nous  avons  confondu  l'invasion  de  1814  et  celle 
de  1815,  qui  ne  se  ressemblent  nullement. 

Alexandre  ne  se  considérait  que  comme  un  instru- 
ment de  la  Providence  et  ne  s'attribuait  rien.  Madame 
de  Staël  le  complimentant  sur  le  bonheur  que  ses  su- 
jets, privés  d'une  constitution,  avaient  d'être  gou- 
vernés par  lui,  il  lui  fit  cette  réponse  si  connue  :  «  Je 
ne  suis  qu'un  «  accident  heureux.  » 

Un  jeune  homme,  dans  les  rues  de  Paris,  lui  témoi- 
gnait son  admiration  de  l'affabilité  avec  laquelle  il 
accueillait  les  moindres  citoyens;  il  lui  répliqua  : 
«  Est-ce  que  les  souverains  ne  sont  pas  faits  pour 
cela?  »  Il  ne  voulut  point  habiter  le  château  des  Tui- 


MEMOIRES   D'OCTRE-TOMBE  39i 

leries,  se  souvenant  que  Bonaparte  s'était  plu  dans 
les  palais  de  Vienne,  de  Berlin  et  de  Moscou. 

Regardant  la  statue  de  Napoléon  sur  la  colonne  de 
la  place  Vendôme,  il  dit  :  «  Si  j'étais  si  haut,  je  crain- 
«  drais  que  la  tête  ne  me  tournât.  » 

Comme  il  parcourait  le  palais  des  Tuileries,  on  lui 
montra  le  salon  de  la  Paix  :  «  En  quoi,  dit-il  en  riant, 
«  ce  salon  servait-il  à  Bonaparte?  » 

Le  jour  de  l'entrée  de  Louis  XVIII  à  Paris,  Alexandre 
se  cacha  derrière  une  croisée,  sans  aucune  marque  de 
distinction,  pour  voir  passer  le  cortège. 

Il  avait  quelquefois  des  manières  élégamment  affec- 
tueuses. Visitant  une  maison  de  fous,  il  demanda  à 
une  femme  si  le  nombre  des  folles  par  amour  était 
considérable  :  «  Jusqu'à  présent  il  ne  l'est  pas,  répon- 
«  dit-elle,  mais  il  est  à  craindre  qu'il  n'augmente  à 
«  dater  du  moment  de  l'entrée  de  Votre  Majesté  à 
«  Paris.  » 

Un  grand  dignitaire  de  Napoléon  disait  au  czar  : 
«  Il  y  a  longtemps,  sire,  que  votre  arrivée  était  atten- 
«  due  et  désirée  ici.  — Je  serais  venu  plus  tôt,  répon- 
«  dit-il  :  n'accusez  de  mon  retard  que  la  valeur  fran- 
«  çaise.  »  Il  est  certain  qu'en  passant  le  Rhin  il  avait 
regretté  de  ne  pouvoir  se  retirer  en  paix  au  milieu  de 
sa  famille. 

A  l'Hôtel  des  Invalides,  il  trouva  les  soldats  mutilés 
qui  l'avaient  vaincu  à  Austerlitz  :  ils  étaient  silencieux 
et  sombres;  on  n'entendait  que  le  bruit  de  leurs 
jambes  de  bois  dans  leurs  cours  désertes  et  leur  église 
dénudée  ;  Alexandre  s'attendrit  à  ce  bruit  des  braves  : 
il  ordonna  qu'on  leur  ramenât  douze  canons  russes. 

On  lui  proposait  de  changer  le  nom  du  pont  d'Aus- 


392  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

terlitz  •  «  Non,  dil-il,  il  suffît  que  j'aie  passé  sur  ce 
tt  pont  avec  mon  armée.  » 

Alexandre  avait  quelque  chose  de  calme  et  de  triste  : 
il  se  promenait  dans  Paris,  à  cheval  ou  à  pied,  sans 
suite  et  sans  affectation.  Il  avait  l'air  étonné  de  son 
triomphe;  ses  regards  presque  attendris  erraient  sur 
une  population  qu'il  semblait  considérer  comme  supé- 
rieure à  lui  :  on  eût  dit  qu'il  se  trouvait  un  Barbare 
au  milieu  de  nous,  comme  un  Romain  se  sentait  hon- 
teux dans  Athènes.  Peut-être  aussi  pensait-il  que  ces 
mêmes  Français  avaient  paru  dans  sa  capitale  incen- 
diée; qu'à  leur  tour  ses  soldats  étaient  maîtres  de  ce 
Paris  où  il  aurait  pu  retrouver  quelques-unes  des 
torches  éteintes  par  qui  fut  Moscou  affranchie  et  con- 
sumée. Cette  destinée,  cette  fortune  changeante,  cette 
misère  conamune  des  peuples  et  des  rois,  devaient 
profondément  frapper  un  esprit  aussi  reUgieux  que  le 
sien. 

Que  faisait  le  vainqueur  de  Borodino?  Aussitôt  qu'il 
avait  appris  la  résolution  d'Alexandre,  il  avait  envoyé 
Tordre  au  major  d'artillerie  Maillard  de  Lescourt  de 
faire  sauter  la  poudrière  de  Grenelle  :  Rostopschin 
avait  mis  le  feu  à  Moscou  ;  mais  il  en  avait  fait  aupa- 
ravant sortir  les  habitants.  De  Fontainebleau  où.  il 
était  revenu,  Napoléon  s'avança  jusqu'à  Villejuif  :  de 
là  il  jeta  un  regard  sur  Paris;  des  soldats  étrangers 
en  gardaient  les  barrières;  le  conquérant  se  rappelait 
les  jours  où  ses  grenadiers  veillaient  sur  les  remparts 
de  Berlin,  de  Moscou  et  de  Vienne. 

Les  événements  détruisent  les  événements  :  quelle 
pauvreté  ne  nous  paraît  pas  aujourd'hui  la  douleur  de 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  393 

Henri  IV  apprenant  à  Villejuif  la  mort  de  Gabrielle,  et 
retournant  à  Fontainebleau!  Bonaparte  retourna  aussi 
à  cette  solitude;  il  n'y  était  attendu  que  par  le  sou- 
venir de  son  auguste  prisonnier  :  le  captif  de  la  paix 
venait  de  quitter  le  château  afin  de  le  laisser  libre 
pour  le  captif  de  la  guerre,  tant  le  malheur  est  prompt 
à  remplir  ses  «  places.  » 

La  régence  s'était  retirée  à  Blois.  Bonaparte  avait 
ordonné  que  l'impératrice  et  le  roi  de  Rome  quittassent 
Paris,  aimant  mieux,  disait-il,  les  voir  au  fond  de  la 
Seine  que  reconduits  à  Vienne  en  triomphe;  mais  en 
même  temps  il  avait  enjoint  à  Joseph  de  rester  dans  la 
capitale.  La  retraite  de  son  frère  le  rendit  furieux  et 
il  accusa  le  ci-devant  roi  d'Espagne  d'avoir  tout  perdu. 
Les  ministres,  les  membres  de  la  régence,  les  frères 
de  Napoléon,  sa  femme  et  son  fils,  arrivèrent  pêle- 
mêle  à  Blois,  emportés  dans  la  débâcle  :  fourgons, 
bagages,  voitures,  tout  était  là;  les  carrosses  même 
du  roi  y  étaient  et  furent  traînés  à  travers  les  boues 
de  la  Beauce  à  Chambord,  seul  morceau  de  la  France 
laissé  à  l'héritier  de  Louis  XIV.  Quelques  ministres 
passèrent  outre,  et  s'allèrent  cacher  jusqu'en  Bre- 
tagne, tandis  que  Cambacérès  se  prélassait  en  chaise 
à  porteurs  dans  les  rues  montantes  de  Blois.  Divers 
bruits  couraient  :  on  parlait  de  deux  camps  et  et 
d  une  réquisition  générale.  Pendant  plusieurs  jours 
on  ignora  ce  qui  se  passait  à  Paris;  l'incertitude  ne 
cessa  qu'à  l'arrivée  d'un  roulier  dont  le  passe-port 
était  contre-signe  Sacken.  Bientôt  le  général  russe 
Schouwalof  descendit  à  l'auberge  de  la  Galère  :  il  fut 
soudain  assiégé  par  les  grands,  pressés  d'obtenir  un 
visa  pour  leur  sauve  qui  peut.  Toutefois,  avant  de 


3M  aBBOIBES  b'octee-tosk 

qûtter  fiois,  chacmi  se  fit  payer  sur  les  fonds  de  la 
réf  en  r  se?  frais  de  route  et  rarriéré  de  ses  aj^int*'- 
in?L.i  :  -ne  main  on  tenait  ses  passepcnls.  de 
Tantre  sci  ^rcTit.  prenant  soin  d'envoyer  en  même 
'f  ~  :  î  :  :  1  i  :  :  7  r  ;  L  au  gouveniNQeDt  provisoire,  car 
Cl  1  :  T :  : , •.  :;.:.•,  . :.  tè!^.  Madame  mère  et  son  frère, 
le  Ci::  :l    r?  ^nt  pour  Rome.  Le  prince 

E?-^:     :        :     :  :   -' --L  :"ise  et  son  fil»  de  la 

;  :.:  -  ::..:■..  ;  -  "^  .  '  zie  se  retirèrenl  en 
Suisse,  après  ave  ::  .  :.  _    .      t  :  .  _  :'  :  rcer  l'impéra- 

ir::r  i  ^''it'.-^^'hrr  -.  .- ^:  ^  :  M:.:.-:!;  u;?-?  se  hâta  de 
r  T  1  :  :  -  :  :  t  :  t  :  :  :  t  ::.  ri  :  ^  i  re  à  Bona- 
:  :  T . .  T  :  _  .  T  :  :  :  :  r  -  7  :  :  nsoler  et  se  félicita 
:  :   7  :t  .     -:_i.7  ;y:cJLi.:e  de  répoux  et  du 

:  ,    7  :  :   3    :  :  :  arte  rapporta  Tannée  suivante 

:7    -     ::;_-!  :7  :  ^x  Bourbons,  ceux-ci,  à  peine 

l: ::.::. T r  7  . 7  _ : r  .  i -  _ 7 -  tribulations,  n'avaient  pas 
7-  :_7  :r;7  ^i^  :  -Z7  ::   spérité  inouïe  pour  s'accou- 


n'était  point  encore  détrôné; 

les  meillenrs  scddats  de  la 

:  il  pondait  se  retirer  der- 

7=  françaises  arrivées  d*Es- 

:     '  -.  population  militaire 

7:7  ^7?  laves;  parmi  les 

il  s  agissait  encore  de  Napo- 

7  rr:r  surla France: pendant 

77    :.    M.  de  TaDeyrand  îndi- 

T  .c  i  ai  dit.  à  la  politique  qui 

::     i-.  ?.::z;e.  car  il  redoutait 

.::...  :7.i  i_:rs  tout  à  fait  dang 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  395 

le  plan  de  la  régence  de  Marie-Louise,  c'est  que  Napo- 
léon n'ayant  point  péri,  il  craignait,  lui  prince  dp 
Bénévent,  de  ne  pouvoir  rester  maître  pendant  une 
minorité  menacée  par  l'existence  d'un  homme  inquiet, 
imprévu,  entreprenant  et  encore  dans  la  vigueur  de 
l'âge'. 

Ce  fut  dans  ces  jours  critiques  que  je  lançai  ma 
brochure  De  Bonaparte  et  des   Bourbons  pour   faire  / 

pencher  la  balance'  :  on  sait  quel  fut  son  effet.  Je  me 

1.  Voyez  plus  loin  les  Cent- Jours  à  Gand  et  Je  portrait  de 
M.  de  Talleyrand,  vers  la  fin  de  ces  Mémoires.  (Paris,  note 
de  1839.)  Ch. 

2.  Voici  le  titre  complet  de  l'écrit  de  Chateaubriand  :  De 
Buonaparte,  des  Bourbons  et  de  la  nécessité  de  se  rallier  à 
nos  princes  légitimes  pour  le  bonheur  de  la  France  et  celui  de 
l'Europe.  D'après  M.  de  Lescure  {Chateaubriand,  p.  93),  il  au- 
rait paru  le  30  mars  1814.  Cela  n'est  pas  tout  à  fait  exact,  non 
plus  que  l'indication  donnée  par  M.  Henry  Houssaye,  dans  les 
premières  éditions  de  son  très  remarquable  ouvrage  sur  1814, 
où  il  est  dit,  page  570  :  «  La  philippique  de  Chateaubriand  parut 
le  3  avril.  «  C'est  le  4  avril  seulement  que  le  Journal  des  Débatg 
publia  un  premier  extrait  de  la  fameuse  brochure;  la  mise  en 
vente  eut  lieu  le  mercredi  5  avril. 

Quoi  qu'en  aient  dit  la  plupart  des  historiens,  le  grand  écri- 
vain, en  composant  et  en  publiant  son  éloquente  philippique, 
n'a  pas  manqué  aux  lois  de  la  générosité,  de  l'honneur  et  du 
paliotisme.  On  oublie  trop  aisément  que  ces  pages  véhémentes, 
passionnées,  ont  été  préparées,  écrites  avant  la  chute  de  l'Em- 
pire, à  quelques  pas  des  Tuileries,  sous  l'œil  d'une  police  qui 
pénétreiit  partout  et  pour  laquelle  il  n'y  avait  lien  de  sacré.  On 
oublie  trop  aisément  que,  dès  le  5  août  1806,  alors  que  l'Empire 
était  à  l'apogée  de  sa  grandeur  et  se  pouvait  rire  des  vaines  atta- 
ques d'une  presse  impuissante,  Napoléon  écrivait  lui-même  à  l'un 
de  ses  maréchaux,  à  Berthier,  une  lettre  datée  de  Saint-Cloud, 
pour  lui  signifier  qu'il  eût  à  faire  fusiller  dans  les  vingt-quatre 
heures  les  libraires  d'Augsbourg  et  de  Nuremberg,  coupables 
d'avoir  vendu  une  brochure  de  M.  de  Gentz  dirigée  contre  sa 
politique.  Il  ordonnait  en  même  temps  que  les  libraires  de 
Vienne  et  de  Lintz,  expéditeurs  de  la  même  brochuie,  fussent 


196  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

jetai  à  corps  perdu  dans  la  mêlée  pour  servir  de  bou- 
clier à  la  liberté  renaissante  contre  la  tyrannie  encore 
debout  et  dont  le  désespoir  triplait  les  forces.  Je  parlai 
au  nom  de  la  légitimité,  afin  d'ajouter  à  ma  parole 
l'autorité  des  afifaires  positives.  J'appris  à  la  France 
ce  que  c'était  que  l'ancienne  famille  royale  ;  je  dis 
combien  il  existait  de  membres  de  cette  famille,  quels 
étaient  leurs  noms  et  leur  caractère  :  c'était  comme  si 
j'avais  fait  le  dénombrement  des  enfants  de  l'empe- 
reur de  la  Chine,  tant  la  République  et  l'Empire  avaient 
envahi  le  présent  et  relégué  les  Bourbons  dans  le 
passé.  Louis  XVIII  déclara,  je  l'c^i  déjà  plusieurs  fois 
mentionné,  que  ma  brochure  lui  avait  plus  profité 
qu'une  armée  de  cent  mille  hommes;   il  aurait  pu 


condamnés  comme  contumaces  et  fusillés  s'ils  étaient  saisis.  (Cor- 
respondance  de  Napoléon,  t.  XIII,  p.  7.)  Ordres  terribles,  qui 
reçurent  leur  exécution  dans  la  mesure  du  possible  :  le  libraire 
Palm,  arrêté  à  Nuremberg  le  26  août,  fut  traduit  sur-le-champ 
devant  une  commission  militaire  et  fusillé  trois  heures  après  sa 
condamnation.  Reconnaissons-le  donc,  il  y  avait  bien  quelque 
courage  à  préparer  une  brochure  telle  que  celle  de  Chateau- 
briand sous  la  domination,  ébranlée  sans  doute,  mais  encore 
formidable,  de  l'homme  qui  avait  écrit  la  lettre  de  Saint-Cloud. 
Rien  de  moins  fondé,  d'ailleurs,  que  le  reproche  adressé  à 
l'auteur  de  Buonaparte  et  les  Bourbons  d'avoir  brisé  entre  les 
mains  de  l'empereur  une  arme  dont  celui-ci  pouvait  encore  se 
servir  avec  succès  pour  le  salut  de  la  patrie.  Lorsque  parurent, 
dans  le  Journal  des  Débats  du  4  avril  les  premiers  extraits  de 
la  brochure,  la  déchéance  de  Napoléon  avait  déjà  été  votée  par 
le  Sénat,  par  le  Conseil  municipal  de  Paris,  par  les  membres  du 
Corps  législatif  présents  dans  la  capitale.  Le  maréchal  Marmont 
avait  signé,  la  veille,  avec  le  prince  de  Schwarzenberg,  la  Con- 
vention d'Essonnes  (3  avril),  et  le  matin  même,  à  Fontainebleau, 
les  maréchaux  Lefebvre,  Oudinot,  Ney,  Macdonald,  Berthier 
avaient  arraché  à  l'empereur  son  abdication.  Il  ne  dépendait 
donc  plus  de  lui,  à  ce  moment,  de  changer  la  situation,  de  re- 
pi-enlre  vicioneusement  l'offensive,  de  rejeter  loin  de  Paris  et 


MEMOIRES    d'outre-tombe  397 

aiûuter  qu'elle  avait  été  pour  lui  un  certificat  de 
vie.  Je  contribuai  à  lui  donner  une  seconde  fois  la 
couronne  par  Iheureuse  issue  de  la  guerre  d'Es- 
pagne. 

Dès  le  début  de  ma  carrière  politique  je  devins 
populaire  dans  la  foule,  mais  dès  lors  aussi  je  manquai 
ma  fortune  auprès  des  hommes  puissants.  Tout  ce  qui 
avait  été  esclave  sous  Bonaparte  m'abhorrait;  d'un 
autre  côté  j'étais  suspect  à  tous  ceux  qui  voulaient 
mettre  la  France  en  vasselage.  Je  n'eus  pour  moi  dans 
le  premier  moment,  parmi  les  souverains,  que  Bona- 
parte lui-même.  Il  parcourut  ma  brochure  à  Fontaine- 
bleau :  le  duc  de  Bassano  la  lui  avait  portée;  il  la  dis- 
cuta avec  impartialité,  disant  :  «  Ceci  est  juste;  cela 
n'est  pas  juste.  Je  n'ai  point  de  reproche  à  faire  à 

de  la  France  les  ennemis  qu'il  y  avait  lui-même  et  lui  seul 
attirés . 

A  cette  date  du  4  avril,  la  question  n'était  plus  entre  Napoléon 
et  les  coalisés  :  la  Victoire,  seul  arbitre  qu'il  eût  jamais  re- 
connu, s'était  prononcée  contre  lui,  et  l'arrêt  était  sans  appel. 
Il  ne  s'agissait  plus  que  de  savoir  si  le  trône,  d'où  il  allait  des- 
cendre, appartiendrait  à  son  fils  ou  au  frère  de  Louis  XVI.  La 
brochure  de  Chateaubriand,  jetée  dans  l'un  des  plateaux  de  la 
balance  où  se  pesaient  alors  les  destinées  de  la  France,  contribua 
à  la  faire  pencher  du  côté  des  Bourbons.  Elle  valut,  pour  leur 
cause,  selon  le  mol  de  Louis  XVIIL  plus  qu'une  armée. 

Pour  apprécier,  du  reste,  avec  une  entière  équité  un  écrit  de 
la  nature  de  celui  de  Chateaubriand,  il  faut  consulter  avant  tout 
l'opinion  des  contemporains.  Or,  voici  ce  qu'au  mois  d'avril  1814 
Mme  de  Rémusat,  qui  avait  vu  de  près  l'empereur,  écrivait  à  son 
fils  :  «  Malheureusement,  cet  écrit  ne  renferme  pas  une  exagé- 
ration par  rapport  à  l'empereur.  Vous  savez  que  je  suis  vraie, 
incapable  de  haine  et  naturellement  généreuse.  Eh  bien  !  mon 
entant,  je  mettrais  mon  nom  à  chacune  des  pages  de  ce  livre, 
s'il  en  était  besoin,  p^ur  attester  qu'il  est  un  tableau  fidèle  de 
tout  ce  dont  j'étais  témoin.  »  [Correrpondanee  de  M.  de  Rému- 
êot,  t.  I,  avril  1814.) 


398  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

Chateaubriand;  il  m'a  résisté  dans  ma  puissance; 
mais  ces  canailles,  tels  et  tels!  »  et  il  les  nommait. 

Mon  admiration  pour  Bonaparte  a  toujours  été 
grande  et  sincère,  alors  même  que  j'attaquais  Napo- 
léon avec  le  plus  de  vivacité. 

La  postérité  n'est  pas  aussi  équitable  dans  ses  arrêts 
qu'on  le  dit;  il  y  a  des  passions,  des  engouements, 
des  erreurs  de  distance  comme  il  y  a  des  passions, 
des  erreurs  de  proximité.  Quand  la  postérité  admire 
sans  restriction,  elle  est  scandalisée  que  les  contem- 
porains de  l'homme  admiré  n'eussent  pas  de  cet  homme 
l'idée  qu'elle  en  a.  Cela  s'explique  pourtant  :  les  choses 
qui  blessaient  dans  ce  personnage  sont  passées;  ses 
infirmités  sont  mortes  avec  lui  ;  il  n'est  resté  de  ce 
qu'il  fut  que  sa  vie  impérissable;  mais  le  mal  qu'il 
causa  n'en  est  pas  moins  réel;  mal  en  soi-même  et 
dans  son  essence,  et  surtout  pour  ceux  qui  l'ont  sup- 
porté. 

Le  train  du  jour  est  de  magnifier  les  victoires  de 
Bonaparte  :  les  patients  ont  disparu;  on  n'entend  plus 
les  imprécations,  les  cris  de  douleur  et  de  détresse 
des  victimes;  on  ne  voit  plus  la  France  épuisée,  labou- 
rant son  sol  avec  des  femmes;  on  ne  voit  plus  les 
parents  arrêtés  en  pleige  de  leurs  fils,  les  habitants 
des  villages  frappés  solidairement  des  peines  appli- 
cables à  un  réfractaire;  on  ne  voit  plus  ces  affiches 
de  conscription  collées  au  coin  des  rues,  les  passants 
attroupés  devant  ces  immenses  arrêts  de  morts  et  y 
cherchant,  consternés,  les  noms  de  leurs  enfants,  de 
leurs  frères,  de  leurs  amis,  de  leurs  voisins.  On  oublie 
que  tout  le  monde  se  lamentait  des  triomphes;  on 
oublie  que  la  moindre  allusion  contre  Bonaparte  au 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  399 

théâtre,  échappée  aux  censeurs,  était  saisie  avec  trans- 
port; on  oublie  que  le  peuple,  la  cour,  les  généraux, 
les  ministres,  les  proches  de  Napoléon,  étaient  las  de 
son  oppression  et  de  ses  conquêtes,  las  de  cette  partie 
toujours  gagnée  et  jouée  toujours,  de  cette  existence 
remise  en  question  chaque  matin  par  l'impossibilité 
du  repos. 

La  réalité  de  nos  souffrances  est  démontrée  par  la 
catastrophe  même  :  si  la  France  eût  été  fanatique  de 
Bonaparte,  l'eût-elle  abandonné  deux  fois  brusque- 
ment, complètement,  sans  tenter  un  dernier  effort 
pour  le  garder;  si  la  France  devait  tout  à  Bonaparte, 
gloire,  liberté,  ordre,  prospérité,  industrie,  commerce, 
manufactures,  monuments, littérature,  beaux-arts;  si, 
avant  lui,  la  nation  n'avait  rien  fait  elle-même;  si  la 
République,  dépourvue  de  génie  et  de  courage,  n'avait 
ni  défendu,  ni  agrandi  le  sol  ;  la  France  a  donc  été  bien 
ingrate,  bien  lâche,  en  laissant  tomber  Napoléon  aux 
mains  de  ses  ennemis,  ou  du  moins  en  ne  protestant 
pas  contre  la  captivité  d'un  pareil  bienfaiteur? 

Ce  reproche,  qu'on  serait  en  droit  de  nous  faire,  on 
ne  nous  le  fait  pas  cependant,  et  pourquoi?  Parce 
qu'il  est  évident  qu'au  moment  de  sa  chute  la  France 
n'a  pas  prétendu  défendre  Napoléon;  dans  nos  dégoûts 
amers,  nous  ne  reconnaissions  plus  en  lui  que  l'auteur 
et  le  contempteur  de  nos  misères.  Les  alliés  ne  nous 
ont  point  vaincus  :  c'est  nous  qui,  choisissant  entre 
deux  fléaux,  avons  renoncé  à  répandre  notre  sang, 
qui  ne  coulait  plus  pour  nos  libertés. 

La  République  avait  été  bien  cruelle,  sans  doute, 
mais  chacun  espérait  qu'elle  passerait,  que  tôt  ou 
tard  nous  recrouvrerions  nos  droits,  en  gardant  les 


400  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

conquêtes  préservatrices  qu'elles  nous  avait  données 
sur  les  Alpes  et  sur  le  Rhin,  Toutes  les  victoires  qu'elle 
remportait  étaient  gagnées  en  notre  nom  ;  avec  elle  il 
n'était  question  que  de  la  France  ;  c'était  toujours  la 
France  qui  avait  triomphé,  qui  avait  vaincu;  c'étaient 
nos  soldats  qui  avaient  tout  fait  et  pour  lesquels  on 
instituait  des  fêtes  triomphales  ou  funèbres  ;  les  gé- 
néraux (et  il  en  était  de  fort  grands)  obtenaient  une 
place  honorable,  mais  modeste,  dans  les  souvenirs 
publics  :  tels  furent  Marceau,  Moreau,  Hoche.  Joubert; 
les  deux  derniers  destinés  à  tenir  lieu  de  Bonaparte, 
lequel  naissant  à  la  gloire  traversa  soudain  le  général 
Hoche,  et  illustra  de  sa  jalousie  ce  guerrier  pacifica- 
teur mort  tout  à  coup  après  ses  triomphes  d'Alten- 
kirken,  de  Neuwied  et  de  Kleinnister. 

Sous  l'Empire,  nous  disparûmes  ;  u  ne  fut  plus 
question  de  nous,  tout  appartenait  à  Bonaparte  :  J'ai 
ordonné,  j'ai  vaincu,  j'ai  parlé;  mes  aigles,  ma  cou- 
ronne, mon  sang,  ma  famille,  mes  sujets. 

Qu'arriva-t-il  pourtant  dans  ces  deux  positions  à  la 
fois  semblables  et  opposées  ?  Nous  n'abandonnâmes 
point  la  République  dans  ses  revers;  elle  nous  tuait, 
mais  elle  nous  honorait  ;  nous  n'avions  pas  la  honte 
d'être  la  propriété  d'un  homme;  grâce  à  nos  efforts, 
elle  ne  fut  point  envahie  ;  les  Russes,  défaits  au  delà 
des  monts,  vinrent  expirer  à  Zurich. 

Quant  à  Bonaparte,  lui,  malgré  ses  énormes  acqui- 
sitions, il  a  succombé,  non  parce  qu'il  était  vaincu, 
mais  parce  que  la  France  n'en  voulait  plus.  Grande 
leçon  !  qu'elle  nous  fasse  à  jamais  ressouvenir  qu'il  y 
a  cause  de  mort  dans  tout  ce  qui  blesse  la  dignité  de 
l'homme. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  -401 

Les  esprits  indépendants  de  toute  nuance  et  de  toute 
opinion  tenaient  un  langage  uniforme  à  l'époque  de 
la  publication  de  ma  brochure.  La  Fayette,  Camille 
Jordan,  Ducis,  Lemercier,  Lanjuinais,  madame  de 
Staël,  Chénier,  Benjamin  Constant,  Le  Brun, pensaient 
et  écrivaient  comme  moi.  Lanjuinais  disait  :  «  Nous 
«  avons  été  chercher  un  maître  parmi  les  hommes 
«  dont  les  Romains  ne  voulaient  pas  pour  esclaves.  » 

Chénier  ne  traitait  pas  Bonaparte  avec  plus  de  fa- 
veur : 

Un  Corse  a  des  Français  dévoré  l'héritage. 
Elite  des  héros  au  combat  moissonnés, 
Martyrs  avec  la  gloire  à  l'échafaud  traînés, 
Vous  tombiez  satisfaits  dans  une  autre  espérance. 
Trop  de  sang,  trop  de  pleurs  ont  inondé  la  France. 
De  ces  pleurs,  de  ce  sang  un  homme  est  l'héritier. 


Crédule,  j'ai  longtemps  célébré  ses  conquêtes. 

Au  forum,  au  sénat,  dans  nos  jeux,  dans  nos  fêtes. 

Mais,  lorsqu'en  fugitif  regagnant  ses  foyers, 
11  vint  contre  l'empire  échanger  des  lauriers, 
Je  n'ai  point  caressé  sa  brillante  infamie; 
Ma  voix  des  oppresseurs  fut  toujours  ennemie 
Et,  tandis  qu'il  voyait  des  flots  d'adorateurs 
Lui  vendre  avec  l'État  des  vers  adulateurs, 
Le  tyran  dans  sa  cour  remarqua  mon  absence  ; 
Car  je  chante  la  gloire  et  non  pas  la  puissance. 

(Promenade,  J8()5.) 

Madame  de  Staël  portait  un  jugement  non  moins 
rigoureux  de  Napoléon  : 

T.  III.  26 


402  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  Ne  serait-ce  pas  une  grande  leçon  pour  l'espèce 
«  humaine,  si  ces  directeurs  (les  cinq  membres  du 
«  Directoire),  hommes  très  peu  guerriers,  se  rele- 
«  vaient  de  leur  poussière,  et  demandaient  compte  à 
«  Napoléon  de  la  barrière  du  Rhin  et  des  Alpes,  con- 

•  quise  par  la  République  ;  compte  des  étrangers 
«  arrivés  deux  fois  à  Paris  ;  compte  de  trois  millions 
«  de  Français  qui  ont  péri  depuis  Cadix  jusqu'à  Mos- 
«  cou  ;  compte  surtout  de  cette  sympathie  que  les 
«  nations  ressentaient  pour  la  cause  de  la  liberté  en 
«  France,  et  qui  s'est  maintenant  changée  en  aversion 
«  invétérée  ?  » 

(Considérations  sw  la  Révolution  française.) 

Écoutons  Benjamin  Constant  : 

«  Celui  qui,  depuis  douze  années,  se  proclamait 
«  destiné  à  conquérir  le  monde,  a  fait  amende  hono- 

«  rable  de  ses  prétentions 

«  Avant  même  que  son  territoire  ne  soit  envahi,  il  est 
«  frappé  d'un  trouble  qu'il  ne  peut  dissimuler.  A 
«  peine  ses  limites  sont-elles  touchées,  qu'il  jette  au 
«  loin  toutes  ses  conquêtes.  Il  exige  l'abdication  d'un 
«  de  ses  frères,  il  consacre  l'expulsion  d'un  autre  ; 
«  sans  qu'on  le  lui  demande,  il  déclare  qu'il  renonce 
«  à  tout. 

«  Tandis  que  les  rois,  même  vaincus,  n'abjurent 
«  point  leur   dignité,   pourquoi  le  vainqueur  de   la 

*  terre  cède-t-il  au  premier  échec?  Les  cris  de  sa 
«  famille,  nous  dit-il,  déchirent  son  cœur.  N'étaient- 
«  ils  pas  de  cette  famille  ceux  qui  périssaient  en 
«  Russie  dans  la  triple  agonie  des  blessures,  du  froid 
«  et  de  la  famine  ?  Mais,  tandis  qu'ils  expiraient,  dé- 
«  sertés  par  leur  chef,   ce  chef  se  croyait  en  sûreté  ; 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  403 

«  maintenant,  le  danger  qu'il  partage  lui  donne  une 
«  sensibilité  subite. 

«  La  peur  est  un  mauvais  conseiller,  là  surtout  où 
«  il  n'y  a  pas  de  conscience;  il  n'y  a  dans  l'adversité, 
«  comme  dans  le  bonheur,  de  mesure  que  dans  la 
«  morale.  Où  la  morale  ne  gouverne  pas,  le  bonheur 
«  se  perd  par  la  démence,  l'adversité  par  l'avilisse- 
«  ment 


«  Quel  effet  doit  produire  sur  une  nation  coura- 
«  geuse  cette  aveugle  frayeur,  cette  pusillanimité 
«  soudaine,  sans  exemple  encore  au  milieu  de  nos 
«  orages  ?  L'orgueil  national  trouvait  (c'était  un  tort) 
«  un  certain  dédommagement  à  n'être  opprimé  que 
«  par  un  chef  invincible.  Aujourd'hui  que  reste-il  ? 
«  Plus  de  prestige,  plus  de  triomphes,  un  empire 
«  mutilé,  l'exécration  du  monde,  un  trône  dont  les 
«  pompes  sont  ternies,  dont  les  trophées  sont  abattus, 
«  et  qui  n'a  pour  tout  entourage  que  les  ombres 
«  errantes  du  duc  d'Enghien,  de  Pichegru,  de  tant 
«  d'autres  qui  furent  égorgés  pour  le  fonder  *.  » 

Ai-je  été  aussi  loin  que  cela  dans  mon  écrit  De  Bo- 
naparte et  des  Bourbons  ?  Les  proclamations  des 
autorités  en  1814,  que  je  vais  à  l'instant  reproduire, 
n'ont-elles  pas  redit,  affirmé,  confirmé  ces  opinions 
diverses?  Que  les  autorités  qui  s'expriment  de  la 
sorte  aient  été  lâches  et  dégradées  par  leur  première 
adulation,  cela  nuit  aux  rédacteurs  de  ces  adresses, 
mais  n'ôte  rien  à  la  force  de  leurs  arguments. 

Je  pourrais  multiplier  les  citations  ;   mais  je  n'en 

1.  De  Vesprit  de  conquête,  édition  d'Allemagne.  Ch. 


404  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

rappellerai  plus  que  deux,  à  cause  de  l'opinion  des 
deux  hommes  :  Déranger,  ce  constant  et  admirable 
admirateur  de  Bonaparte,  ne  croit-il  pas  devoir  s  ex- 
cuser lui-même,  témoin  ces  paroles  :  «  Mon  admira- 
«  tion  enthousiaste  et  constante  pour  le  génie  de 
a  l'empereur,  cette  idolâtrie,  ne  m'aveuglèrent  jamais 
«  sur  le  despotisme  toujours  croissant  de  l'Empire.  » 
Paul-Louis  Courier,  parlant  de  l'avènement  de  Napo- 
léon au  trône,  dit  :  «  Que  signifie,  dis-moi.  .  . 
«  un  homme  comme  lui,  Bonaparte,  soldat,  chef  d"ar- 
«  mée,  le  premier  capitaine  du  monde,  vouloir  qu'on 
«  l'appelle  majesté!  être  Bonaparte  et  se  faire  sire!  Il 
«  aspire  à  descendre  :  mais  non,  il  croit  monter  en 
«  s' égalant  aux  rois.  Il  aime  mieux  un  titre  qu'un  nom. 
«  Pauvre  homme,  ses  idées  sont  au-dessous  de  sa  for- 
«  tune.  Ce  César  l'entendait  bien  mieux,  et  aussi  c'était 
«  un  autre  homme  :  il  ne  prit  point  de  titres  usés; 
«  mais  il  fît  de  son  nom  un  titre  supérieur  à  celui  des 
«  rois'.  »  Les  talents  vivants  ont  pris  la  route  de  la 
même  indépendance,  M.  de  Lamartine  à  la  tribune  2, 

1.  Lettre  à  M.  N...,  datée  de  Plaisance,  mai  1804.  (Œuvra 
de  Paul-Louis  Courier,  t.  III,  p.  51.) 

2.  Dans  son  admirable  discours  du  26  mai  1840,  sur  la  trans- 
lation des  restes  mortels  de  Napoléon,  il  fit  entendre  ces  pro- 
phétiques paroles  :  «  Quoique  admirateur  de  ce  grand  homme, 
je  n'ai  pas  un  enthousiasme  sans  souvenir  et  sans  prévoyance. 
Je  ne  me  prosterne  pas  devant  cette  mémoire;  je  ne  suis  pas  de 
cette  religion  napoléonienne,  de  ce  culte  de  la  force  que  Ton 
veut  depuis  quelque  temps  substituer  dans  l'esp-t  de  la  nation 
à  la  religion  sérieuse  de  la  liberté.  Je  ne  crois  pas  qu'il  soit  bon 
de  déifier  ainsi  sans  cesse  la  guerre,  de  surexciter  ces  bouillon- 
nements déjà  trop  impétueux  du  sang  français,  qu'on  nous  re- 
présente comme  impatient  de  couIot  après  une  trêve  de  vingt- 
cinq  ans.  comme  si  la  paix,  qui  est  le  bonheur  et  la  gloire  du 
monde,  pouvait  être  la  bout*  des  nations.  J"ai  bien  m  un  philo- 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  405 

M.  de  Latouche  dans  la  retraite  '  :  dans  deux  ou  trois 
de  ses  plus  belles  odes,  M.  Victor  Hugo  a  prolongé  ces 
nobles  accents  : 

Dans  la  nuit  des  forfaits,  dans  l'éclat  des  victoires, 
Cet  homme  ignorant  Dieu,  qui  l'avait  envoyé,  etc'. 


Enfin,  à  l'extérieur,  le  jugement  européen  était  tout 
aussi  sévère.  Je  ne  citerai  parmi  les  Anglais  que  le 
sentiment  des  hommes  de  l'opposition,  lesquels  s'ac- 
commodaient de  tout  dans  notre  Révolution  et  la 
justifiaient  de  tout  :  lisez  Mackintosh  dans  sa  plai- 
doirie pour  Peltier.  Sheridan,  à  l'occasion  de  la  paix 
d'Amiens,  disait  au  parlement  :  «  Quiconque  arrive 
«  en  Angleterre,  en  sortant  de  France,  croit  s'échap- 
«  per  d'un  donjon  pour  respirer  l'air  et  la  vie  de  l'in- 
«  dépendance.  » 


sophe  déifier  aussi  la  gloire  et  diviniser  ce  fléau  de  Dieu.  Je  n'ai 
fait  qu'en  rire.  Dans  la  bouche  d'un  philosophe,  ces  paradoxes 
brillants  n'ont  aucun  danger;  ce  n"est  qu'un  sophisme.  Dans  la 
bouche  d'un  homme  d'Etat,  cela  prend  un  autre  caractère.  Les 
sophismes  des  gouvernements  deviennent  bientôt  les  crimes  ou 
les  malheurs  des  nations.  Prenez  garde  de  donner  une  pareille 
épée  pour  jouet  à  un  pareil  peuple!  » 

1.  Hyacinte  Thabaud  de  Latouche  (1785-1851),  poète  et  ro- 
mancier. Son  nom  restera  attaché  à  la  publication  des  Poésies 
d'André  Chénier  (1819).  Il  eut  aussi  l'honneur,  compatriote  de 
George  Sand,  de  la  deviner  tout  d'abord,  de  lui  indiquer  U 
vraie  voie  et  de  lui  rendre  les  premiers  pas  plus  faciles.  Posses- 
seur, à  Aulnay,  d'une  petite  maison  voisine  de  celle  qu'avait  ha- 
bitée Chateaubriand,  il  s'appelait  volontiers  VErmite  de  la  Valli»- 
aux  Loups. 

2.  Odes  et  Ballades,  ode  sur  Buonaparte.  Voir  aussi,  dans  1« 
même  recueil,  l'ode  qui  a  pou    titre  :  Les  Deux  Iles. 


406  MÉMOIRES    d'oUTRE-TOJ  BE 

Lord  Bypon,  dans  son  Ode  à  Napoléon,  le  traite  de 
la  plus  indigne  manière  : 

T  is  done-but  yesterday  a  king  ! 

And  arm'd  with  kin^s  to  strive, 
And  nowthou  art  a  namless  thing 

So  abject-yet  alive. 

«  C'en  est  fait  I  hier  encore  un  roi  I  et  armé  pour 
«  combattre  les  rois  !  Et  aujourd'hui  tu  es  une  chose 
«  sans  nom,  si  abjecte  !  vivant  néanmoins.  » 

L'ode  entière  est  de  ce  train  ;  chaque  strophe  en- 
chérit sur  l'autre,  ce  qui  n'a  pas  empêché  lord  Byron 
de  célébrer  le  tombeau  de  Sainte-Hélène.  Les  poètes 
sont  des  oiseaux  :  tout  bruit  les  fait  chanter. 

Lorsque  l'élite  des  esprits  les  plus  divers  se  trouve 
d'accord  dans  un  jugement,  aucune  admiration  factice 
ou  sincère,  aucun  arrangement  de  faits,  aucun  sys- 
tème imaginé  après  coup,  ne  sauraient  infirmer  la 
sentence.  Quoi  !  on  pourrait,  comme  le  fit  Napoléon, 
sustituer  sa  volonté  aux  lois,  persécuter  toute  vie 
indépendante,  se  faire  une  joie  de  déshonorer  les 
caractères,  de  troubler  les  existences,  de  violenter  les 
mœurs  particulières  autant  que  les  libertés  publiques; 
et  les  oppositions  généreuses  qui  s'élèveraient  contre 
ces  énormités  seraient  déclarées  calomnieuses  et  blas- 
phématrices !  Qui  voudrait  défendre  la  cause  du  faible 
contre  le  fort,  si  le  courage,  exposé  à  la  vengeance 
des  viletés  du  présent,  devait  encore  attendre  le  blâme 
des  lâchetés  de  l'avenir  ! 

Cette  illustre  minorité,  formée  en  partie  des  enfants 
des  Muses,  devint  graduellement  la  majorité  natio- 


MEMOIRES   d'outre-tombe  407 

nale  :  vers  la  fin  de  l'Empire  tout  le  inonde  détestait 
le  despotisme  impérial.  Un  reproche  grave  s'attachera 
à  la  mémoire  de  Bonaparte  :  il  rendit  son  joug  si  pe- 
sant que  le  sentiment  hostile  contre  l'étranger  s'en 
affaiblit,  et  qu'une  invasion,  déplorable  aujourd'hui 
en  souvenir,  prit,  au  moment  de  son  accomplisse- 
ment, quelque  chose  d'une  délivrance  :  c'est  l'opinion 
républicaine  même,  énoncée  par  mon  infortuné  et 
brave  ami  Carrel.  «  Le  retour  des  Bourbons,  avait  dit 
«  à  son  tour  Carnot,  produisit  en  France  un  enthou- 
«  siasme  universel  ;  ils  furent  accueillis  avec  une 
"  effusion  de  cœur  inexprimable,  les  anciens  républi- 
<«  cains  partagèrent  sincèrement  les  transports  de  la 
«  joie  commune.  Napoléon  les  avait  particulièrement 
«  tant  opprimés,  toutes  les  classes  de  la  société 
«  avaient  tellement  souffert,  qu'il  ne  se  trouvait  per- 
«  sonne  qui  ne  fût  réellement  dans  l'ivresse'.  » 

Il  ne  manque  à  la  sanction  de  ces  opinons  qu'une 
autorité  qui  les  confirme  :  Bonaparte  s'est  chargé  d'en 
certifier  la  vérité.  En  prenant  congé  de  ses  soldats 
dans  la  cour  de  Fontainebleau,  il  confesse  hautement 
que  la  France  le  rejette  :  «  La  France  elle-même,  dit- 
«  il,  a  voulu  d'autres  destinées.  »  Aveu  inattendu  et 
mémorable,  dont  rien  ne  peut  diminuer  le  poids 
ni  amoindrir  la  valeur. 

Dieu,  en  sa  patiente  éternité,  amène  tôt  ou  tard  la 
justice  :  dans  les  moments  du  sommeil  apparent  du 
ciel,  il  sera  toujours  beau  que  la  désapprobation  d'un 
honnête  homme  veille,  et  qu'elle  demeure  comme  un 
frein  à  l'absolu  pouvoir.  La  France  ne  reniera  point 
les  nobles  âmes  qui  réclamèrent  contre  sa  servitude, 

1.  Mémcire  au  Roi,  par  Carnot;  1814. 


408  MÉMOIRES    D'OUTRE-TOHBE 

lorsque  tout  était  prosterné,  lorsqu'il  y  avait  tant 
d'avantages  à  l'être,  tant  de  grâces  à  recevoir  pour  des 
flatteries,  tant  de  persécutions  à  recueillir  pour  des 
sincérités.  Honneur  donc  aux  La  Fayette,  aux  de 
Staël,  aux  Benjamin  Constant,  aux  Camille  Jordan, 
aux  Ducis,  aux  Lemercier,  aux  Lanjuinais,  aux  Ché- 
nier,  qui,  debout  au  milieu  de  la  foule  rampante  des 
peuples  et  des  rois,  ont  osé  mépriser  la  victoire  et 
protester  contre  la  tyrannie  I 

Le  2  avril  les  sénateurs,  à  qui  l'on  ne  doit  qu'un 
seul  article  de  la  charte  de  1814,  l'ignoble  article  qui 
leur  conserve  leurs  pensions,  décrétèrent  la  dé- 
chéance de  Bonaparte.  Si  ce  décret,  libérateur  pour  la 
France,  infâme  pour  ceux  qui  l'ont  rendu,  fait  à  l'es- 
pèce humaine  un  affront,  en  même  temps  il  enseigne 
à  la  postérité  le  prix  des  grandeurs  et  de  la  fortune, 
quand  elles  ont  dédaigné  de  s'asseoir  sur  les  bases 
de  la  morale,  de  la  justice  et  de  la  liberté. 

DÉCRET  DU  SÉNAT  CONSERVATEUR 

«  Le  Sénat  conservateur,  considérant  que  dans  une 
monarchie  constitutionnelle  le  monarque  n'existe 
qu'en  vertu  de  la  constitution  ou  du  pacte  social; 

«  Que  Napoléon  Bonaparte,  pendant  quelque  temps 
d'un  gouvernement  ferme  et  prudent,  avait  donné  à 
la  nation  des  sujets  de  compter,  pour  l'avenir,  sur  des 
actes  de  sagesse  et  de  justice;  mais  qu'ensuite  il  a 
déchiré  le  pacte  qui  l'unissait  au  peuple  français,  no- 
tamment en  levant  des  impôts,  en  établissant  des 
taxes  autrement  qu'en  vertu  de  la  loi,  contre  la  teneur 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  409 

expresse  du  serment  qu'il  avait  prêté  à  son  avène- 
ment au  trône,  conformément  à  l'article  53  des  cons- 
titutions du  28  floréal  an  XII  ; 

«  Qu'il  a  commis  cet  attentat  aux  droits  du  peuple, 
lors  même  qu'il  venait  d'ajourner  sans  nécessité  le 
Corps  législatif,  et  de  faire  supprimer,  comme  cri- 
minel, un  rapport  de  ce  corps,  auquel  il  contestait 
son  titre  et  son  rapport  à  la  représentation  natio- 
nale ; 

«  Qu'il  a  entrepris  une  suite  de  guerres,  en  viola- 
tion de  l'article  50  de  l'acte  des  constitutions  de  l'an 
VIII,  qui  veut  que  la  déclaration  de  guerre  soit  pro- 
posée, discutée,  décrétée  et  promulguée,  comme  des 
lois; 

«  Qu'il  a,  inconstitutionnellement,  rendu  plusieurs 
décrets  portant  peine  de  mort,  nommément  les  deux 
décrets  du  5  mars  dernier,  tendant  à  faire  considérer 
comme  nationale  une  guerre  qui  n'avait  lieu  que  dans 
l'intérêt  de  son  ambition  démesurée; 

«  Qu'il  a  violé  les  lois  constitutionnelles  par  ses 
décrets  sur  les  prisons  d'État; 

«  Qu'il  a  anéanti  la  responsabilité  des  ministres, 
confondu  tous  les  pouvoirs,  et  détruit  l'indépendance 
des  corps  judiciaires  ; 

«  Considérant  que  la  liberté  de  la  presse,  établie  et 
consacrée  comme  l'un  des  droits  de  la  nation,  a  été 
constamment  soumise  à  la  censure  arbitraire  de  sa 
police,  et  qu'en  même  temps  il  s'est  toujours  servi  de 
la  presse  pour  remplir  la  France  et  l'Europe  de  faits 
con trouvés,  de  maximes  fausses,  de  doctrines  favo- 
rables au  despotisme,  et  d'outrages  contre  les  gou- 
▼ernements  étrangers; 


410  MEMOIRES    d'outre-tombe 

«  Que  des  actes  et  rapports,  entendus  par  le  Sénat, 
ont  subi  des  altérations  dans  la  publication  qui  en  a 
été  faite  ; 

«  Considérant  que,  au  lieu  de  régner  dans  la  seule 
vue  de  Tintérêt,  du  bonheur  et  de  la  gloire  du  peuple 
français,  aux  termes  de  son  serment,  Napoléon  a  mis 
le  comble  aux  maltieurs  de  la  patrie  par  son  refus  de 
traiter  à  des  conditions  que  l'intérêt  national  obligeait 
d'accepter  et  qui  ne  compromettaient  pas  Ihonneur 
français;  par  l'abus  qu'il  a  fait  de  tous  les  moyens 
qu'on  lui  a  confiés  en  hommes  et  en  argent;  par 
l'abandon  des  blessés  sans  secours,  sans  pansement, 
sans  subsistances  ;  par  difTérentes  mesures  dont  les 
suites  étaient  la  ruine  des  villes,  la  dépopulation  des 
campagnes,  la  famine  et  les  maladies  contagieuses; 

«  Considérant  que,  par  toutes  ces  causes,  le  gou- 
vernement impérial  établi  par  le  sénatus-consulte  du 
28  floréal  an  XII,  ou  18  mai  1804,  a  cessé  d'exister, 
et  que  le  vœu  manifeste  de  tous  les  Français  appelle 
un  ordre  de  choses  dont  le  premier  résultat  soit  le 
rétablissement  de  la  paix  générale  et  qui  soit  aussi 
l'époque  d'une  réconciliation  solennelle  entre  tous  les 
États  de  la  grande  famille  européenne,  le  Sénat  dé- 
clare et  décrète  ce  qui  suit  :  Napoléon  déchu  du  trône; 
le  droit  d'hérédité  aboli  dans  sa  famille  ;  le  peuple 
français  et  rarmée  déliés  envers  lui  du  serment  de 
fidélité.  » 

Le  Sénat  Romain  fut  moins  dur  lorsqu'il  déclara 
Néron  ennemi  public  :  l'histoire  n'est  qu'une  répéti- 
tion des  mêmes  faits  appliqués  à  des  hommes  et  à  des 
temps  divers. 

Se  représente-t-on  l'empereur  lisant  le   document 


MEMOIRES    d'oUTRË-TOMBE  411 

officiel  à  Fontainebleau  ?  Que  devait-il  penser  de  ce 
qu'il  avait  fait,  et  des  hommes  qu'il  avait  appelés  à  la 
complicité  de  son  oppression  de  nos  libertés?  Quand 
je  publiai  ma  brochure  De  Bonaparte  et  des  Bour- 
bons, pouvais-je  m'attendre  à  la  voir  amplifiée  et 
convertie  en  décret  de  déchéance  par  le  Sénat?  Qui 
empêcha  ces  législateurs,  aux  jours  de  la  prospérité, 
de  découvrir  les  maux  dont  ils  reprochaient  à  Bona- 
parte d'être  l'auteur,  de  s'apercevoir  que  la  constitu- 
tion avait  été  violée?  Quel  zèle  saisissait  tout  à  coup 
ces  muets  joour  la  liberté  de  la  presse  ?  Ceux  qui  avaient 
accablé  Napoléon  d'adulations  au  retour  de  chacune 
de  ses  guerres,  comment  trouvaient-ils  maintenant 
qu'il  ne  les  avait  entreprises  que  dans  l'intérêt  de  son 
ambition  démesurée?  Ceux  qui  lui  avaient  jeté  tant  de 
conscrits  à  dévorer,  comment  s'attendrissaient-ils 
soudain  sur  des  soldats  blessés,  abandonnés  sans  se- 
cours, sans  pansement,  sans  subsistances?  Il  y  a  des 
temps  où  l'on  ne  doit  dépenser  le  mépris  qu'avec 
économie,  à  cause  du  grand  nombre  de  nécessiteux  : 
je  le  leur  plains  pour  cette  heure,  parce  qu'ils  en 
auront  encore  besoin  pendant  et  après  les  Cent- 
Jours. 

Lorsque  je  demande  ce  que  Napoléon  à  Fontaine- 
bleau pensait  des  actes  du  Sénat,  sa  réponse  était 
faite  :  un  ordre  du  jour  du  5  avril  1814,  non  publié 
officiellement,  mais  recueilli  dans  divers  journaux  au 
dehors  de  la  capitale,  remerciait  l'armée  de  sa  fidélité 
en  ajoutant  : 

«  Le  Sénat  s'est  permis  de  disposer  du  gouverne- 
«  ment  français;  il  a  oublié  qu'il  doit  à  l'empereur 
«  le  pouvoir  dont  il  abuse  maintenant;  que  c'est  lui 


412  HÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

qui  a  sauvé  une  partie  de  ses  membres  de  l'orage 
de  la  Révolution,  tiré  de  l'obscurité  et  protégé 
l'autre  contre  la  haine  de  la  nation.  Le  Sénat  se 
fonde  sur  les  articles  de  la  constitution  pour  la  ren- 
verser; il  ne  rougit  pas  de  faire  des  reproches  à 
l'empereur  sans  remarquer  que,  comme  premier 
corps  de  l'État,  il  a  pris  part  à  tous  les  événements. 
Le  Sénat  ne  rougit  pas  de  parler  des  libelles  pu- 
bliés contre  les  gouvernements  étrangers  :  il  oublie 
qu'ils  furent  rédigés  dans  son  sein.  Si  longtemps 
que  la  fortune  s'est  montrée  fidèle  à  leur  souve- 
rain, ces  hommes  sont  restés  fidèles,  et  nulle 
plainte  n'a  été  entendue  sur  les  abus  du  pouvoir. 
Si  l'empereur  avait  méprisé  les  hommes,  comme  on 
le  lui  a  reproché,  alors  le  monde  reconnaîtrait  au- 
jourd'hui qu'il  a  eu  des  raisons  qui  motivaient  son 
«  mépris».  » 

C'est  un  hommage  rendu  par  Bonaparte  lui-même 
à  la  liberté  Ce  la  presse  :  il  devait  croire  qu'elle  avait 
quelque  chc^e  de  bon,  puisqu'elle  lui  offrait  un  der- 
nier abri  el  un  dernier  secours. 

Et  moi  qui  me  débats  contre  le  temps,  moi  qui 
cherche  à  lui  faire  rendre  compte  de  ce  qu'il  a  vu, 
moi  qui  écris  ceci  si  loin  des  événements  passés, 
sous  le  règne  de  Philippe,  héritier  contrefait  d'un  si 
grand  héritage,  que  suis-je  entre  les  mains  de  ce 
Temps,  ce  grand  dévorateur  des  siècles  que  je  croyais 
arrêtés,  de  ce  Temps  qui  me  fait  pirouetter  dans  les 
espaces  avec  lui? 

1.  Le  texte  complet  de  cet  ordre  du  jour  a  été  donné  par  le 
haron  Faia  dans  3on  Manuscrit  de  AJil  huit  cent  quatorze, 
p.  375. 


MEMOIRES  D*OUTRE-TOMBE  ^13 

Alexandre  était  descendu  chez  M.  de  Talleyrand  '.  Je 
n'assistai  point  aux  conciliabules  :  on  les  peut  lire 
dans  les  récits  de  l'abbé  de  Pradt^eldes  divers  tripo- 
tiers  qui  maniaient  dans  leurs  sales  et  petites  mains 
le  sort  d'un  des  plus  grands  hommes  de  l'histoire  et 
la  destinée  du  monde.  Je  comptais  pour  rien  dans  la 
politique  en  dehors  des  masses  ;  il  n'y  avait  pas  d'in- 
trigant subalterne  qui  n'eût  aux  antichambres  beau- 
coup plus  de  droit  et  de  faveur  que  moi  :  homme 
futur  de  la  Restauration  possible,  j'attendais  sous  les 
fenêtres,  dans  la  rue. 

Par  les  machinations  de  l'hôtel  de  la  rue  Saint- 
Florentin,  le  Sénat  conservateur  nomma  un  gou- 
vernement provisoire  composé  du  général  Beur- 
nonville  ^,   du   sénateur  Jaucourt  *,   du  duc  de  Dal- 

1.  M.  de  Talleyrand  habitait  l'hôtel  qui  fait  le  coin  de  la  plac« 
de  la  Concorde  et  de  la  rue  Saint-Florentin.  Après  la  mort  du 
prince  de  Talleyrand,  il  fut  occupé  par  la  princesse  de  Liéven. 
Il  est  aujourd'hui  la  propriété  de  M.  Alphonse  de  Rothschild. 

2.  Récit  historique  sur  la  restauration  de  la  royauté  en 
France  le  31  mars  1814,  par  M.  de  Pradt,  1815. 

3.  Pierre-Riel,  marquis  de  Beurnonville  (1752-1821).  Ministre 
de  la  guerre  (4  février — 11  mars  1793);  général  en  chef  de  l'armée 
de  Sambre-et-Meuse,  puis  de  l'armée  du  Nord  ;  ambassadeur  à 
Berlin,  puis  à  Madrid,  sous  le  Consulat;  sénateur  le  l^'  février 
1805;  comte  de  l'Empire  le  23  mai  1808.  —  Louis  X'VIIl  le 
nomma  ministre  d'Etat,  pair  de  France  le  4  juin  1814,  maréchal 
de  France  le  3  juillet  1816.  En  1817,  il  le  créa  marquis  et,  en 
1820,  lui  donna  le  cordon  bleu  à  l'occasion  de  la  naissance  du 
duc  de  Bordeaux. 

4.  Arnail-François,  marquis  de  Jaucourt  (1757-1852).  Il  était 
sénateur  depuis  le  31  octobre  1803,  Napoléon  l'avait  fait  comte 
le  26  avril  1808.  Nommé,  le  13  mai  1814,  par  Louis  XVIII.  mi- 
nistre d'Etat  et  pair  de  France,  il  fut  chargé,  le  4  juin,  de  l'in- 
térim des  Affaires  étrangères,  tandis  que  Talleyrand  représen- 
tait la  France  au  Congrès  de  Vienne.  Pendant  les  Cent-Jours, 
il  fut  dô  ceux  que  Napoléon  mit  hors  la  loi.  H  suivit  le  roi  à 


414  MEMOIRES    d'outre-tombe 

berg*,  de  Tabbé  de  MontesquiouS  et  de  Dupont  de 
Nemours  ';  le  prince  de  Bénévent  se  nantit  de  la  pré- 
sidence. 

En  rencontrant  ce  nom  pour  la  première  fois,  je 
devrais  parler  du  personnage  qui  prit  dans  les  affaires 
d'alors  une  part  remarquable  ;  mais  je  réserve  son 
portrait  pour  la  fin  de  mes  Mémoires. 

L'intrigue  qui  retint  M.  de  Talleyrand  à  Paris,  lors 
de  l'entrée  des  alliés,  a  été  la  cause  de  ses  succès  au 
début  de  la  Restauration.  L'empereur  de  Russie  le 
connaissait  pour  l'avoir  vu  à  Tilsit.  Dans  l'absence  des 
autorités  françaises,  Alexandre  descendit  à  l'hôtel  de 

Oand,  et  à  la  seconde  Restauration,  après  avoir  été  quelque 
temps  ministre  de  la  marine,  il  devint  membre  du  conseil 
privé. 

1.  Emerick-Joseph-Wolfgand-Héribert,  duc  de  Dalberg  (1773- 
1833).  Il  était  le  neveu  de  Charles  de  Dalberg,  qui  fut  archi- 
chancelier  de  TEmpire,  prince-primat  de  la  Com'édération  du 
Rhin  et  grand-duc  de  Francfort.  Naturalisé  Français  après  le 
traité  de  Vienne  (1809),  et  chargé  de  négocier  le  mariage  de 
Napoléon  avec  Marie-Louise,  Emerick  de  Dalberg  fut  créé  duc 
de  l'Empire  (14  août  1810),  conseiller  d'État  (14  octobre  sui- 
vant), et  reçut  une  dotation  de  quatre  millions.  Il  suivit  M.  de 
Talleyrand  dans  sa  disgrâce  et  se  retrouva  à  ses  côtés  en  1814. 

2.  François-Xavier-Marc-Antoine,  duc  de  Montesquioic- 
Fezensac  (1756-1832).  Député  du  clergé  de  la  ville  de  Paris  à 
l'Assemblée  constituante,  il  avait  été  l'un  des  principaux  ora- 
teurs du  côté  droit.  L'Empire  l'avait  exilé  à  Menton.  Il  fut  mi- 
nistre de  l'Intérieur  du  13  mai  1814  au  20  mars  1815.  Pair  de 
France  le  17  août  1815,  membre  de  l'Académie  française  en 
vertu  de  l'ordonnance  du  21  mars  1816,  créé  comte  en  1817,  puis 
duc  en  1821,  il  fut  autorisé  à  transmettre  la  pairie  à  son  neveu 
Raymond  de  Montesquiou,  plus  tard  duc  de  Fezensac  et  auteur 
des  Souvenirs  militaires  de  1804  à  1814. 

3.  Voir  sur  Dupont  de  Nemours  la  note  2  de  la  page  383.  Il 
ne  fit  pas  partie,  à  proprement  parler,  du  Gouvernement  provi- 
soire, auprès  duquel  il  remplissait  seulement  les  fonctions  de 
««crét,âire. 


MEMOIRES   d'outre-tombe  415 

rinfantadoS  que  le  maître  de  l'hôtel  se  hâta  de  lui 
oflFrir. 

Dès  lors,  M.  de  Talleyrand  passa  pour  l'arbitre  du 
monde  ;  ses  salons  devinrent  le  centre  des  négocia- 
tions. Composant  le  gouvernement  provisoire  à  sa 
guise,  il  y  plaça  les  partners  de  son  whist  :  l'abbé  de 
Montesquiou  y  figura  seulement  comme  une  réclame 
de  la  légitimité. 

Ce  fut  à  l'infécondité  de  l'évêque  d'Autun  que  les 
premières  œuvres  de  la  Restauration  furent  confiées  : 
il  frappa  cette  Restauration  de  stérilité,  et  lui  commu- 
niqua un  germe  de  flétrissure  et  de  mort. 

Les  premiers  actes  du  gouvernement  provisoire, 
placé  sous  la  dictature  de  son  président,  furent  des 
proclamations  adressées  aux  soldats  et  au  peuple. 

«  Soldats,  disaient-elles  aux  premiers,  la  France 
«  vient  de  briser  le  joug  sous  lequel  elle  gémit  avec 
«  vous  depuis  tant  d'années.  Voyez  tout  ce  que  vous 
«  avez  souffert  de  la  tyrannie.  Soldats,  il  est  temps  de 
«  finir  les  maux  de  la  patrie.  Vous  êtes  ses  plus  no- 
«  blés  enfants  ;  vous  ne  pouvez  appartenir  à  celui  qui 
«  l'a  ravagée,  qui  a  voulu  rendre  votre  nom  odieux  à 
«  toutes  les  nations,  qui  aurait  peut-être  compromis 
-  votre  gloire  si  un  homme  qui  n'est  pas  même  Fran- 


1.  Au  commencement  du  règne  de  Louis  XVI,  l'hôtel  de  la  rue 
Saint-Florentin  appartenait  au  duc  de  Fitz-James,  qui  le  vendit 
en  1787  à  la  duchesse  de  l'Infantado.  Dt  là  le  nom  que  lui 
donne  ici  Chateaubriand  et  qui  est  celui  sous  lequel  cet  hôte» 
était  généralement  désigné  sous  l'Empire  et  au  commencement 
de  la  Restauration. 


416  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  ÇAis  pouvait  jamais  affaiblir  rhonneur  de  nos  armet 
«  et  la  générosité  de  nos  soldats'.  » 

Ainsi,  aux  yeux  de  ses  plus  serviles  esclaves,  celui 
qui  remporta  tant  de  victoires  n'est  plus  même  Fran- 
çais! Lorsqu'au  temps  de  la  Ligue  Du  Bourg  rendit  la 
Bastille  à  Henri  IV,  il  refusa  de  quitter  Fécharpe  noire 
et  de  prendre  l'argent  qu'on  lui  offrait  pour  la  reddi- 
tion de  la  place.  Sollicité  de  reconnaître  le  roi,  il  ré- 
pondit «  que  c'était  sans  doute  un  très  bon  prince, 
«  mais  qu'il  avait  donné  sa  foi  à  M.  de  Mayenne; 
«  qu'au  reste  Brissac  était  un  traître,  et  que,  pour  le 
«  lui  maintenir,  il  le  combattrait  entre  quatre  piques, 
«  en  présence  du  roi,  et  lui  mangerait  le  cœur  du  ven- 
«  tre.  »  Différence  des  temps  et  des  hommes  ! 

Le  4  avril  parut  une  nouvelle  adresse  du  gouverne- 
ment provisoire  au  peuple  français  ;  elle  lui  disait  : 

«  Au  sortir  de  vos  discordes  civiles,  vous  aviez 
«  choisi  pour  chef  un  homme  qui  paraissait  sur  la 
«  scène  du  monde  avec  les  caractères  de  la  grandeur. 
«  Sur  les  ruines  de  l'anarchie,  il  n'a  fondé  que  le  des- 
«  potisme  ;  il  devait  au  moins  par  reconnaissance  dé- 
fi venir  Français  avec  vous:  il  ne  l'a  jamais  été.  Il  n'a 
«  cessé  d'entreprendre  sans  but  et  sans  motif  des 
«  guerres  injustes,  en  aventurier  qui  veut  être  fameux. 
«  Peut-être  réve-t-il  encore  à  ses  desseins  gigantes- 
«  ques,  même  quand  des  revers  inouïs  punissent  avec 
«  tant  d'éclat  l'orgueil  et  l'abus  de  la  victoire.  Il  n'a 
«  su  régner  ni  dans  l'intérêt  national,  ni  dans  linté- 
tt  rêt  même  de  son  despotisme.  11  a  détruit  tout  ce 
«  qu'il  voulait  créer,  et  recréé  tout  ce  qu'il  voulait 

1.  Adresse  du  Gouvernement  provisoire  aux  armées  froM- 
jaises,  en  dale  du  2  avril  1814. 


MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE  417 

«  détruire.  Il  ne  croyait  qu'à  la  force  ;  la  force  l'ac- 
«  cable  aujourd'hui  :  juste  retour  d'une  ambition  in- 
«  sensée.  » 

Vérités  incontestables,  malédictions  méritées  ;  mais 
qui  les  donnait,  ces  malédictions  ?  que  devenait  ma 
pauvre  petite  brochure,  serrée  entre  ces  virulentes 
adresses?  ne  disparaît-elle  pas  entièrement?  Le  même 
jour,  4  avril,  le  gouvernement  provisoire  proscrit  les 
signes  et  les  emblèmes  du  gouvernement  impérial  ;  si 
l'Arc  de  Triomphe  eût  existé,  on  l'aurait  abattu.  Mailhe, 
qui  vota  le  premier  la  mort  de  Louis  XVI  *,  Camba- 
cérès,  qui  salua  le  premier  Napoléon  du  nom  d'empe- 
reur, reconnurent  avec  empressement  les  actes  du 
gouvernement  provisoire. 

Le  6,  le  Sénat  broche  une  constitution  :  elle  repo- 
sait à  peu  près  sur  les  bases  de  la  charte  future  ;  le 
Sénat  était  maintenu  comme  Chambre  haute  ;  la  di- 
gnité des  sénateurs  était  déclarée  inamovible  et  héré- 
ditaire ;  à  leur  titre  de  majorât  était  attachée  la  dota- 
tion des  sénatoreries  ;  la  constitution  rendait  ces  titres 
et  majorats  transmissibles  aux  descendants  du  posses- 
seur :  heureusement  que  ces  ignobles  hérédités  avaient 
en  elles  des  Parques,  comme  disaient  les  anciens. 

L'effronterie  sordide  de  ces  sénateurs  qui,  au  milieu 
de  l'invasion  de  leur  patrie,  ne  se  perdent  pas  de  vue 
un  moment,  frappe  même  dans  l'immensité  des  évé- 
nements publics. 

1.  Jean  Baptiste  Mailhe  (1754-1834),  député  de  la  Haute- 
Garonne  à  la  ConTcntion.  Par  suite  du  roulement  qui  s'opéra 
entre  les  départements  pour  les  appels  nominaux,  il  fut  appelé 
le  premier  à  voter  dans  le  procès  du  roi.  En  avril  1814,  il  envoya 
une  adresse  au  Sénat  pour  le  féliciter  d'avoir  prononcé  la  dé- 
chéance de  Napoléon. 

T.  m.  27 


418  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

N'aurait-il  pas  été  plus  commode  pour  les  Bourbons 
d'adopter  en  arrivant  le  gouvernement  établi,  un 
Corps  législatif  muet,  un  Sénat  secret  et  esclave,  une 
presse  enchaînée?  A  la  réflexion,  on  trouve  la  chose 
impossible  :  les  libertés  naturelles,  se  redressant  dans 
l'absence  du  bras  qui  les  courbait,  auraient  repris  leur 
ligne  verticale  sous  la  faiblesse  de  la  compression.  Si 
les  princes  légitimes  avaient  licencié  l'armée  de  Bona- 
parte, comme  ils  auraient  dû  le  faire,  (c'était  l'opinion 
de  Napoléon  à  l'île  d'Elbe),  et  s'ils  eussent  conservé  en 
même  temps  le  gouvernement  impérial,  c'eût  été  trop 
de  briser  l'instrument  de  la  gloire  pour  ne  garder  que 
l'instrument  de  la  tyrannie  :  la  charte  était  la  rançon 
de  Louis  XVIII. 

Le  12  avril,  le  comte  d'Artois  arriva  en  qualité  de 
lieutenant  général  du  royaume.  Trois  ou  quatre  cents 
hommes  à  cheval  allèrent  au-devant  de  lui  ;  j'étais  de 
la  troupe.  Il  charmait  par  sa  bonne  grâce,  difî'érente 
des  manières  de  l'Empire.  Les  Français  reconnais- 
saient avec  plaisir  dans  sa  personne  leurs  anciennes 
mœurs,  leur  ancienne  politesse  et  leur  ancien  langage  ; 
la  foule  l'entourait  et  le  pressait  ;  consolante  appari- 
tion du  passé,  double  abri  qu'il  était  contre  l'étranger 
vainqueur  et  contre  Bonaparte  encore  menaçant.  Hé- 
las !  ce  prince  ne  remettait  le  pied  sur  le  sol  français 
que  pour  y  voir  assassiner  son  fils  et  pour  retourner 
mourir  sur  cette  terre  d'exil  dont  il  revenait  ;  il  y  a 
des  hommes  à  qui  la  vie  a  été  jetée  au  cou  comme  une 
chaîne. 

On  m'avait  présenté  au  frère  du  roi ,  on  lui  avait 
fait  lire  ma  brochure,  autrement  il  naurait  pas  su  mon 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  419 

nom  :  il  ne  se  rappelait  ni  de  m'avoir  vu  à  la  cour  de 
Louis  XVI,  ni  au  camp  de  Thionville,  et  n'avait  sans 
doute  jamais  entendu  parler  du  Génie  du  christia- 
nisme :  c'était  tout  simple.  Quand  on  a  beaucoup  et 
longuement  souflFert,  on  ne  se  souvient  plus  que  de 
soi  ;  l'infortune  personnelle  est  une  compagne  un  peu 
froide,  mais  exigeante  ;  elle  vous  obsède  ;  elle  ne 
laisse  de  place  à  aucun  autre  sentiment,  ne  vous 
quitte  point,  s'empare  de  vos  genoux  et  de  votre 
couche. 

La  veille  du  jour  de  l'entrée  du  comte  d'Artois,  Na- 
poléon, après  avoir  inutilement  négocié  avec  Alexan- 
dre par  l'entremise  de  M.  de  Coulaincourt,  avait  fait 
connaître  l'acte  de  son  abdication: 

«  Les  puissances  alliées  ayant  proclamé  que  l'empe- 
«  reur  Napoléon  était  le  seul  obstacle  au  rétablisse- 
«  ment  de  la  paix  en  Europe,  l'empereur  Napoléon, 
«  fidèle  à  son  serment,  déclare  qu'il  renonce  pour  lui 
«  et  ses  héritiers  au  trône  de  France  et  d'Italie,  parce 
«  qu'il  n'est  aucun  sacrifice  personnel,  même  celui  de 
«  la  vie,  qu'il  ne  soit  prêt  à  faire  à  l'intérêt  des  Fran- 
«  çais.  » 

A  ces  paroles  éclatantes  l'empereur  ne  tarda  pas  de 
donner,  par  son  retour,  un  démenti  non  moins  écla- 
tant :  il  ne  lui  fadlut  que  le  temps  d'aller  à  l'île  d'Elbe. 
Il  resta  à  Fontainebleau  jusqu'au  20  avril. 

Le  20  d'avril  étant  arrivé,  Napoléon  descendit  le  per- 
ron à  deux  branches  qui  conduit  au  péristyle  du  châ- 
teau désert  de  la  monarchie  des  Gapets.  Quelques  gre- 
nadiers, restes  des  soldats  vainqueurs  de  l'Europe, 
se  formèrent  en  ligne  dans  la  grande  cour,  comme  sur 
leur  dernier  champ  de  bataille  ;  ils  étaient  entourés  de 


420  iffÉMOiRES  d'outre-tombe 

ces  vieux  arbres,  compagnons  mutilés  ae  François  I** 
et  de  Henri  IV.  Bonaparte  adressa  ces  paroles  aux 
derniers  témoins  de  ses  combats  : 

«  Généraux,  officiers,  sous-officiers  et  soldats  de 
<  ma  vieille  garde,  je  vous  fais  mes  adieux  :  depuis 
<<  vingt  ans  je  suis  content  de  vous  ;  je  vous  ai  tou- 
«  jours  trouvés  sur  le  chemin  de  la  gloire. 

«  Les  puissances  alliées  ont  armé  toute  l'Europe 
«  contre  moi,  une  partie  de  Tarméea  trahi  ses  devoirs 
«  et  la  France  elle-même  a  voulu  d'autres  destinées. 

«  Avec  vous  et  les  braves  qui  me  sont  restés  fidèles, 
«  j'aurais  pu  entretenir  la  guerre  civile  pendant  trois 
a  ans  ;  mais  la  France  eût  été  malheureuse,  ce  qui 
«  était  contraire  au  but  que  je  me  suis  proposé. 

«  Soyez  fidèles  au  nouveau  roi  que  la  France  s'est 
«  choisi  ;  n'abandonnez  pas  notre  chère  patrie,  trop 
«  longtemps  malheureuse  1  Aimez-la  toujours,  aimez- 
«  la  bien,  cette  chère  patrie. 

«  Ne  plaignez  pas  mon  sort  ;  je  serai  toujours  heu- 
«  reux  lorsque  je  saurai  que  vous  l'êtes. 

«  J'aurais  pu  mourir  ;  rien  ne  m'eût  été  plus  facile  ; 
«  mais  je  suivrai  sans  cesse  le  chemin  de  l'honneur. 
«  J'ai  encore  à  écrire  ce  que  nous  avons  fait. 

«  Je  ne  puis  vous  embrasser  tous  ;  mais  j'embras- 
«  serai  votre  général...  Venez,  général...  »  (Il  serre  le 
général  Petit»  dans  ses  bras.)  «  Qu'on  m'apporte  l'ai- 

1.  Le  baTOn  Petit  (1772-1856).  Il  était,  depuis  le  23  juin  1S13, 
général  de  brigade  de  la  garde  impériale.  Au  lendemain  des 
adieux  de  Fontainebleau,  il  prêta  serment  à  Louis  XVIII,  qui  le 
fit  chevalier  de  Saint-Louis.  A  Waterloo,  il  était  à  côté  de  Cam- 
bronne,  et,  à  la  tête  des  survivants  de  la  garde,  il  protégea  la 
fuite  de  l'empereur.  Louis-Philippe  le  créa  pair  de  France  le 
3  octobre  1837  et  l'appela,  en  Wii,  au  cominandement  de  l'hôtel 


UËMOIRES  d'outre-tombe  ^1 

«  gle  I...  »  (Il  la  baise.)  «  Chère  aigle!  que  ces  baisers 
«  retentissent  dans  le  cœur  de  tous  les  braves!... 
«  Adieu,  mes  enfants  !...  Mes  vœux  vous  accompagne- 
t  ront  toujours;  conservez  mon  souvenir'.  » 

Cela  dit,  Napoléon  lève  sa  tente  qui  couvrait  le 
monde. 

Bonaparte  avait  demandé  à  l'Ailiance  des  commis- 
saires, afin  d'être  protégé  par  eux  jusqu'à  l'île  que  les 
souverains  lui  accordaient  en  toute  propriété  et  en 
avancement  d'hoirie.  Le  comte  Schouwalof  fut  nommé 
pour  la  Russie,  le  général  KoUer  pour  l'Autriche,  le 
colonel  Campbell  pour  l'Angleterre,  et  le  comte  Wald- 
bourg-Truchsess  pour  la  Prusse  ;  celui-ci  a  écrit  Vlti- 

des  Invalides.  Napoléon  III  le  nomma  sénateur  le  27  mars  1852. 
A  sa  mort,  le  général  Petit  fut  enterré  aux  Invalides,  dont  il 
avait  gardé  le  commandement  sous  les  ordres  du  prince  Jérôme 
Bonaparte. 

1.  Dans  son  Histoire  de  la  Restauration  (tome  I.  p.  215), 
après  avoir  reproduit  le  discours  de  Fontainebleau,  tel  que  le 
donne  Chateaubriand,  M.  Alfred  Nettement  ajoute  :  <€  Nous 
adoptons  la  version  de  ce  discours  donnée  par  M.  de  Chateau- 
briand dans  ses  Mémoires  d'Outre-Tombe.  C'est  celle  qui  nous  a 
paru  la  plus  vraisemblable,  par  le  désordre  même  des  idées  et 
par  ce  qu'elle  a  d'entrecoupé  dans  l'accent.  Sans  doute,  M.  de 
Chateaubriand  n'était  pas  à  Fontainebleau,  mais  il  était  parfaite- 
ment en  mesure  de  savoir  ce  que  l'empereur  avait  dit,  et  il  n'est 
pas  douteux  qu'il  ait  fait  tous  ses  efforts  pour  rétablir  l'exacti- 
tude textuelle  des  paroles  de  l'empereur.  »  Dans  le  Manitscrit 
de  J814,  le  baron  Fain  a  donné  de  ce  discours  une  version  qwi 
diffère  sur  quelques  points  de  celle  des  M^rmoires  d'Outr-,^ 
Tombe.  «  C'est,  dit  Alfred  Nettement,  la  version  du  bonapartisme 
militant  et  hostile,  celle  où  toutes  les  paroles  qui  pouvaient 
sembler  favorables  aux  Bourbons  avaient  disparu  et  où  le  désordre 
des  idées  a  fait  place  à  une  composition  plus  étudiée.  C'est  la 
même  discours,  si  l'on  veut,  mais  avec  des  corrections,  des  ra- 
tranchemeats  et  des  retouches.  • 


422  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

néraire  de  Napoléon  de  Fontainebleau  à  Vile  d'Elbe. 
Cette  brochure  et  celle  de  l'abbé  de  Pradt  sur  l'ambas- 
sade de  Pologne  sont  les  deux  comptes  rendus  dont 
Napoléon  a  été  le  plus  affligé.  Il  regrettait  sans  doute 
alors  le  temps  de  sa  libérale  censure,  quand  il  faisait 
fusiller  le  pauvre  Palm,  libraire  allemand,  pour  avoir 
distribué  à  Nuremberg  l'écrit  de  M.  de  Gentz:  L'Alle- 
magne dans  son  profond  abaissement*.  Nuremberg,  à 
l'époque  de  la  publication  de  cet  écrit,  étant  encore 
ville  libre,  n'appartenait  point  à  la  France  :  Palm  n'au- 
rait-il pas  dû  deviner  cette  conquête  1 

Le  comte  de  Waldbourg  fait  d'abord  le  récit  de  plu- 
sieurs conversations  qui  précédèrent  à  Fontainebleau 
le  départ.  Il  rapporte  que  Bonaparte  donnait  les  plus 
grands  éloges  à  lord  Wellington  et  s'informait  de  son 
caractère  et  de  ses  habitudes.  Il  s'excusait  de  n'avoir 
pas  fait  la  paix  à  Prague,  à  Dresde  et  à  Francfort;  il 
convenait  qu'il  avait  eu  tort,  mais  qu'il  avait  alors 
d'autres  vues.  «  Je  n'ai  point  été  usurpateur,  ajoutait- 
«  il,  parce  que  je  n'ai  accepté  la  couronne  que  d'après 
«  le  vœu  unanime  de  la  nation,  tandis  que  Louis  XVIII 
«  l'a  usurpée,  n'étant  appelé  au  trône  que  par  un  vil 
«  Sénat,  dont  plus  de  dix  membres  ont  voté  la  mort 
«  de  Louis  XVI.  » 
Le  comte  de  Waldbourg  poursuit  ainsi  son  récit  : 
a  L'empereur  se  mit  en  route,  avec  ses  quatre  au- 
«  très  voitures,  le  21  vers  midi,  après  avoir  eu  encore 
«  avec  le  général  Koller  un  long  entretien  dont  voici 

1.  La  famille  du  malheureux  libraire  a  publié  à  Nuremberg, 
en  1814,  un  livre  qui  raconte  de  la  manière  la  plus  complète  et 
la  plus  saisissante  le  procès  et  l'exécution  de  Johann  Philipp 
Palm.  Cet  épisode  eut  dans  toute  l'Allemagne  un  retentissement 
considérable. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  423 

«  le  résumé  :  Eh  bien  !  vous  avez  entendu  hier  mon  dis- 
«  cours  à  la  vieille  garde  ;  il  vous  a  plu  et  vous  avez 
«  vu  l'effet  qu'il  a  produit.  Voilà  comme  il  faut  parler 
«  et  agir  avec  eux,  et  si  Louis  XVIII  ne  suit  pas  cet 
«  exemple,  il  ne  fera  jamais  rien  du  soldat  français. 
« 

«  Les  cris  de  Vive  l'empereur  cessèrent  dès  que  les 
«  troupes  françaises  ne  furent  plus  avec  nous.  A  Mou- 
«  lins  nous  vîmes  les  premières  cocardes  blanches,  et 
«  les  habitants  nous  reçurent  aux  acclamations  de 
«  Vivent  les  alliés  !  Le  colonel  Campbell  partit  de 
«  Lyon  en  avant,  pour  aller  chercher  à  Toulon  ou  à 
«  Marseille  une  frégate  anglaise  qui  pût,  d'après  le 
«  vœu  de  Napoléon,  le  conduire  dans  son  île. 

«  A  Lyon,  où  nous  passâmes  vers  les  onze  heures 
«  du  soir,  il  s'assembla  quelques  groupes  qui  crièrent 
«  Vive  Napoléon  !  Le  24,  vers  midi,  nous  rencontrâ- 
«  mes  le  maréchal  Augereau  près  de  Valence.  L'em- 
«  pereur  et  le  maréchal  descendirent  de  voiture;  Na- 
«  poléon  ôta  son  chapeau,  et  tendit  les  bras  à  Auge- 
«  reau,  qui  l'embrassa,  mais  sans  le  saluer.  Oii  vas-tu 
«  comme  ça  ?  lui  dit  l'empereur  en  le  prenant  par  le 
«  bras,  tu  vas  à  la  cour?  Augereau  répondit  que  pour 
«  le  moment  il  allait  à  Lyon  ;  ils  marchèrent  près  d'un 
«  quart  d'heure  ensemble,  en  suivant  la  route  de  Va- 
«  lence.  L'empereur  fit  au  maréchal  des  reproches 
«  sur  sa  conduite  envers  lui  et  lui  dit  :  Ta  proclama- 
«  tion  est  bien  bête  ;  pourquoi  des  injures  contre  moi? 
<»  //  fallait  simplement  dire  :  Le  vœu  de  la  nation  s'étant 
«  prononcé  en  faveur  d'un  nouveau  souverain,  le  de- 
«  voir  de  l'armée  est  de  s'y  conformer.  Vive  le  roi! 
«  vive  Louis  XVIII!  Augereau  alors  se  mit  aussi  à 


424  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  tutoyer  Bonaparte,  et  lui  fit  à  son  tour  d'amers  re- 
«  proches  sur  son  insatiable  ambition,  à  laquelle  il 
«  avait  tout  sacrifié,  même  le  bonheur  de  la  France 
«  entière.  Ce  discours  fatiguant  l'empereur,  il  se 
«  tourna  avec  brusquerie  du  côté  du  maréchal,  l'em- 
«  brassa,  lui  ôta  encore  son  chapeau,  et  se  jeta  dans 
«  sa  voiture. 

«  Augereau,  les  mains  derrière  le  dos,  ne  dérangea 
«  pas  sa  casquette  de  dessus  sa  tête  ;  et  seulement, 
«  lorsque  l'empereur  fut  remonté  dans  sa  voiture,  il 
«  lui  fit  un  geste  méprisant  de  la  main  en  lui  disant 

«  adieu 

« 

«  Le  25  nous  arrivâmes  à  Orange  ;  nous  fûmes  re- 
«  çus  aux  cris  de  :  Vive  le  roi  !  vive  Louis  XVIII  ! 

«  Le  même  jour,  le  matin,  l'empereur  trouva  un 
«  peu  en  avant  d'Avignon,  à  l'endroit  où  l'on  devait 
«  changer  de  chevaux,  beaucoup  de  peuple  rassemblé, 
«  qui  l'attendait  à  son  passage,  et  qui  nous  accueillit 
«  aux  cris  de:  Vive  le  roi!  vivent  les  alliés!  A  bas  le 
«  tyran,  le  coquin,  le  mauvais  gueux!...  Cette  multi- 
«  tude  vomit  encore  contre  lui  mille  invectives. 

«  Nous  fîmes  tout  ce  que  nous  pûmes  pour  arrêter 
«  ce  scandale,  et  diviser  la  foule  qui  assaillait  sa  voi- 
«  ture  ;  nous  ne  pûmes  obtenir  de  ces  forcenés  qu'ils 
«  cessassent  d'insulter  l'homme  qui,  disaient-ils,  les 
«  avait  rendus  si  malheureux,  et  qui  n'avait  d'autre 
«  désir  que  d'augmenter  encore  leur  misère.     .     .     . 

«  Dans  tous  les  endroits  que  nous  traversâmes,  il 
«  fut  reçu  de  la  même  manière.  A  Orgon*,  petit  village 

1.  Chef-lieu  de  cant  Dn  du  département  des  Bouches-du-Rhône, 
sur  la  rire  gauche  de  'a  Durance. 


MÉMOIRES  d'outré-tombe  425 

«  où  nous  changeâmes  de  chevaux,  la  rage  du  peuple 
«  était  à  son  comble  ;  devant  l'auberge  même  où  il 
«  devait  s'arrêter,  on  avait  élevé  une  potence  à  la- 
«  quelle  était  suspendu  un  mannequin,  en  uniforme 

*  français,  couvert  de  sang,  avec  une  inscription  pla- 
«  cée  sur  la  poitrine  et  ainsi  conçue  :  Tel  sera  tôt  ou 
«  tard  le  sort  du  tyran. 

«  Le  peuple  se  cramponnait  à  la  voiture  de  Napo- 
«  léon,  et  cherchait  à  le  voir  pour  lui  adresser  les  plus 
«  fortes  injures.  L'empereur  se  cachait  derrière  le  gé- 
«  néral  Bertrand  le  plus  qu'il  pouvait  ;  il  était  pâle  et 
«  défait,  ne  disant  pas  un  mot.  A  force  de  pérorer  le 
«  peuple,  nous  parvînmes  à  le  tirer  de  ce  mauvais 
«  pas. 

«  Le  comte  Schouwalof,  à  côté  de  la  voiture  de  Bo- 
«  naparte,  harangua  la  populace  en  ces  termes  :  «  N'a- 
ie vez-vous  pas  honte  d'insulter  à  un  malheureux  sans 
«  défense  ?  Il  est  assez  humilié  par  la  triste  situation 
«  où  il  se  trouve,  lui  qui  s'imaginait  donner  des  lois 
«  à  l'univers  et  qui  se  trouve  aujourd'hui  à  la  merci 
«  de  votre  générosité  !  Abandonnez-le  à  lui-même  ; 
«  regardez-le  :  vous  voyez  que  le  mépris  est  la  seule 
«  arme  que  vous  devez  employer  contre  cet  homme, 
«  qui  a  cessé  d'être  dangereux.  Il  serait  au-dessous 
«  de  la  nation  française  den  prendre  une  autre  ven- 
«  geance  !  »  Le  peuple  applaudissait  à  ce  discours,  et 
«  Bonaparte,  voyant  l'effet  qu'il  produisait,  faisait  des 

*  signes  d'approbation  à  Schouwalolf,  et  le  remercia 

*  ensuite  du  service  qu'il  lui  avait  rendu. 

«  A  un  quart  de  lieue  en  deçà  d'Orgon,  il  crut  indis- 
«  pensable  la  précaution  de  se  déguiser  :  il  mit  une 
«  mauvaise  redingote  bleue,  un  chapeau  rond  sur  sa 


426  MÉMOIRES   d'outre- lOMBE 

«  tête  avec  une  cocarde  blanche,  et  monta  un  cheval 
«  de  poste  pour  galoper  devant  sa  voiture,  voulant 
«  passer  ainsi  pour  un  courrier.  Comme  nous  ne  pou- 
«  vlons  le  suivre,  nous  arrivâmes  à  Saint-Cannat*  bien 
«  après  lui.  Ignorant  les  moyens  qu'il  avait  pris  pour 
«  se  soustraire  au  peuple,  nous  le  croyions  dans  le 
«  plus  grand  danger,  car  nous  voyions  sa  voiture  en- 
«  tourée  de  gens  furieux  qui  cherchaient  à  ouvrir  les 
«  portières:  elles  étaient  heureusement  bien  fermées, 
«  ce  qui  sauva  le  général  Bertrand.  La  ténacité  des 
«  femmes  nous  étonna  le  plus  ;  elles  nous  suppliaient 
«  de  le  leur  livrer,  dirant:  «  Il  i'a  si  bien  mérité  envers 
«  nous  et  envers  vous-mêmes,  que  nous  ne  vous  de- 
«  mandons  qu'une  chose  juste.  » 

«  A  une  demi-lieue  de  Saint-Cannat,  nous  atteignî- 
«  mes  la  voiture  de  l'empereur,  qui,  bientôt  après,  en- 
«  tra  dans  une  mauvaise  auberge  située  sur  la  grande 
«  route  et  appelée  la  Calade.  Nous  l'y  suivîmes,  et  ce 
«  n'est  qu'en  cet  endroit  que  nous  apprîmes  et  le  tra- 
«  vestissement  dont  il  s'était  servi,  et  son  arrivée  dans 
a  cette  auberge  à  la  faveur  de  ce  bizarre  accoutre- 
«  ment;  il  n'avait  été  accompagné  que  d'un  seulcour- 
«  rier  ;  sa  suite,  depuis  le  général  jusqu'au  marmiton, 
«  était  parée  de  cocardes  blanches,  dont  ils  parais- 
«  saient  s'être  approvisionnés  à  l'avance.  Son  valet  de 
«  chambre,  qui  vint  au-devant  de  nous,  nous  pria  de 
«  faire  passer  l'empereur  pour  le  colonel  Campbell, 
«  parce  qu'en  arrivant  il  s'était  annoncé  pour  tel  à 
«  l'hôtesse.  Nous  promînes  de  nous  conformer  à  ce 
«  désir,  et  j'entrai  le  premier  dans  une  espèce  de 

1.  Village  du  canton  de  Lambesc,  arrondissement  d'Aix  (Boa- 
ches-du-Rhône), 


HÉMOIRES  d'outre-tombe  427 

«  chambre  où  je  fus  frappé  de  trouver  le  ci-devant 
«  souverain  du  monde  plongé  dans  de  profondes  ré- 
«  flexions,  la  tète  appuyée  dans  ses  mains.  Je  ne  le 
«  reconnus  pas  d'abord,  et  je  m'approchai  de  lui.  Il  se 
«  leva  en  sursaut  en  entendant  quelqu'un  marcher,  et 
i«  me  laissa  voir  son  visage  arrosé  de  larmes.  lime  fit 
«  signe  de  ne  rien  dire,  me  fît  asseoir  près  de  lui,  et 
«  tout  le  temps  que  l'hôtesse  fut  dans  la  chambre,  il 
«  ne  me  parla  que  de  choses  indifiFérentes.  Mais  lors- 
«  qu'elle  sortit,  il  reprit  sa  première  position.  Je  ju- 
«  geai  convenable  de  le  laisser  seul  ;  il  nous  fit  cepen- 
«  dant  prier  de  passer  de  temps  en  temps  dans  sa 
«  chambre  pour  ne  pas  faire  soupçonner  sa  présence. 

«  Nous  lui  fîmes  savoir  qu'on  était  instruit  que  le 
«  colonel  Campbell  avait  passé  la  veille  justement  par 
«  cet  endroit,  pour  se  rendre  à  Toulon.  Il  résolut  aus- 
«  sitôt  de  prendre  le  nom  de  lord  Burghers. 

«  On  se  mit  à  table,  mais  comme  ce  n'étaient  pas 
«  ses  cuisiniers  qui  avaient  préparé  le  dîner,  il  ne 
«  pouvait  se  résoudre  à  prendre  aucune  nourriture, 
«  dans  la  crainte  d'être  empoisonné.  Cependant,  nous 
«  voyant  manger  de  bon  appéitt,  il  eut  honte  de  nous 
«  faire  voir  les  terreurs  qui  l'agitaient,  et  prit  de  tout 
«  ce  qu'on  lui  offrit;  il  fit  semblant  d'y  goûter,  mais 
«  il  renvoyait  les  mets  sans  y  toucher  ;  quelquefois  il 
«  jetait  dessous  la  table  ce  qu'il  avait  accepté,  pour 
«  faire  croire  qu'il  l'avait  mangé.  Son  dîner  fut  com- 
«  posé  d'un  peu  de  pain  et  d'un  flacon  de  vin  qu'il  fit  re- 
«  tirer  de  sa  voiture  et  qu'il  partagea  même  avec  nous. 

«  Il  parla  beaucoup  et  fut  d'une  amabilité  très  re- 
«  marquable.  Lorsque  nous  fûmes  seuls,  et  que  l'hô- 
«  tesse  qui  nous  servait  fut  sortie,  il  nous  fit  connaître 


428  MÉMOIRES    D'OUTRE-TOliBE 

«  combien  il  croyait  sa  vie  en  danger  ;  il  était  per- 
«  suadé  que  la  gouvernement  français  avait  pris  des 
«  mesure  pour  le  faire  enlever  ou  assassiner  dans  cet 
«  endroit. 

«  Mille  projets  se  croisaient  dans  sa  tête  sur  la  ma- 
^  nière  dont  il  pourrait  se  sauver  ;  il  rêvait  aussi  aux 
«  moyens  de  tromper  le  peuple  d'Aix,  car  on  l'avait 
«  prévenu  qu'une  très  grande  foule  l'attendait  à  la 
«  poste.  Il  nous  déclara  donc  que  ce  qui  lui  paraissait 
«  le  plus  convenable,  c'était  de  retourner  jusqu'à 
«  Lyon,  et  de  prendre  de  là  une  autre  route  pour 
«  s'embarquer  en  Italie.  Nous  n'aurions  pu,  en  aucun 
«  cas,  consentir  à  ce  projet,  et  nous  cherchâmes  à  le 
«  persuader  de  se  rendre  directement  à  Toulon  ou 
«  d'aller  par  Digne  à  Fréjus.  Nous  tâchâmes  de  le 
«  convaincre  qu'il  était  impossible  que  le  gouverne- 
«  nement  français  pût  avoir  des  intentions  si  perfides 
«  à  son  égard  sans  que  nous  en  fussions  instruits,  et 
«  que  la  populace,  malgré  les  indécences  auxquelles 
«  elle  se  portait,  ne  se  rendrait  pas  coupable  d'un 
«  crime  de  cette  nature. 

«  Pour  nous  mieux  persuader,  et  pour  nous  prouver 
o  jusqu'à  quel  point  ses  craintes,  selon  lui,  étaient 
«  fondées,  il  nous  raconta  ce  qui  s'était  passé  entre 
«  lui  et  l'hôtesse,  qui  ne  l'avait  pas  reconnu.  —  Eh 
a  bien  !  lui  avait-elle  dit,  avez-vous  rencontré  Bona- 
«  parte  ?  —  Non,  avait-il  répondu.  —  Je  suis  curieuse, 
«  continua-t-elle,  de  voir  s'il  pourra  se  sauver;  je  crois 
«  toujours  que  le  peuple  va  le  massacrer  :  aussi  faut- 
«  il  convenir  qu'il  l'a  bien  mérité,  ce  coquin-là  I  Dites- 
«  moi  donc,  on  va  l'embarquer  pour  son  île  ?  —  Mais 
«  oui.  —  On  le  noiera,  n'est-ce  pas?  —  Je  C espère 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  429 

«  bien  !  lui  répliqua  Napoléon.  Vous  voyez  donCf 
«  ajouta-t-il,  à  quel  danger  je  suis  exposé. 

«  Alors,  il  recommença  à  nous  fatiguer  de  ses  in- 
«  quiétudes  et  de  ses  irrésolutions.  Il  nous  pria  même 
'<  d'examiner  s'il  n'y  avait  pas  quelque  part  une  porte 
<<  cachée  par  laquelle  il  pourrait  s'échapper,  ou  si  la 
«  fenêtre,  dont  il  avait  fait  fermer  les  volets  en  arri- 
«  vaut,  n'était  pas  trop  élevée  pour  pouvoir  sauter  et 
«  s'évader  ainsi. 

«  La  fenêtre  était  grillée  en  dehors,  et  je  le  mis 
«  dans  un  embarras  extrême  en  lui  communiquant 
«  cette  découverte.  Au  moindre  bruit  il  tressaillait  et 
«  changeait  de  couleur. 

«  Après  dîner  nous  le  laissâmes  à  ses  réflexions;  et 
«  comme,  de  temps  en  temps,  nous  entrions  dans  sa 
«  chambre,  d'après  le  désir  qu'il  en  avait  témoigné, 
«  nous  le  trouvions  toujours  en  pleurs 

a 

«  L'aide  de  camp  du  général  Schouwalof  vint  dire 
«  que  le  peuple  qui  était  ameuté  dans  la  rue  était 
«  presque  entièrement  retiré.  L'empereur  résolut  de 
i<  partira  minuit. 

«  Par  une  prévoyance  exagérée,  il  prit  encore  de 
«  nouveaux  moyens  pour  ne  pas  être  reconnu. 

«  Il  contraignit,  par  ses  instances,  l'aide  de  camp 
X  du  général  Schouwalof  de  se  vêtir  de  la  redingote 
«  bleue  et  du  chapeau  rond  avec  lesquels  il  était  arrivé 
«  dans  l'auberge. 

«  Bonaparte,  qui  alors  voulut  se  faire  passer  pour 
«  un  colonel  autrichien,  mit  l'uniforme  du  général 
V  Koller,  se  décora  de  l'ordre  de  Sainte-Thérèse,  que 
«  portait  le  général,  mit  un«  casquette  de  voyage  sur 


430  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

«  sa  tête,  et  se  couvrit  du  manteau  du  général  Sctiou- 
«  walof. 

«  Après  que  les  commissaires  des  puissances  alliées 
«  l'eurent  ainsi  équipé,  les  voitures  s'avancèrent  ; 
«  mais,  avant  de  descendre,  nous  fîmes  une  répétition, 
«  dans  notre  chambre,  de  l'ordre  dans  lequel  nous 
t(  devions  marcher.  Le  général  Drouot  ouvrait  le  cor- 
«  tège;  venait  ensuite  le  soi-disant  empereur,  l'aide 
«  de  camp  du  général  Schouwalof,  ensuite  le  général 
«  Koller,  l'empereur,  le  général  Schouwalof  et  moi 
«  qui  avaisThonneur  de  faire  partie  de  l'arrière-garde, 
«  à  laquelle  se  joignit  la  suite  de  l'empereur. 

«  Nous  traversâmes  ainsi  la  foule  ébahie  qui  se  don- 
«  nait  une  peine  extrême  pour  tâcher  de  découvrir 
<i  parmi  nous  celui  qu'elle  appelait  son  tyran. 

«  L'aide  de  camp  de  Schouwalof  (le  major  Olewief) 
«  prit  la  place  de  Napoléon  dans  sa  voiture,  et  Napo  • 
«  léon  partit  avec  le  général  Koller  dans  sa  calèche. 
« 

«  Toutefois  l'empereur  ne  se  rassurait  pas  ;  il  res- 
«  tait  toujours  dans  la  calèche  du  général  autrichien, 
«  et  il  commanda  au  cocher  de  fumer,  afin  que  cette 
«  familiarité  pût  dissimuler  sa  présence.  Il  pria  même 
«  le  général  Koller  de  chanter,  et  comme  celui-ci  lui 
«  répondit  qu'il  ne  savait  pas  chanter,  Bonaparte  lui 
«  dit  de  siffler. 

«  C'est  ainsi  qu'il  poursuivit  sa  route,  caché  dans 
«  un  des  coins  de  la  calèche,  faisant  semblant  de  dor- 
«  mir,  bercé  par  l'agréable  musique  du  général  et  en- 
«  censé  par  la  fumée  du  cocher. 

«  A  Saint-Maximin*,  il  déjeuna  avec  nous.  Comme  il 
1.  Chef-lieu  de  canton  du  Var,  à  quatre  lieues  de  Brignoles. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  431 

«  entendit  dire  que  le  sous-préfet  d'Aix  était  dans  cet 
«  endroit,  il  le  fit  appeler,  et  l'apostropha  en  ces  ter- 
«  mes  :  Vous  devez  rougir  de  me  iwir  en  uniforme  au- 
«  trichien  ;  j'ai  dû  le  prendre  pour  me  mettre  à  l'abri 
«  des  insultes  des  Provençaux.  J'arrivais  avec  pleine 
«  confiance  au  milieu  de  vous,  tandis  que  j'aurais  pu 
«  emmener  avec  moi  six  mille  hommes  de  ma  garde.  Je 
«  ne  trout}€  ici  que  des  tas  d'enragés  qui  menacent  ma 
«  vie.  C'est  une  méchante  race  que  les  Provençaux  ;  ils 
«  ont  commis  toutes  sortes  d'horreurs  et  de  crimes  dans 
«  la  Révolution  et  sont  tout  prêts  à  recommencer  :  mais 
«  quand  il  s'agit  de  se  battre  avec  courage,  alors  ce 
«  sont  des  lâches.  Jamais  la  Provence  ne  m'a  fourni 
«  un  seul  régiment  dont  j'aurais  pu  être  content.  Mais 
«  ils  seront  peut-être  demain  aussi  acharnés  contre 
«  Louis  XVIII  qu'ils  le  paraissent  aujourd'hui  contre 
ft  moi,  etc. 

«  Ensuite,  se  tournant  vers  nous,  il  nous  dit  que 
«  Louis  XVIII  ne  ferait  jamais  rien  de  la  nation  fran- 
«  çaise  s'il  la  traitait  avec  trop  de  ménagements.  Puis, 
«  continua-t-il,  il  faut  nécessairement  qu'il  lève  des 
«  impôts  considérables,  et  ces  mesures  lui  attireront 
«  aussitôt  la  haine  de  ses  sujets. 

«  Il  nous  raconta  qu'il  y  avait  dix-huit  ans  qu'il 
a  avait  été  envoyé  en  ce  pays,  avec  plusieurs  milliers 
«  d'hommes,  pour  délivrer  deux  royalistes  qui  devaient 
«  être  pendus  pour  avoir  porté  la  cocarde  blanche. 
«  Je  les  sauvai  avec  beaucoup  de  peine  des  mains  de 
«  ces  enragés; et  aujourd'hui,  coniin\ia-i-i\,  ces  hommes 
«  recommenceraient  les  mêmes  excès  contre  celui  d'entre 
«  eux  qui  se  refuserait  à  porter  la  cocarde  blanche! 
«  Telle  est  l'inconstance  du  peuple  français  ! 


432  MEMOIRES    d'outre-tombe 

«  Nous  apprîmes  qu'il  y  avait  au  Luc»  deux  esca- 
«  drons  de  hussards  autrichiens:  et,  d'après  la  de- 
«  mande  de  Napoléon,  nous  envoyâmes  Tordre  au 
«  commandant  d'y  attendre  notre  arrivée  pour  escor- 
«  ter  l'empereur  jusqu'à  Fréjus.  » 

Ici  finit  la  narration  du  comte  de  Waldbourg  :  ces 
récits  font  mal  à  lire.  Quoi  !  les  commissaires  ne  pou- 
vaient-ils mieux  protéger  celui  dont  ils  avaient  l'hon- 
neur de  répondre?  Qu'étaient-ils  pour  affecter  des 
airs  si  supérieurs  avec  un  pareil  homme  ?  Bonaparte 
dit  avec  raison  que,  s'il  l'eût  voulu,  il  aurait  pu  voya- 
ger accompagné  d'une  partie  de  sa  garde.  Il  est  évi- 
dent qu'on  était  indifférent  à  son  sort  ;  on  jouissait  de 
sa  dégradation  ;  on  consentait  avec  plaisir  aux  marques 
de  mépris  que  la  victime  requérait  pour  sa  sûreté  :  il 
est  si  doux  de  tenir  sous  ses  pieds  la  destinée  de  celui 
qui  marchait  sur  les  plus  hautes  têtes,  de  se  venger 
de  l'orgueil  par  l'insulte  !  Aussi  les  commissaires  ne 
trouvent  pas  un  mot,  même  un  mot  de  sensibilité  phi- 
losophique, sur  un  tel  changement  de  fortune,  pour 
avertir  l'homme  de  son  néant  et  de  la  grandeur  des 
jugements  de  Dieu  !  Dans  les  rangs  des  alliés,  les  an- 
ciens adulateurs  de  Napoléon  avaient  été  nombreux  : 
quand  on  s'est  mis  à  genoux  devant  la  force,  on  n'est 
pas  reçu  à  triompher  du  malheur.  La  Prusse,  j'en  con- 
viens, avait  besoin  d'un  effort  de  vertu  pour  oublier 
ce  qu'elle  avait  souffert,  elle,  son  roi  et  sa  reine;  mais 
cet  effort  devait  être  fait.  Hélas  !  Bonaparte  n'avait  eu 
pitié  de  rien  ;  tous  les  cœurs  s'étaient  refroidis  pour 
lui.  Le  moment  où  il  s'est  montré  le  plus  cruel,  c'est  à 
Jaffa  ;  le  plus  petit,  c'est  sur  la  route  de  l'île  d'Elbe  : 

1.  Le  Lac,  chef-lieu  de  canton  da  Vur 


I 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  433 

dans  le  premier  cas,  les  nécessités  militaires  lui  ont 
servi  d'excuse  ;  dans  le  second,  la  dureté  des  commis- 
saires étrangers  donne  le  change  aux  sentiments  des 
lecteurs  et  diminue  son  abaissement. 

Le  gouvernement  provisoire  de  France  ne  me  semble 
pas  lui-même  tout  à  fait  irréprochable  :  je  rejette  les 
calomnies  de  Maubreuil  *;  néanmoins,  dans  la  terreur 

1.  D'après  plusieurs  historiens,  le  marquis  de  Maubreuil, 
aventurier  besoigneux,  aussi  dénué  de  scrupules  que  d'argent, 
aurait  été  chargé  par  Talleyrand,  au  mois  d'avril  1814  d'assas- 
siner Napoléon.  Le  ministre  de  la  guerre  Dupont,  Angles  minis- 
tre de  la  police  et  Bourrienne,  directeur  des  postes,  les  comman- 
dants des  troupes  russes  et  autrichiennes,  l'empereur  de  Russie, 
l'empereur  d'Autriche  lui-même  auraient  approuvé  la  mission 
donnée  à  Maubreuil.  C'est  là  une  abominable  calomnie. 

Le  zèle  royaliste  dont  Maubreuil  avait  fait  preuve,  après  l'en- 
trée des  Alliés  à  Paris,  lui  avait  valu  les  bonnes  grâces  de  M. 
Laborie,  secrétaire  adjoint  du  gouvernement  provisoire;  mais 
son  protecteur  n'ayant  rien  pu  lui  procurer,  il  imagina,  pour  se 
tirer  d'affaire,  le  coup  le  plus  hardi. 

Sous  prétexte  d'aller  à  la  recherche  d'une  partie  des  diamants 
de  la  couronne,  qui  avaient  été  emportés  hors  de  Paris  et  que 
l'on  ne  retrouvait  pas,  il  arrêta,  le  21  avril,  au  village  de  Fos- 
sard,  près  de  Montereau,  la  reine  de  Westphalie,  qui  retournait 
en  Allemagne,  et  s'empara  de  onze  caisses  contenant  les  bijoux 
et  les  diamants  de  la  princesse  et  quatre-vingt  mille  francs  en  or. 
Lorsque  la  nouvelle  de  ce  beau  coup  vint  à  Paris,  les  souverains, 
et  en  particulier  l'empereur  Alexandre,  témoignèrent  la  plus 
vive  irritation  et  demandèrent  la  punition  des  coupables.  Mau- 
breuil cependant  était  revenu  à  Paris,  dans  la  nuit  du  23  au 
24  avril;  il  porta  aux  Tuileries  les  caisses  qu'il  avait  prises  et 
dont  l'une  s'était,  disait-il,  brisée  et  vidée  en  route.  Il  remit  en 
même  temps  quatre  sacs,  contenant  de  l'or,  suivant  lui.  Le  len- 
demain, lorsque  les  caisses  ^orent  ouvertes  par  le  serrurier  qui 
avait  labriqué  les  clefs,  elles  se  trouvèrent  presque  vides  ;  les 
sacs  renfermaient  des  pièces  d'argent  de  vingt  sous,  au  lieu  de 
pièces  d'or  de  vingt  francs.  La  police  eut  bientôt  la  preuve  que 
la  caisse  brisée,  celle  précisément  qui  contenait  les  objets  les 
plus  précieux,  avait  été  ouverte,  à  Versailles,  dans  une  chambre 
d'auberge,  par  Maubreuil  et  son  complice,  un  sieur  Dasies.  D« 

T.  m.  28 


434  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

qu'inspirait  encore  Napoléon  à  ses  anciens  domes- 
tiques, une  catastrophe  fortuite  aurait  pu  ne  se  pré- 
senter à  leurs  yeux  que  comme  un  malheur. 

On  voudrait  douter  de  la  vérité  des  faits  rapportés 
par  le  comte  de  Waldbourg-Truchsess,  mais  le  général 
KoUer  a  confirmé,  dans  une  suite  de  l'Itinéraire  de 
Waldbourg,  une  partie  de  la  narration  de  son  collè- 

plus,  dans  un  des  appartements  occupés  par  Maubreuil  à  Paris, 
—  il  en  avait  trois  ou  quatre  —  on  trouva  sur  le  lit  un  superbe 
diamant  ayant  appartenu  à  la  reine  de  Westphalie.  Les  preuves 
du  vol  étaient  certaines.  Maubreuil  paya  d'audace.  Il  déclara 
qu'il  était  parti  de  Paris  avec  mission  d'assassiner  l'empereur; 
que  cette  mission  lui  avait  été  donnée  par  M.  de  TalLeyrand; 
que,  malgré  l'horreur  qu'elle  lui  inspirait,  il  s'en  était  chargé, 
de  peur  qu'elle  ne  fût  donnée  à  un  autre.  «  Il  avait,  continuait-il, 
tout  arrangé  pour  tromper  les  criminelles  intentions  de  ceux  qui 
l'avaient  employé,  et  il  avait  cherché,  en  leur  apportant  un  tré- 
sor, en  satisfaisant  leur  avidité,  à  apaiser  leur  mécontentement.  » 
Cela  ne  tenait  pas  debout;  mais,  dans  les  circonstances  où  l'on 
se  trouvait,  ces  mensonges  pouvaient  produire  dans  le  public, 
surtout  parmi  les  soldats,  l'effet  le  plus  déplorable  et  le  plus 
funeste.  Le  gouvernement  crut  que  le  plus  sage  était  de  ne  rien 
précipiter,  de  garder  les  prévenus  en  prison,  d'attendre  du  temps 
et  de  la  marche  des  événements  conseil  et  secours. 

M.  Pasquier  a  donné  sur  cet  épisode,  au  tome  II  de  ses  Mé- 
moires (pages  .365  à  375),  les  détails  les  plus  circonstanciés.  Son 
récit  ne  laisse  rien  subsister  du  roman  de  Maubreuil.  Le  témoi- 
gnage du  baron  Pasquier  est  ici  d'autant  moins  suspect  qu'il  se 
montre  en  toute  rencontre  très  hostile  à  Talleyrand.  «  Cette 
aventure,  dit-il  en  terminant,  a  eu  dans  le  monde  un  bien  long 
retentissement.  Au  moment  où  j'écris,  après  treize  années  écou- 
lées, elle  a  servi  de  prétexte  à  une  calomnie  qui  a  porté  à  M.  de 
Talleyrand  un  des  coups  les  plus  sensibles  qui  pussent  atteindre 
sa  vieillesse,  en  donnant  à  entendre  qu'il  avait  pu  connaître  ua 
projet  d'attentat  contre  la  vie  de  l'empereur  Napoléon.  J'ai  dit 
avec  une  entière  sincérité  tout  ce  qui  est  venu  à  ma  connais- 
sance sur  cette  affaire.  Rien  ne  peut  justifier,  rien  ne  peut  don- 
ner une  apparence  de  fonde»ient  a  cette  odieuse  allégation.  » 
"Voir  aussi  les  Souvenirs  du  comte  de  SemalU,  pages  198 
4  206. 


MÉMOIRES    DOUTRE-TOMBE  433 

gue;  de  son  côté,  le  général  Schouwalof  m'a  certifié 
l'exactitude  des  faits  :  ses  paroles  contenues  en  disaient 
plus  que  le  récit  expansif  de  Waldbourg.  Enfin  l'Itiné- 
raire de  Fabry  *  est  composé  sur  des  documents  fran- 
çais authentiques,  fournis  par  des  témoins  oculaires. 
Maintenant  que  j'ai  fait  justice  des  commissaires  et 
des  alliés,  est-ce  bien  le  vainqueur  du  monde  que  l'on 
aperçoit  dans  l'Itinéraire  de  Waldbourg?  Le  héros  ré- 
duit à  des  déguisements  et  à  des  larmes,  pleurant  sous 
une  veste  de  courrier  au  fond  d'une  arrière-chambre 
d'auberge  !  Était-ce  ainsi  que  Marins  se  tenait  sur  les 
ruines  de  Carthage,  qu'Annibal  mourut  en  Bithynie, 
César  au  Sénat  !  Comment  Pompée  se  déguisa-t-il?ea 
se  couvrant  la  tète  de  sa  toge.  Celui  qui  avait  revêtu 
la  pourpre  se  mettant  à  l'abri  sous  la  cocarde  blanche, 
poussant  le  cri  de  salut  :  Vive  le  roi  1  ce  roi  dont  il 
avait  fait  fusiller  un  héritier  !  Le  maître  des  peuples 
encourageant  les  humiliations  que  lui  prodiguaient 
les  commissaires  afin  de  le  mieux  cacher,  enchanté 
que  le  général  Koller  sifflât  devant  lui,  qu'un  cocher 
lui  fumât  à  la  figure,  forçant  l'aide  de  camp  du  géné- 
ral Schouwalof  à  jouer  le  rôle  de  l'empereur,  tandis 

1.  Itinéraire  de  Buonaparte  de  Doulevent  à  Fréjus  (par 
Fabry),  1814.  —  Jean-Baptiste-Germain  Fabry  (1780-1821)  est 
l'auteur  de  nombreuses  publications,  écrites  avec  talent  et  ani- 
mées d'un  esprit  profondément  religieux  et  royaliste.  Sous  ce 
titre  :  Le  Spectateur  français  au  X/X«  siècle,  il  fit  paraître,  de 
1805  à  1815,  un  recueil  formé  des  meilleurs  articles  publiés  dans 
le  Mercure  et  le  Journal  des  Débats,  par  Chateaubriand,  Bonald, 
Dussault,  de  Féletz,  etc.  De  1814  à  1819,  il  publia,  outre  Vltiné- 
néraire  de  Doulevent  à  Fréjus,  La  Régence  à  Biais  ou  les  der- 
niers moments  du  gouvernement  im,périal  {\Sli);  V Itinéraire 
de  Buonaparte  de  Vile  d'Elbe  à  l'île  Sainte-Hélène  (1816);  Le 
Génie  dt  la  Révolution  considéré  dans  l'éducation  (3  volumes, 
1817-1818);  Lts  Missionnaires  de  1793  (1819). 


436  MÉiMoiRES  d'outre-tombe 

que  lui  Bonaparte  portait  l'habit  d'un  colonel  autri- 
chien et  se  couvrait  du  manteau  d'un  général  russe  1 
Il  fallait  cruellement  aimer  la  vie  :  ces  immortels  ne 
peuvent  consentir  à  mourir. 

Moreau  disait  de  Bonaparte  :  «  Ce  qui  le  caractérise, 
«  c'est  le  mensonge  et  l'amour  de  la  vie  :  je  le  battrai 
«  et  je  le  verrai  à  mes  pieds  me  demander  grâce.  » 
Moreau  pensait  de  la  sorte,  ne  pouvant  comprendre  la 
nature  de  Bonaparte  ;  il  tombait  dans  la  même  erreur 
que  Lord  Byron.  Au  moins,  à  Sainte-Hélène,  Napo- 
léon, agrandi  par  les  Muses,  bien  que  peu  noble  dans 
ses  démêlés  avec  le  gouverneur  anglais,  n'eut  à  sup- 
porter que  le  poids  de  son  immensité.  En  France,  le 
mal  qu'il  avait  fait  lui  apparut  personnifié  dans  les 
veuves  et  les  orphelins,  et  le  contraignit  de  trembler 
sous  les  mains  de  quelques  femmes. 

Gela  est  trop  vrai  ;  mais  Bonaparte  ne  doit  pas  être 
jugé  d'après  les  règles  que  l'on  applique  aux  grands 
génies,  parce  que  la  magnanimité  lui  manquait.  Il  y  a 
des  hommes  qui  ont  la  faculté  de  monter  et  qui  n'ont 
pas  la  faculté  de  descendre.  Lui,  Napoléon,  possédait 
les  deux  ''acuités  :  comme  l'ange  rebelle,  il  pouvait 
raccourcir  sa  taille  incommensurable  pour  la  renfer- 
mer dans  un  espace  mesuré  ;  sa  ductilité  lui  fournis- 
sait des  moyens  de  salut  et  de  renaissance  :  avec  lui 
tout  n'était  pas  fini  quand  il  semblait  avoir  fini.  Chan- 
geant à  volonté  de  mœurs  et  de  costume,  aussi  parfait 
dans  le  comique  que  dans  le  tragique,  cet  acteur  savait 
paraître  naturel  sous  la  tunique  de  l'esclave  comme 
sous  le  manteau  de  roi,  dans  le  rôle  d'Attale  ou  dans 
le  rôle  de  César.  Encore  un  momc  at,  et  vous  verrez, 
du  fond  de  sa  dégradation,  le  nain  relever  sa  tète  de 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  437 

Briarée  ;  Âsmodée  sortira  en  fumée  énorme  du  fla- 
con où  il  s'était  comprimé.  Napoléon  estimait  la  vie 
pour  ce  qu'elle  lui  rapportait  ;  il  avait  l'instinct  de 
ce  qui  lui  restait  encore  à  peindre  ;  il  ne  voulait  pas 
que  la  toile  lui  manquât  avant  d'avoir  achevé  ses  ta- 
bleaux. 

Sur  les  frayeurs  de  Napoléon,  Walter  Scott,  moins 
injuste  que  les  commissaires,  remarque  avec  candeur 
que  la  fureur  du  peuple  fit  beaucoup  d'impression 
sur  Bonaparte,  qu'il  répandit  des  larmes,  qu'il  montra 
plus  de  faiblesse  que  n'en  admettait  son  courage  re- 
connu ;  mais  il  ajoute  :  «  Le  danger  était  d'une  espèce 
a  particulièrement  horrible  et  propre  à  intimider 
«  ceux  à  qui  la  terreur  des  champs  de  bataille  était 
«  familière  :  le  plus  brave  soldat  peut  frémir  devant 
«  la  mort  des  de  Witt.  » 

Napoléon  fut  soumis  à  ces  angoisses  révolutionnaires 
dans  les  mêmes  lieux  où  il  commença  sa  carrière  avec 
la  Terreur. 

Le  général  prussien,  interrompant  une  fois  son  ré- 
cit s'est  cru  obligé  de  révéler  un  mal  que  l'empereur 
ne  cachait  pas  :  le  comte  de  Waldbourga  pu  confondre 
ce  qu'il  voyait  avec  les  souffrances  dont  M.  de  Ségur 
avait  été  témoin  dans  la  campagne  de  Russie,  lorsque 
Bonaparte,  contraint  de  descendre  de  cheval,  s'ap- 
puyait la  tête  contre  des  canons  *.  Au  nombre  des  in- 
firmités des  guerriers  illustres,  la  véritable  histoire  ne 
compte  que  le  poignard  qui  percale  cœur  de  Henri  IV, 
ou  le  boulet  qui  emporta  Turenne. 

Après  le  récit  de  l'arrivée  de  Bonaparte  à  Fréjus, 
Walter  Scott,  débarrassé  des  grandes  scènes,  retombe 

i.  Ségur,  livre  VII,  chapitre  X. 


438  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

avec  joie  dans  son  talent;  il  s'en  va  en  bavardin, 
comme  parle  madame  de  Sévigné;  il  devise  du  pas- 
sage de  Napoléon  à  l'île  d'Elbe,  de  la  séduction  exer- 
cée par  Bonaparte  sur  les  matelots  anglais,  excepté  sur 
Hinton,  qui  ne  pouvait  entendre  les  louanges  données 
à  l'empereur  sans  murmurer  le  mot  humhug.  Quand 
Napoléon  partit,  Hinton  souhaita  à  son  honneur  bonne 
santé  et  meilleure  chance  une  autre  fois.  Napoléon  était 
toutes  les  misères  et  toutes  les  grandeurs  de  l'homme. 

Tandis  que  Bonaparte,  connu  de  l'univers,  s'échap- 
pait de  France  au  milieu  des  malédictions,  Louis  XVIII, 
oublié  partout,  sortait  de  Londres  sous  une  voûte  de 
drapeaux  blancs  et  de  couronnes.  Napoléon,  en  débar- 
quant à  l'île  d'Elbe,  y  retrouva  sa  force.  Louis  XVIII, 
en  débarquant  à  Calais*,  eût  pu  voir  Louvel*;  il  y 
rencontra  le  général  Maison  *,  chargé,  seize  ans  après, 

1.  Louis  XVIII  débarqua  à  Calais  le  24  avril  1814.  Il  avait 
quitté  la  France  le  22  juin  1791. 

2.  Louvel  a  déclaré  lui-même  dans  un  de  ses  interrogatoires, 
que  dès  le  premier  jour  de  la  Restauration,  il  avait  juré  d'exter- 
miner tous  les  Bourbons,  et  qu'au  mois  d'avril  1814,  il  s'était 
rendu  à  pied  de  Metz  à  Calais  dans  le  dessein  de  frapper 
Louis  XVIII. 

3.  Nicolas-Joseph  Maison  (1771-1840).  Il  avait  pris  une  part 
glorieuse  à  toutes  les  guerres  de  la  Révolution  et  de  l'Empire. 
Napoléon  l'avait  créé  baron  (2  juillet  it<08),  puis  comte  [14  août 
1813).  Louis  XVIII  le  nomma  grand  cordon  de  Saint-Louis  et  de 
la  Légion  d'honneur,  gouverneur  de  Paris  et  pair  de  France 
(4  juin  1814).  Pendant  les  Cent- Jours,  il  ne  voulut  accepter  au- 
cune charge  de  l'Empereur,  et,  le  31  août  1817,  il  fut  fait  mar- 
quis. Le  22  février  1829,  à  la  suite  de  l'expédition  de  Morée, 
qu'il  avait  dirigée  en  chef,  il  reçut  le  bâton  de  maréchal  de 
France.  Sous  la  monarchie  de  Juillet,  il  fut  ambassadeur  à 
Vienne  (de  1831  à  1833).  et  à  Saint-Pétersbourg  (de  1833  à  1835). 
Ministre  de  la  guerre,  du  30  avril  1835  au  6  septembre  1836,  il 
était  aui  côtés  du  roi  Louis-Philippe  lors  de  l'attentat  de  Fieschi. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  439 

d'embarquer  Charles  X  à  Cherbourg.  Charles  X,  appa- 
remment pour  le  rendre  digne  de  sa  mission  future, 
donna  dans  la  suite  à  M.  Maison  le  bâton  de  maréchal 
de  France,  comme  un  chevalier,  avant  de  se  battre, 
conférait  la  chevalerie  à  l'homme  inférieur  avec  lequel 
il  daignait  se  mesurer. 

Je  craignais  l'effet  de  l'apparition  de  Louis  XVIII. 
Je  me  hâtai  de  le  devancer  dans  cette  résidence  d'oii 
Jeanne  d'Arc  tomba  aux  mains  des  Anglais'  et  où  l'on 
me  montra  un  volume  atteint  d'un  des  boulets  lancés 
contre  Bonaparte.  Qu'allait-on  penser  à  l'aspect  de 
l'invalide  royal  remplaçant  le  cavalier  qui  avait  pu 
dire  comme  Attila  :  «  L'herbe  ne  croît  plus  partout  où 
«  mon  cheval  a  passé  1  »  Sans  mission  et  sans  goût 
j'entrepris  (on  m'avait  jeté  un  sort)  une  tâche  assez 
difficile,  celle  de  peindre  Varrivée  à  Compiègne,  de 
faire  voir  le  fils  de  saint  Louis  tel  que  je  l'idéalisai  à 
l'aide  des  Muses.  Je  m'exprimai  ainsi  : 

«  Le  carrosse  du  roi  était  précédé  des  généraux  et 
«  des  maréchaux  de  France,  qui  étaient  allés  au- 
«  devant  de  S.  M.  Ce  n'a  plus  été  des  cris  de  Vive  U 
«  roi  !  mais  des  clameurs  confuses  dans  lesquelles  on 
«  ne  distinguait  rien  que  les  accents  de  l'attendrisse- 
w  ment  et  de  la  joie.  Le  roi  portait  un  habit  bleu, 
((  distingué  seulement  par  une  plaque  et  des  épau- 
«  lettes;  ses  jambes  étaient  enveloppées  de  larges 
«  guêtres  de  velours  rouge,  bordées  d'un  petit  cordon 
«  d'or.  Quand  il  est  assis  dans  son  fauteuil,  avec  ses 
«  guêtres  à  l'antique,  tenant  sa  canne  entre  ses  ge- 
«  noux,  on  croirait  voir  Louis  XIV  à  cinquante  ans.  . 
et Les  maréchaux  Macdonald,  Ney, 

1.  Compiègne.  Louis  XVllI  y  arriTa  le  29  avril. 


440  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

«  Moncey,  Sérurier,  Brune,  le  prince  de  Neuchâtel, 
«  tous  les  généraux,  toutes  les  personnes  présentes, 
«  ont  obtenu  pareillement  du  roi  les  paroles  les  plus 
«  affectueuses.  Telle  est  en  France  la  force  du  souve- 
«  rain  légitime,  cette  magie  attachée  au  nom  du  roi. 
«  Un  homme  arrive  seul  de  l'exil,  dépouillé  de  tout, 
«  sans  suite,  sans  gardes,  sans  richesses;  il  n'a  rien 
«  à  donner,  presque  rien  à  promettre.  Il  descend  de 
«  sa  voiture,  appuyé  sur  le  bras  d'une  jeune  femme  ; 
«  il  se  montre  à  des  capitaines  qui  ne  l'ont  jamais  vu, 
«  à  des  grenadiers  qui  savent  à  peine  son  nom.  Quel 
«  est  cet  homme  ?  c'est  le  roi  I  Tout  le  monde  tombe 
«  à  ses  pieds  '.  » 

Ce  que  je  disais  là  des  guerriers,  dans  le  but  que  je 
me  proposais  d'atteindre,  était  vrai  quant  aux  chefs; 
mais  je  mentais  à  l'égard  des  soldats.  J'ai  présent  à 
la  mémoire,  comme  si  je  le  voyais  encore,  le  spec- 
tacle dont  je  fus  témoin  lorsque  Louis  XVIII,  entrant 
dans  Paris  le  3  mai,  alla  descendre  à  Notre-Dame  :  on 
avait  voulu  épargner  au  roi  l'aspect  des  troupes  étran- 
gères ;  c'était  un  régiment  de  la  vieille  garde  à  pied 
qui  formait  la  haie  depuis  le  Pont-Neuf  jusqu'à  Notre- 
Dame,  le  long  du  quai  des  Orfèvres.  Je  ne  crois  pas 
que  figures  humaines  aient  jamais  exprimé  quelque 
chose  d'aussi  menaçant  et  d'aussi  terrible.  Ces  grena- 
diers couverts  de  blessures,  vainqueurs  de  l'Europe, 
qui  avaient  vu  tant  de  milliers  de  boulets  passer  sur 
leurs  têtes,  qui  sentaient  le  feu  et  la  poudre;  ces 
mêmes   hommes,   privés  de  leur  capitaine,   étaient 

1.  CoMPiÈQNR,  avHl  1814;  par  M.  de  Chateaubriand.  Paria, 
Le  Normant,  1814,  in-8.  —  Œuvres  compléte$.  Tome  XXIV, 
Mélanges  politique*. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  441 

forcés  de  saluer  un  vieux  roi,  invalide  du  temps,  non 
de  la  guerre,  surveillés  qu'ils  étaient  par  une  armée 
de  Russes,  d'Autrichiens  et  de  Prussiens,  dans  la 
capitale  envahie  de  Napoléon.  Les  uns,  agitant  la  peau 
de  leur  front,  faisaient  descendre  leur  large  bonnet  à 
poil  sur  leurs  yeux  comme  pour  ne  pas  voir  ;  les 
autres  abaissaient  les  deux  coins  de  leur  bouche  dans 
le  mépris  de  la  rage  ;  les  autres,  à  travers  leurs  mous- 
taches, laissaient  voir  leurs  dents  comme  des  tigres. 
Quand  ils  présentaient  les  armes,  c'était  avec  un 
mouvement  de  fureur,  et  le  bruit  de  ces  armes  faisait 
trembler.  Jamais,  il  faut  en  convenir,  hommes  n'ont 
été  mis  à  une  pareille  épreuve  et  n'ont  souffert  un  tel 
supplice.  Si  dans  ce  moment  ils  eussent  été  appelés  à 
la  vengeance,  il  aurait  fallu  les  exterminer  jusqu'au 
dernier,  ou  ils  auraient  mangé  la  terre. 

Au  bout  de  la  ligne  était  un  jeune  hussard,  à  cheval; 
il  tenait  un  sabre  nu,  il  le  faisait  sauter  et  comme 
danser  par  un  mouvement  convulsif  de  colère.  Il  était 
pâle  ;  ses  yeux  pivotaient  dans  leur  orbite  ;  il  ouvrait 
la  bouche  et  la  fermait  tour  à  tour  en  faisant  claquer 
ses  dents  et  en  étouffant  des  cris  dont  on  n'entendait 
que  le  premier  son.  Il  aperçut  un  officier  russe  :  le 
regard  qu'il  lui  lança  ne  peut  se  dire.  Quand  la  voiture 
du  roi  passa  devant  lui,  il  fît  bondir  son  cheval,  et 
certainement  il  eut  la  tentation  de  se  précipiter  sur 
le  roi. 

La  Restauration,  à  son  début,  commit  une  faute 
irréparable  :  elle  devait  licencier  l'armée  en  conser- 
vant les  maréchaux,  les  généraux,  les  gouverneurs 
militaires,  les  officiers  dans  leurs  pensions,  honneurs 
et  grades  ;  les  soldats  seraient  rentrés  ensuite  succès- 


442  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

sivement  dans  l'armée  reconstituée,  comme  ils  l'ont 
fait  depuis  dans  la  garde  royale  :  la  légitimité  n'eût 
pas  eu  d'abord  contre  elle  ces  soldats  de  l'Empire 
organisés,  embrigadés,  dénommés  comme  ils  l'étaient 
aux  jours  de  leurs  victoires,  sans  cesse  causant  entre 
eux  du  temps  passé,  nourrissant  des  regrets  et  des 
sentiments  hostiles  à  leur  nouveau  maître. 

La  misérable  résurrection  de  la  Maison-Rouge  S  ce 
mélange  de  militaires  de  la  vieille  monarchie  et  de 
soldats  du  nouvel  empire,  augmenta  le  mal  :  croire 
que  des  vétérans  illustrés  sur  mille  champs  de  ba- 
taille ne  seraient  pas  choqués  de  voir  des  jeunes  gens*, 
très  braves  sans  doute,  mais  pour  la  plupart  neufs  au 
métier  des  armes,  de  les  voir  porter,  sans  les  avoir 
gagnées,  les  marques  d'un  haut  grade  militaire, 
c'était  ignorer  la  nature  humaine. 

Pendant  le  séjour  que  Louis  XVIII  avait  fait  à  Com- 
piègne,  Alexandre  était  venu  le  visiter.  Louis  XVIII  le 
blessa  par  sa  hauteur  :  il  résulta  de  cette  entrevue  la 
déclaration  du  2  mai,  de  Saint-Ouen.  Le  roi  y  disait  : 
qu'il  était  résolu  à  donner  pour  base  de  la  constitution 
qu'il  destinait  à  son  peuple  les  garanties  suivantes  : 

1.  Les  monsquetaires  de  la  Maison  militaire  da  Roi,  qui  étaient 
ainsi  nommés  à  cause  de  leur  uniforme  rouge. 

2.  Alfred  de  Vigny,  alors  âgé  de  dix-sept  ans,  fut  placé  dans 
les  mousquetaires  de  la  Maison  du  Roi.  Aux  Cent-Jours,  les 
quatre  compagnies  rouges  accompagnèrent  Louis  XVIII  jusqu'à 
la  frontière.  «  Mes  camarades,  dit  Alfred  de  Vigny,  étaient  en 
avant,  sur  la  route,  à  la  suite  du  roi  Louis  XVIII  ;  je  voyais  leurs 
manteaux  blancs  et  leurs  habits  rouges,  tout  à  l'horizon,  au  nord; 
les  lanciers  de  Bonaparte,  qui  surTcillaient  et  suivaient  notre 
retraite  pas  à  pas,  montraient  de  temps  en  temps  la  flamme  tri- 
colore de  leurs  lances  à  l'autre  horizon  ».  Servitude  et  grandeiw 
viilitairet,  page  44. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  443 

le  gouvernement  représentatif  divisé  en  deux  corps, 
l'impôt  librement  consenti,  la  liberté  publique  et  indi- 
viduelle, la  liberté  de  la  presse,  la  liberté  des  cultes, 
les  propriétés  inviolables  et  sacrées,  la  vente  des  biens 
nationaux  irrévocable,  les  ministres  responsables,  le$ 
juges  inamovibles  et  le  pouvoir  judiciaire  indépendant, 
tout  Français  admissible  à  tous  les  emplois,  etc.,  etc. 

Cette  déclciration,  quoiqu'elle  fût  naturelle  àTesp^it 
de  Louis  XVIII,  n'appartenait  néanmoins  ni  à  lui,  ni 
à  ses  conseillers  ;  c'était  tout  simplement  le  temps  qui 
partait  de  son  repos  :  ses  ailes  avaient  été  ployées,  sa 
fuite  suspendue  depuis  1792  ;  il  reprenait  son  vol  ou 
son  cours.  Les  excès  de  la  Terreur,  le  despotisme  de 
Bonaparte,  avaient  fait  rebrousser  les  idées  ;  mais, 
sitôt  que  les  obstacles  qu'on  leur  avait  opposés  furent 
détruits,  elles  affluèrent  dans  le  lit  qu'elles  devaient 
à  la  fois  suivre  et  creuser.  On  reprit  les  choses  au 
point  où  elles  s'étaient  arrêtées;  ce  qui  s'était  passé 
fut  comme  non  avenu  :  l'espèce  humaine,  reportée  au 
commencement  de  la  Révolution,  avait  seulement 
perdu  quarante  ans*  de  sa  vie;  or,  qu'est-ce  que  qua- 
rante ans  dans  la  vie  générale  de  la  société  ?  Cette 
lacune  a  disparu  lorsque  les  tronçons  coupés  du  temps 
se  sont  rejoints. 

Le  30  mai  1814  fut  conclu  le  traité  de  Paris  entre 
les  alliés  et  la  France.  On  convint  que  dans  le  délai  de 
deux  mois  toutes  les  puissances  qui  avaient  été  enga- 
gées de  part  et  d'autre  dans  la  présente  guerre  enver- 

1.  Le  manuscrit  des  Mémoires  por|e  bien  quarante  ans.  Est-c« 
simplement  un  lapsus  calami,  ou  Chateaubriand,  qui  était,  il  est 
▼rai,  un  assez  pauvre  calculateur,  comptait-il  vraiment  quarant* 
ans,  de  1792  à  1614  T 


444  HÉMOIRES  d'outre-tombe 

raient  des  plénipotentiaires  à  Vienne  pour  régler  dans 
un  congrès  général  les  arrangements  définitifs. 

Le  4  juin,  Louis  XVIII  parut  en  séance  royale  dans 
une  assemblée  collective  du  Corps  législatif  et  d'une 
fraction  du  Sénat.  Il  prononça  un  noble  discours  ; 
vieux,  passés,  usés,  ces  fastidieux  détails  ne  servent 
plus  que  de  fîl  historique. 

La  charte,  pour  la  plus  grande  partie  de  la  nation, 
avait  l'inconvénient  d'être  octroyée  :  c'était  remuer, 
par  ce  mot  très  inutile,  la  question  brûlante  de  la  sou- 
veraineté royale  ou  populaire.  Louis  XVIII  aussi  datait 
son  bienfait  de  l'an  dix-neuvième  de  son  règne,  regar- 
dant Bonaparte  comme  non  avenu,  de  même  que  Char- 
les II  avait  sauté  à  pieds  joints  par-dessus  Cromwel  : 
c'était  une  espèce  d'insulte  aux  souverains  qui  avaient 
tous  reconnu  Napoléon,  et  qui  dans  ce  moment  même 
se  trouvaient  dans  Paris.  Ce  langage  suranné  et  ces 
prétentions  des  anciennes  monarchies  n'ajoutaient 
rien  à  la  légitimité  du  droit  et  n'étaient  que  de  puérils 
anachronismes*.  A  cela  près,  la  charte  remplaçant  le 

1.  Malgré  ce  que  dit  ici  Chateaubriand,  il  n'est  que  juste  de 
reconnaître  que  Louis  XVIII  avait  fait  preuve  d'une  dignité 
vraiment  royale  en  ne  consentant  pas  à  tenir  la  couronne  des 
mains  des  sénateurs,  et  en  proclamant  qu'il  la  tenait  de  son 
droit.  Il  y  avait  dans  cette  altitude,  il  le  faut  bien  dire,  autant 
de  vérité  que  de  noblesse.  Le  comte  de  Lille,  l'exilé  dHartwell, 
n'avait  d'autre  titre,  en  effet,  pour  occuper  le  trône,  que  d'être 
le  descendant  de  Louis  XIV,  le  frère  de  Louis  XVI,  le  successeur 
de  Louis  XVII.  —  On  reproche  à  Louis  XVIII  d'avoir  daté  le 
commencement  de  son  règne,  en  1814,  comme  s'il  eût  vraiment 
été  roi  depuis  la  mort  de  Louis  XVII,  et  on  ne  reproche  pas  à 
Napoléon,  revenant  de  l'île  d'Elbe,  d'avoir  voulu  biffer  de  l'his- 
toire tout  ce  qui  s'était  fait  en  son  absence.  Lui  qui  avait,  le 
11  avril  1814.  renoncé  solennellement  au  trône  pour  lui  et  ses 
héritiers,  il  déclare,  dans  sa  proclamation  du  l»'  mars  1815,  que 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  445 

despotisme,  nous  apportant  la  liberté  légale,  avait  de 
quoi  satisfaire  les  hommes  de  conscience.  Néanmoins, 
les  royalistes  qui  en  recueillaient  tant  d'avantages, 
qui,  sortant  ou  de  leur  village,  ou  de  leur  foyer  ché- 
tif,  ou  des  places  obscures  dont  ils  avaient  vécu  sous 
l'Empire,  étaient  appelés  à  une  haute  et  publique 
existence,  ne  reçurent  le  bienfait  qu'en  grommelant  ; 
les  libéraux,  qui  s'étaient  arrangés  à  cœur  joie  de  la 
tyrannie  de  Bonaparte,  trouvèrent  la  charte  un  véri- 
table code  d'esclaves.  Nous  sommes  revenus  au  temps 
de  Babel  ;  mais  on  ne  travaille  plus  à  un  monument 
commun  de  confusion  :  chacun  bâtit  sa  tour  à  sa 
propre  hauteur,  selon  sa  force  et  sa  taille.  Du  reste, 
si  la  charte  parut  défectueuse,  c'est  que  la  révolution 


tout  ce  qui  a  été  fait  depuis  la  rentrée  des  Bourbons  est  illégi- 
time. Il  décrète,  le  13  mars,  à  Lyon,  que  «  toutes  les  promotions 
faites  dans  la  Légion  d'honneur  par  tout  autre  grand-maître  que 
lui,  et  tous  brevets  signés  par  d'autres  personnes  que  le  comte 
Lacépède,  grand  chancelier  inamovible  de  la  Légion  d'honneur, 
étaient  nuls  et  non  avenus  ».  Il  ne  consent  à  donner  un  acte 
constitutionnel  qu'autant  qu'il  sera  une  simple  addition  aux 
constitutions  impériales.  «  Napoléon,  dit  M.  Duvergier  de  Hau- 
ranne  {Histoire  du  gouvernement  parlementaire,  t.  II,  p.  501), 
n'admettait  pas  qu'mi  autre  eût  été  le  souverain  légitime  de  la 
France,  et  il  prétendait  avoir  régné  pendant  ses  onze  mois  de 
séjour  à  l'île  d'Elbe.  »  C'est  ce  que  reconnaît  également  le  secré- 
taire de  son  cabinet  et  son  confident  pendant  la  tragédie  des 
Cent-Jours,  M.  Fleury  de  Chaboulon,  qui  dit,  au  tome  II  de  ses 
Mémoires,  page  45  :  «  Napoléon  fut  encore  déterminé  (à  l'Acte 
additionnel)  par  une  autre  considération  :  il  regardait  les  Cons- 
titutions de  l'Empire  comme  les  titres  de  propriété  de  sa  cou- 
ronne, et  il  aurait  craint,  en  les  annulant,  d'opérer  une  espèce  de 
novation,  qui  lui  aurait  donné  l'air  de  recommencer  un  nouveau 
règne.  Car  Napoléon,  après  avoir  voué  au  ridicule  les  préten- 
tions du  «  roi  d'Hartwell  »,  était  enclin  lui-même  à  se  persuader 
que  son  règne  n'avait  point  été  interrompu  par  ton  séjour  à 
l'île  d'Elbe,  m 


-446  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

n'était  pas  à  son  terme  ;  le  principe  de  l'égalité  et  de 
la  démocratie  était  au  fond  des  esprits  et  travaillait 
en  sens  contraire  de  l'ordre  monarchique. 

Les  princes  alliés  ne  tardèrent  pas  à  quitter  Paris  : 
Alexandre,  en  se  retirant,  fît  célébrer  un  sacrifice  reli- 
gieux sur  la  place  delà  Concorde  '.  Un  autel  fut  élevé 
où  l'échafaud  de  Louis  XVI  avait  été  dressé.  Sept 
prêtres  moscovites  célébrèrent  l'office,  et  les  troupes 
étrangères  défilèrent  devant  l'autel.  Le  Te  Deum  fut 
chanté  sur  un  des  beaux  airs  de  l'ancienne  musique 
grecque.  Les  soldats  et  les  souverains  mirent  genou 
en  terre  pour  recevoir  la  bénédiction.  La  pensée  des 
Français  se  reportait  à  1793  et  à  1794,  alors  que  les 
bœufs  refusaient  de  passer  sur  des  pavés  que  leur 
rendait  odieux  l'odeur  du  sang.  Quelle  main  avait 
conduit  à  la  fête  des  expiations  ces  hommes  de  tous 
les  pays,  ces  fils  des  anciennes  invasions  barbares, 
ces  Tartares,  dont  quelques-uns  habitaient  des  tentes 
de  peaux  de  brebis  au  pied  de  la  grande  muraille  de 

1.  Chateaubriand  commet  ici  une  légère  erreur  de  date.  L'em- 
pereur Alexandre  quitta  Paris  le  2  juin  1814.  Ce  n'est  pas  à  ce 
moment,  et  à  la  veille  de  son  départ,  qu'il  fit  célébrer  un  ser- 
vice religieux  sur  la  place  Louis  XV.  Cette  cérémonie  avait  eu 
lieu  presque  au  lendemain  de  l'entrée  des  Alliés,  alors  que  ni  le 
comte  d'Artois  ni  Louis  XVIII  n'étaient  encore  arrivés  à  Paris, 
le  dimanche  10  avril.  Ce  jour-là,  l'empereur  de  Russie,  le  roi  de 
Prusse  et  le  prince  de  Schwarzenberg,  représentant  l'empereur 
d'Autriche,  passèrent  en  revue  leurs  troupes  respectives,  rangées 
en  ligne,  au  nombre  de  80000  hommes,  depuis  le  boulevard  de 
l'Arsenal  jusqu'à,  celui  de  la  Madeleine.  A  une  heure,  sur  la 
place  Louis  XV,  une  messe  fut  dite  par  un  évêque  et  six  prêtres 
du  rite  grec.  Un  Te  Deum  fut  chanté  pour  remercier  Dieu 
d'avoir  donné  U  paix  à  la  France  et  au  monde.  Les  troupes 
illiées  défilèrent  devant  l'autel,  qu'entourait  la  garde  nationale 
de  Paris,  sous  les  ordres  de  son  commandant,  le  général  Des- 
solle.  {Journal  des  Débats,  n»  du  11  avril  1814). 


MÈMOfREs  d'outre-tombe  447 

la  Chine?  Ce  sont  là  des  spectacles  que  ne  verront 
plus  les  faibles  générations  qui  suivront  mon  siècle. 

Dans  la  première  année  de  la  Restauration,  j'assis- 
tai à  la  troisième  transformation  sociale  :  j'avais  vu 
la  vieille  monarchie  passer  à  la  monarchie  constitu- 
tionnelle et  celle-ci  à  la  république;  j'avais  vu  la  Ré- 
publique se  convertir  en  despotisme  militaire,  je 
voyais  le  despotisme  militaire  revenir  à  une  monar- 
chie libre,  les  nouvelles  idées  et  les  nouvelles  géné- 
rations se  reprendre  aux  anciens  principes  et  aux 
vieux  hommes.  Les  maréchaux  d'empire  devinrent 
des  maréchaux  de  France;  aux  uniformes  de  la  garde 
de  Napoléon  se  mêlèrent  les  uniformes  des  gardes  du 
corps  et  de  la  Maison-Rouge,  exactement  taillés  sur 
les  anciens  patrons ,  le  vieux  duc  d'Havre',  avec  sa 
perruque  poudrée  et  sa  canne  noire,  cheminait  en 
branlant  la  tête,  comme  capitaine  des  gardes  du 
corps,  auprès  du  maréchal  Victor,  boiteux  de  la  façon 
de  Bonaparte;  le  duc  de  Mouchy^,  qui  n'avait  jamais 
vu  brûler  une  amorce,  défilait  à  la  messe  auprès  du 


1.  Joseph- Anne-Auguste-Maximilien  de  Croy,  duc  d'Havre 
(1744-1839).  Il  était  déjà  maréchal  de  camp,  lorsqu'il  avait  été  élu 
en  1789  député  de  la  noblesse  aux  États-Généraux  par  le  bailliage 
d'Amiens  et  de  Hara.  En  1814,  Louis  XVIII  le  nomma  pair  de 
France,  lieutenant-général  et  capitaine  des  gardes  du  corps.  Il 
avait  alors  70  ans. 

2.  Philippe-Louis-Marie-Antoine  de  Noailles,  prince  de  Poix, 
duc  de  Moucky  (1752-1819).  Comme  le  duc  dHavré,  il  était  ma- 
réchal de  camp  en  17S9,  et  avait  été,  comme  lui,  envoyé  aux 
Etats-Généraux  par  la  noblesse  du  bailliage  d'Amiens  et  de 
Ham.  Comme  le  duc  d'Havre  encore,  il  fut  nommé  en  1814 
pair  de  France,  lieutenant-général  et  capitaine  des  gardes  du 
corps. 


4-48  MEMOIRES  D'OUTRE-TOMBE 

maréchal  OudinotS  criblé  de  blessures;  le  château 
des  Tuileries,  si  propre  et  si  militaire  sous  Napoléon, 
au  lieu  de  l'odeur  de  la  poudre,  se  remplissait  de  la 
fumée  des  déjeuners  qui  montait  de  toutes  parts  : 
sous  messieurs  les  gentilshommes  de  la  chambre, 
avec  messieurs  les  officiers  de  la  bouche  et  de  la 
garde-robe,  tout  reprenait  un  air  de  domesticité. 
Dans  les  rues,  on  voyait  des  émigrés  caducs  avec  des 
airs  et  des  habits  d'autrefois,  hommes  les  plus  res- 
pectables sans  doute,  mais  aussi  étrangers  parmi  la 
foule  moderne  que  l'étaient  les  capitaines  républi- 
cains parmi  les  soldats  de  Napoléon.  Les  dames  de  la 
cour  impériale  introduisaient  les  douairières  du  fau- 
bourg Saint-Germain  et  leur  enseignaient  les  détours 
du  palais.  Arrivaient  des  députations  de  Bordeaux, 
ornées  de  brassards;  des  capitaines  de  paroisse  de  la 
Vendée,  surmontés  de  chapeaux  à  la  Rochejaquelein. 
Ces  personnages  divers  gardaient  l'expression  des 
sentiments,  des  pensées,  des  habitudes,  des  mœurs 
qui  leur  étaient  familières.  La  liberté,  qui  était  au 
fond  de  cette  époque,  faisait  vivre  ensemble  ce  qui 
semblait  au  premier  coup  d'œil  ne  pas  devoir  vivre  ; 

1.  Charles-Nicolas  Oudinot.  duc  de  Reggio  (1757-1847).  Il  arait 
été  nommé  maréchal  de  France  le  12  juillet  1809  et  duc  de 
Reggio  le  14  avril  1810.  Louis  XVIII  le  nomma  en  1814  mi- 
nistre d'Etat,  pair  de  France  et  commandant  du  corps  royal 
des  grenadiers  et  des  chasseurs  à  pied  de  France.  En  1815,  il 
chercha  à  s'opposer  à  la  marche  de  Napoléon  sur  Paris,  mais  ne 
put  conduire  ses  troupes  plus  loin  que  Troyes.  D'abord  exilé 
dans  ses  terres  par  l'Empereur,  puis  autorisé  à  habiter  Montmo- 
rency, il  fut  nommé,  au  retour  de  Louis  XVIII.  l'un  des  majors- 
généraui  de  la  garde  royale,  membre  du  conseil  privé  et  com- 
mandant de  la  garde  nationale  de  Paris.  Ses  états  de  service 
constatent  qu'il  avait  reçu  vingt  blessures;  il  avait  eu  notamment 
le«  deux  jambes  casséesj  et  la  droite  catsée  deu'  foia. 


MEMOIRES   D'OUTRE-TOMBE  449 

mais  on  avait  peine  à  reconnaître  cette  liberté  parce 
qu'elle  portait  les  couleurs  de  l'ancienne  monarchie 
et  du  despotisme  impérial.  Chacun  aussi  savait  mal  le 
langage  constitutionnel;  les  royalistes  faisaient  des 
fautes  grossières  en  parlant  charte;  les  impérialistes 
en  étaient  encore  moins  instruits;  les  conventionnels, 
devenus  tour  à  tour  comtes,  barons,  sénateurs  de 
Napoléon  et  pairs  de  Louis  XVIII,  retombaient  tan- 
tôt dans  le  dialecte  républicain  qu'ils  avaient  presque 
oubhé,  tantôt  dans  l'idiome  de  l'absolutisme  qu'ils 
avaient  appris  à  fond.  Des  lieutenants  généraux 
étaient  promus  à  la  garde  des  lièvres.  On  entendait 
des  aides  de  camp  du  dernier  tyran  militaire  discuter 
de  la  liberté  inviolable  des  peuples,  et  des  régicides 
soutenir  le  dogme  sacré  de  la  légitimité. 

Ces  métamorphoses  seraient  odieuses,  si  elles  ne 
tenaient  en  partie  à  la  flexibilité  du  génie  français. 
Le  peuple  d'Athènes  gouvernait  lui-même;  des  ha- 
rangueurs s'adressaient  à  ses  passions  sur  la  place 
publique;  la  foule  souveraine  était  composée  de 
sculpteurs,  de  peintres,  d'ouvriers, /•e^'arrfeur^  de  dis- 
cours et  auditeurs  d'actions,  dit  Thucydide.  Mais 
quand,  bon  ou  mauvais,  le  décret  était  rendu,  qui, 
pour  l'exécuter,  sortait  de  cette  masse  incohérente  et 
inexperte?  Socrate,  Phocion,  Périclès,  Alcibiade. 

Est-ce  aux  royalistes  qu'il  faut  s'en  prendre  de  la 
Restauration,  comme  on  l'avance  aujourd'hui?  Pas  le 
moins  du  monde  :  ne  dirait-on  pas  que  trente  mil- 
lions d'hommes  étaient  consternés  tandis  qu'une  poi- 
gnée de  légitimistes  accomplissaient,  contre  la  vo- 
lonté de  tous,  une  restauration  délestée,  en  agitant 
T.  m.  29 


450  HÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

quelques  mouchoirs  et  en  mettant  à  leur  chapeau  un 
ruban  de  leur  femme?  L'immense  majorité  des 
Français  était,  il  est  vrai,  dans  la  joie  ;  mais  cette  ma- 
jorité n'était  point  légitimiste  dans  le  sens  borné  du 
mot,  et  comme  ne  s'appliquant  qu'aux  rigides  parti- 
sans de  la  vieille  monarchie.  Cette  majorité  était  une 
foule  prise  dans  toutes  les  nuances  des  opinions, 
heureuse  d'être  délivrée,  et  violemment  animée 
contre  l'homme  qu'elle  accusait  de  tous  ses  malheurs*; 
de  là  le  succès  de  ma  brochure.  Combien  comptait-on 
d'aristocrates  avoués  proclamant  le  nom  du  roi  ? 
MM.  Mathieu  et  Adrien  de  Montmorency,  MM.  de  Po- 
lignac,  échappés  de  leur  geôle,  M.  Alexis  de  Noailles, 
M.  Sosthène  de  La  Rochefoucauld.  Ces  sept  ou  huit 
hommes,  que  le  peuple  méconnaissait  et  ne  suivait 
pas,  faisaient-ils  la  loi  à  toute  une  nation  ? 

1.  Le  témoignage  de  M™«  de  Chastenay,  dans  ses  intéressants 
Mémoires,  concorde  ici  pleinement  avec  celui  de  Chateaubriand. 
«  On  vit  dès  lors,  écrit-elle  (tome  II,  page  304),  revêtus  du  signe 
du  royalisme,  ceux  qui,  voués  à  sa  cause  par  le  seul  instinct  de 
leur  naissance,  avaient  aspiré  toute  leur  vie  à  son  rétablissement 
et  n'avaient  cessé  de  l'espérer;  ceux  qui  avaient  cessé  de  le  croire 
Dossible  et  qui  s'empressaient  de  donner  le  change  aux  calculs 
passés  de  leur  raison,  qui  leur  semblaient  maintenant  une  infi- 
délité ;  enfin,  les  hommes  de  l'ancienne  noblesse  qui,  ayant  pris 
parti  sous  le  gouvernement  de  Bonaparte,  pensaient  se  targuer 
d'avoir  pris  de  l'expérience  dans  une  des  deux  carrières  ouvertes, 
et  de  ne  point  offrir  au  roi  des  services  incapables  et  inutiles. .. 
D'autres,  et  dans  toutes  les  classes,  ne  comptant  plus  sur  rien 
de  ce  qu'ils  avaient  pu  obtenir  ou  mériter  sous  un  régime  écrasé 
de  son  propre  poids,  saluaient  une  aurore  nouvelle;  d'autres 
enfin,  au  seul  titre  de  citoyens,  d'hommes  honnêtes  et  éclairés, 
réprouvaient  le  destructeur  de  la  France  qui,  pour  prix  dé 
tant  de  sang  et  de  gloire,  l'avait  livrée  aux  étrangers  ;  ils  ao- 
clam,aient  un  régim,e  de  paix  qu'une  heureuse  nécessité  for- 
çait désorm,ais  d'accueillir^  et  oeux-ci  étaient  les  plus  nomi- 
brevuB  •- 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  451 

Madame  de  Montcalm  m'avait  envoyé  un  sac  de 
douze  cents  francs  pour  les  distribuer  à  la  pure  race 
légitimiste  :  je  le  lui  renvoyai,  n'ayant  pas  trouvé  à 
placer  un  écu.  On  attacha  une  ignoble  corde  au  cou 
de  la  statue  qui  surmontait  la  colonne  de  la  place 
Vendôme  ;  il  y  avait  si  peu  de  royalistes  pour  faire  du 
train  à  la  gloire  et  pour  tirer  sur  la  corde,  que  ce 
furent  les  autorités,  toutes  bonapartistes,  qui  descen- 
dirent l'image  de  leur  maître  à  l'aide  d'une  potence  : 
le  colosse  courba  de  force  la  tête  ;  il  tomba  aux  pieds 
de  ces  souverains  de  l'Europe,  tant  de  fois  prosternés 
devant  lui.  Ce  sont  les  hommes  de  la  République  et  de 
l'Empire  qui  saluèrent  avec  enthousiasme  la  Restaura- 
tion, La  conduite  et  l'ingratitude  des  personnages  éle- 
vés par  la  Révolution  furent  abominables  envers  celui 
qu'ils  afTectent  aujourd'hui  de  regretter  et  d'admirer. 

Impérialistes  et  libéraux,  c'est  vous  entre  les  mains 
desquels  est  échu  le  pouvoir,  vous  qui  vous  êtes  age- 
nouillés devant  les  fils  de  Henri  IV  I  II  était  tout  na- 
turel que  les  royalistes  fussent  heureux  de  retrouver 
leurs  princes  et  de  voir  finir  le  règne  de  celui  qu'ils 
regardaient  comme  un  usurpateur;  mais  vous,  créa- 
tures de  cet  usurpateur,  vous  dépassiez  en  exagéra- 
tion les  sentiments  des  royalistes.  Les  ministres,  les 
grands  dignitaires,  prêtèrent  à  l'envi  serment  à  la  lé- 
gitimité ;  toutes  les  autorités  civiles  et  judiciaires  fai- 
saient queue  pour  jurer  haine  à  la  nouvelle  dynastie 
proscrite,  amour  à  la  race  antique  qu'elles  avaient 
cent  et  cent  fois  condamnée.  Qui  composait  ces  pro- 
clamations, ces  adressée  adulatrices  et  outrageantes 
Dour  Napoléon,  dont  la  France  était  inondée?  des 
oyalistes?  Non  :  les  ministres,  les  généraux,  les  au- 


452  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

torités  choisis  et  maintenus  par  Bonaparte.  Où  se  tri- 
potait la  Restauration?  chez  des  royalistes?  Non  : 
chez  M.  de  Talleyrand.  Avec  qui?  avec  M.  de  Pradt, 
aumônier  du  dieu  Mars  et  saltimbanque  mitre.  Avec 
qui  et  chez  qui  dînait  en  arrivant  le  lieutenant  géné- 
ral du  royaume?  chez  des  royalistes  et  avec  des 
royalistes?  Non  :  chez  révéque  d'Autun,  avec  M.  de 
Caulaincourt.  Où.  donnait-on  des  fêtes  aux  infâmes 
princes  étrangers?  aux  châteaux  des  royalistes?  Non  : 
à  la  Malmaison,  chez  l'impératrice  Joséphine.  Les 
plus  chers  amis  de  Napoléon,  Berthier,  par  exemple, 
à  qui  portaient-ils  leur  ardent  dévouement?  à  la  légi- 
timité. Qui  passait  sa  vie  chez  l'autocrate  Alexandre, 
chez  ce  brutal  Tartare?  les  classes  de  l'Institut,  les 
savants,  les  gens  de  lettres,  les  philosophes  philan- 
thropes, théophilauthropes  et  autres;  ils  en  reve- 
naient charmés,  comblés  d'éloges  et  de  tabatières. 
Quant  à  nous,  pauvres  diables  de  légitimistes,  nous 
n'étions  admis  nulle  part;  on  nous  comptait  pour 
rien.  Tantôt  on  nous  faisait  dire  dans  la  rue  d'aller 
nous  coucher;  tantôt  on  nous  recommandait  de  ne 
pas  crier  trop  haut  Vive  le  roi  !  d'autres  s'étant  char- 
gés de  ce  soin.  Loin  de  forcer  aucun  à  être  légiti- 
miste, les  puissants  déclaraient  que  personne  ne  se- 
rait obligé  de  changer  de  rôle  et  de  langage,  que 
i'évêque  d'Autun  ne  serait  pas  plus  contraint  de  dire 
la  messe  sous  la  royauté  qu'il  n'avait  été  contraint  d'y 
aller  sous  l'Empire.  Je  n'ai  point  vu  de  châtelaine, 
point  de  Jeanne  d'Arc,  proclamer  le  souverain  de 
droit,  un  faucon  sur  le  poing  ou  la  lance  à  la  main  ; 
mais  m».dame  de  Talleyrand  ',  que  Bonaparte  avait 
1.  Elle  était  née  à  Pondichéry,  où  son  père,  nommé  Worl«y, 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  453 

attachée  à  son  mari  comme  un  écriteau,  parcourait 
les  rues  en  calèche,  chantant  des  hymnes  sur  la 
pieuse  famille  des  Bourbons.  Quelques  draps  pendil- 
lants aux  fenêtres  des  familiers  de  la  cour  impériale 
faisaient  croire  aux  bons  Cosaques  qu'il  y  avait  au 
tant  de  lis  dans  les  cœurs  des  bonapartistes  con- 
vertis que  de  chiffons  blancs  à  leurs  croisées.  C'est 
merveille  en  France  que  la  contagion,  et  l'on  crierait 
A  bas  ma  tête  !  si  on  l'entendait  crier  à  son  voisin. 
Les  impérialistes  entraient  jusque  dans  nos  maisons 
et  nous  faisaient,  nous  autres  bourbonistes,  exposer 
en  drapeau  sans  tache  les  restes  de  blanc  renfermés 
dans  nos  lingeries  :  c'est  ce  qui  arriva  chez  moi; 
mais  madame  de  Chateaubriand  n'y  voulut  entendre, 
et  défendit  vaillamment  ses  mousselines*. 


était  capitaine  de  port.  A  seize  ans,  elle  épousa  un  Suisae, 
M.  Grant,  qui  résida  successivement  avec  elle  à  Chandernagor 
et  à  Calcutta  ;  elle  se  laissa  enlever  et  emmener  en  Europe. 
Après  de  nombreuses  aventures,  elle  devint,  sous  le  Directoire, 
la  maîtresse  de  Talleyrand  et  vécut  publiquement  avec  lui.  Le 
premier  Consul  intima  à  son  ministre  l'ordre  de  l'épouser,  ce 
qui  fut  fait,  après  que  Talleyrand  eût  reçu  de  la  cour  de  Rome 
un  bre.'"  qui  le  déliait  de  ses  vœux,  et  après  que  M.  Grant,  alors 
à  Paris  eut  consenti  à  divorcer,  moyennant  une  grosse  somme 
et  une  bonne  place...  au  Cap  de  Bonne-Espérance.  Le  mariage 
de  l'ancien  évêque  d'Autun  fut  du  reste  purement  civil.  Quand 
vint  la  Restauration,  il  fit  à  sa  lemme  une  pension  de  60,000  li- 
vres, à  la  condition  qu'elle  irait  se  fixer  en  Angleterre.  Un  jour 
qu'elle  était  revenue  à  Paris  (c'était  sous  le  ministère  Decazes), 
Louis  XVIII  demanda,  non  sans  malice,  au  prince  de  Talleyrand, 
s'il  était  vrai  que  sa  ^amme  se  fût  permis  de  débarquer  en  France 
et  d'arriver  d'un  trait  de  Calais  à  Paris  :  «  Rien  de  plus  vrai, 
sire,  répondit-il  ;  il  idllait  bien  que  moi  aussi  j'eusse  mon  vingt 
mars.  » 

1.  La  plupart  des  traits  de  cette  admirable  page  sont  em- 
pruntés à  M"»®  de  Chateaubriand  qui,  dans  ses  Souvenirs,  décrit 
ainsi  La  journée  du  31  mars  1814  et  celles  qui  suivirent  : 


454  MEMOIRES  d'outre-tombe 

Le  Corps  législatif  transformé  en  Chambre  des  dé- 
putés, et  la  Chambre  des  pairs,  composée  de  cent 
cinquante-quatre  membres,  nommés  à  vie,  dans  les- 
quels on  comptait  plus  de  soixante  sénateurs,  for- 
mèrent les  deux  premières  Chambres  législatives*. 

N  P***,  M***  et  P***  étaient  à  Tavant-garde  de  toutes  les  parade» 
d«  moment,  et  chacun  savait  par  eux  que  le  prince  de  Bénévent, 
en  changeant  de  maître,  ne  serait  obligé  de  changer  ni  de  rôle  ni 
de  langage;  que  l'ex-évêque  d'Autun  ne  serait  pas  plus  obligé  à 
la  messe  sous  les  Bourbons  que  sous  Bonaparte,  et  qu'il  serait 
aussi  bon  ministre  sous  la  Restauration  qu'il  l'avait  été  sous 
l'Empire,  M™»  de  Talleyrand  (femme  divorcée  de  M.  Grant) 
parcourait  les  rues  dans  une  calèche  découverte,  en  chantant 
des  hymnes  à  la  louange  de  la  pieuse  famille  des  Bourbons.  Elle 
et  les  dames  de  sa  suite  avaient  fait  autant  de  drapeaux  de  leurs 
mouchoirs,  qu'elles  agitaient  avec  une  grâce  infinie.  Cin- 
quante calèches  suivaient  et  imitaient  le  mouvement  donné, 
de  sorte  que  les  Alliés,  qui  arrivaient  en  ce  moment  par  la  place 
Vendôme,  crurent  qu'il  y  avait  réellement  autant  de  lis  dans  1* 
cœur  des  Français  que  de  drapeaux  blancs  en  l'air.  Les  bons 
Cosaques  n'auraient  jamais  osé  croire  que  ces  belles  bourbon- 
néennes  du  31  mars  étaient  des  enragées  bonapartistes  le  30.  Il 
n'y  a  qu'en  France  qu'on  sait  si  bien  se  retourner...  Les  roya- 
listes accouraient  aussi  de  leur  côté,  mais  pas  si  vite  que  ceux 
qui  croyaient  ne  pouvoir  faire  assez  tôt  l'hommage  d'un  dévoue- 
ment dont  on  pouvait  douter.  Bientôt  les  cris  de  :  Vive  le  Roi! 
se  firent  entendre  de  toutes  parts.  L'élan  était  donné,  et,  en 
France  surtout,  on  crierait  à  bas  ma  tête!  si  on  l'entendait  crier 
à  ses  voisins.  On  envahissait  les  maisons  pour  avoir  des  rubans 
et  même  des  jupons  blancs,  que  l'on  coupait  pour  faire  des  co- 
cardes, les  boutiques  ne  pouvant  y  suffire.  Le  bleu  et  le  rouge 
étaient  foulés  aux  pieds,  surtout  par  les  bonapartistes  ;  et  tout 
ee  qui  restait  des  trois  couleurs  fut,  dit-on,  porté  dans  les  ca- 
chettes du  Luxembourg  en  attendant  que  leur  tour  revînt.  Un 
de  nos  amis  vint  me  demander  la  permission  de  faire  main-basse 
sur  ma  garde-robe  ;  mais  il  me  trouva  peu  disposée  à  chanter  la 
victoire  avant  de  connaître  les  résultats,  et  je  gardai  mes  ju- 
pons... » 

1.  Le  Corps  législatif  de  l'Empire  était  conservé  jusqu'aux 
élections  prochaines;  il  changeait  seulement  de  nom  et  prenait 
celui  d»  '^/hambre   des   députés.   Quant  à  la  Chambre  des  pairs. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  455 

M.  de  Talleyrand,  installé  au  ministère  des  affaires 
étrangères,  partit  pour  le  congrès  de  Vienne,  dont 
l'ouverture  était  fixée  au  3  de  novembre,  en  exécu- 
tion de  l'article  32  du  traité  du  30  mai;  M.  de  Jau- 
court  eut  le  portefeuille  pendant  un  intérim  qui  dura 
jusqu'à  la  bataille  de  Waterloo.  L'abbé  de  Montes- 
quiou  devint  ministre  de  l'intérieur,  ayant  pour  se- 
crétaire général  M.  Guizot;  M.  Malouet  entra  à  la  ma- 
rine; il  décéda  et  fut  remplacé  par  M.  Beugnot»;  le 

'^  nommée  par  le  roi,  si  elle  ne  se  composait  pas  exclusivement 
d'anciens  sénateurs,  ces  derniers  y  étaient  cependant  de  beau- 
coup les  plus  nombreux  <i  Quatorze  maréchaux  de  l'Empire,  dit 
M.  Alfred  Nettement,  représentaient  les  illustrations  militaires 
de  la  nouvelle  armée,  et  formaient,  avec  quatre-vingt-sept  mem- 
bres de  l'ancien  Sénat  impérial,  les  deux  tiers  de  la  nouvelle 
Chambre  des  pairs,  qui  contenait  ainsi  en  tout  quatre-vingt- 
onze  anciens  sénateurs,  car  sur  les  quatorze  maréchaux  il  y  en 
avait  quatre  revêtus  de  ce  titre.  La  part  faite  aux  hommes  de 
la  Révolution  et  de  l'Empire  était  donc  de  cent-un  membres  sur 
cent  cinquante-quatre. . .  La  part  faite  aux  représentants  de  l'an- 
cienne société  française  était  seulement  de  cinquante-trois  mem- 
bres, et  parmi  les  pairs  de  cette  catégorie  il  y  en  avait  plusieurs 
qui  appartenaient  aux  opinions  qui  dominaient  depuis  la  Révo- 
lution ».  [Histoire  de  la  Restauration,  par  Alfred  Nettement, 
tome  I,  p.  444.) 

1.  Jacques-Claude,  comte  Beugnot  (1761-1835).  Ancien  mem- 
bre de  la  Législative  de  1791,  où  il  s'était  signalé  par  son  cou- 
rage et  son  talent,  il  avait  été  successivement  sous  l'Empire 
préfet  de  Rouen,  conseiller  d'Etat,  ministre  des  Finances  du  roi 
Jérôme  et  préfet  de  Lille.  Louis  XVIII  lui  confia  le  portefeuille 
de  la  Marine,  le  3  décembre  1814.  Il  suivit  le  roi  k  Gand  et  reçut 
au  retour  la  direction  générale  des  Postes.  Député  de  1816  à 
1820,  pair  de  France  de  1830  à  1835,  le  comte  Beugnot  a  laissé 
la  réputation  d'un  des  hommes  les  plus  spirituels  de  son  temps. 
Une  de  ses  plus  fines  plaisanteries  est  celle  qu'il  laissa  échapper 
dans  une  séance  des  comités  secrets  de  la  Chambre  de  1815.  Un 
membre  ayant  demandé  que  la  figure  du  Christ  sur  la  croix  fut 
placée  au-dessus  de  la  tête  du  président  :  «  Je  demande  en  outre, 
ajouta  le  comte  Beugnot,  qu'on  inscrive  au-dessous  ses  dernières 


456  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

général  Dupont'  obtint  le  département  de  la  guerre; 
on  lui  substitua  le  maréchal  Soult^,  qui  s'y  distingua 
par  l'érection  du  monument  funèbre  de  Quiberon  ;  le 
duc  de  Blacas  fut  ministre  de  la  maison  du  roi,  M.  An- 
gles 3  préfet  de  police,  le  conseiller  Dambray  ministre 
de  la  justice,  l'abbé  Louis  ministre  des  finances. 

paroles  :  «  Mon  Dieu,  pardonnez-leur,  car  ils  ne  savent  peu 
ce  qu'ils  font!  »  —  Il  avait  écrit  de  très  spirituels  Mémoires, 
qui  ont  été  publiés  par  son  fils. 

1.  Pierre-Antoine,  comte  Dupont  de  l'Etang  (1765-1840).  Il 
avait  été  l'un  des  plus  brillants  généraux  de  l'Empire,  et  l'heure 
semblait  proche  où  il  serait  élevé  au  maréchalat,  lorsque  la  ca- 
pitulation de  Baylen  (juillet  1808)  vint  effacer  tous  ses  services 
et  briser  son  épée.  Napoléon  l'avait  fait  traduire  devant  une 
commission  militaire  (février  1812)  qui  «  le  destitua  de  ses  gradss 
militaires,  lui  retira  ses  décorations,  raya  son  nom  du  catalogue 
de  la  Légion  d'honneur,  lui  défendit  à  l'avenir  de  porter  l'habit 
militaire,  de  prendre  le  titre  de  comte,  mit  sous  séquestre  ses 
dotations  et  ordonna  son  transfert  dans  une  prison  d'Etat,  pour 
y  être  détenu  jusqu'à  nouvel  ordre  ».  —  La  nomination  du  gé- 
néral Dupont  au  ministère  de  la  Guerre  est  du  9  avril  1814;  elle 
n'est  donc  point  imputable  à  Louis  XVIII,  qui  n'était  pas  encore 
rentré,  mais  à  Talleyrand  et  à  ses  collègues  du  gouvernement 
provisoire.  Le  général  Dupont,  député  de  la  Charente  de  1815 
à  1830,  siégea  au  centre  -  gauche ,  parmi  les  constitutionnels. 
Outre  plusieurs  écrits  en  prose,  il  a  composé  une  traduction  en 
vers  des  Odes  d'Horace  et  un  poème  en  dix  chants,  l'Art  de  la 
guerre. 

2.  Le  maréchal  Soult  remplaça  le  général  Dupont  au  Ministère 
de  la  Guerre  le  3  décembre  1814. 

3.  Jules-Jean-Baptiste,  comte  Angles  (1T78-1828).  Auditeur, 
puis  maître  des  requêtes  au  Conseil  d'État,  il  était  entré  en  1809 
au  ministère  de  la  Police,  à  la  3«  division,  chargée  de  la  cor- 
respondance avec  les  départements  annexés.  11  fut  un  moment 
ministre  de  la  Police  en  1814.  Le  22  août  1815,  il  fat  élu  à  la 
Chambre  des  Députés  par  le  département  des  Hautes-Alpes.  En 
1818,  il  redevint  préfet  de  police  et  conserva  ces  i  onctions  jas«^ 
qu'en  1821.  Le  comte  Angles  était  un  homme  de  beaucoup  d'es- 
prit, et  il  n'était  pas  le  dernier  à  rire  des  traits  malicieux  qiM 
déranger  lui  décochait  dans  ses  chansooi. 


MÉMOIRES  d'outre-tombb  457 

Le  21  octobre,  l'abbé  de  Montesquiou  présenta  U 
première  loi  au  sujet  de  la  presse;  elle  soumettait  à  la 
censure  tout  écrit  de  moins  de  vingt  feuilles  d'impres- 
sion :  M.  Guizot  élabora  cette  première  loi  de  liberté  '. 

Carnot  adressa  une  lettre  au  Toi^;  il  avouait  que 
les  Bourbons  avaient  été  reçus  avec  joie;  mais,  ne 
tenant  aucun  compte  ni  de  la  brièveté  du  temps  ni  de 
tout  ce  que  la  charte  accordait,  il  donnait,  avec  des 
conseils  hasardés,  des  leçons  hautaines  :  tout  cela  ne 
vaut  quand  on  doit  accepter  le  rang  de  ministre  et  le 
titre  de  comte  de  l'Empire;  point  ne  convient  de  se 
montrer  fier  envers  un  prince  faible  et  libéral  quand 
on  a  été  soumis  devant  un  prince  violent  et  despo- 
tique; quand,  machine  usée  de  la  Terreur,  on  s'est 
trouvé  insuffisant  au  calcul  des  proportions  de  la 
guerre  napoléonienne.  Je  fis  imprimer  en  réponse  les 
Réflexions  politiques^;  elles  contiennent  la  substance 
de  la  Monarchie  selon  la  Charte.  M.  Laine,  président 
de  la  Chambre  des  députés,  parla  au  roi  de  cet 
ouvrage  avec  éloge.  Le  roi  paraissait  toujours  charmé 
des  services  que  j'avais  le  bonheur  de  lui  rendre  ;  le 
ciel  semblait  m'avoir  jeté  sur  les  épaules  la  casaque 

1.  Voir  le3  Mémoires  de  M.  Guizot,  tome  I,  chapitre  II. 

2.  Mémoire  au  Roi,  par  Carnot.  Il  se  vendit,  assure-t-on,  sir 
cent  mille  exemplaires  de  cet  écrit,  qui  circulait  clandestinement 
sous  toutes  les  formes,  manuscrit,  imprimé  et  lithographie. 
(Henry  Houssaye,  2875,  tome  I,  p.  68.)  Sur  les  incidents  rela- 
tifs à  ce  célèbre  Mémoire,  d'abord  destiné  à  la  publicité,  ensuite 
modifié  pour  être  remis  à  Louis  XVIII,  puis  publié  à  l'insu  de 
l'auteur  et  désavoué  par  lui  dans  le  Journal  des  Débats  du  8  oc- 
tobre 1814,  voyez  les  Mémoires  de  Carnot  publiés  par  son  fils 
(tome  II,  p.  366-372). 

3.  Réflexions  politiques  sur  quelques  écrits  du  Jour  et  sur  le* 
intérêts  de  tous  les  Français.  (Décembre  1814.)  C'est  un  de« 
meilleurs  écrits  de  Chateaubriand. 


458  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

de  héraut  de  la  légitimité  :  mais  plus  l'ouvrage  avait 
de  succès,  moins  l'auteur  plaisait  à  Sa  Majesté.  Les 
Réflexions  politiques  divulguèrent  mes  doctrines 
constitutionnelles  :  la  cour  en  reçut  une  impression 
que  ma  fidélité  aux  Bourbons  n'a  pu  effacer. 
Louis  XVIll  disait  à  ses  familiers  :  «  Donnez-vous 
«  de  garde  d'admettre  jamais  un  poète  dans  vos  af- 
«  faires  :  il  perdra  tout.  Ces  gens-là  ne  sont  bons  & 
«  rien.  » 

Une  forte  et  vive  amitié  remplissait  alors  mon 
cœur  :  la  duchesse  de  Duras  '  avait  de  l'imagination, 

1.  Claire  de  Coetnempren  de  Kersaint,  duchesse  de  Duras 
(1777-1829) .  Fille  du  comte  Guy  de  Kersaint,  député  à  la  Légis- 
lative et  à  la  Convention,  guillotiné  le  4  décembre  1793,  elle 
quitta  la  France  après  l'exécution  de  son  père,  et  passa  avec 
sa  mère  à  Philadelphie,  puis  à  la  Martinique,  patrie  de  M™*  de 
Kersaint.  Celle-ci  étant  morte  à  son  tour,  et  un  parent,  établi 
aux  colonies,  ayant  laissé  à  la  jeune  orpheline  une  succession 
assez  considérable,  elle  vint  en  Angleterre,  où,  en  1797,  elle 
épousa  Amédée-Bretagne-Malo  de  Durfort  qui,  trois  ans  plus 
tard,  à  la  mort  de  son  père,  allait  être  le  duc  de  Duras.  Ell« 
rentra  en  France  à  l'époque  du  Consulat,  mais  se  tint  à  l'écart 
de  la  cour  impériale,  retirée  le  plus  souvent  au  château  d'Ussé, 
en  Touraine.  Au  retour  des  Bourbons,  le  duc  de  Duras  fut 
nommé  pair  de  France  et  premier  gentilhomme  de  la  Chambre. 
La  duchesse  eut  alors  un  salon,  qui  fut  bientôt  l'un  des  plus  re- 
cherchés de  Paris,  et  dont  M.  Villemain,  l'un  des  habitués,  parle 
en  ces  termes  :  «  Le  salon  de  M™e  la  duchesse  de  Duras  était 
naturellement  monarchique,  mais  avec  des  nuances  très  mar- 
quées de  constitutionalisme  anglais,  de  libéralisme  français, 
d'amour  des  lettres,  de  goût  des  arts,  et  en  particulier  d'admi- 
ration pour  M.  de  Chateaubriand  et  d'impatient  désir  de  le  voir 
ministre  ».  Elle  a  écrit  plusieurs  petits  romans  :  Edouard,  Ott- 
rika,  Frère  Ange,  Olivier,  les  Mémoires  de  Sophie.  Les  deux 
premiers,  que  ses  amis  publièrent  presque  de  force,  parurent  en 
1820  et  1824.  avec  le  plus  vif  succès.  Les  trois  autres  sont  encore 
inédits.  La  duchesse  de  Duras  avait  composé  pendant  ses  der- 
nières années  des  pages  éminemment  chrétiennes,  qui  ont  pam 
•D  1839  sous  ce  titre  :  Réflexions  et  prières  inédite*. 


MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE  459 

et  un  peu  même  dans  le  visage  de  l'expression  de 
madame  de  Staël  :  on  a  pu  juger  de  son  talent  d'au- 
teur par  Ourika.  Rentrée  de  l'émigration,  renfermée 
pendant  plusieurs  années  dans  son  château  d'Ussé, 
au  bord  de  la  Loire,  ce  fut  dans  les  beaux  jardins  de 
Méréville  que  j'en  entendis  parler  pour  la  première 
fois,  après  avoir  passé  auprès  d'elle  à  Londres  sans 
l'avoir  rencontrée.  Elle  vint  à  Paris  pour  l'éducation 
de  ses  charmantes  filles,  Félicie  et  Clara*.  Des  rap- 
ports de  famille,  de  province,  d'opinions  littéraires 
et  politiques,  m'ouvrirent  la  porte  de  sa  société.  La 
chaleur  de  l'âme,  la  noblesse  du  caractère,  l'élévation 
de  l'esprit,  la  générosité  de  sentiments,  en  faisaient 
une  femme  supérieure.  Au  commencement  de  la  Res- 
tauration, elle  me  prit  sous  sa  protection;  car,  malgré 
ce  que  j'avais  fait  pour  la  monarchie  légitime  et  les 
services  que  Louis  XVIII  confessait  avoir  reçus  de 
moi,  j'avais  été  mis  si  fort  à  l'écart  que  je  songeais  à 
me  retirer  en  Suisse.   Peut-être  eussé-je  bien  fait  : 

1.  L'aînée,  Claire-Louise- Augustine-i^^h'cit^-Magloire,  que  l'on 
appelait  Félicie,  née  en  émigration  le  19  août  1798,  avait  épousé, 
le  30  septembre  1813,  Charles-Léopold-Henri  de  la  Trémoille, 
prince  de  Talmont,  fils  du  héros  vendéen.  Devenue  veuve  le 
7  septembre  1815,  elle  se  maria,  en  secondes  noces,  le  14  sep- 
tembre 1819,  avec  Auguste  du  Vergier,  comte  de  la  Rochejaque- 
lein,  maréchal  de  camp,  frère  cadet  des  généraux  vendéens, 
Henri  et  Louis.  —  La  cadette,  Ciairc-Henriette-Philippine-Ben- 
jamine,  dite  Clara,  née  à  Londres  le  25  septembre  1799,  épousa, 
le  30  août  1819,  Henri-Louis,  comte  de  Chastellux,  secrétaire  de 
la  légation  française  à  Berlin.  Le  comte  de  Chastellux,  à  l'occa- 
sion de  son  mariage,  fut  créé  duc  de  Rauzan  et  autorisé,  par 
ordonnance  royale  du  15  août  1819,  à  ajouter  à  son  nom  celui 
de  Duras.  Il  est  dénommé,  dans  l'acte  de  naissance  d'un  de  ses 
enfants  (1824),  marquis  de  Duras-Chastellux,  duc  de  Rauzan. 
—  La  duchesie  é«  Rauzan  est  morte  à  Paris  le  11  novembre 
1863. 


460  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

dans  ces  solitudes  que  Napoléon  m'avait  destinées 
comme  à  son  ambassadeur  aux  montagnes,  n'auraia- 
je  pas  été  plus  heureux  qu'au  château  des  Tuileries? 
Quand  j'entrai  dans  ces  salons  au  retour  de  la  légiti- 
mité, ils  me  firent  une  impression  presque  aussi  pé- 
nible que  le  jour  où  j'y  vis  Bonaparte  prêt  à  tuer  le 
duc  d'Enghien.  Madame  de  Duras  parla  de  moi  à 
M.  de  Blacas.  Il  répondit  que  j'étais  bien  libre  d'aUer 
où  je  voudrais.  Madame  de  Duras  fut  si  orageuse, 
elle  avait  un  tel  courage  pour  ses  amis,  qu'on  dé- 
terra une  ambassade  vacante,  l'ambassade  de  Su£de. 
Louis  XVIII,  déjà  fatigué  démon  bruit,  était  heureux 
de  faire  présent  de  moi  à  son  bon  frère  le  roi  Berna- 
dotte  *.  Celui-ci  ne  se  figurait-il  pas  qu'on  m'envoyait 
à  Stockholm  pour  le  détrôner?  Eh!  bon  Dieu!  princes 
de  la  terre,  je  ne  détrône  personne;  gardez  vos  cou- 
ronnes, si  vous  pouvez,  et  surtout  ne  me  les  donnez 
pas,  car  je  n'en  veux  mie. 

Madame  de  Duras,  femme  excellente  qui  me  per- 
mettait de  l'appeler  ma  sœur,  que  j'eus  le  bonheur  de 
revoir  à  Paris  pendant  plusieurs  années,  est  allée 
mourir  à  Nice  2  :  encore  une  plaie  rouverte.  La  du- 
chesse de  Duras  connaissait  beaucoup  madame  de 
Staël  :  je  ne  puis  comprendre  comment  je  ne  fus  pas 
attiré  sur  les  traces  de  madame  Récamier,  revenue 
d'Italie  en  France;  j'aurais  salué  le  secours  qui  venait 
en  aide  à  ma  vie  :  déjà  je  n'appartenais  plus  à  ces 

1.  Dans  les  derniers  moments  de  la  première  Restauration» 
Chateaubriand  fut  nommé  ambassadeur  à  Stockholm.  Il  allait  s* 
rendre  —  sans  enthousiasme  —  auprès  de  BernadoUe,  quand 
Napoléon  débaxqua  de  l'île  d'Elbe. 

2.  Au  mois  de  janfier  18C9. 


KÉMOIRES    d'outre-tombe  461 

matins  qui  se  consololent  eux-mêmes,  je  touchais  à 
ces  lieures  du  soir  qui  ont  besoin  d'être  consolées. 

Le  30  décembre  de  l'année  1814,  les  Chambres  lé- 
gislatives furent  ajournées  au  1"  mai  1815,  comme  si 
on  les  eût  convoquées  pour  l'assemblée  du  champ  de 
mai  de  Bonaparte.  Le  18  janvier  furent  exhumés  les 
restes  de  Marie-Antoinette  et  de  Louis  XVI.  J'assistai 
à  cette  exhumation  dans  le  cimetière  *  où  Fontaine  et 
Percier  ont  élevé  depuis,  à  la  pieuse  voix  de  madame 
la  Dauphine  et  à  l'imitation  d'une  église  sépulcrale  de 
Rimini,  le  monument  peut-être  le  plus  remarquable 
de  Paris.  Ce  cloître  formé  d'un  enchaînement  de  tom- 
beaux, saisit  l'imagination  et  la  remplit  de  tristesse. 
Dans  le  livre  IV  de  ces  Mémoires,  j'ai  parlé  des  exhu- 
mations de  1815^  :  au  milieu  des  ossements,  je  recon- 
nus la  tête  de  la  reine  par  le  sourire  que  cette  tête 
m'avait  adressé  à  Versailles. 

Le  21  janvier  on  posa  la  première  pierre  des  bases 
de  la  statue  qui  devait  être  élevée  sur  la  place  Louis  XV, 
et  qui  ne  l'a  jamais  été.  J'écrivis  la  pompe  funèbre  du 
21  janvier;  je  disais  :  «  Ces  religieux  qui  vinrent  avec 
«  l'oriflamme  au-devant  de  la  châsse  de  Saint-Louis, 
«  ne  recevront  point  le  descendant  du  saint  roi.  Dans 
«  ces  demeures  souterraines  où  dormaient  ces  rois  et 
«  ces  princes  anéantis,  Louis  XVI  se  trouvera  seul!... 
«  Comment  tant  de  morts  se  sont-ils  levés?  Pourquoi 
«  Saint-Denis  est-il  désert?  Demandons  plutôt  pour- 
«  quoi  son  toit  est  rétabli,  pourquoi  son  autel  est  de- 

1.  L'anden  cimetière  de   la   Madeleine,   rue   d'Ânjoa-Saiot- 
Honoré,  n»  48. 

2.  Voir  tome  I,  page  205. 


462  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  bout?  Quelle  main  a  reconstruit  la  voûte  de  ces  ca- 
«  veaux,  et  préparé  ces  tombeaux  vides  I  La  main  de 
«  ce  même  homme  qui  était  assis  sur  le  trône  des 
«  Bourbons.  0  Providence  I  il  croyait  préparer  des 
«  sépulcres  à  sa  race,  et  il  ne  faisait  que  bâtir  letom- 
«  beau  de  Louis  XVI  *.  » 

J'ai  désiré  assez  longtemps  que  l'image  de  Louis  XVI 
fût  placée  dans  le  lieu  même  où  le  martyr  répandit 
son  sang  :  je  ne  serais  plus  de  cet  avis.  Il  faut  louer 
les  Bourbons  d'avoir,  dès  le  premier  moment  de  leur 
retour,  songé  à  Louis  XVI  ;  ils  devaient  toucher  leur 
front  avec  ses  cendres,  avant  de  mettre  sa  couronne 
sur  leur  tête.  Maintenant  je  crois  qu'ils  n'auraient  pas 
dû  aller  plus  loin.  Ce  ne  fut  pas  à  Paris  comme  à  Lon- 
dres une  commission  qui  jugea  le  monarque,  ce  fut  la 
Convention  entière  ;  de  là  le  reproche  annuel  qu'une 
cérémonie  funèbre  répétée  semblait  faire  à  la  nation, 
en  apparence  représentée  par  une  assemblée  com- 
plète. Tous  les  peuples  ont  fixé  des  anniversaires  à  la 
célébration  de  leurs  triomphes,  de  leurs  désordres  ou 
de  leurs  malheurs,  car  tous  ont  également  voulu  gar- 
der la  mémoire  des  uns  et  des  autres  :  nous  avons  eu 
des  solennités  pour  les  barricades,  des  chants  pour  la 
Saint-Barthélemi,  des  fêtes  pour  la  mort  de  Capet  ; 
mais  n'est-il  pas  remarquable  que  la  loi  est  impuis- 
sante à  créer  des  jours  de  souvenir,  tandis  que  la  re- 
ligion a  fait  vivre  d'âge  en  âge  le  saint  le  plus  obs- 
cur? Si  les  jeûnes  et  les  prières  institués  pour  le 
sacrifice  de  Charles  I"  durent  encore,  c'est  qu'en  An- 
gleterre l'État  unit  la  suprématie  religieuse  à  la  supré- 

1.  Le  Vingt-et-un  janvier,  par  M.  de  Chateaubriand.  1815, 
L«  Normant,  éditeur,  ia-S»,  24  p. 


MftMOW^S  d'octre-tombe  463 

matie  politique,  et  qu'en  vertu  de  cette  suprématie  le 
30  janvier  1649  est  devenu  jour  férié.  En  France,  il 
n'en  est  pas  de  la  sorte  :  Rome  seule  a  le  droit  de 
commander  en  religion  ;  dès  lors,  qu'est-ce  qu'une 
ordonnance  qu'un  prince  publie,  un  décret  qu'une  as- 
semblée politique  promulgue,  si  un  autre  prince, 
une  autre  assemblée,  ont  le  droit  de  les  effacer? 
Je  pense  donc  aujourd'hui  que  le  symbole  d'une 
fête  qui  peut  être  abolie,  que  le  témoignage  d'une  ca- 
tastrophe tragique  non  consacrée  par  le  culte,  n'est  pas 
convenablement  placé  sur  le  chemin  de  la  foule  al- 
lant insouciante  et  distraite  à  ses  plaisirs.  Par  le  temps 
actuel,  il  serait  à  craindre  qu'un  monument  élevé 
dans  le  but  d'imprimer  l'effroi  des  excès  populaires 
donnât  le  désir  de  les  imiter  :  le  mal  tente  plus  que  le 
bien  ;  en  voulant  perpétuer  la  douleur,  on  ne  fait  sou- 
vent que  perpétuer  l'exemple.  Les  siècles  n'adoptent 
point  les  legs  de  deuil,  ils  ont  assez  de  sujet  présent 
de  pleurer  sans  se  charger  de  verser  encore  des  larmes 
héréditaires. 

En  voyant  le  catafalque  qui  partait  du  cimetière  de 
Desclozeaux»,  chargé  des  restes  de  la  reine  et  du  roi, 
je  me  sentis  tout  saisi  ;  je  le  suivais  des  yeux  avec  un 
pressentiment  funeste.  Enfin  Louis  XVI  reprit  sa 
couche  à  Saint-Denis;  Louis  XVIII,  de  son  côté,  dor- 
mit au  Louvre  :  les  deux  frères  commençaient  ensemble 
une  autre  ère  de  rois  et  de  sceptres  légitimes  :  vaine 


1.  M.  Desclozeaux  (et  non  Ducluzeau,  comme  le  portent  les 
précédentes  éditions  des  Mémoires),  était  un  ûdële  royaliste, 
qui  s'était  rendu  propriétaire  de  l'ancien  cimetière  de  la  Made- 
leine, pour  que  les  restes  du  roi  et  de  la  reine  ae  fussent  pas 
profanés. 


4(14  MÉMOIRES  d'OUTRE-TOMBB 

restauration  du  trône  et  de  la  tombe  dont  le  temps  a 
déjà  balayé  la  double  poussière. 

Puisque  j'ai  parlé  de  ces  cérémonies  funèbres  qui 
si  souvent  se  répétèrent,  je  vous  dirai  le  cauchemar 
dont  j'étais  oppressé  quand,  la  cérémonie  finie,  je  me 
promenais  le  soir  dans  la  basilique  à  demi  détendue  : 
que  je  songeasse  à  la  vanité  des  grandeurs  humaines 
parmi  ces  tombeaux  dévastés,  cela  va  de  suite  :  mo- 
rale vulgaire  qui  sortait  du  spectacle  même  ;  mais 
mon  esprit  ne  s'arrêtait  pas  là;  je  perçais  jusqu'à  la 
nature  de  l'homme.  Tout  est-il  vide  et  absence  dans 
la  région  des  sépulcres  ?  N'y  a-t-il  rien  dans  ce  rien  ? 
N'est-il  point  d'existences  de  néant,  des  pensées  de 
poussière?  Ces  ossements  n'ont-ils  point  des  modes 
de  vie  qu'on  ignore  ?  Qui  sait  les  passions,  les  plaisirs, 
les  embrassements  de  ces  morts  ?  Les  choses  qu'ils 
ont  rêvées,  crues,  attendues,  sont-elles  comme  eux 
des  idéalités,  engouffrées  pêle-mêle  avec  eux  ?  Songes, 
avenirs,  joies,  douleurs,  libertés  et  esclavages,  puis- 
sances et  faiblesses,  crimes  et  vertus,  honneurs  et  in- 
famies, richesses  et  misères,  talents,  génies,  intelli- 
gences, gloires,  illusions,  amours,  êtes-vous  des 
perceptions  d'un  moment,  perceptions  passées  avec 
les  crânes  détruits  dans  lesquels  elles  s'engendrèrent, 
avec  le  sein  anéanti  où  jadis  battit  un  cœur?  Dans 
votre  éternel  silence,  ô  tombeaux,  si  vous  êtes  des 
tombeaux,  n'entend-on  qu'un  rire  moqueur  et  éter- 
nel? Ce  rire  est-il  le  Dieu,  la  seule  réalité  dérisoire, 
qui  survivra  à  l'imposture  de  cet  univers  ?  Fermons 
les  yeux  ;  remplissons  l'abîme  désespéré  de  la  vie  par 
ces  grandes  et  mystérieuses  paroles  du  martyr  :  «  Je 
«  suis  chrétien.  » 


LIVRE    IV 


L'Ile  d'Elbe.  —  Commencement  des  Cent-Jours.  —  Retour  de 
nie  d'Elbe.  —  Torpeur  de  la  légitimité.  —  Article  de  Benja- 
min Constant. —  Ordre  du  jour  du  maréchal  Soult. —  Séanc* 
royale.  —  Pétition  de  l'école  de  droit  à  la  Chambre  des  Dé- 
putés.—  Projet  de  défense  de  Paris.  —  Fuite  du  roi.  —  J« 
pars  avec  Madame  de  Chateaubriand.  —  Embarras  de  la  route. 
—  Le  duc  d'Orléans  et  le  prince  de  Condé.  —  Tourned.  — 
Bruxelles.  —  Souvenirs.  —  Le  duc  de  Richelieu.  —  Le  roi  à 
Gand  m'appelle  auprès  de  lui.  —  Les  Cent-Jours  à  Gand.— 
Suite  des  Cent-Jours  k  Gand.  —  Affaires  à  Vienne. 


Bonaparte  avait  refusé  de  s'embarquer  sur  un  vais- 
seau français,  ne  faisant  cas  alors  que  de  la  marine 
anglaise,  parce  qu'elle  était  victorieuse;  il  avait  oublié 
sa  haine,  les  calomnies,  les  outrages  dont  il  avait  ac- 
cablé la  perfide  Albion  ;  il  ne  voyait  plus  de  digne  de 
son  admiration  que  le  parti  triomphant,  et  ce  fut  YUn- 
daunted  qui  le  transporta  au  port  de  son  premier 
exil  ;  il  n'était  pas  sans  inquiétude  sur  la  manière 
dont  il  serait  reçu  :  la  garnison  française  lui  remet- 
trait-elle le  territoire  qu'elle  gardait?  Des  insulaires 
italiens,  les  uns  voulaient  appeler  les  Anglais,  les 
autres  demeurer  libres  de  tout  maître;  le  drapeau  tri- 
colore et  le  drapeau  blanc  flottaient  sur  quelques  caps 
rapprochés  les  uns  des  autres.  Tout  s'arrangea  néan- 
moins. Quand  on  apprit  que  Bonaparte  arrivait  avec 

T.  m.  30 


466  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

des  millions,  les  opinions  se  décidèrent  généreusement 
à  recevoir  l'auguste  victime.  Les  autorités  civiles  et 
religieuses  furent  ramenées  à  la  même  conviction. 
Joseph-Philippe  Ârrighi,  vicaire  général,  publia  un 
mandement  :  «  La  divine  Providence,  »  disait  la  pieuse 
injonction,  «  a  voulu  que  nous  fussions  à  l'avenir  les 
«  sujets  de  Napoléon  le  Grand.  L'île  d'Elbe,  élevée  à 
«  un  honneur  aussi  sublime,  reçoit  dans  son  sein 
«  l'oint  du  Seigneur.  Nous  ordonnons  qu'un  TeDeum 
«  solennel  soit  chanté  en  actions  de  grâces,  etc.  » 

L'empereur  avait  écrit  au  général  Dalesme  ',  com- 
mandant de  la  garnison  française,  qu'il  eût  à  faire 
connaître  aux  Elbois  qu'il  avait  fait  choix  de  leur  île 
pour  son  séjour,  en  considération  de  la  douceur  de 
leurs  mœurs  et  de  leur  climat.  Il  mit  pied  à  terre  à 
Porto-Ferrajo  *,  au  milieu  du  double  salut  de  la  fré- 
gate anglaise  qui  le  portait  et  des  batteries  de  la  côte. 
De  là,  il  fut  conduit  sous  le  dais  de  la  paroisse  à 
l'église  où  l'on  chanta  le  Te  Deum.  Le  bedeau,  maître 
des  cérémonies,  était  un  homme  court  et  gros,  qui  ne 
pouvait  pas  joindre  ses  mains  autour  de  sa  personne. 
Napoléon  fut  ensuite  conduit  à  la  mairie  ;  son  logement 
y  était  préparé.  On  déploya  le  nouveau  pavillon  impé- 
rial, fond  blanc,  traversé  d'une  bande  rouge  semée  de 
trois  abeilles  d'or.  Trois  violons  et  deux  basses  le  sui- 


1.  Jeaa-Baptiste,  baron  Dalesme  (1763-1832).  Général  de  bri- 
gade, député  de  la  Haute- Vienne  au  Corps  législatif,  de  1802  à 
1809,  baron  de  l'Empire  (1810),  il  se  rallia  à  la  Restauration,  qui 
le  fit  lieutenant-général  le  21  octobre  1814.  Pendant  les  Cent- 
Jours,  il  fut  gouverneur  de  l'île  d'Elbe,  et  quitta  le  service  à  la 
seconde  Restauration.  Réintégré  en  1830,  il  mourut  goavernetu 
des  Invalides. 

2.  Le  4  mai  1814. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  467 

valent  avec  desraclements  d'allégresse.  Le  trône,  dressa 
à  la  hâte  dans  la  salle  des  bals  publics,  était  décoré 
de  papier  doré  et  de  loques  d'écarlate.  Le  côté  comé- 
dien de  la  nature  du  prisonnier  s'arrangeait  de  ces 
parades  :  Napoléon  jouaitàla  chapelle,  comme  il  amu- 
sait sa  cour  avec  de  vieux  petits  jeux  dans  l'intérieur 
de  son  palais  aux  Tuileries,  allant  après  tuer  des  hom- 
mes par  passe-temps.  Il  forma  sa  maison  :  elle  se  com- 
posait de  quatre  chambellans,  de  trois  officiers  d'or- 
donnance et  de  deux  fourriers  du  palais.  Il  déclara 
qu'il  recevrait  les  dames  deux  fois  par  semaine,  à 
huit  heures  du  soir.  Il  donna  un  bal.  Il  s'empara,  pour 
y  résider,  du  pavillon  destiné  au  génie  militaire.  Bo- 
naparte retrouvait  sans  cesse  dans  sa  vie  les  deux 
sources  dont  elle  était  sortie,  la  démocratie  et  le  pou- 
voir royal;  sa  puissance  lui  venait  des  masses  ci- 
toyennes, son  rang  de  son  génie;  aussi  le  voyez-Vv^as 
passer  sans  effort  de  la  place  publique  au  trône,  des 
rois  et  des  reines  qui  se  pressaient  autour  de  lui  à 
Erfurt,  aux  boulangers  et  aux  marchands  d'huile  qui 
dansaient  dans  sa  grange  à  Porto-Ferrajo.  Il  avait  du 
peuple  parmi  les  princes,  du  prince  parmi  les  peuples. 
A  cinq  heures  du  matin,  en  bas  de  soie  et  en  souliers 
à  boucles,  il  présidait  ses  maçons  à  l'île  d'Elbe. 

Établi  dans  son  empire,  inépuisable  en  acier  dès  lea 
jours  de  Virgile, 

Insula  inexhaustis  Chalybum  generosa  metallis  *, 
Bonaparte  n'avait  point  oublié  les  outrages  qu'il  venait 
de  traverser  ;  il  n'avait  point  renoncé  à  déchirer  son 
suaire  ;  mais  il  lui  convenait  de  paraître  enseveli,  de 

l.  Enéide,  livre  X,  vers  174. 


468  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

faire  seulement  autour  de  son  monument  quelque  ap- 
parition de  fantôme.  C'est  pourquoi»  comme  sil  n'eût 
pensé  à  autre  chose,  il  s'empressa  de  descendre  dans 
ses  carrières  de  fer  cristallisé  et  d'aimant  ;  on  l'eût 
pris  pour  l'ancien  inspecteur  des  mines  de  ses  ci- 
devant  États.  Il  se  repentit  d'avoir  aflFecté  jadis  le 
revenu  des  forges  d'Illua  à  la  Légion  d'honneur; 
500,000  fr.  lui  semblaient  alors  mieux  valoir  qu'une 
croix  baignée  dans  le  sang  sur  la  poitrine  de  ses  gre- 
nadiers :  «  Où  avais-je  la  tête?  dit-il  ;  mais  j'ai  rendu 
«  plusieurs  stupides  décrets  de  cette  nature.  »  Il  fit  un 
traité  de  commerce  avec  Livourne  et  se  proposait  d'en 
faire  un  autre  avec  Gênes.  Vaille  que  vaille,  il  entre- 
prit cinq  ou  six  toises  de  grand  chemin  et  traça  l'em- 
placement de  quatre  grandes  villes,  de  même  que  Di- 
don  dessina  les  limites  de  Carthage.  Philosophe 
revenu  des  grandeurs  humaines,  il  déclara  qu'il  vou- 
lait vivre  désormais  comme  un  juge  de  paix  dans  un 
comté  d'Angleterre  :  et  pourtant,  en  gravissant  un 
morne  qui  domine  Porto-Ferrajo,  à  la  vue  de  la  mer 
qui  s'avançait  de  tous  côtés  au  pied  des  falaises,  ces 
mots  lui  échappèrent  :  «  Diable  !  il  faut  l'avouer,  mon 
*  île  est  très  petite.  »  Dans  quelques  heures  il  eut 
visité  son  domaine;  il  y  voulut  joindre  un  rocher  ap- 
pelé Pianosa.  «  L'Europe  va  m'accuser,  dit-il  en  riant, 
«  d'avoir  déjà  fait  une  conquête.  »  Les  puissances 
alliées  se  réjouissaient  de  lui  avoir  laissé  en  dérision 
quatre  cents  soldats  ;  il  ne  lui  en  fallait  pas  davantage 
pour  les  rappeler  tous  sous  le  drapeau. 

La  présence  de  Napoléon  sur  les  côtes  de  l'Italie, 
qui  avait  vu  commencer  sa  gloire  et  qui  garde  son 
souvenir,  agitait  tout.  Murât  était  voisin  ;  ses  amis, 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  469 

des  étrangers,  abordaient  secrètement  ou  publique- 
ment à  sa  retraite  ;  sa  mère  et  sa  sœur,  la  princesse 
Pauline,  le  visitèrent  ;  on  s'attendait  à  voir  bientôt 
arriver  Marie-Louise  et  son  fils.  En  effet  parut  une 
femme  et  un  enfant:  reçue  en  grand  mystère,  elle  alla 
demeurer  dans  une  villa  retirée,  au  coin  le  plus  écarté 
de  l'île  :  sur  le  rivage  d'Ogygie,  Calypso  parlait  de 
son  amour  à  Ulysse,  qui,  au  lieu  de  l'écouter,  songeait 
à  se  défendre  des  prétendants.  Après  deux  jours  de 
repos,  le  cygne  du  Nord  reprit  la  mer  pour  aborder 
aux  myrtes  de  Baïes,  emportant  son  petit  dans  sa  yole 
blanche.  * 


1.  Le  !«'  septembre.  Napoléon  avait  reçu  la  visite  de  la  com- 
tesse Walewska.  Les  Souvenirs  de  Pons  (de  l'Hérault)  renferment 
à  ce  sujet  de  curieux  détails.  La  chaleur  excessive  de  l'été  avait 
fatigué  l'Empereur,  qui  avait  quitté  Porto- Ferrajo  pour  aller 
s'établir  sous  les  châtaigniers  touflus  de  Marciana.  «  De  l'ombre 
et  de  l'eau,  avait-il  dit  en  riant,  c'est  le  bonheur,  et  je  vais  cher- 
cher le  bonheur.  »  Il  fit  dresser  sous  les  arbres  sa  tente  de  cam- 
pagne, pendant  que  Madame  Mère  venait  habiter  l'ermitage  de 
Marciana.  Un  matin,  une  jeune  femme  accompagnée  d'un  enfant 
de  quatre  ou  cinq  ans  débarquèrent  mystérieusement  dans  l'île. 
Au  cours  de  la  traversée,  la  voyageuse,  après  avoir  dit  :  «  le  fils 
de  l'Empereur  »,  avait  ajouté  :  «  mon  fils  ».  Evidemment,  c'était 
l'Impératrice  et  le  Roi  de  Rome  1  Les  marins,  la  population,  l'en- 
tourage de  l'Empereur  ne  le  mirent  pas  un  instant  en  doute. 
Cependant  la  jeune  dame  s'était  rendue  immédiatement  à  Mar- 
ciana et  à  la  tente  impériale.  "  M™«  la  comtesse  Walewska  et 
son  fils,  dit  Pons  (de  l'Hérault)  {Souvenirs  et  anecdotes  de  l'île 
d'Elbe,  pages  213  et  578),  restèrent  environ  cinquante  heures 
avec  l'Empereur;  pendant  ce  temps,  l'Empereur  ne  reçut  plus 
pdi.-onne,  pas  même  Madame  Mère,  et  l'on  peut  dire  qu'il  se  mit 
en  grande  quarantaine.  Son  isolement  fut  complet.  Mais,  après 
cinquante  heures,  la  dame  alla  s'embarquer  à  Longone  pour  re- 
tourner sur  le  continent,  et  elle  partit  par  un  coup  de  vent  tel 
que  les  marins  craignaient  avec  raison  qu'il  n'y  eût  danger  immi- 
nent pour  elle.  Elle  ne  voulut  écouter  aucune  représentation  : 
l'Empereur  envoya  un  officier  d'ordonnance  pour  faire  retarder 


470  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

Si  nous  eussions  été  moins  confiants,  il  nous  eût  été 
facile  de  découvrir  l'approche  d'une  catastrophe.  Bona- 
parte était  trop  près  de  son  berceau  et  de  ses  con- 
quêtes :  son  île  funèbre  devait  être  plus  lointaine  et 
entourée  déplus  de  flots.  On  ne  s'explique  pas  com- 
ment les  alliés  avaient  imaginé  de  reléguer  Napoléon 
sur  les  rochers  oii  il  devait  faire  l'apprentissage  de 
l'exil  :  pouvait-on  croire  qu'à  la  vue  des  Apennins, 
qu'en  sentant  la  poudre  des  champs  de  Montenotte, 
d'Arcole  et  de  Marengo,  qu'en  découvrant  Venise, 
Rome  et  Naples,  ses  trois  belles  esclaves,  les  tentations 
les  plus  irrésistibles  ne  s'empareraient  pas  de  son 
cœur  ?  Avait-on  oublié  qu'il  avait  avait  remué  la  terre 
et  qu'il  avait  partout  des  admirateurs  et  des  obligés, 
les  uns  et  les  autres  ses  complices?  Son  ambition 
était  déçue,  non  éteinte  ;  l'infortune  et  la  vengeance 
en  ranimaient  les  flammes  :  quand  le  prince  des  té- 
nèbres du  bord  de  l'univers  créé  aperçut  l'homme  et  le 
monde,  il  résolut  de  les  perdre. 

Avant  d'éclater,  le  terrible  captif  se  contint  pendant 
quelques  semaines.  Auprès  de  l'immense  Pharaon 
public  qu'il  tenait,  son  génie  négociait  une  fortune  ou 
un  royaume.  Les  Fouché,  les  Guzman  d'Alfarache, 
pullulaient.  Le  grand  acteur  avait  établi  depuis  long- 
temps le  mélodrame  à  sa  police  et  s'était  réservé  la 
haute  scène  ;  il  s'amusait  des  victimes  vulgaires  qui 
disparaissaient  dans  les  trappes  de  son  théâtre. 

Le  bonapartisme,  dans  la  première  année  de  la  Res- 

1*  départ  de  l'intrépide  voyageuse;  elle  était  en  pleine  mer... 
L'Empereur  eut  des  heures  d'angoisse.  Ses  alarmes  durèrent 
jusqu'au  moment  où  M™«  la  comtesse  Walewska  lui  eut  appri* 
*iie-méme  que  le  péril  était  passé.  » 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  471 

tauratioD,  passa  du  simple  désir  à  l'action,  à  mesure 
que  ses  espérances  grandirent  et  qu'il  eut  mieux 
connu  le  caractère  faible  des  Bourbons.  Quand  l'in- 
trigue fut  nouée  au  dehors,  elle  se  noua  au-dedans, 
et  la  conspiration  devint  flagrante.  Sous  l'habile  ad- 
ministration de  M.  Ferrand  *,  M.  de  Lavallette  *  faisait 
la  correspondance  :  les  courriers  de  la  monarchie  por- 
taient les  dépèches  de  l'empire.  On  ne  se  cachait  plus  ; 
les  caricatures  annonçaient  un  retour  souhaité  :  on 
voyait  des  aigles  rentrer  par  les  fenêtres  du  château 
des  Tuileries,  d'où  sortaient  par  les  portes  un  trou- 
peau de  dindons  ;  le  Nain  jaune  ^  ou  vert  parlait  de 

1.  Antoine- François-Claude,  comte  Ferrand  (1751-1825).  U 
était  directeur  général  des  Postes.  A  la  seconde  Restauration,  il 
fut  nommé  pair  de  France  et  entra  à  l'Académie  française.  II 
avait  composé  plusieurs  ouvrages,  dont  le  principal  est  l'Esprit 
de  l'Histoire,  ou  Lettres  politiques  et  morales  d'un  père  à  son 
fils  sur  la  manière  d'étudier  l'histoire  en  général  et  particuliè- 
rement celle  de  la  France.  Ses  Mém,oire5  ont  été  publiés  en  1897 
par  le  vicomte  de  Broc. 

2.  Antoine-Marie  Chamant,  comte  de  Lavallette  (1769-1830), 
directeur  général  des  Postes  sous  l'Empire.  Ses  Mémoires  ont 
paru  en  1831. 

8.  Le  Nain  Jaune,  qui  paraissait  depuis  1810  avec  ce  sous- 
titre  :  Journal  des  arts,  des  sciences  et  de  la  littérature,  se 
transforma  en  journal  semi-politique  à  la  fin  de  1814,  sous  l'ins- 
piration, dit-on,  des  habitués  du  salon  de  l'ex-reine  Hortense. 
Les  rédacteurs  du  Nain  Jaune,  Cauchois-Lemaire,  Bory-Saint- 
Vincent,  Etienne,  Jouy,  Harel,  étaient  en  effet  bonapartistes, 
mais  ils  eurent  soin  de  cacher  leur  drapeau,  n'attaquèrent  jamais 
le  roi  et  prirent  pour  épigraphe  :  Le  Roi  et  la  Charte.  Sous  le 
couvert  de  ce  pavillon,  ils  déversèrent  le  ridicule  sur  les  hommes 
et  les  tendances  du  ministère  et  du  parti  royaliste.  Louis  XYIII, 
qui  avait  du  goût  pour  l'esprit,  s'amusait  des  épigrammes  du 
mordant  journal.  A  des  courtisans  qui  réclamaient  la  suppres- 
tion  du  Nain  Jaune,  il  répondit  un  jour  :  «  Non,  c'est  par 
cette  feuille  que  j'ai  appris  des  choses  qu'un  roi  ne  doit  point 
ignorer.  •  —  Voir  Henry  Houssaye,  1815,  tome  I,  page  67. 


472  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

plumes  de  cane.  *  Les  avertissements  venaient  de 
toutes  parts,  et  l'on  n'y  voulait  pas  croire.  Le  gouverne- 
ment suisse  s'était  inutilement  empressé  de  prévenir  le 
gouvernement  du  roi  des  menées  de  Joseph  Bonaparte, 
retiré  dans  le  pays  de  Vaud.  Une  femme  arrivée  de 
l'Ile  d'Elbe  donnait  les  détails  les  plus  circonstanciés 
de  ce  qui  se  passait  à  Porto-Ferrajo,  et  la  police  la  fit 
jeter  en  prison.  On  tenait  pour  certain  que  Napoléon 
n'oserait  rien  tenter  avant  la  dissolution  du  congrès, 
et  que,  dans  tous  les  cas,  ses  vues  se  tourneraient 
vers  l'Italie.  D'autres,  plus  avisés  encore,  faisaient  des 
vœux  pour  que  le  petit  caporal,  l'ogre,  le  prisonnier, 
abordât  les  côtes  de  France  ;  cela  serait  trop  heureux  ; 
on  en  finirait  d'un  seul  coup  !  M.  Pozzo  di  Borgo  dé- 
clarait à  Vienne  que  le  délinquant  serait  accroché  à 
une  branche  d'arbre.  Si  l'on  pouvait  avoir  certains 
papiers,  on  y  trouverait  la  preuve  que  dès  1814  une 
conspiration  militaire  était  ourdie  et  marchait  paral- 
lèlement avec  la  conspiration  politique  que  le  prince 
de  Talleyrand  conduisait  à  Vienne,  à  l'instigation  de 
Fouché.  Les  amis  de  Napoléon  lui  écrivirent  que  s'il  ne 
hâtait  son  retour,  il  trouverait  sa  place  prise  aux  Tui- 
leries par  le  duc  d'Orléans  :  ils  s'imaginent  que  cette 
révélation  servit  à  précipiter  le  retour  de  l'empereur. 
Je  suis  convaincu  de  l'existence  de  ces  menées,  mais 
je  crois  aussi  que  la  cause  déterminante  qui  décida  Bo- 
naparte était  tout  simplement  la  nature  de  son  génie. 

1.  Un  correspondant  du  Nain  Jaune  lui  écrivait,  à  la  date  du 
28  février  1815  :  «  J'ai  usé  dix  plumes  d'oie  à  vous  écrire,  sans 
pouvoir  obtenir  de  réponse;  peut-être  serai-je  plus  heureux  avec 
une  plume  de  canne  :  j'en  essayerai.  »  {Le  Nain  Jaune  du  5 
mars.)  —  La  ville  de  Cannes  est  à  peu  de  distance  du  golfe 
Jouan. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  473 

La  conspiration  de  Drouet  d'Erlon  et  de  Lefebvre- 
Desnoëttes  venait  d'éclater».  Quelques  jours  avant  la 
levée  de  boucliers  de  ces  généraux,  je  dînais  chez 
M.  le  maréchal  Soult,  nommé  ministre  de  la  guerre  le 
3  décembre  1814  ;  un  niais  racontait  l'exil  de 
Louis  XVIII  à  Hartwell;  le  maréchal  écoutait;  à 
chaque  circonstance  il  répondait  par  ces  deux  mots  : 
«  C'est  historique.  »  —  On  apportait  les  pantoufles  de 
Sa  Majesté.  —  «  C'est  historique  !  »  Le  roi  avalait,  les 
jours  maigres,  trois  œufs  frais  avant  de  commencer 
son  dîner.  —  «  C'est  historique  !  »  Cette  réponse  me 
frappa.  Quand  un  gouvernement  n'est  pas  solide- 
ment établi,  tout  homme  dont  la  conscience  ne  compte 
pas  devient,  selon  le  plus  ou  moins  d'énergie  de  son 
caractère,  un  quart,  une  moitié,  un  trois  quarts  de 
conspirateur;  il  attend  la  décision  de  la  fortune  :  les 
événenements  font  plus  de  traîtres  que  les  opinions. 

Tout  à  coup  le  télégraphe  annonça  aux  braves  et 
aux  incrédules  le  débarquement  de  l'homme^:  Monsieur 

1.  Un  complot,  mi-impérialiste,  mi-révolutionnaire,  avait  éclaté, 
le  9  mars  1815,  dans  les  départements  du  Nord.  Les  généraux 
Lefebvre-Desnoëttes  et  Lallemand,  partis  de  Cambrai  et  de  Laon, 
devaient,  d'après  le  plan  concerté  par  les  conjurés,  se  rendre  à 
La  Fère,  s'emparer  du  parc  d'artillerie,  entraîner  le  régiment  en 
garnison  dans  cette  ville,  se  réunir  à  Noyon  au  général  Drouet 
d'Erlon  et  aux  troupes  qu'il  aurait  amenées  de  Lille,  et  de  là 
marcher  sur  Paris.  L'énergie  du  général  d'Aboville,  qui  com- 
mandait à  La  Fère,  fit  échouer  la  conjuration. 

2.  Le  maréchal  Masséna,  dans  la  soirée  du  3  mars,  adressa  de 
Marseille  au  ministre  de  la  Guerre  la  dépêche  qui  annonçait  le 
débarquement  '^e  Bonaparte  au  golfe  Jouan.  En  1815,  le  télé- 
graphe aérien  a  arrêtait  à  Lyon.  La  dépêche  fut  donc  portée  par 
an  courrier  jusqu'à  Lyon  et  n'arriva  à  Paris  que  le  5  mars  vers 
midi.  Ému  .^e  la  gravité  de  la  nouvelle,  Chappe,  le  directeur- 


474  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

court  à  Lyon  avec  le  duc  d'Orléans  et  le  maréchal 
Macdonald;  il  en  revient  aussitôt.  Le  maréchal  Soult, 
dénoncé  à  la  Chambre  des  députés,  cède  sa  place  le 
11  mars  au  duc  de  Feltre.  Bonaparte  rencontra  devant 
lui,  pour  ministre  de  la  guerre  de  Louis  XVIII  en 
1815,  le  général  qui  avait  été  son  dernier  ministre  de 
la  guerre  en  1814. 

La  hardiesse  de  l'entreprise  était  inouïe.  Sous  le 
point  de  vue  politique,  on  pourrait  regarder  cette  en- 
treprise comme  le  crime  irrémissible  et  la  faute  capi- 
tale de  Napoléon.  Il  savait  que  les  princes  encore 
réunis  au  congrès,  que  l'Europe  encore  sous  les 
armes,  ne  souffriraient  pas  son  rétablissement  ;  son 
jugement  devait  l'avertir  qu'un  succès,  s'il  l'obtenait, 
ne  pouvait  être  que  d'un  jour  :  il  immolait  à  sa  pas- 
sion de  reparaître  sur  la  scène  le  repos  d'un  peuple 
qui  lui  avait  prodigué  son  sang  et  ses  trésors  ;  il  ex- 
posait au  démembrement  la  patrie  dont  il  tenait  tout 
ce  qu'il  avait  été  dans  le  passé  et  tout  ce  qu'il  sera 
dans  l'avenir.  Il  y  eut  dans  cette  conception  fantas- 
tique un  égoïsme  féroce,  un  manque  effroyable  de 
reconnaissance  et  de  générosité  envers  la  France. 

Tout  cela  est  vrai  selon  la  raison  pratique,  pour  un 

général  des  télégraphes  (frère  de  rinventeur)  prit  sur  liii  d'appor- 
ter cette  dépêche  à  M.  de  Vitrolles,  au  cabinet  du  roi,  au  lieu 
de  la  transmettre  au  maréchal  Soult.  Vitrolles  présenta  la  dé- 
pêche toute  cachetée  à  Louis  XVIII  qui  la  lut  plusieurs  fois  de 
suite  et  la  jeta  sur  la  table  en  disant  avec  le  plus  grand  calme  : 
«  —  C'est  Bonaparte  qui  est  débarqué  sur  les  côtes  de  Pro- 
vence. Il  faut  porter  cette  lettre  au  ministre  de  la  Guerre.  II 
Ttrra  ce  qu'il  y  aura  à  faire.  »  —  {Mémoires  de  M.  de  Vitrolles, 
tome  II,  p.  283-285;.  —  Pendant  deux  jours,  le  Gouvernement 
tint  la  nouvelle  secrète,  et  c'est  seulement  le  7  xaaxt  qu'elle  fat 
aimoncée  ofâciellement  dans  le  Monitextr. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  475 

homme  à  entrailles  plutôt  qu'à  cervelle  ;  mais,  pour 
les  êtres  de  la  nature  de  Napoléon,  une  raison  d'une 
autre  sorte  existe  ;  ces  créatures  à  haut  renom  ont 
une  allure  à  part  :  les  comètes  décrivent  des  courbes 
qui  échappent  au  calcul  ;  elles  ne  sont  liées  à  rien,  ne 
paraissent  bonnes  à  rien  ;  s'il  se  trouve  un  globe  sur 
leur  passage,  elles  le  brisent  et  rentrent  dans  les 
abîmes  du  ciel  ;  leurs  lois  ne  sont  connues  que  de  Dieu. 
Les  individus  extraordinaires  sont  les  monuments  de 
l'intelligence  humaine;  ils  n'en  sont  pas  la  règle. 

Bonaparte  fut  donc  moins  déterminé  à  son  entre- 
prise par  les  faux  rapports  de  ses  amis  que  par  la 
nécessité  de  son  génie  :  il  se  croisa  en  vertu  de  la  foi 
qu'il  avait  en  lui.  Ce  n'est  pas  tout  de  naître,  pour  un 
grand  homme  :  il  faut  mourir.  L'île  d'Elbe  était-elle 
une  fin  pour  Napoléon  ?  Pouvait-il  accepter  la  souve- 
raineté d'un  carré  de  légumes,  comme  Dioclétien  à 
Salone?  S'il  eût  attendu  plus  tard,  aurait-il  eu  plus  de 
chances  de  succès,  alors  qu'on  eût  été  moins  ému  de 
son  souvenir,  que  ses  vieux  soldats  eussent  quitté 
l'armée,  que  les  nouvelles  positions  sociales  eussent 
été  prises  ? 

Eh  bien  I  il  fit  un  coup  de  tête  contre  le  monde  :  à 
son  début,  il  dut  croire  ne  s'être  pas  trompé  sur  le 
prestige  de  sa  puissance. 

Une  nuit,  entre  le  25  et  le  26  février,  au  sortir  d'un 
bal  dont  la  princesse  Borghèse  faisait  les  honneurs, 
il  s'évade  avec  la  victoire,  longtemps  sa  complice  et 
sa  camarade;  il  franchit  une  mer  couverte  de  nos 
flottes,  rencontre  deux  frégates,  un  vaisseau  de  74  et  le 
brick  de  guerre  le  Zéphyr  qui  l'accoste  et  l'interroge  ; 
il  répond  lui-même  aux  questions  du  capitaine  ;  la 


476  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

mer  et  les  flots  le  saluent,  et  il  poursuit  sa  course.  Le 
tiliac  de  l'Inconstant,  son  petit  navire,  lui  sert  de  pro- 
menoir et  de  cabinet  ;  il  dicte  au  milieu  des  vents,  et 
fait  copier  sur  cette  table  agitée  trois  proclamations  à 
l'armée  et  à  la  France  ;  quelques  felouques,  chargées 
de  ses  compagnons  d'aventure,  portent,  autour  de  sa 
barque  amirale,  pavillon  blanc  semé  d'étoiles.  Le 
1"  mars,  à  trois  heures  du  matin,  il  aborde  la  côte  de 
France  entre  Cannes  et  Antibes,  dans  le  golfe  Jouan  * 
il  descend,  parcourt  la  rivière,  cueille  des  violettes  et 
bivouaque  dans  une  plantation  d'oliviers.  La  popula- 
tion stupéfaite  se  retire.  Il  manque  Antibes  et  se  jette 
dans  les  montagnes  de  Grasse,  traverse  Sernon,  Bar- 
rème.  Digne  et  Gap.  A  Sisteron,  vingt  hommes  le 
peuvent  arrêter,  et  il  ne  trouve  personne.  Il  s'avance 
sans  obstacle  parmi  ces  habitants  qui,  quelques  mois 
auparavant,  avaient  voulu  l'égorger.  Dans  le  vide  qui 
se  forme  autour  de  son  ombre  gigantesque,  s'il  entre 
quelques  soldats,  ils  sont  invinciblement  entraînés 
par  l'attraction  de  ses  aigles.  Ses  ennemis  fascinés  le 
cherchent  et  ne  le  voient  pas  ;  il  se  cache  dans  sa 
gloire,  comme  le  lion  du  Sahara  se  cache  dans  les 
rayons  du  soleil  pour  se  dérober  aux  regards  des 
chasseurs  éblouis.  Enveloppés  dans  une  trombe 
ardente,  les  fantômes  sanglants  d'Arcole,  de  Marengo, 
d'Austerlitz,  d'Iéna,  de  Friedland,  d'Eylau,  de  la 
Moskowa,  de  Lutzen,  de  Bautzen,  lui  font  un  cortège 
avec  un  million  de  morts.  Du  sein  de  cette  colonne  de 
feu  et  de  nuée,  sortent  à  l'entrée  des  villes  quelques 
coups  de  trompette  mêlés  aux  signaux  du  labarum 
tricolore  :  et  les  portes  des  villes  tombent.  Lorsque 
Napoléon  passa  le  Niémen   à  la  tête  de  quatre  cent 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  477 

mille  fantassins  et  de  cent  mille  chevaux  pour  faire 
sauter  le  palais  des  czars  à  Moscou,  il  fut  moins  éton- 
nant que  lorsque,  rompant  son  ban,  jetant  ses  fers 
au  visage  des  rois,  il  vint  seul,  de  Cannes  à  Paris, 
coucher  paisiblement  aux  Tuileries. 

Auprès  du  prodige  de  l'invasion  d'un  seul  homme, 
il  en  faut  placer  un  autre  qui  fut  le  contre-coup  du 
premier  :  la  légitimité  tomba  en  défaillance  ;  la  pâmoi- 
son du  cœur  de  l'État  gagna  les  membres  et  rendit  la 
France  immobile.  Pendant  vingt  jours,  Bonaparte 
marche  par  étapes  ;  ses  aigles  volent  de  clocher  en 
clocher,  et,  sur  une  route  de  deux  cents  lieues,  le 
gouvernement,  maître  de  tout,  disposant  de  l'argent 
et  des  bras,  ne  trouve  ni  le  temps  ni  le  moyen  de 
couper  un  pont,  d'abattre  un  arbre,  pour  retarder  au 
moins  d'une  heure  la  marche  d'un  homme  à  qui  les 
populations  ne  s'opposaient  pas,  mais  qu'elles  ne  sui- 
vaient pas  non  plus. 

Cette  torpeur  du  gouvernement  semblait  d'autant 
plus  déplorable  que  l'opinion  publique  à  Paris  était 
fort  animée;  elle  se  fût  prêtée  à  tout,  malgré  la  défec- 
tion du  maréchal  Ney.  Benjamin  Constant  écrivait 
dans  les  gazettes  : 

«  Après  avoir  versé  tous  les  fléaux  sur  notre  patrie, 
«  il  a  quitté  le  sol  de  la  France.  Qui  n'eût  pensé  qu'il 
«  le  quittait  pour  toujours?  Tout  à  coup  il  se  présente 
«  et  promet  encore  aux  Français  la  liberté,  la  victoire, 
«  la  paix.  Auteur  de  la  constitution  la  plus  tyrannique 
«  qui  ait  régi  la  France,  il  parle  aujourd'hui  de 
«  liberté?  Mais  c'est  lui  qui,  durant  quatorze  ans,  a 
«  miné  et  détruit  la  liberté.  Il  n'avait  pas  l'excuse  des 
«  souvenirs,  l'habitude  du  pouvoir;   il  n'était  pas  né 


478  MÉMOIRES  d'outre-tombb 

«  sous  la  pourpre.  Ce  sont  ses  concitoyens  qu'il  a 
«  asservis,  ses  égaux  qu'il  a  enchaînés.  11  n'avait  pas 
«  hérité  de  la  puissance  ;  il  a  voulu  et  médité  la 
a  tyrannie  :  quelle  liberté  peut-il  promettre?  Nfe 
«  sommes-nous  pas  mille  fois  plus  libres  que  sous 
«  son  empire?  Il  promet  la  victoire,  et  trois  fois  il  a 
«  laissé  ses  troupes,  en  Egypte,  en  Espagne  et  en 
«  Russie,  livrant  ses  compagnons  d'armes  à  la  triple 
«  agonie  du  froid,  de  la  misère  et  du  désespoir.  Il  a 
«  attiré  sur  la  France  l'humiliation  d'être  envahie  ;  il 
«  a  perdu  les  conquêtes  que  nous  avions  faites  avant 
«  lui.  Il  promet  la  paix,  et  son  nom  seul  est  un  signal 
«c  de  guerre.  Le  peuple  assez  malheureux  pour  le 
«  servir  redeviendrait  l'objet  de  la  haine  européenne  ; 
«  son  triomphe  serait  le  commencement  d'un  combat 
«  à  mort  contre  le  monde  civilisé...  Il  n'a  donc  rien 
«  à  réclamer  ni  à  offrir.  Qui  pourrait-il  convaincre,  ou 
«  qui  pourrait-il  séduire  ?  La  guerre  intestine,  la 
«  guerre  extérieure,  voilà  les  présents  qu'il  nous 
«  apporte.  » 

L'ordre  du  jour  du  maréchal  Soult,  daté  du  8  mars 
1815,  répète  à  peu  près  les  idées  de  Benjamin  Cons- 
tant avec  une  effusion  de  loyauté  : 

«  Soldats, 

«  Cet  homme  qui  naguère  abdiqua  aux  yeux  de 
«  l'Europe  un  pouvoir  usurpé,  dont  il  avait  fait  un  si 
«  fatal  usage,  est  descendu  sur  le  sol  français  qu'il 
«  ne  devait  plus  revoir. 

«  Que  veut-il?  la  guerre  civile  :  que  cherche-t-il  ? 
«  des  traîtres  :  où  les  trouvera-t-il  ?  serait-ce  parmi 


MEMOIRES    d'outre-tombe  4i9 

«  ces  soldats  qu'il  a  trompés  et  sacrifiés  tant  de  fois, 
«  en  égarant  leur  bravoure?  Serait-ce  au  sein  de  ces 
«  familles  que  son  nom  seul  remplit  encore  d'effroi? 

«  Bonaparte  nous  méprise  assez  pour  croire  que 
«  nous  pourrons  abandonner  un  souverain  légitime 
«  et  bien-aimé  pour  partager  le  sort  d'un  homme  qui 
«  n'est  plus  qu'un  aventurier.  Il  le  croit,  l'insensé  ! 
«  et  son  dernier  acte  de  démence  achève  de  le  faire 
«  connaître. 

«  Soldats,  l'armée  française  est  la  plus  brave  armée 
«  de  l'Europe,  elle  sera  aussi  la  plus  fidèle. 

«  Rallions-nous  autour  de  la  bannière  des  lis,  à  la 
«  voix  de  ce  père  du  peuple,  de  ce  digne  héritier  des 
«  vertus  du  grand  Henri.  Il  vous  a  tracé  lui-même  les 
«  devoirs  que  vous  avez  à  remplir.  Il  met  à  votre 
«  tête  ce  prince,  modèle  des  chevaliers  français,  dont 
*  l'heureux  retour  dans  notre  patrie  a  déjà  chassé 
«  l'usurpateur,  et  qui  aujourd'hui  va,  par  sa  présence, 
«  détruire  son  seul  et  dernier  espoir.  » 

Louis  XVIII  se  présenta  le  16  mars  à  la  Chambre 
des  députés;  il  s'agissait  du  destin  de  la  France  et  du 
monde.  Quand  Sa  Majesté  entra,  les  députés  et  les 
spectateurs  dans  les  tribunes  se  découvrirent  et  se 
levèrent;  une  acclamation  ébranla  les  murs  de  la 
salle.  Louis  XVIII  monte  lentement  à  son  trône;  les 
princes,  les  maréchaux  et  les  capitaines  des  gardes 
se  rangent  aux  deux  côtés  du  roi.  Les  cris  cessent; 
tout  se  tait  :  dans  cet  intervalle  de  silence,  on  croyait 
entendre  les  pas  lointains  de  Napoléon.  Sa  Majesté, 
assise,  regarde  an  moment  l'assemblée  et  prononça 
ce  discours  d'une  voix  ferme  : 


■480  MÉMOi!  ES  d'outib-tcmbe 

«  Messieurs, 

«  Dans  ce  moment  de  crise  où  l'ennemi  public  a 
«  pénétré  dans  une  partie  de  mon  royaume  et  qu'il 
«  menace  la  liberté  de  tout  le  reste,  je  viens  au  mi- 
te lieu  de  vous  resserrer  encore  les  liens  qui,  vous 
rt  unissant  avec  moi,  font  la  force  de  l'Etat;  je  viens, 
K  en  m' adressant  à  vous,  exposer  à  toute  la  France 
«  mes  sentiments  et  mes  vœux. 

«  J'ai  revu  ma  patrie;  je  l'ai  réconciliée  avec  les 
«  puissances  étrangères,  qui  seront,  n'en  doutez  pas, 
«  fidèles  aux  traités  qui  nous  ont  rendus  à  la  paix  ; 
«  j'ai  travaillé  au  bonheur  de  mon  peuple;  j'ai  re- 
«  cueilli,  je  recueille  tous  les  jours  les  marques  les 
«  plus  touchantes  de  son  amour;  pourrais-je  à 
«  soixante  ans  mieux  terminer  ma  carrière  qu'en 
«  mourant  pour  sa  défense  ? 

«  Je  ne  crains  donc  rien  pour  moi,  mais  je  crains 
«  pour  la  France  :  celui  qui  vient  allumer  parmi  nous 
*  les  torches  de  la  guerre  civile  y  apporte  aussi  le 
«  fléau  de  la  guerre  étrangère  ;  il  vient  remettre  notre 
«  patrie  sous  son  joug  de  fer;  il  vient  enfin  détruire 
«  cette  charte  constitutionnelle  que  je  vous  ai  donnée, 
«  cette  charte,  mon  plus  beau  titre  aux  yeux  de  la 
«  postérité,  cette  charte  que  tous  les  Français  ché- 
«  rissent  et  que  je  jure  ici  de  maintenir  :  rallions- 
«  nous  donc  autour  d'elle.  » 

Le  roi  parlait  encore  quand  un  nuage  répandit 
l'obscurité  dans  la  salle  ;  les  yeux  se  tournèrent  vers 
la  voûte  pour  chercher  la  cause  de  cette  soudaine 
nuit.  Lorsque  le  monarque  législateur  cessa  de  par- 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  481 

1er,  les  cris  de  Vive  le  roi  !  recommencèrent  au  mi- 
lieu des  larmes.  «  L'assemblée,  dit  avec  vérité  le 
«  Moniteur,  électrisée  par  les  sublimes  paroles  du  roi, 
«  était  debout,  les  mains  étendues  vers  le  trône.  On 
«  n'entendait  que  ces  mots  :  Vive  le  roi  !  mourir 
«  pour  le  roi  l  le  roi  à  la  vie  à  la  mort  !  répétés  avec 
«  un  transport  que  tous  les  cœurs  français  partage- 
«  ront.  » 

En  effet,  le  spectacle  était  pathétique  :  un  vieux  roi 
infirme,  qui,  pour  prix  du  massacre  de  sa  famille  et 
vingt-trois  années  d'exil,  avait  apporté  à  la  France  la 
paix,  la  liberté,  l'oubli  de  tous  les  outrages  et  de  tous 
les  malheurs;  ce  patriarche  des  souverains  venant 
déclarer  aux  députés  de  la  nation  qu'à  son  âge,  après 
avoir  revu  sa  patrie,  il  ne  pouvait  mieux  terminer  sa 
carrière  qu'en  mourant  pour  la  défense  de  son 
peuple  1  Les  princes  jurèrent  fidélité  à  la  charte;  ces 
serments  tardifs  furent  clos  par  celui  du  prince  de 
Condé  et  par  l'adhésion  du  père  du  duc  d'Enghien. 
Cette  héroïque  race  prête  à  s'éteindre,  cette  race 
d'épée  patricienne,  cherchant  derrière  la  liberté  un 
bouclier  contre  une  épée  plébéienne,  plus  jeune,  plus 
longue  et  plus  cruelle,  offrait,  en  raison  d'une  multi- 
tude de  souvenirs,  quelque  chose  d'extrêmement 
triste. 

Le  discours  de  Louis  XVIII,  connu  au  dehors, 
excita  des  transports  inexprimables.  Paris  était  tout 
royaliste  et  demeura  tel  pendant  les  Cent-Jours.  Les 
femmes  particulièrement  étaient  bourbonistes. 

La  jeunesse  adore  aujourd'hui  le  souvenir  de  Bo- 
naparte, parce  qu'elle  est  humiliée  du  rôle  que 
le  gouvernement  actuel  fait  jouer  à  la  France  en 
T.  m.  31 


482  MÉMOIRES  d'outre-tombr 

Europe;  la  jeunesse,  en  1814,  saluait  la  Restaura- 
tion, parce  qu'elle  abattait  le  despotisme  et  rele- 
vait la  liberté.  Dans  les  rangs  des  volontaires  royaux 
on  comptait  M.  Odilon  Barrot,  grand  nombre  d'é- 
lèves de  l'École  de  médecine,  et  l'École  de  droit  tout 
entière  *  ;  celle-ci  adressa  la  pétition  suivante,  le 
13  mars,  à  la  Chambre  des  députés  : 

«  Messieurs, 

«  Nous  nous  offrons  au  roi  et  à  la  patrie;  l'École  de 
«  droit  tout  entière  demande  à  marcher.  Nous  n'aban- 
«  donnerons  ni  notre  souverain,  ni  notre  constitu- 
«  tion.  Fidèles  à  l'honneur  français,  nous  vous  de- 
«  mandons  des  armes.  Le  sentiment  d'amour  que 
«  nous  portons   à  Louis  XVIII  vous  répond  de  la 

1.  La  formation  du  bataillon  des  élèves  de  l'École  de  droit  eut 
lieu  dès  le  14  mars  1815;  l'effectif  s'élevait  à  1,200  hommes;  la 
drapeau  avait  été  offert  par  les  dames  otages  de  Marie-Antoi- 
nette; il  portait  sur  la  cravate  cette  devise  :  Pour  le  bon  droit. 
Après  avoir  été  exercés  à  Vincennes,  les  volontaires,  au  nombre 
de  sept  cents  environ,  rejoignirent  les  gardes  du  corps  à  Beau- 
▼ais,  le  26  mars,  jour  de  Pâques;  ils  passèrent  la  frontière,  et 
furent  cantonnés  a  Ypres.  Louis  XVIII  les  assimila  aux  officiers 
de  sa  maison  et  fit  délivrer  des  brevets  de  sous-lieutenants  à 
ceux  qui  voulurent  rester  dans  l'armée.  Le  30  juillet,  le  bataillon 
rentrait  à  Paris,  aux  applaudissements  d'une  foule  immense  ve- 
nue à  sa  rencontre.  —  Retenus  en  France  par  leur  âge,  les  pro- 
fesseurs de  l'Ecole  refusèrent  du  moins  de  se  rendre  auprès  de 
Napoléon,  et  ce  ne  fut  que  sur  l'invitation  expresse  du  ministre 
de  l'Intérieur  qu'ils  envoyèrent  une  adresse  dans  laquelle  ils  se 
déclaraient  reconnaissants  de  voir  l'Empereur  renoncer  à  tout 
esprit  de  conquête.  —  L'Ecole  de  droit  de  Paris  fn  1814,  1815, 
1816,  d'après  des  documents  inédits,  par  M.  Colmet  d'Aage, 
doyen  honoraire.  Voir  aussi  la  très  curieuse  brochure  de 
M.  Alexandre  Guillemin,  avocat  à  la  Cour  royale  de  Paris,  le 
Patriotisme  des  volontaires  royaux  de  lEcole  de  droit  de  Paris, 
1822. 


HÉMOIRES   D'oUTRE-TOHBE  -MS 

«  constance  de  notre  dévouement.  Nous  ne  voulons 
«  plus  de  fers,  nous  voulons  la  liberté.  Nous  l'avons, 
«  on  vient  nous  Tarracher  :  nous  la  défendrons  jus- 
«  qu'à  la  mort.  Vive  le  roi  I  vive  la  constitution  I  » 

Dans  ce  langage  énergique,  naturel  et  sincère,  on 
sent  la  générosité  de  la  jeunesse  et  l'amour  de  la  li- 
berté. Ceux  qui  viennent  nous  dire  aujourd'hui  que  la 
Restauration  fut  reçue  avec  dégoût  et  douleur  par  la 
France  sont  ou  des  ambitieux  qui  jouent  une  partie, 
ou  des  hommes  naissants  qui  n'ont  point  connu  l'op- 
pression de  Bonaparte,  ou  de  vieux  menteurs  révolu- 
tionnaires impérialisés  qui,  après  avoir  applaudi 
comme  les  autres  au  retour  des  Bourbons,  insultent 
maintenant,  selon  leur  coutume,  ce  qui  est  tombé,  et 
retournent  à  leur  instinct  de  meurtre,  de  police  et  de 
servitude. 

Le  discours  du  roi  m'avait  rempli  d'espoir.  Des 
conférences  se  tenaient  chez  le  président  de  la 
Chambre  des  députés,  M.  Laine.  J'y  rencontrai  M.  de 
La  Fayette  :  je  ne  l'avais  jamais  vu  que  de  loin  à 
une  autre  époque,  sous  l'Assemblée  constituante.  Les 
propositions  étaient  diverses;  la  plupart  faibles, 
comme  il  advient  dans  le  péril  :  les  uns  voulaient  que 
le  roi  quittât  Paris  et  se  retirât  au  Havre  ;  les  autres 
parlaient  de  le  transporter  dans  la  Vendée;  ceux-ci 
barbouillaient  des  phrases  sans  conclusion;  ceux-là 
disaient  qu'il  fallait  attendre  et  voir  venir  :  ce  qui 
venait  était  pourtant  fort  visible.  J'exprimai  une 
opinion  fort  différente  :  chose  singulière  I  M.  de  La 
Fayette  l'appuya,  et  avec  chaleur*.    M.  Laine  et  le 

' .  Id.  de  La  Fayette  confirme,  dans  des  Mémoires  précienx 


484  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

maréchal  Marmont  étaient  aussi  de  mon  avis.  Je  di- 
sais donc  : 

«  Que  le  roi  tienne  parole;  qu'il  reste  dans  sa  capi- 
«  laie.  La  garde  nationale  est  pour  nous.  Assurons- 
«  nous  de  Vincennes.  Nous  avons  les  armes  et  l'ar- 
«  gent  :  avec  l'argent  nous  aurons  la  faiblesse  et  la 
«  cupidité.  Si  le  roi  quitte  Paris,  Paris  laissera  entrer 
«  Bonaparte;  Bonaparte  maître  de  Paris  est  maître  de 
«  la  France.  L'armée  n'est  pas  passée  tout  entière  à 
«  l'ennemi  ;  plusieurs  régiments,  beaucoup  de  géné- 
«  raux  et  d'officiers,  n'ont  point  encore  trahi  leur  ser- 
«  ment  :  demeurons  ferme,  ils  resteront  fidèles.  Dis- 
«  persons  la  famille  royale,  ne  gardons  que  le  roi. 
«  Que  Monsieur  aille  au  Havre,  le  duc  de  Berry  à 
«  Lille,  le  duc  de  Bourbon  dans  la  Vendée,  le  duc 
«  d'Orléans  à  Metz  :  madame  la  duchesse  et  M.  le  duc 
«  d'Angoulême  sont  déjà  dans  le  Midi.  Nos  divers 
«  points  de  résistance  empêcheront  Bonaparte  de 
«  concentrer  ses  forces.  Barricadons-nous  dans 
«  Paris.  Déjà  les  gardes  nationales  des  départements 
«  voisins  viennent  à  notre  secours.  Au  milieu  de  ce 
«  mouvement,  notre  vieux  monarque,  sous  la  pro- 
«  tection  du  testament  de  Louis  XVI,  la  charte  à  la 
«  main,  restera  tranquille  assis  sur  son  trône  aux 
«  Tuileries;  le  corps  diplomatique  se  rangera  autour 
«  de  lui  ;  les  deux  Chambres  se  rassembleront  dans 
«  les  deux  pavillons  du  château;  la  maison  du  roi 
«  campera  sur  le   Carrousel  et  dans  le  jardin  des 

pour  les  faits  que  l'on  a  publiés  depuis  sa  mort,  la  rencontra 
singulière  de  son  opinion  et  de  la  mienne  au  retour  de  Bona- 
parte. M.  de  La  Fayette  aimait  sincèrement  l'honneur  et  U 
Uberté.  (Note  de  Paris,  1840.)  Ch. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  485 

«  Tuileries.  Nous  borderons  de  canons  les  quais  et  la 
»<  terrasse  de  l'eau  :  que  Bonaparte  nous  attaque  dans 
«  cette  position  ;  qu'il  emporte  une  à  une  nos  barri- 
«  cades;  qu'il  bombarde  Paris,  s'il  le  veut  et  s'il  a 
v«  des  mortiers;  qu'il  se  rende  odieux  à  la  popula- 
«  tien  entière,  et  nous  verrons  le  résultat  de  son  en- 
«  treprise  !  Résistons  seulement  trois  jours,  et  la  vic- 
«  toire  est  à  nous.  Le  roi,  se  défendant  dans  son 
«  château,  causera  un  enthousiasme  universel. 
«  Enfin,  s'il  doit  mourir,  qu'il  meure  digne  de  son 
«  rang;  que  le  dernier  exploit  de  Napoléon  soit 
«  regorgement  d'un  vieillard.  Louis  XVIII,  en  sacri- 
«  fiant  sa  vie,  gagnera  la  seule  bataille  qu'il  aura  li- 
('  vrée;  il  la  gagnera  au  profit  de  la  liberté  du  genre 
«  humain.  » 

Ainsi  je  parlai  :  on  n'est  jamais  reçu  à  dire  que  tout 
est  perdu  quand  on  n'a  rien  tenté.  Qu'y  aurait-il  eu 
de  plus  beau  qu'un  vieux  fils  de  saint  Louis  renver- 
sant avec  des  Français,  en  quelques  moments,  un 
homme  que  tous  les  rois  conjurés  de  l'Europe  avaient 
mis  tant  d'années  à  abattre? 

Cette  résolution,  en  apparence  désespérée,  était  au 
fond  très  raisonnable  et  n'offrait  pas  le  moindre 
danger.  Je  resterai  à  toujours  convaincu  que  Bona- 
parte, trouvant  Paris  ennemi  et  le  roi  présent,  n'au- 
rait pas  essayé  de  les  forcer.  Sans  artillerie,  sans 
vivres,  sans  argent,  il  n'avait  avec  lui  que  des  troupes 
réunies  au  hasard,  encore  flottantes,  étonnées  de  leur 
brusque  changement  de  cocarde,  de  leurs  serments 
prononcés  à  la  volée  sur  les  chemins  :  elles  se  seraient 
promptement  divisées.  Quelques  heures  de  retard 
perdaient  Napoléon  ;   il  suffisait  d'avoir   un  peu  de 


486  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

cœur.  Où  pouvait  déjà  même  compter  sur  une  partie 

de  l'armée;  les  deux  régiments  suisses  gardaient 
leur  foi  :  le  maréchal  Gouvion  Saint-Cyr  ne  tît-il  pas 
reprendre  la  cocarde  blanche  à  la  garnison  d'Orléans 
deux  jours  après  l'entrée  de  Bonaparte  dans  Paris? 
De  Marseille  à  Bordeaux,  tout  reconnut  l'autorité  du 
roi  pendant  le  mois  de  mars  entier  :  à  Bordeaux,  les 
troupes  hésitaient;  elles  seraient  restées  à  madame 
la  duchesse  d'Angoulème,  si  l'on  avait  appris  que  le 
roi  était  aux  Tuileries  et  que  Paris  se  défendait.  Les 
villes  de  province  eussent  imité  Paris.  Le  10'  de  ligne 
se  battit  très  bien  sous  le  duc  d'Angoulème;  Masséna 
se  montrait  cauteleux  et  incertain;  à  Lille,  la  garni- 
son répondit  à  la  vive  proclamation  du  maréchal  Mor- 
tier. Si  toutes  ces  preuves  d'une  fidélité  possible 
eurent  lieu  en  dépit  d'une  fuite,  que  n'auraient-elles 
point  été  dans  le  cas  d'une  résistance? 

Mon  plan  adopté,  les  étrangers  n'auraient  point  de 
nouveau  ravagé  la  France;  nos  princes  ne  seraient 
point  revenus  avec  les  armées  ennemies;  la  légitimité 
eût  été  sauvée  par  elle-même.  Une  seule  chose  eût 
été  à  craindre  après  le  succès  :  la  trop  grande  con- 
fiance de  la  royauté  dans  ses  forces,  et  par  consé- 
quent des  entreprises  sur  les  droits  de  la  nation. 

Pourquoi  suis-je  venu  à  une  époque  où  j'étais  si  mal 
placé?  Pourquoi  ai-je  été  royaliste  contre  mon  ins- 
tinct dans  un  temps  où  une  misérable  race  de  cour  ne 
pouvait  ni  m'entendre  ni  me  comprendre?  Pourquoi 
ai-je  été  jeté  dans  cette  troupe  de  médiocrités  qui  me 
prenaient  pour  un  écervelé,  quand  je  parlais  courage; 
pour  un  révolutionnaire,  quand  je  parlais  liberté? 

11  s'agissait  bien  de  défense  1  Le  roi  n'avait  aucune 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  487 

frayeur,  et  mon  plan  lui  plaisait  assez  par  une  cer- 
taine grandeur  louis-quatorzième;  mais  d'autres  figures 
étaient  allongées.  On  emballait  les  diamants  de  la 
couronne  (autrefois  acquis  des  deniers  particuliers 
des  souverains),  en  laissant  trente-trois  millions  écus 
au  trésor  et  quarante-deux  millions  en  effets.  Ces 
soixant-quinze  millions  étaient  le  fruit  de  l'impôt  : 
que  ne  le  rendait-on  au  peuple  plutôt  que  de  le  laisser 
à  la  tyrannie  ! 

Une  double  procession  montait  et  descendait  les 
escaliers  du  pavillon  du  Flore  ;  on  s'enquérait  de  ce 
qu'on  avait  à  faire  :  point  de  réponse.  On  s'adressait 
au  capitaine  des  gardes;  on  interrogeait  les  chape- 
lains, les  chantres,  les  aumôniers  :  rien.  De  vaines 
causeries,  de  vains  débits  de  nouvelles.  J'ai  vu  des 
jeunes  gens  pleurer  de  fureur  en  demandant  inutile- 
ment des  ordres  et  des  armes;  j'ai  vu  des  femmes  se 
trouver  mal  de  colère  et  de  mépris.  Parvenir  au  roi, 
impossible;  l'étiquette  fermait  la  porte. 

La  grande  mesure  décrétée  contre  Bonaparte  fut  un 
ordre  de  courir  sus  *  :  Louis  XVIII,  sans  jambes,  cou- 
rir sus  le  conquérant  qui  enjambait  la  terre  1  Cette 
formule  des  anciennes  lois,  renouvelée  à  cette  occa- 
sion, suffit  pour  montrer  la  portée  desprit  des 
hommes  d'État  de  cette  époque.  Courir  sus  en  1815! 
courir  sus!  et  sus  qui?  sus  un  loup?  sus  un  chef  de 
brigand?  sus  un  seigneur  félon?  Non  :  sus  Napoléon 
qui  avait  couru  sus  les  rois,  les  avait  saisis  et  mar- 
qués pour  jamais  à  l'épaule  de  son  A'^  ineffaçable  1 

1.  Ordonnance  royale  du  6  mars,  déclarant  Bonaparte  traître 
et  rebelle  et  enjoignant  à  tout  militaire,  garde  national  o« 
simple  citoyen  «  de  lui  coorir  sus  ».  —  Moniteur,  7  mars. 


488  MÉMulRES  d'outre-tombe 

De  celte  ordonnance,  considérée  de  plus  près,  sor- 
tait une  vérité  politique  que  personne  ne  voyait  :  la 
race  légitime,  étrangère  à  la  nation  pendant  vingt- 
trois  années,  était  restée  au  jour  et  à  la  place  où  la 
Révolution  l'avait  prise,  tandis  que  la  nation  avait 
marché  dans  le  temps  et  l'espace.  De  là  impossibilité 
de  s'entendre  et  de  se  rejoindre;  religion,  idées,  in- 
térêts, langage,  terre  et  ciel,  tout  était  différent  pour 
le  peuple  et  pour  le  roi,  parce  qu'ils  étaient  séparés 
par  un  quart  de   siècle    équivalant  à  des  siècles. 

Mais  si  l'ordre  de  courir  sus  parait  étrange  par  la 
conservation  du  vieil  idiome  de  la  loi,  Bonaparte  eut- 
il  d'abord  l'intention  d'agir  mieux,  tout  en  employant 
un  nouveau  langage?  Des  papiers  de  M.  d'Hauterive*, 
inventoriés  par  M.  Artaud,  prouvent  qu'on  eut  beau- 
coup de  peine  à  empêcher  Napoléon  de  faire  fusiller 
le  duc  d'Angoulême,  malgré  la  pièce  officielle  du 
Moniteur,  pièce  de  parade  qui  nous  reste  :  il  trouvait 
mauvais  que  ce  prince  se  fût  défendu  ^  Et  pourtant 

1.  Alexandre-Maurice  Blanc  de  la  Nautte  d'Hauterive  (1754- 
1830).  Il  fut,  sous  le  Directoire,  l'Empire  et  la  Restauration,  le 
principal  collaborateur  de  Talleyrand.  Il  rédigea,  pendant  qu'il 
était  aux  aflaires,  62  traités  politiques  et  commerciaux.  On 
lui  doit  plusieurs  écrits,  dont  le  plus  remarquable,  publié  en 
1800,  a  pour  titre  :    De  l'état  de  la  France  à  la  fin  de  l'an 

Vin. 

2.  Postérieurement  à  l'époque  où  Chateaubriand  écrivait  ces 
lignes,  le  chevalier  Artaud  de  Monter  a  publié  l'Histoire  de  la 
Vie  et  des  travaux  du  comte  d'Hauterive.  On  y  trouve  de 
curieux  détails  sur  cet  épisode  de  1815.  Le  général  de  Grouchy 
avait  d'abord  reçu  de  la  bouche  d'un  des  hommes  de  confiance 
de  l'Empereur  l'ordre  de  partir  pour  le  Midi,  où  le  duc  d'An- 
goulême commandait  quelques  milliers  d'hommes,  de  le  prendre 
et  de  le  faire  fusiller  sur-le-champ.  Le  général  s'était  récrié 
contre  cette  commission,  déclarant  qu'il  ferait  la  guerre  en 
homme  d'houneur,  et  non  en  sauvage,  ot  qu'avant  de  partir  il 


^^r 


BEMêMÂ  1  i      SûlSTâ'iT 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  489 

le  fugitif  de  l'île  d'Elbe,  en  quittant  Fontainebleau, 
avait  recommandé  aux  soldats  d'être  fidèles  au  mo- 
narque que  la  France  s'était  choisi.  La  famille  de 
Bonaparte  avait  été  respectée  ;  la  reine  Hortense  avait 
accepté  de  Louis  XVllI  le  titre  de  duchcsso  de  Saint- 
Leu;  Murât,  qui  régnait  encore  à  Naples,  n'eut  son 
joyaume  vendu  que  par  M.  de  Talleyrand  pendant  le 
congrès  de  "Vienne. 

Cette  époque,  où  la  franchise  manque  à  tous,  serre 
le  cœur  :  chacun  jetait  en  avant  une  profession  de  foi, 
comme  une  passerelle  pour  traverser  la  difficulté  du 
jour;  quitte  à  changer  de  direction,  la  difficulté  fran- 
chie :  la  jeunesse  seule  était  sincère,  parce  qu'elle 
touchait  à  son  berceau.  Bonaparte  déclare  solennelle- 
ment qu'il  renonce  à  la  couronne  ;  il  part  et  revient 
au  bout  de  neuf  mois.  Benjamin  Constant  imprime 
son   énergique  protestation  contre  le   tyran',   et  il 

verrait  l'Empereur  pour  le  lui  dire.  L'Empereur  ne  manifesta 
ni  mécontentement  ni  surprise,  il  n'avoua  ni  ne  désavoua  l'ordre  : 
•  Vous  irez,  dit-il,  dans  le  Midi,  vous  acculerez  le  prince  à  la 
mer  jusqu'à  ce  qu'il  s'embarque.  Partez.  »  Puis  il  rappela  M.  de 
Grouchy  et,  d'un  ton  assuré  et  ferme,  lui  dit  :  «  Souvenez-vous 
surtout  de  l'ordre  que  vous  recevez  de  moi  :  si  vous  prenez  le 
prince,  gardez-vous  bien  qu'il  tombe  un  cheveu  de  sa  tête.  » 
Après  un  moment  et  le  signe  d'une  profonde  réflexion  :  «  Non, 
vous  garderez  le  prince  jusqu'à  ce  que  je  sois  informé  et  que 
vous  receviez  mes  ordres.  »  Le  général  partit.  [Vie  du  comte 
d'Hauterive,  page  398.  —  1839.) 

1.  L'article  de  Benjamin  Constant  parut  dans  le  Journal  des 
Débats  du  19  mars.  Voici  la  fin  de  cette  éloquente  philippique, 
de  cet  inoubliable  article,  —  que  seul,  son  auteur  devait,  dès  le 
lendemain,  oublier  :  «  Du  côté  du  Roi,  la  liberté  constitution- 
nelle, la  sûreté,  la  paix;  du  côté  de  Bonaparte,  la  servitude, 
l'anarchie  et  la  guerre.  Qui  pourrait  hésiter  ?  Quel  peuple  serait 
plus  digne  que  nous  de  mépris  si  nous  lui  tendions  ks  bras? 
Nous  deviendrions  la  risée  de  l'Europe  après  en  avoir  été  la  ler^ 


490  MEMOIRES    d'outre-tombe 

change  en  vingt-quatre  heures.  On  verra  plus  tard, 
dans  un  autre  livre  de  ces  Mémoires,  qui  lui  inspira 
ce  noble  mouvement  auquel  la  mobilité  de  sa  nature 
ne  lui  permit  pas  de  rester  fidèle.  Le  maréchal  Soult 
anime  les  troupes  contre  leur  ancien  capitaine;  quel- 
ques jours  après  il  rit  aux  éclats  de  sa  proclamation 
dans  le  cabinet  de  Napoléon,  aux  Tuileries,  et  devient 
major  général  de  l'armée  à  Waterloo;  le  maréchal 
Ney  baise  les  mains  du  roi,  jure  de  lui  ramener  Bona- 
parte  enfermé  dans  une   cage  de  fer',  et  il  livre  à 

reur...;  et,  du  sein  de  cette  abjection  profonde,  qu'aurions-nous 
à  dire  à  ce  Roi  que  nous  aurions  pu  ne  pas  rappeler,  car  les 
Buissances  voulaient  respecter  l'indépendance  du  vœu  national?... 
Lui  dirions-nous  :  Vous  avez  cru  aux  Français,  vous  êtes  venu 
au  milieu  de  nous,  seul  et  désarmé...;  si  vos  ministres  ont  commis 
beaucoup  de  fautes,  vous  avez  été  noble,  bon,  sensible  ;  une 
année  de  votre  règne  n'a  pas  fait  répandre  autant  de  larmes, 
qu'un  seul  jour  du  règne  de  Bonaparte.  Mais,  il  reparaît  sur 
l'extrémité  de  notre  territoire,  il  reparaît,  cet  homme  teint  de 
notre  sang  et  poursuivi  naguère  par  nos  malédictions  unanimes. 
Il  se  montre,  il  menace,  et  ni  les  serments  ne  nous  retiennent, 
ni  votre  confiance  ne  nous  attendrît,  ni  votre  vieillesse  ne  nous 
frappe  de  respect  !  Vous  avez  cru  trouver  une  nation,  vous 
n'avez  trouvé  qu'un  troupeau  d'esclaves.  Parisiens,  tel  ne  sera 
pas  votre  langage,  tel  ne  sera  pas  du  moins  le  mien.  J'ai  vu  que 
la  liberté  était  possible  sous  la  Monarchie,  j'ai  vu  le  Roi  se  ral- 
lier à  la  nation.  Je  n'irai  pas,  misérable  transfuge,  me  traîner 
d'un  pouvoir  à  l'autre,  couvrir  l'infamie  par  le  sophisme  et  bal- 
butier des  mots  profanés  pour  racheter  une  vie  honteuse  1  >> 

1.  C'est  le  7  mars  que  le  maréchal  Ney,  après  avoir  baisé  la 
main  du  roi,  lui  avait  dit  :  «  Sire,  j'espère  bien  venir  à  bout  de 
le  ramener  dans  une  cage  de  fer.  »  Louis  XVIII,  qui  avait  le 
gentiment  des  convenances,  dit  à  mi-voix  après  le  départ  de  Ney  : 
•  Je  ne  lui  en  demandais  pas  tant!  »  {Souvenirs  du  baron  de 
Barante,  II,  105).  —  Ney  arriva  le  10  mars  à  Besançon,  siège 
de  son  commandement.  Tout  fier  encore  de  ses  paroles  au  roi,  il 
les  répéta  au  sous-préfet  de  Poligny,  et  celui-ci  ayant  objecté 
que  mieux  vaudrait  le  ramener  mort  dans  un  tombereau,  le  ma- 
réchal reprit:  «  —  Non,  vous  ne  connsdssez  pas  Paria;  il  faut 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  491 

celui-ci  tous  les  corps  qu'il  commande.  Hélas  1  et  le 
roi  de  France  ?...  11  déclare  qu'à  soixante  ans  il  ne 
peut  mieux  terminer  sa  carrière  qu'en  mourant  pour 
la  défense  de  son  peuple....  et  il  fuit  à  Gand  !  A  cette 
impossibilité  de  rérité  dans  les  sentiments,  à  ce  dé- 
saccord entre  les  paroles  et  les  actions,  on  se  sent 
saisi  de  dégoût  pour  l'espèce  humaine. 

Louis  XVIII,  au  20  mars,  prétendait  mourir  au  mi- 
lieu de  la  France;  s'il  eût  tenu  parole,  la  légitimité 
pouvait  encore  durer  un  siècle  ;  la  nature  même 
semblait  avoir  ôté  au  vieux  roi  la  faculté  de  se 
retirer,  en  l'enchaînant  d'infirmités  salutaires;  mais 
les  destinées  futures  de  la  race  humaine  eussent  été 
entravées  par  l'accomplissement  de  la  résolution  de 
l'auteur  de  la  charte.  Bonaparte  accourut  au  secours 
de  l'avenir  ;  ce  Christ  de  la  mauvaise  puissance 
prit  par  la  main  le  nouveau  paralytique  et  lui  dit  : 
«  Levez- vous  et  emportez  votre  lit  ;  surge,  toile  lectum 
tuum.  » 

Il  était  évident  que  l'on  méditait  une  escampative  : 
dans  la  crainte  d'être  retenu,  on  n'avertissait  pas 
même  ceux  qui,  comme  moi,  auraient  été  fusillés 
une  heure  après  l'entrée  de  Napoléon  à  Paris.  Je 
rencontrai  le  duc  de  Richelieu  dans  les  Champs-Ely- 
sées :  «  On  nous  trompe,  »  me  dit-il;  «  je  monte  la 

que  les  Parisiens  voient.  »  II  disait  encore  :  «  —  C'est  bien  heu- 
reux que  l'homme  de  l'île  d'Elbe  ait  tenté  sa  folle  entreprise, 
car  ce  sera  le  dernier  acte  de  sa  tragédie,  le  dénouement  de  la 
Napoléonade.  »  Toutes  ses  paroles  révélaient  l'exaltation  et 
même  la  haine  :  «  —  Je  fais  mon  afl'aire  de  Bonaparte,  répé- 
tait-il, nous  allons  attaquer  la  bête  fauve.  »  Henry  Houssaye, 
1815,  tome  II,  p.  301. 


492  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

v<  garde  ici,  car  je  ne  compte  pas  attendre  tout  stul 
«  l'empereur  aux  Tuileries.  » 

Madame  de  Chateaubriand  avait  envoyé,  le  soir  du 
19,  un  domestique  au  Carrousel,  avec  ordre  de  ne 
revenir  que  lorsqu'il  aurait  la  certitude  de  la  fuite  du 
roi.  A  minuit,  le  domestique  n'étant  pas  rentré,  je 
m'allai  coucher.  Je  venais  de  me  mettre  au  lit  quand 
M.  Clausel  de  Coussergues  entra.  Il  nous  apprit  que 
Sa  Majesté  était  partie  et  qu'elle  se  dirigeait  sur 
Lille.  Il  m'apportait  cette  nouvelle  de  la  part  du  chan- 
celier, qui,  me  sachant  en  danger,  violait  pour  moi  le 
secret  et  m'envoyait  douze  mille  francs  à  reprendre 
sur  mes  appointements  de  ministre  de  Suède.  Je 
m'obstinai  à  rester,  ne  voulant  quitter  Paris  que 
quand  je  serais  physiquement  sûr  du  déménagement 
royal.  Le  domestique  envoyé  à  la  découverte  revint  : 
il  avait  vu  défiler  les  voitures  de  la  cour.  Madame  de 
Chateaubriand  me  poussa  dans  sa  voiture,  le  20  mars, 
à  quatre  heures  du  matin.  J'étais  dans  un  tel  accès  de 
rage  que  je  ne  savais  où  j'allais  ni  ce  que  je  faisais. 

Nous  sortîmes  par  la  barrière  Saint-Martin.  A 
l'aube,  je  vis  des  corbeaux  descendre  paisiblement 
des  ormes  du  grand  chemin  où  ils  avaient  passé  la 
nuit  pour  prendre  aux  champs  leur  premier  repas, 
sans  s'embarrasser  de  Louis  XVIII  et  de  Napoléon  : 
ils  n'étaient  pas,  eux,  obligés  de  quitter  leur  patrie, 
et,  grâce  à  leurs  ailes,  ils  se  moquaient  de  la  mauvaise 
route  où  j'étais  cahoté.  Vieux  amis  de  Combourgl 
nous  nous  ressemblions  davantage  quand  jadis,  au 
lever  du  jour,  nous  déjeunions  des  mûres  de  la  ronce 
dans  nos  halliers  de  la  Bretagne  I 

La  chaussée  était  défoncée,  le  temps  pluvieux,  ma- 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  493 

dame  de  Chateaubriand  souffrante  :  elle  regardait  à 
tout  moment  par  la  lucarne  du  fond  de  la  voiture  si 
nous  n'étions  pas  poursuivis.  Nous  couchâmes  à 
A.miens,  où  naquit  Du  Gange  ;  ensuite  à  Arras,  patrie 
de  Robespierre  :  là,  je  fus  reconnu.  Ayant  envoyé 
demander  des  chevaux,  le  22  au  matin,  le  maître  de 
poste  les  dit  retenus  pour  un  général  qui  portait  à 
Lille  la  nouvelle  de  Ventrée  triomphale  de  l'empereur 
et  roi  à  Paris;  madame  de  Chateaubriand  mourait  de 
peur,  non  pour  elle,  mais  pour  moi.  Je  courus  à  la 
poste  et,  avec  de  l'argent,  je  levai  la  difficulté. 

Arrivés  sous  les  remparts  de  Lille  le  23,  à  deux 
heures  du  matin,  nous  trouvâmes  les  portes  fermées; 
ordre  était  de  ne  les  ouvrir  à  qui  que  ce  soit.  On  ne 
put  ou  on  ne  voulut  nous  dire  si  le  roi  était  entré 
dans  la  ville.  J'engageai  le  postillon  pour  quelques 
louis  à  gagner,  en  dehors  des  glacis,  l'autre  côté  de 
la  place  et  à  nous  conduire  à  Tournai  ;  j'avais,  en 
1792,  fait  à  pied,  pendant  la  nuit,  ce  même  chemin 
avec  mon  frère.  Arrivé  à  Tournai,  j'appris  que 
Louis  XVIII  était  certainement  entré  dans  Lille  avec 
le  maréchal  Mortier,  et  qu'il  comptait  s'y  défendre. 
Je  dépêchai  un  courrier  à  M.  de  Blacas  \  le  priant  de 

1.  Pierre-Louis- Jean- Casimir,  duc  de  Blacas  d'Aulps  (1771- 
_839).  Capitaine  de  cavalerie  au  moment  de  la  Révolution,  il  émi- 
gra  dès  1790,  et  servit  à  l'armée  de  Condé  et  en  Vendée.  Etant 
passé  en  Italie,  il  obtint  la  confiance  du  comte  de  Provence 
(depuis  Louis  XVIII),  confiance  qu'il  justifia  par  le  service  le 
plus  constant  et  le  plus  désintéressé.  Il  suivit  Louis  XVIII  à 
Mittau  et  à  Hartwell  et  ne  rentra  en  France  qu'avec  lui.  Les 
titres  de  ministre  de  la  maison  du  roi,  de  grand-maître  de  la 
garde-robe,  d'intendant  des  bâtiments  récompensèrent  alors  son 
dévouement.  A  la  seconde  Restauration,  le  roi,  qu'il  avait 
accompagné  à  Qand  le  fil  pair  de  France,  ambassadeur  à  Naples, 


494  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

m'envoyer  une  permission  pour  être  reçu  dans  1» 
place.  Mon  courrier  revint  avec  une  permission  du 
commandant,  mais  sans  un  mot  de  M.  de  Blacas. 
Laissant  madame  de  Chateaubriand  à  Tournai,  je  re- 
montais en  voiture  pour  me  rendre  à  Lille,  lorsque  le 
prince  de  Condé  arriva.  Nous  sûmes  par  lui  que  le 
roi  était  parti  et  que  le  maréchal  Mortier  l'avait  fait 
accompagner  jusqu'à  la  frontière.  D'après  ces  expli- 
cations, il  restait  prouvé  que  Louis  XVIII  n'était  plus 
à  Lille  lorsque  ma  lettre  y  parvint. 

Le  duc  d'Orléans  suivit  de  près  le  prince  de  Condé. 
Mécontent  en  apparence,  il  était  aise  au  fond  de  se 
trouver  hors  de  la  bagarre;  l'ambiguïté  de  sa  décla- 
ration et  de  sa  conduite  portait  l'empreinte  de  son 
caractère.  Quant  au  vieux  prince  de  Condé,  l'émigra- 
tion était  son  dieu  Lare.  Lui  n'avait  pas  peur  de 
monsieur  de  Bonaparte;  il  se  battait  si  Ion  voulait,  il 
s'en  allait  si  l'on  voulait  :  les  choses  étaient  un  peu 
brouillées  dans  sa  cervelle  ;  il  ne  savait  pas  trop  s'il 
s'arrêterait  à  Rocroi  pour  y  livrer  bataille,  ou  s'il 
irait  dîner  au  Grand-Cerf.  Il  leva  ses  tentes  quelques 
heures  avant  nous,  me  chargeant  de  recommander  le 
café  de  l'auberge  à  ceux  de  sa  maison  qu'il  avait 
laissés  derrière  lui.  11  ignorait  que  j'avais  donné  ma 
démission  à  la  mort  de  son  petit-fils;  il  n'était  pas 
bien  sûr  d'avoir  eu  un  petit-fils  ;  il  sentait  seulement 
dans  son  nom  un  certain  accroissement  de  gloire,  qui 
pouvait  bien  tenir  à  quelque  Condé  qu'il  ne  se  rappe- 
lait plus. 

puis  à  Rome.  Il  fat  créé  duc  le  30  aTiil  1821 .  M.  de  Blac&s,  qui 
•près  1830  avait  voulu  une  fois  encore  partager  l'exil  de  le» 
princes,  mourut  à  Prague  le  17  novembre  1839. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  495 

Vous  souTient-il  de  mon  premier  passage  à  Tournai 
avec  mon  frère,  lors  de  ma  première  émigration? 
Vous  souvient-il,  à  ce  propos,  de  l'homme  métamor- 
phosé en  âne,  de  la  fille  des  oreilles  de  laquelle  sor- 
taient des  épis  de  blé,  de  la  pluie  de  corbeaux  qui 
mettaient  le  feu  partout?  En  1815,  nous  étions  bien 
nous-mêmes  une  pluie  de  corbeaux;  mais  nous  ne 
mettions  le  feu  nulle  part.  Hélas  !  je  n'étais  plus  avec 
mon  malheureux  frère.  Entre  1792  et  1815  la  Répu- 
blique et  l'Empire  avaient  passé  :  que  de  révolutions 
s'étaient  aussi  accomplies  dans  ma  vie  1  Le  temps 
m'avait  ravagé  comme  le  reste.  Et  vous,  jeunes  géné- 
rations du  moment,  laissez  venir  vingt-trois  années, 
et  vous  direz  à  ma  tombe  où  en  sont  vos  amours  et 
vos  illusions  d'aujourd'hui. 

A  Tournai  étaient  arrivés  les  deux  frères  Bertin  : 
M.  Bertin  de  Vaux  *  s'en  retourna  à  Paris  ;  l'autre 
Bertin,  Bertin  l'aîné,  était  mon  ami.  Vous  savez  par 
ces  Mémoires  ce  qui  m'attachait  à  lui. 

De  Tournai  nous  allâmes  à  Bruxelles  :  là  je  ne  re- 
trouvai ni  le  baron  de  Breteuil,    ni  Rivarol,  ni  tous 

1.  Louis-François  Bertin  de  Vaux  (1771-1842)  fut  l'un  des 
fondateurs  du  Journal  des  Débats,  ce  qui  ne  l'empêcha  pas 
d'être  agent  de  change,  de  créer  (1801)  une  maison  de  banque 
à  Paris  et  de  siéger  comme  juge  et  comme  vice-président  au 
Tribunjd  de  Commerce  de  la  Seine  (1805).  Député  de  Versailles 
sous  la  Restauration,  il  accepta  la  place  de  conseiller  d'Etat 
lorsque  Chateaubriand  entra  dans  le  premier  ministère  YiUèle, 
et  il  démissionna  le  jour  où  Chateaubriand  se  vit  arracher  son 
portefeuille.  Rentré  au  Conseil  d'Etat  sous  le  ministère  Marti- 
gnac,  il  se  retira  de  nouveau  à  l'avènement  du  cabinet  Poiignac 
et  fit  partie  des  221.  11  fut  nommé  pair  de  France  le  11  octobre 
1832.  Ses  fonctions  publiques  ne  l'empéch^^rent  pas  de  conti- 
nuer jusqu'à  sa  mort,  au  Journal  des  Débats,  sa  très  active 
direction. 


496  MÉMOIRES   D*OUTRE-TOMBE 

ces  jeunes  aides  de  camp  devenus  morts  ou  vieux,  ce 
qui  est  la  même  chose.  Aucune  nouvelle  du  barbier 
qui  m'avait  donné  asile.  Je  ne  pris  point  le  mous- 
quet, mais  la  plume;  de  soldat  j'étais  devenu  bar- 
bouilleur de  papier.  Je  cherchais  Louis  XVIII  ;  il  était 
à  Gand,  oh  l'avaient  conduit  MM.  de  Blacas  et  de 
Duras*  :  leur  intention  avait  été  d'abord  d'embarquer 
le  roi  pour  l'Angleterre.  Si  le  roi  avait  consenti  à  ce 
projet,  jamais  il  ne  serait  remonté  sur  le  trône. 

Étant  entré  dans  un  hôtel  garni  pour  examiner  un 
appartement,  j'aperçus  le  duc  de  Richelieu  fumant  à 
demi  couché  sur  un  sofa,  au  fond  d'une  chambre 
noire.  Il  me  parla  des  princes  de  la  manière  la  plus 
brutale,  déclarant  qu'il  s'en  allait  en  Russie  et  ne 
voulait  plus  entendre  parler  de  ces  gens-là.  Madame 
la  duchesse  de  Duras,  arrivée  à  Bruxelles,  eut  la  dou- 
leur d'y  perdre  sa  nièce. 

La  capitale  du  Brabant  m'est  en  horreur;  elle  n'a 
jamais  servi  que  de  passage  à  mes  exils  ;  elle  a  tou- 
jours porté  malheur  à  moi  ou  à  mesamis. 

Un  ordre  du  roi  m'appela  à  Gand.  Les  volontaires 
royaux  et  la  petite  armée  du  duc  de  Berry  avaient  été 
licenciés  à  Béthune,  au  milieu  de  la  boue  et  des  acci- 
dents d'une  débâcle  militaire  :  on  s'était  fait  des 
adieux  touchants.  Deux  cents  hommes  de  la  maison 
du  roi  restèrent  et  furent  cantonnés  à  Alost;  mes 
deux  neveux,  Louis  et  Christian  de  Chateaubriand, 
faisaient  partie  de  ce  corps. 

1.  Amédée-Bretagne-Malo  de  Durfort,  duc  de  Duras  (1771- 
1838).  Premier  gentilhomme  de  la  Chambre  du  roi,  il  accompa- 
gna Louis  XVIII  à  Gand  et  revint  avec  lui.  II  avait  été  nommé  pair 
de  France  le  4  juin  1814;  après  la  Révolution  de  1830,  il  se  re- 
tira de  la  vie  politique. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  497 

On  m'avait  donné  un  billet  de  logement  dont  je  ne 
profitai  pas  :  une  baronne  dont  j'ai  oublié  le  nom  vint 
trouver  madame  de  Chateaubriand  à  l'auberge  et  nous 
Dfîrit  un  appartement  chez  elle  :  elle  nous  priait  de  si 
f'onne  grâce!  «  Vous  ne  ferez  aucune  attention,  »  nous 
dit-elle,  «  à  ce  que  vous  contera  mon  mari  :  il  a  la 
«  tête...  vous  comprenez?  Ma  fille  aussi  est  tant  soit 
«  peu  extraordinaire  ;  elle  a  des  moments  terribles,  la 
«  pauvre  enfant  !  mais  elle  est  du  reste  douce  comme 
«  un  mouton.  Hélas  !  ce  n'est  pas  celle-là  qui  me  cause 
«  le  plus  de  chagrin  ;  c'est  mon  fils  Louis,  le  dernier 
«  de  mes  enfants  :  si  Dieu  n'y  met  la  main,  il  sera 
«  pire  que  son  père.  »  Madame  de  Chateaubriand 
refusa  poliment  d'aller  demeurer  chez  des  personnes 
aussi  raisonnables. 

Le  roi,  bien  logé,  ayant  son  service  et  ses  gardes, 
forma  son  conseil.  L'empire  de  ce  grand  monarque 
consistait  en  une  maison  du  royaume  des  Pays-Bas, 
laquelle  maison  était  située  dans  une  ville  qui,  bien 
que  la  ville  natale  de  Charles-Quint,  avait  été  le  chef- 
lieu  d'une  préfecture  de  Bonaparte  :  ces  noms  font 
entre  eux  un  assez  bon  nombre  d'événements  et  de 
siècles. 

L'abbé  de  Montesquiou  étant  à  Londres,  Louis  XVIIÎ 
me  nomma  ministre  de  l'intérieur  par  intérim  ^.  Ma 
correspondance  avec  les  départements  ne  me  donnait 
pas  grand'besogne  ;  je  mettais  facilement  à  jour  ma 

1.  Les  autres  ministres  étaient  :  M.  Louis,  aux  Finances;  le 
duc  de  Feltre,  à  la  Guerre;  M.  Beugnot,  à  la  Marine;  M.  Dam- 
bray,  chancelier  de  France;  M.  de  Jaucourt,  aux  Afl'aires  étran- 
gères, par  intérim,  le  prince  de  Talleyrand  étant  à  Vienne.  M.  de 
Blacas  était  ministre  de  la  maison  du  Roi.  M.  de  Lally-Tolendal 
avait  par  intérim  le  portefeuille  de  l'Instructioa  publique. 

T.  III  32 


498  MEMOIRES    d'outre-tombe 

correspondance  avec  les  préfets,  sous-préfets,  maires 
et  adjoints  de  nos  bonnes  villes,  du  côté  intérieur  de 
nos  frontières;  je  ne  réparais  pas  beaucoup  les  che- 
mins et  je  laissais  tomber  les  clochers;  mon  budget 
ne  m'enrichissait  guère  ;  je  n'avais  point  de  fonds 
secrets  ;  seulement,  par  un  abus  criant,  je  cumulais  ; 
j'étais  toujours  ministre  plénipotentiaire  de  Sa  Majesté 
auprès  du  roi  de  Suède,  qui,  comme  son  compatriote 
Henri  IV,  régnait  par  droit  de  conquête,  sinon  par 
droit  de  naissance.  Nous  discourions  autour  d'une 
table  couverte  d'un  tapis  vert  dans  le  cabinet  du  roi. 
M.  de  Lally-Tolendal,  qui  était,  je  crois,  ministre  de 
l'instruction  publique,  prononçait  des  discours  plus 
amples,  plus  joufflus  encore  que  sa  personne  :  il  citait 
ses  illustres  aïeux  les  rois  d'Irlande  et  embarbouillait 
le  procès  de  son  père  dans  celui  de  Charles  I"  et  de 
Louis  XVI.  Il  se  délassait  le  soir  des  larmes,  des 
sueurs  et  des  paroles  qu'il  avait  versées  au  conseil, 
avec  une  dame  accourue  de  Paris  par  enthousiasme 
de  son  génie;  il  cherchait  vertueusement  à  la  guérir, 
mais  son  éloquence  trompait  sa  vertu  et  enfonçait  le 
dard  plus  avant. 

Madame  la  duchesse  de  Duras  était  venue  rejoindre 
M.  le  duc  de  Duras  parmi  les  bannis.  Je  ne  veux  plus 
dire  de  mal  du  malheur,  puisque  j'ai  passé  trois  mois 
auprès  de  cette  femme  excellente,  causant  de  tout  ce 
que  des  esprits  et  des  cœurs  droits  peuvent  trouver 
dans  une  conformité  de  goûts,  d'idées,  de  principes 
et  de  sentiments.  Madame  de  Duras  était  ambitieuse 
pour  moi  :  elle  seule  a  connu  d'abord  ce  que  je  pou- 
vais valoir  en  politique;  elle  s'est  toujours  désolée  de 
l'envie  et  de  l'aveuglement  qui  m'écartaient  des  con- 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  499 

seils  du  roi  ;  mais  elle  se  désolait  encore  bien  davan- 
tage des  obstacles  que  mon  caractère  apportait  à  ma 
fortune  :  elle  me  grondait,  elle  me  voulait  corriger  de 
mon  insouciance,  de  ma  franchise,  de  mes  naïvetés, 
et  me  faire  prendre  des  habitudes  de  courtisanerie 
qu'elle-même  ne  pouvait  souffrir.  Rien  peut-être  ne 
porte  plus  à  l'attachement  et  à  la  reconnaissance  que 
de  se  sentir  sous  le  patronage  d'une  amitié  supérieure 
qui,  en  vertu  de  son  ascendant  sur  la  société,  fait 
passer  vos  défauts  pour  des  qualités,  vos  imperfec- 
tions pour  un  charme.  Un  homme  vous  protège  par 
ce  qu'il  vaut,  une  femme  par  ce  que  vous  valez  :  voilà 
pourquoi  de  ces  deux  empires  l'un  est  si  odieux,  l'autre 
si  doux. 

Depuis  que  j'ai  perdu  cette  personne  si  généreuse, 
d'une  âme  si  noble,  d'un  esprit  qui  réunissait  quelque 
chose  de  la  force  de  la  pensée  de  madame  de  Staël  à 
la  grâce  du  talent  de  madame  de  La  Fayette,  je  n'ai 
cessé,  en  la  pleurant,  de  me  reprocher  les  inégalités 
dont  j'ai  pu  affliger  quelquefois  des  cœurs  qui 
m'étaient  dévoués.  Veillons  bien  sur  notre  caractère  I 
Songeons  que  nous  pouvons,  avec  un  attachement 
profond,  n'en  pas  moins  empoisonner  des  jours  que 
nous  rachèterions  au  prix  de  tout  notre  sang.  Quand 
nos  amis  sont  descendus  dans  la  tombe,  quel  moyen 
avons-nous  de  réparer  nos  torts?  Nos  inutiles  regrets, 
nos  vains  repentirs,  sont-ils  un  remède  aux  peines 
que  nous  leur  avons  faites  ?  Ils  auraient  mieux  aimé 
de  nous  un  sourire  pendant  leur  vie  que  touies  nos 
larmes  après  leur  mort. 

La  charmante  Clara  (madame  la  duchesse  de  Rauzan) 
était  àGand  avec  sa  mèr^».  Nous  faisions,  à  nous  deux, 


500  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

de  mauvais  couplets  sur  l'air  de  la  Tyrolienne.  J'ai 
tenu  sur  mes  genoux  bien  de  belles  petites  filles  qui 
sont  aujourd'hui  de  jeunes  grand' mères.  Quand  vous 
avez  quitté  une  femme,  mariée  devant  vous  à  seize 
ans,  si  vous  revenez  seize  ans  après,  vous  la  retrouvez 
au  même  âge  :  «  Ah  I  madame,  vous  n'avez  pas  pris 
un  jour  I  »  Sans  doute  :  mais  c'est  à  la  fille  que  vous 
contez  cela,  à  la  fille  que  vous  conduirez  encore  à 
l'autel.  Mais  vous,  triste  témoin  des  deux  hymens, 
vous  encoff"rez  les  seize  années  que  vous  avez  reçues 
à  chaque  union  :  présent  de  noces  qui  hâtera  votre 
propre  mariage  avec  une  dame  blanche,  un  peu 
maigre. 

Le  maréchal  Victor  '  était  venu  se  placer  auprès  de 
nous,  à  Gand,  avec  une  simplicité  admirable  :  il  ne 
dem-andait  rien,  n'importunait  jamais  le  roi  de  son 
empressement  ;  on  le  voyait  à  peine  ;  je  ne  sais  si  on 
lui  fit  jamais  l'honneur  et  la  grâce  de  l'inviter  une 
seule  fois  au  dîner  de  Sa  Majesté.  J'ai  retrouvé  dans 
la  suite  le  maréchal  Victor  ;  j'ai  été  son  collègue  au 
ministère  et  toujours  la  même  excellente  nature  m'est 
apparue.  A  Pai'is,  en  1823,  M.  le  dauphin  fut  d'une 
grande  dureté  pour  cet  honnête  militaire  :  il  était 
bien  bon,  ce  duc  de  Bellune,  de  payer  par  un  dévoue- 
ment si  modeste  une  ingratitude  si  à  l'aise!  La  can- 

1.  Claude- Victor  Perrin,  duc  de  Bellv/ne  (1766-1841).  Le  nom 
de  Victor^  sous  lequel  il  s'est  illustré,  n'était  qu'un  de  ses  pré- 
noms. La  bataille  de  Friedland  lui  valut  le  bâton  de  maréchal, 
et  Napoléon  le  créa  duc  de  Bellune,  le  10  septembre  1808.  Pair 
de  France  le  4  juin  1814,  il  devint,  à  la  seconde  rentrée  ds 
Louis  XVIII,  l'un  des  quatre  majors-généraux  de  la  Garde  royale 
{septembre  1815);  il  fut  ministre  de  la  Guerre,  du  14  décembre  1821 
au  10  octobre  1823.  Après  la  Révolution  de  1830,  il  resta  fidèle 
à  1«  braaahe  atnée  des  Bourbons. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  504 

deur  m'entraîne  et  me  touche,  lors  même  qu  en  cer- 
taines occasions  elle  arrive  à  a  dernière  expression 
de  sa  naïveté.  Ainsi  le  maréchal  m'a  raconté  la  mort 
de  sa  femme  dans  le  langage  du  soldat,  et  il  m*a  fait 
pleurer  :  il  prononçait  des  mots  scabreux  si  vile,  et  il 
les  changeait  avec  tant  de  pudicité,  qu'on  aurait  pu 
même  les  écrire. 

M.  de  Vaublanc'  et  M.  Capelle^  nous  rejoignirent. 
Le  premier  disait  avoir  de  tout  dans  son  portefeuille. 
Voulez- vous  du  Montesquieu?  en  voici;  du  Bossuet? 
en  voilà.  A  mesure  que  la  partie  paraissait  vouloir 
prendre  une  autre  face,  il  nous  arrivait  des  voyageurs. 

L'abbé  Louis  et  M.  le  comte  Beugnot  descendirent 
à  l'auberge  où  j'étais  logé.  Madame  de  Chateaubriand 
avait  des  étouffements  afiFreux,  et  je  la  veillais.  Les 
deux  nouveaux  venus  s'installèrent  dans  une  chambre 

i.  Vincent-Marie  Viénot,  comte  de  Vaublanc  (1756-1845),  dé- 
puté à  la  Législative  de  1791,  au  Conseil  des  Cinq-Cents,  au 
Corps  législatif  sous  l'Empire  et  aux  Chambres  de  la  Restaura- 
tion ;  ministre  de  l'Intérieur  du  24  septembre  1815  au  8  mai  1816, 
Il  a  laissé  des  Mémoires  qui  sont  du  plus  vif  intérêt,  surtout 
pour  la  période  révolutionnaire,  pendant  laquelle  son  rôle  fut 
des  plus  honorables  et  des  plus  courageux. 

2.  Guillaume-Antoine-Benoît,  baron  Capelle  (1775-1843).  Après 
avoir  été  préfet  de  la  Méditerranée  (Livourne)  en  1807  et  du 
Léman  (Genève)  en  1810,  il  reçut  de  Louis  XVIII  en  1814  la  pré- 
fecture de  l'Ain,  et  en  1815  suivit  le  roi  à  Gand.  Au  retour,  il 
devint  préfet  du  Doubs  (1815),  conseiller  d'Etat  (1816),  secré- 
taire général  du  ministère  de  l'Intérieur  (1822),  oréfet  de  Seine- 
et-Oise  (1828).  Il  entra,  le  19  mai  1830,  dans  le  cabinet  recons- 
titué par  M .  de  Polignac,  après  la  démission  de  MM.  de  Chabrol 
et  de  Courvoisier.  Un  nouveau  département  ayant  été  créé, 
celui  des  Travaux  publics,  il  en  devint  titulaire.  Signataire  des 
Ordonnances  de  juillet,  il  fut  condamné  par  contumace  à  la  pri- 
son perpétuelle,  rentra  en  France  en  1836,  après  l'amnistie, 
et  mourut  k  Montpellier  le  25  octobre  1843.  Il  était  baron  de 
i  Empire . 


502  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

séparée  seulement  de  celle  de  ma  femme  par  une 
mince  cloison  ;  il  était  impossible  de  ne  pas  entendre, 
à  moins  de  se  boucher  les  oreilles  :  entre  onze  heures 
et  minuit  les  débarqués  élevèrent  la  voix  ;  l'abbé 
Louis,  qui  parlait  comme  un  loup  et  à  saccades,  disait 
à  M.  Beugnol  :  «  Toi,  ministre?  tu  ne  le  seras  plus 
tu  n'as  fait  que  des  sottises  1  »  Je  n'entendis  pas  clai- 
rement la  réponse  de  M.  le  comte  Bcugnot,  mais  il 
parla  de  33  millons  laissés  au  trésor  royal.  L'abbé 
poussa,  apparemment  de  colère,  une  chaise  qui  tomba. 
A  travers  le  fracas,  je  saisis  ces  mots  :  «  Le  duc  d'An- 
«  goulême  ?  il  faut  qu'il  achète  du  bien  national  à  la 
«  barrière  de  Paris.  Je  vendrai  le  reste  des  forêts  de 
«  l'État  Je  couperai  tout,  les  ormes  du  grand  chemin, 
«  le  bois  de  Boulogne,  les  Champs-Elysées  :  à  quoi  ça 
«  sert-il  ?  hein  I  »  La  brutalité  faisait  le  principal 
mérite  de  M.  Louis  ;  son  talent  était  un  amour  stupide 
des  intérêts  matériels.  Si  le  ministre  des  finances 
entraînait  les  forêts  à  sa  suite,  il  avait  sans  doute  un 
autre  secret  qu'Orphée,  qui  faisait  aller  après  soi  les 
bois  par  son  beau  vieller.  Dans  l'argot  du  temps  on 
appelait  M.  Louis  un  homme  spécial;  sa  spécialité 
financière  l'avait  conduit  à  entasser  l'argent  des  con- 
tribuables dans  le  trésor,  pour  le  faire  prendre  par 
Bonaparte.  Bon  tout  au  plus  pour  le  Directoire,  Na- 
poléon n'avait  pas  voulu  de  cet  homme  spécial,  qui 
n'était  pas  du  tout  un  homme  unique. 

L'abbé  Louis  était  venu  jusqu'à  Gand  réclamer  son 
ministère  :  il  était  fort  bien  auprès  de  M.  de  Talley- 
rand,  avec  lequel  il  avait  officié  solennellement  à  la 
première  fédération  du  Champ  de  Mars  :  l'évêque  fai- 
sait le  prêtre,  l'abbé  Louis  le  diacre  et  l'abbé  Desre- 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  503 

naudes'  le  sous-diacre.  M.  de  Talleyrand,  se  souvenant 
de  cette  admirable  profanation,  disait  au  baron  Louis  : 
«  L'abbé,  tu  étais  bien  beau  en  diacre  au  Champ  de 
«  Mars  I  »  Nous  avons  supporté  cette  honte  derrière  la 
grande  tyrannie  de  Bonaparte  :  devions-nous  la  sup- 
porter plus  tard  ? 

Le  roi  très  chrétien  s'était  rais  à  l'abri  de  tout  re- 
proche de  cagoterie  :  il  possédait  dans  son  conseil  un 
évêque  marié.  M.  de  Talleyrand  ;  un  prêtre  concubi- 
naire,  M.  Louis;  un  abbé  peu  pratiquant,  M.  de  Mon- 
tesquiou. 

Ce  dernier,  homme  ardent  comme  un  poitrinaire, 
d'une  certaine  facilité  de  parole,  avait  l'esprit  étroit  et 
dénigrant,  le  cœur  haineux,  le  caractère  aigre.  Un 
jour  que  j'avais  péroré  au  Luxembourg  pour  la  liberté 
de  la  presse,  le  descendant  de  Clovis  passant  devant 


1 .  On  a  imprimé  à  tort,  dans  toutes  les  éditions  des  Mémoires, 
l'abbé  d'Emaud.  Le  sous-diacre  de  Talleyrand  à  la  fameuse 
messe  du  14  juillet  1790  était  l'abbé  Desrenaudes.  —  Martial 
Borye  Desrenaudes  était,  à  l'époque  de  la  Révolution,  grand 
vicaire  de  l'évêque  d'Autun.  Très  instruit,  doué  d'un  véritable 
talent  d'écrivain,  il  fut  pour  Talleyrand  un  auxiliaire  précieux. 
Au  moment  où  la  Constituante  allait  se  séparer,  l'évêque  d'Au- 
tun soumit  à  ses  collègues  un  rapport  et  presque  un  livre  sur 
un  vaste  plan  d'instruction  publique,  ayant  à  sa  base  l'école  com- 
munale, et  à  son  sommet  l'Institut.  La  lecture,  qui  remplit  deux 
séances  (10  et  il  septembre  1791),  fut  entendue  jusqu'au  bout 
avec  la  plus  grande  faveur.  Marie-Joseph  Chénier  n'a  pas  craint 
d'appeler  cet  ouvrage  «  un  monument  de  gloire  littéraire  où 
tous  les  charmes  du  style  embellissent  les  idées  philosophiques  ». 
Talleyrand,  pour  la  rédaction  de  ce  célèbre  rapport,  avait  eu 
recours  à  la  plume  de  Desrenaudes.  Le  sous-diacre  de  la  messe 
de  la  Fédération  cessa  en  1792  d'exercer  les  fonctions  ecclésias- 
tiques, devint,  après  le  18  brumaire,  membre  du  Tribunat,  puia 
conseiller  de  l'Université  et  censeur  impérial.  Il  continua  d'êtr» 
censeur  sous  la  Restauration  et  mourut  en  1825. 


504  MEMOIRES   d'oUTRE-TOHBE 

moi,  qui  oe  Tenais  que  du  Breton  Mormoran,  me 
donna  un  grand  coup  de  genou  dans  la  cuisse,  ce  qui 
n'était  pas  de  bon  goût  ;  je  le  lui  rendis,  ce  qui  n'était 
pas  poli  :  nous  jouions  au  coadjuteur  et  au  duc  de 
La  Rochefoucauld.  L'abbé  de  Montesquiou  appelait 
plaisamment  M.  de  Lally-Tolendal  «  un  animal  à 
l'anglaise.  » 

On  pêche,  dans  les  rivières  de  Gand,  un  poisson 
blanc  fort  délicat  :  nous  allions,  tutti  quanti,  manger 
ce  bon  poisson  dans  une  guinguette,  en  attendant  les 
batailles  et  la  fin  des  empires.  M.Laborie  ne  manquait 
point  au  rendez-vous  :  je  l'avais  rencontré  pour  la 
première  fois  à  Savigny,  lorsque,  fuyant  Bonaparte, 
il  entra  par  une  fenêtre  chez  madame  de  Beaumont, 
et  se  sauva  par  une  autre.  Infatigable  au  travail,  mul- 
tipliant ses  courses  autant  que  ses  billets,  aimant  à 
rendre  des  services  comme  d'autres  aiment  à  les  rece- 
voir, il  a  été  calomnié  :  la  calomnie  n'est  pas  l'accusa- 
tion du  calomnié,  c'est  l'excuse  du  calomniateur.  Jai 
vu  se  lasser  des  promesses  dont  M.  Laborie  était 
riche;  mais  pourquoi?  Les  chimères  sont  comme  la 
torture  :  ça  fait  toujours  passer  une  heure  ou  deux. 
J'ai  souvent  mené  en  main,  avec  une  bride  d'or,  de 
vieilles  rosses  de  souvenirs  qui  ne  pouvaient  se  tenir 
debout,  et  que  je  prenais  pour  de  jeunes  et  fringantes 
espérances. 
Je  vis  aussi  aux  dîners  du  poisson  blanc  M.  Mounier*, 

i.  Claude-Philibert-Edouard,  baron  Mounier  (1784-1843),  fils 
dn  célèbre  constituant  Joseph  Mounier,  Il  avait  été,  pous 
l'Empire,  nommé  maître  des  requêtes  au  Conseil  d'Etat  et  in- 
tendant des  domaines  de  la  couronne.  Louis  XVIII  l'avait  con- 
firmé dans  ces  deux  postes.  Conseiller  d'Etat  en  1816,  président 
de  1a  oommiseioii  mixte  de  liquidation  en  1817,  directeur  général 


MÉMOIRES  D'OUTRE-TOMEE  505 

homme  de  raison  et  de  probité.  M.  Guizot  *  daignait 
nous  honorer  de  sa  présence  2. 

On  avait  établi  à  Gand  un  Moniteur^  :  mon  rapport 
au  roi  du  12  mai  *,  inséré  dans  ce  journal,  prouve  que 
mes  sentiments  sur  la  liberté  de  la  presse  et  sur  la 
domination  étrangère  ont  en  tout  temps  été  les 
mêmes.  Je  puis  aujourd'hui  citer  ces  passages;  ils  ne 
démentent  point  ma  vie  : 

«  Sire,  vous  vous  apprêtiez  à  couronner  les  institu- 
«  tions  dont  vous  aviez  posé  la  base...  Vous  aviez  dé- 
«  terminé  une  époque  pour  le  commencement  de  la 

de  l'administration  départementale  et  de  la  police  en  1818,  il 
se  retira  à  la  chute  du  ministère  Richelieu,  fut  nommé  pair  de 
France  le  5  mars  1819,  reprit  ses  fonctions  d'intendant  des  bâti- 
ments de  la  couronne  et  rentra  au  Conseil  d'Etat  sous  le  ministère 
Martignac.  Il  abandonna  ses  fonctions  salariées  à  la  révolution 
de  juillet  et  continua  seulement  de  siéger  à  la  Chambre  des 
pairs.  —  Le  comte  d'Hérisson  a  publié  en  1896  les  Souvenirs 
intimes  et  Notes  du  baron  Meunier. 

i.  Sur  le  voyage  à  Gand  de  M.  Guizot,  voir  ses  Mémoireê, 
tome  I,  chapitre  III, 

2.  Louis  XVIII  lui-même,  très  friand  du  poisson  qu'on  y  ser- 
vait, se  faisait  quelquefois  conduire  à  cette  guinguette  appelée 
le  strop  {Louis  XV III  à  Gand,  par  M.  Edouard  Romberg). 

3.  Presqu'en  arrivant  à  Gand,  c'est-à-dire  dans  la  première 
quinzaine  d'avril,  le  roi  et  son  conseil  fondèrent  un  journal 
dont  la  direction  fut  confiée  aux  frères  Berlin  et  qui  s'ap- 
pela le  Moniteur.  Sur  la  réclamation  du  gouvernement  des 
Pays-Bas,  qui  voyait  des  difficultés  à  la  coexistence  dans  le 
royaume  de  deux  Moniteurs,  on  remplaça  bientôt  le  premier 
titre  par  celui  de  Journal  universel,  mais  ce  n'en  était  pa» 
moins  l'organe  officiel  de  Louis  XVIII. 

4.  Rapport  sur  l'état  de  la  France,  fait  au  roi  dans  son 
conseil,  par  le  vicomte  de  Chateaubriand,  ministre  plénipoien- 
uaire  de  S.  M.  Très-Chrétienne  près  la  cour  de  Suède.  Gand, 
ae  rimprimerift  royale,  mai  1815,  in-8»,  ti3  page». 


506  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  pairie  héréditaire;  le  ministère  eût  acquis  plus 
«  d'unité;  les  ministres  seraient  devenus  membres 
«  des  deux  Chambres,  selon  l'esprit  même  de  la 
«  charte;  une  loi  eût  été  proposée  afin  qu'on  pût  être 
«  élu  membre  de  la  Chambre  des  députés  avant  qua- 
«  rante  ans  et  que  les  citoyens  eussent  une  véritable 
«  carrière  politique.  On  allait  s'occuper  d'un  code 
«  pénal  pour  les  délits  de  la  presse,  après  l'adoption 
«  de  laquelle  loi  la  presse  eût  été  entièrement  libre, 
«  car  cette  liberté  est  inséparable  de  tout  gouverne- 
«  ment  représentatif 

-«  Sire,  et  c'est  ici  l'occasion  d'en  faire  la  protesta- 
«  tion  solennelle  :  tous  vos  ministres,  tous  les  mem- 
«  bres  de  votre  conseil,  sont  inviolablement  attachés 
«  aux  principes  d'une  sage  liberté  ;  ils  puisent  auprès 
«  de  vous  cet  amour  des  lois,  de  l'ordre  et  de  la  jus- 
«  tice,  sans  lesquels  il  n'est  point  de  bonheur  pour 
«  un  peuple.  Sire,  qu'il  nous  soit  permis  de  vous  le 
«  dire,  nous  sommes  prêts  à  verser  pour  vous  la  der- 
«  nière  goutte  de  notre  sang,  à  vous  suivre  au  bout 
«  de  la  terre,  à  partager  avec  vous  les  tribulations 
«  qu'il  plaira  au  Tout-Puissant  de  vous  envoyer, 
«  parce  que  nous  croyons  devant  Dieu  que  vousmain- 
«  tiendrez  la  constitution  que  vous  avez  donnée  à 
«  votre  peuple,  que  le  vœu  le  plus  sincère  de  votre 
«  âme  royale  est  la  liberté  des  Français.  S'il  en  avait 
«  été  autrement.  Sire,  nous  serions  toujours  morts  à 
«  vos  pieds  pour  la  défense  de  votre  personne  sacrée; 
«  mais  nous  n'aurions  plus  été  que  vos  soldats,  nous 
«  aurions  cessé  d'être  vos  conseillers  et  vos  ministres. 
• 

«  Sire,    nous   partageons    dans  ce  moment  votre 


MÉMOIRES   D'ODTKE-TOMBE  507 

«  royale  tristesse;  il  n'y  a  pas  un  de  vos  conseillers 
«  et  de  vos  ministres  qui  ne  donnât  sa  vie  pour  pré- 
«  venir  l'invasion  de  la  France.  Sire,  vous  êtes  Fran- 
«  çais,  nous  sommes  Français  !  Sensibles  à  l'honneur 
«  de  notre  patrie,  flers  de  la  gloire  de  nos  armes, 
«  admirateurs  du  courage  de  nos  soldats,  nous  vou- 
«  drions,  au  milieu  de  leurs  bataillons,  verser  jus- 
«  qu'à  la  dernière  goutte  de  notre  sang  pour  les 
«  ramener  à  leur  devoir  ou  pour  partager  avec  eux 
«  des  triomphes  légitimes.  Nous  ne  voyons  qu'avec 
«  la  plus  profonde  douleur  les  maux  prêts  à  fondre 
«  sur  notre  pays.  » 

Ainsi,  à  Gand,  je  proposais  de  donner  h  la  charte 
ce  qui  lui  manquait  encore,  et  je  montrais  ma  douleur 
de  la  nouvelle  invasion  qui  menaçait  la  France  :  je 
n'étais  pourtant  qu'un  banni  dont  les  vœux  étaient  en 
contradiction  avec  les  faits  qui  me  pouvaient  rouvrir 
les  portes  de  ma  patrie.  Ces  pages  étaient  écrites  dans 
les  États  des  souverains  alliés,  parmi  des  rois  et  des 
émigrés  qui  détestaient  la  liberté  de  la  presse,  au  mi 
lieu  des  armées  marchant  à  la  conquête,  et  dont  nous 
étions,  pour  ainsi  dire,  les  prisonniers  :  ces  circons- 
tances ajoutent  peut-être  quelque  force  aux  senti- 
ments que  j'osais  exprimer. 

Mon  rapport,  parvenu  à  Paris,  eut  un  grand  reten- 
tissement; il  fut  réimprimé  par  M.  Le  Normant  fils, 
qui  joua  sa  vie  dans  cette  occasion,  et  pour  lequel  j'ai 
eu  toutes  les  peines  du  monde  à  obtenir  un  brevet 
stérile  d'imprimeur  du  roi.  Bonaparte  agit  ou  laissa 
agir  d'une  manière  peu  digne  de  lui  :  à  l'occasion  de 
mon  rapport  on  fît  ce  que  le  Directoire  avait  fait  à 
l'apparition  des  Mémoires  de  Cléry,  od  en  falsifia  des 


508  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

lambeaux  :  j'étais  censé  proposer  à  Louis  XVIII  des 
stupidités  pour  le  rétablissement  des  droits  féodaux, 
pour  les  dîmes  du  clergé,  pour  la  reprise  des  biens 
nationaux,  comme  si  l'impression  de  la  pièce  origi- 
nale dans  le  Moniteur  de  Gand,  à  date  fixe  et  connue, 
ne  confondait  pas  l'imposture  :  mais  on  avait  besoin 
d'un  mensonge  d'une  heure.  Le  pseudonyme  chargé 
d'un  pamphlet  sans  sincérité  était  un  militaire  d'un 
grade  assez  élevé  :  il  fut  destitué  après  les  Cent- 
Jours;  on  motiva  sa  destitution  sur  la  conduite  qu'il 
avait  tenue  envers  moi;  il  m'envoya  ses  amis;  ils  me 
prièrent  de  m'interposer  afin  qu'un  homme  de  mérite 
ne  perdît  pas  ses  seuls  moyens  d'existence  :  j'écrivis 
au  ministre  de  la  guerre,  et  j'obtins  une  pension  de 
retraite  pour  cet  officier*.  Il  est  mort  :  la  femme  de 
cet  officier  est  restée  attachée  à  madame  de  Chateau- 
briand avec  une  reconnaissance  à  laquelle  j'étais  loin 
d'avoir  des  droits.  Certains  procédés  sont  trop  esti- 
més; les  personnes  les  plus  vulgaires  sont  suscep- 
tibles de  ces  générosités.  On  se  donne  un  renom  de 

1.  Tout  ceci  —  est-il  besoin  de  le  dire?  —  est  rigoureusement 
exact.  Cet  officier,  que  Chateaubriand,  par  un  très  louable  sen- 
timent de  discrétion,  n'a  pas  cru  devoir  nommer  dans  ses  Mé- 
moires, était  un  inspecteur  aux  revues,  M.  Bail.  Voici  quelques 
lignes  de  la  lettre  que  Chateaubriand  écrivit  en  sa  faveur  au  duc 
de  Feltre,  ministre  de  la  guerre  : 

«  Paris,  22  août  1816. 

«  Un  monsieur  Bpil,  inspecteur  aux  revues,  a  fait  une  bro- 
•i  chure  contre  moi.  Il  a,  pour  ce  fait,  dit-il,  perdu  sa  place. 
•«  Oserais-je,  monsieur  le  duc,  espérer  de  votre  indulgence  que 
«  vous  voudrez  bien  lui  rendre  vos  bontés.  La  personne  du  roi 
•  est  respectée  dans  la  brochure.  Veuillez,  Monsieur  le  Maré- 
«  chai,  oublier  ce  qui  ne  regarde  que  moi.  » 

(Lettre  autographe  an  duc  de  Feltre.  —  Catalogues  Charavay.) 


MEMOIRES    d'outre-tombe  509 

Tertu  à  peu  de  frais  :  l'âme  supérieure  n'est  pas  celle 
qui  pardonne;  c'est  celle  qui  n'a  pas  besoin  de 
pardon. 

Je  ne  sais  où  Bonaparte,  à  Sainte-Hélène,  a  trouvé 
que  f  avais  rendu  à  Gand  des  services  essentiels  :  s'i\ 
jugeait  trop  favorablement  mon  rôle,  du  moins  il  y 
avait  dans  son  sentiment  une  appréciation  de  ma  va- 
leur politique. 

Je  me  dérobais  à  Gand,  le  plus  que  je  pouvais,  à 
des  intrigues  antipathiques  à  mon  caractère  et  misé- 
rables à  mes  yeux;  car,  au  fond,  dans  notre  mesquine 
catastrophe  j'apercevais  la  catastrophe  de  la  société. 
Mon  refuge  contre  les  oisifs  et  les  croquants  était 
Yenclos  du  Béguinage  :  je  parcourais  ce  petit  uni- 
vers de  femmes  voilées  ou  aguimpées,  consacrées  aux 
diverses  œuvres  chrétiennes;  région  calme,  placée 
comme  les  syrtes  africaines  au  bord  des  tempêtes.  Là 
aucune  disparate  ne  heurtait  mes  idées,  car  le  senti- 
ment religieux  est  si  haut,  qu'il  n'est  jamais  étranger 
aux  plus  graves  révolutions  :  les  solitaires  de  la 
Thébaïde  et  les  Barbares,  destructeurs  du  monde  ro- 
main, ne  sont  point  des  faits  discordants  et  des  exis- 
tences qui  s'excluent. 

J'étais  reçu  gracieusement  dans  l'enclos  comme 
l'auteur  du  Génie  du  christianisme  :  partout  où  je  vais, 
parmi  les  chrétiens,  les  curés  m'arrivent;  ensuite  les 
mères  m'amènent  leurs  enfants;  ceux-ci  me  récitent 
mon  chapitre  sur  la  première  communion.  Puis  se 
présentent  des  personnes  malheureuses  qui  me  disent 
le  bien  que  j'ai  eu  le  bonheur  de  leur  faire.  Mon  pas- 
sage  dans  une  ville  catholique  est  annoncé  comme 


510  MEMOIRES  d'outre-tombe 

celui  d'un  missionnaire  et  d'un  médecin.  Je  suis 
touché  de  cette  double  réputation  :  c'est  le  seul  sou- 
venir agréable  de  moi  que  je  conserve;  je  me  déplais 
dans  tout  le  reste  de  ma  personne  et  de  ma  re- 
nommée. 

J'étais  assez  souvent  invité  à  des  festins  dans  la 
famille  de  M.  et  madame  d'Ops,  père  et  mère  véné- 
rables entourés  d'une  trentaine  d'enfants,  petits- 
enfants  et  arrière-petits-enfants.  Chez  M.  Coppens, 
un  gala,  que  je  fus  forcé  d'accepter,  se  prolongea 
depuis  une  heure  de  l'après-midi  jusqu'à  huit  heures 
du  soir.  Je  comptai  neuf  services  :  on  commença  par 
les  confitures  et  l'on  finit  par  les  côtelettes.  Les 
Français  seuls  savent  dîner  avec  méthode,  comme  eux 
seuls  savent  composer  un  livre. 

Mon  ministère  me  retenait  à  Gand;  madame  de  Cha- 
teaubriand, moins  occupée,  alla  voir  Ostende,  où  je 
m'embarquai  pour  Jersey  en  1792.  J'avais  descendu 
exilé  et  mourant  ces  mêmes  canaux  au  bord  desquels 
je  me  promenais  exilé  encore,  mais  en  parfaite  santé: 
toujours  des  fables  dans  ma  carrière  !  Les  misères  et 
les  joies  de  ma  première  émigration  revivaient  dans 
ma  pensée;  je  revoyais  l'Angleterre,  mes  compagnons 
d'infortune,  et  cette  Charlotte  que  je  devais  aperce- 
voir encore.  Personnne  ne  se  crée  comme  moi  une 
société  réelle  en  invoquant  des  ombres;  c'est  au  point 
que  la  vie  de  mes  souvenirs  absorbe  le  sentiment  de 
ma  vie  réelle.  Des  personnes  mêmes  dont  je  ne  me 
suis  jamais  occupé,  si  elles  meurent,  envahissent  ma 
mémoire  :  on  dirait  que  nul  ne  peut  devenir  mon 
compagnon  s'il  n'a  passé  à  travers  la  tombe,  ce  qui 
me  porte  à  croire  que  je  suis  un  mort.  Où  les  autres 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  511 

trouveront  une  éternelle  séparation,  je  trouve  une 
réunion  éternelle;  qu'un  de  mes  amis  s'en  aille  de  la 
terre,  c'est  comme  s'il  venait  demeurer  à  mes  foyers; 
il  ne  me  quitte  plus.  A  mesure  que  le  monde  présent 
se  retire,  le  monde  passé  me  revient.  Si  les  généra- 
tions actuelles  dédaignent  les  générations  vieillies, 
elles  perdent  les  frais  de  leur  mépris  en  ce  qui  me 
touche  :  je  ne  m'aperçois  même  pas  de  leur  exis- 
tence. 

Ma  toison  d'or  n'était  pas  encore  à  Bruges*,  ma- 
dame de  Chateaubriand  ne  me  l'apporta  pas.  A  Bruges, 
en  1426,  il  y  avait  un  homme  appelé  Jean,  lequel  in- 
venta ou  perfectionna  la  peinture  à  l'huile  :  remer- 
cions Jean  de  Bruges^;  sans  la  propagation  de  sa 
méthode,  les  chefs-d'œuvre  de  Raphaël  seraient  au- 
jourd'hui effacés.  Où  les  peintres  flamands  ont-ils 
dérobé  la  lumière  dont  ils  éclairent  leurs  tableaux? 
gael  rayon  de  la  Grèce  s'est  égaré  au  rivage  de  la 
Batavie? 

Après  son  voyage  d'Ostende,  madame  de  Chateau- 
briand fît  une  course  à  Anvers.  Elle  y  vit,  dans  un 
cimetière,  des  âmes  du  purgatoire  en  plâtre  toutes 
barbouillées  de  noir  et  de  feu.  A  Louvain  elle  me 
recruta  un  bègue,  savant  professeur,  qui  vint  tout 
exprès  à  Gand  pour  contempler  un  homme  aussi 
extraordinaire  que  le  mari  de  ma  femme.  11  me  dit  : 
«  Illus...ttt...rr.,.  ;  »  sa  parole  manqua  à  son  admi- 
ration et  je  le  priai  à  dîner.  Quand  l'helléniste  eut  bu 

1 .  C'est  à  Bruges  que  l'Ordre  de  la  Toison  d'Or  fut  institué 
en  1429  par  le  duc  de  Bourgogne  Philippe  le  Bon. 

•2.  Jean  Van  Eyck  (1386-1440),  né  à  Maas-Eyck.  Il  alla  de 
bonne  heure  s'établir  à  Bruges  avec  son  frère  aîné  Hubert  Vaa 
Eyck,  ce  qui  le  fait  souvent  appeler  J«an  de  Br-uget. 


612  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

du  curaçao,  sa  langue  se  délia.  Nous  nous  mîmes  sur 
les  mérites  de  Thucydide,  que  le  vin  nous  faisait 
trouver  clair  comme  de  l'eau.  A  force  de  tenir  tête  à 
mon  hôte,  je  finis,  je  crois,  par  parler  hollandais;  du 
moins  je  ne  me  comprenais  plus. 

Madame  de  Chateaubriand  eut  une  triste  nuit  d'au- 
berge à  Anvers  :  une  jeune  Anglaise,  nouvellement 
accouchée,  se  mourait;  pendant  deux  heures  elle  fît 
entendre  des  plaintes;  puis  sa  voix  s'affaiblit,  et  son 
dernier  gémissement,  que  saisit  à  peine  une  oreille 
étrangère,  se  perdit  dans  un  éternel  silence.  Les  cris 
de  cette  voyageuse,  solitaire  et  abandonnée,  sem- 
blaient préluder  aux  mille  voix  de  la  mort  prêtes  à 
s'élever  à  Waterloo. 

La  solitude  accoutumée  de  Gand  était  rendue  plus 
sensible  par  la  foule  étrangère  qui  l'animait  alors,  et 
qui  bientôt  s'allait  écouler.  Des  recrues  belges  et  an- 
glaises apprenaient  l'exercice  sur  les  places  et  sous 
les  arbres  des  promenades  ;  des  canonniers,  des  four- 
nisseurs, des  dragons,  mettaient  à  terre  des  trains 
d'artillerie,  des  troupeaux  de  bœufs,  des  chevaux  qui 
se  débattaient  en  l'air  tandis  qu'on  les  descendait  sus- 
pendus dans  des  sangles;  des  vivandières  débarquaient 
avec  les  sacs,  les  enfants,  les  fusils  de  leurs  maris  : 
tout  cela  se  rendait,  sans  savoir  pourquoi  et  sans  y 
avoir  le  moindre  intérêt,  au  grand  rendez-vous  de 
destruction  que  leur  avait  donné  Bonaparte.  On  voyait 
des  politiques  gesticuler  le  long  d'un  canal,  auprès 
d'un  pêcheur  immobile;  des  émigrés  trotter  de  chez 
le  roi  chez  Monsieur,  de  chez  Monsieur  chez  le  roi.  Le 
chancelier  de  France,  M.  Dambray,  habit  vert,  cha- 
peau rond,  un  vieux  roman  sous  le  bras,  se  rendait 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  51i 

au  conseil  pour  amender  la  charte  ;  le  duc  de  Lévis  al- 
lait faire  sa  cour  avec  des  savates  débordées  qui  lui 
sortaient  des  pieds,  parce  que,  fort  brave  et  nouvel 
Achille,  il  avait  été  blessé  au  talon.  Il  était  plein  d'es- 
prit, on  peut  en  juger  par  le  recueil  de  ses  pensées  *. 
Le  duc  de  Wellington  venait  de  temps  en  temps 
passer  des  revues.  Louis  XVIII  sortait  chaque  après- 
dînée  dans  un  carrosse  à  six  chevaux  avec  son  premier 
gentilhomme  de  la  chambre  et  ses  gardes,  pour  faire 
le  tour  de  Gand,  tout  comme  s'il  eût  été  dans  Paris. 
S'il  rencontrait  dans  son  chemin  le  duc  de  Wellington, 


1.  Oaston-Pierre-Marc,  duc  de  Lévis  (1764-1830).  Après  aToir 
fait  partie  de  la  Constituante  comme  député  de  la  noblesse  du 
bailliage  de  Senlis,  il  émigra  pour  aller  servir  à  l'armée  des 
princes  (1792).  Blessé  à  Quiberon  (1795),  il  réussit  à  s'embarquer 
pour  l'Angleterre,  ne  revint  en  France  qu'après  le  18  bru- 
maire, et  s'occupa  alors,  non  sans  succès,  de  travaux  littéraires. 
Il  publia  successivement,  de  1808  à  1814,  Maximes  et  réflexions 
sur  différents  sujets,  la  Suite  des  quatre  Facardins,  imitation 
des  Contes  d'Hamilton,  Voyage  de  Khani  ou  Nouvelles  Lettres 
chinoises,  Souvenirs  et  Portraits,  L'Angleterre  au  commence- 
ment du  XIX'  siècle.  Nommé  pair  de  France  par  Louis  XVIIl  le 
4  juin  1814,  il  fut  fait,  en  1815,  membre  du  conseil  privé,  et  entra 
à  l'Académie  française  par  ordonnance  royale  en  1816.  —  M™»  de 
Chateaubriand,  dans  ses  Souvenirs,  trace  ce  piquant  portrait  du 
duc  de  Lévis  :  «  En  fait  de  femmes  de  la  Société,  il  n'y  avait  de 
Françaises  à  Gand  que  M™«  la  duchesse  de  Duras,  la  duchesse  de 
Lévis,  la  duchesse  de  Bellune,  la  marquise  de  la  Tour  du  Pin  et 
moi  ;  encore  la  duchesse  de  Lévis  y  vint-elle  fort  tard  avec  son 
mari,  qui  arriva  en  si  piteux  équipage  que  M.  de  Chateaubriand 
fut  obligé  de  lui  prêter  jusqu'à  des  bas  pour  aller  chez  le  roi  : 
les  bas  allaient  encore,  mais  pour  le  reste,  c'était  une  vraie  toi- 
lette de  carnaval  ;  le  bon  duc  ne  s'en  mettait  pas  plus  en  peine 
à  Oand  qu'aux  Tuileries,  où  sa  garde-robe  n'était  pas  mieux 
montée.  Les  souliers,  par  exemple,  manquaient  toujours;  il 
s'était  abonné  aux  savates  parce  que,  disait-il,  il  avait  eu  une 
blessure  au  talon  qui  l'empêchait  de  relever  les  quartiers  de  son 
Boulier.  • 

T.  III.  33 


514  MÉMOIRES    D'oCTRE-TOMBE 

il  lui  faisait  en  passant  un  petit  signe  de  tête  de  pro- 
tection. 

Louis  XVIII  ne  perdit  jamais  le  souvenir  de  la  préé- 
minence de  son  berceau;  il  était  roi  partout,  comme 
Dieu  est  Dieu  partout,  dans  une  crèche  ou  dans  un 
temple,  sur  un  autel  d'or  ou  d'argile.  Jamais  son  infor- 
tune ne  lui  arracha  la  plus  petite  concession  ;  sa  hau- 
teur croissait  en  raison  de  son  abaissement;  son  dia- 
dème était  son  nom  ;  il  avait  Fairdedire:  «Tuez-moi, 
«<  vous  ne  tuerez  pas  les  siècles  écrits  sur  mon  front.  » 
Si  l'on  avait  ratissé  ses  armes  au  Louvre,  peu  lui  im- 
portait :  n'étaient-elles  pas  gravées  sur  le  globe?  Avait- 
on  envoyé  des  commissaires  les  gratter  dans  tous  les 
coins  de  l'univers  I  Les  avait-on  effacées  aux  Indes,  à 
Pondichéry,  en  Amérique,  à  Lima  et  à  Mexico  ;  dans 
l'Orient,  à  Antioche,  àJérusalem,  àSaint-Jean-d'Acre, 
au  Caire,  à  Gonstantinople,  à  Rhodes,  en  Morée  ;  dans 
l'Occident,  sur  les  murailles  de  Rome,  aux  plafonds 
de  Gaserte  et  de  l'Escurial,  aux  voûtes  des  salles  de 
Ratisbonne  et  de  'Westminster,  dans  l'écusson  de  tous 
les  rois?  Les  avait-on  arrachées  à  l'aiguille  de  la  bous- 
sole, où  elles  semblent  annoncer  le  règne  des  lis  aux 
diverses  régions  de  la  terre? 

L'idée  fixe  de  la  grandeur,  de  l'antiquité,  de  la  di- 
gnité, de  la  majesté  de  sa  race,  donnait  à  Louis  XVIII 
un  véritable  empire.  On  en  sentait  la  domination  ;  les 
généraux  mêmes  de  Bonaparte  la  confessaient;  ils 
étaient  plus  intimidés  devant  ce  vieillard  impotent 
que  devait  le  maître  terrible  qui  les  avait  comman- 
dés dans  cent  batailles.  A  Paris,  quand  Louis  XVIII 
accordait  aux  monarques  triomphants  l'honneur  de 
dîner  à  sa  table,  il  passait  sans  façon  le  premier  devant 


MEMOIRES   d'outre-tombe  515 

ces  princes  dont  les  soldats  campaient  dans  la  cour 
du  Louvre;  il  les  traitait  comme  des  vassaux  qui 
n'avaient  fait  que  leur  devoir  en  amenant  des  hommes 
d'armes  à  leur  seigneur  suzerain.  En  Europe  il  n'est 
qu'une  monarchie,  celle  de  France;  le  destin  des 
autres  monarchies  est  lié  au  sort  de  ceUe-là.  Toutes 
les  races  royales  sont  d'hier  auprès  de  la  race  de 
Hugues  Capet,  et  presque  toutes  en  sont  filles.  Notre 
ancien  pouvoir  royal  était  l'ancienne  royauté  du 
monde  :  du  bannissement  des  Capets  datera  l'ère  de 
l'expulsion  des  rois. 

Plus  cette  superbe  du  descendant  de  saint  Louis 
était  impolitique  (elle  est  devenue  funeste  à  ses  héri- 
,  tiers),  plus  elle  plaisait  à  l'orgueil  national  :  les  Fran- 
çais jouissaient  de  voir  des  souverains  qui,  vaincus, 
avaient  porté  les  chaînes  d'un  homme,  porter,  vain- 
queurs, le  joug  d'une  race. 

La  foi  inébranlable  de  Louis  XVIII  dans  son  sang 
est  la  puissance  réelle  qui  lui  rendit  le  spectre  ;  c'est 
cette  foi  qui,  à  deux  reprises,  fit  tomber  sur  sa  tète 
une  couronne  pour  laquelle  l'Europe  ne  croyait  pas, 
ne  prétendait  pas  épuiser  ses  populations  et  ses 
trésors.  Le  banni  sans  soldats  se  trouvait  au  bout 
de  toutes  les  batailles  qu'il  n'avait  pas  livrées. 
Louis  XVIII  était  la  légitimité  incarnée;  elle  a  cessé 
d'être  visible  quand  il  a  disparu. 

Je  faisais  à  Gand,  comme  je  fais  en  tous  lieux,  des 
courses  à  part.  Les  barques  glissant  sur  d'étroits  ca- 
naux, obligées  de  traverser  dix  à  douze  lieues  de 
prairies  pour  arriver  à  la  mer,  avaient  l'air  de  vo- 
guer sur  l'herbe;  elles  me  rappelaient  les  canaux 


516  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

S  uvages  dans  les  marais  à  folle  avoine  du  Missouri. 
Arrêté  au  bord  de  l'eau,  tandis  qu'on  immergeait  des 
zones  de  toile  écrue,  mes  yeux  erraient  sur  les  clo- 
chers de  la  ville;  l'histoire  m'apparaissait  sur  les 
nuages  du  ciel. 

Les  Gantois  s'insurgent  contre  Henri  de  Châtillon, 
gouverneur  pour  la  France  ;  la  femme  d'Edouard  III 
met  au  monde  Jean  de  Gand,  tige  de  la  maison  de 
Lancastre  ;  règne  populaire  d'Artevelle  :  «  Bonnes  gens, 
«  qui  vous  meut?  Pourquoi  ôtes-vous  si  troublés  sur 
«  moi?  En  quoi  puis-je  vous  avoir  courroucés?  »  — 
Il  vous  faut  mourir!  criait  le  peuple  :  c'est  ce  que  le 
temps  nous  crie  à  tous.  Plus  tard  je  voyais  les  ducs 
de  Bourgogne  ;  les  Espagnols  arrivaient.  Puis  la  paci-. 
fication,  les  sièges  et  les  prises  de  Gand. 

Quand  j'avais  rêvé  parmi  les  siècles,  le  son  d'un  pe- 
tit clairon  ou  d'une  musette  écossaise  me  réveillait. 
J'apercevais  des  soldats  vivants  qui  accouraient  pour 
rejoindre  les  bataillons  ensevelis  de  la  Batavie  :  tou- 
jours destructions,  puissances  abattues  ;  et,  en  fin  de 
compte,  quelques  ombres  évanouies  et  des  noms  pas- 
sés. 

La  Flandre  maritime  fut  un  des  premiers  cantonne- 
ments des  compagnons  de  Clodion  et  de  Clovis.  Gand. 
Bruges  et  leurs  campagnes  fournissaient  près  d'un 
dixième  des  grenadiers  de  la  vieille  garde  :  cette  ter- 
rible milice  fut  tirée  en  partie  du  berceau  de  nos 
pères,  et  elle  s'est  venue  faire  exterminer  auprès  de 
ce  berceau.  La  Lys  *  a-t-elle  donné  sa  fleur  aux  armes 
de  nos  rois  ? 

1.  La  Lys,  rivière  de  France  et  de  Belgique,  qui  prend  sa  source 
un  peu  au-dessous  de  Béthune  et  se  jette  dans  l'Escaut  \  Gand. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  B17 

Les  mœurs  espagnoles  impriment  leur  caractère  : 
les  édifices  de  Gand  me  retraçaient  ceux  de  Grenade; 
moins  le  ciel  de  la  Vega.  Une  grande  ville  presque 
sans  habitants,  des  rues  désertes,  des  canaux  aussi 
déserts  que  ces  rues...  vingt-six  îles  formées  par  ces 
canaux,  qui  n'étaient  pas  ceux  de  Venise,  une  énorme 
pièce  d'artillerie  du  moyen-âge,  voilà  ce  qui  remplaçait 
à  Gand  la  cité  des  Zegris,  le  Duero  et  le  Xenil,  le  Gé- 
néralife  et  l'Alhambra  :  mes  vieux  songes,  vous 
reverrai-je  jamais  ? 

Madame  la  duchesse  d'Angoulême,  embarquée  sur 
la  Gironde,  nous  arriva  par  l'Angleterre  avec  le  géné- 
ral Donnadieu  et  M.  Desèze,  qui  avait  traversé  l'Océan, 
son  cordon  bleu  par-dessus  sa  veste.  Le  duc  et  la  du- 
chesse de  Lévis  vinrent  à  la  suite  de  la  princesse  :  ils 
s'étaient  jetés  dans  la  diligence  et  sauvés  de  Paris  par 
la  route  de  Bordeaux.  Les  voyageurs,  leurs  compa- 
gnons, parlaient  politique  :  «  Ce  scélérat  de  Ghateau- 
«  briand,  disait  l'un  d'eux,  n'est  pas  si  bête  I  depuis 
«  trois  jours,  sa  voiture  était  chargée  dans  sa  cour  : 
«  l'oiseau  a  déniché.  Ce  n'est  pas  l'embarras,  si  Na- 
«  poléon  l'avait  attrapé  ! . . .  » 

Madame  la  duchesse  de  Lévis  '  était  une  personne 
très  belle,  très  bonne,  aussi  calme  que  madame  la  du- 
chesse de  Duras  était  agitée.  Elle  ne  quittait  point 
madame  de  Chateaubriand  ;  elle  fut  à  Gand  notre 
compagne  assidue.  Personne  n'a  répandu  dans  ma 
vie  plus  de  quiétude,  chose  dont  j'ai  grand  besoin. 
Les  moments  les  moins  troublés  de  mon  existence 

1.  Pauline-Louise-Françoise  de  Paule  Charpentier  d'Ennen/, 
mariée  au  duc  de  Lévis  par  contrat  du  26  mai  1785.  Elle  mourut 
le  2  noTembre  1819. 


518  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

sont  ceux  que  j'ai  passés  à  Noisiel,  chez  cette  femme 
dont  les  paroles  et  les  sentiments  n'entraient  dans 
votre  âme  que  pour  y  ramener  la  sérénité.  Je  les  rap- 
pelle avec  regret,  ces  moments  écoulés  sous  les  grands 
marronniers  de  Noisiel  I  L'esprit  apaisé,  le  cœur  con- 
valescent, je  regardais  les  ruines  de  l'abbaye  de  Chel- 
les,  les  petites  lumières  des  barques  arrêtées  parmi 
les  saules  de  la  Marne. 

Le  souvenir  de  madame  de  Lévis  est  pour  moi  celui 
d'une  silencieuse  soirée  d'automne.  Elle  a  passé  en 
peu  d'heures  ;  elle  s'est  mêlée  à  la  mort  comme  à  la 
source  de  tout  repos.  Je  l'ai  vue  descendre  sans  bruit 
dans  son  tombeau  au  cimetière  du  Père-Lachaise  ; 
elle  est  placée  au-dessus  de  M.  de  Fontanes,  et  celui- 
ci  dort  auprès  de  son  fils  Saint-Marcellin,  tué  en  duel. 
C'est  ainsi  qu'en  m'inclinant  au  monument  de  madame 
de  Lévis,  je  suis  venu  me  heurter  à  deux  autres  sépul- 
cres; l'homme  ne  peut  éveiUer  une  douleur  sans  en 
réveiller  une  autre  ;  pendant  la  nuit,  les  diverses 
fleurs  qui  ne  s'ouvrent  qu'à  l'ombre  s'épanouissent. 

A  l'aflFectueuse  bonté  de  Madame  de  Lévis  pour  moi 
était  jointe  l'amitié  de  M.  le  duc  de  Lévis  le  père  : 
je  ne  dois  plus  compter  que  par  générations.  M.  de 
Lévis  écrivait  bien  ;  il  avait  l'imagination  variée  bt 
féconde  qui  sentait  sa  noble  race  comme  on  la  re- 
trouvait à  Quiberon  dans  son  sang  répandu  sur  les 
grèves. 

Tout  ne  devait  pas  finir  là;  c'était  le  mouvement 
d'une  amitié  qui  passait  à  la  seconde  génération. 
M.  le  duc  de  Lévis  le  fils,  *  aujourd'hui  attaché  à  M.  le 

l.  Gaston-François-Christophe- Victor,  duo  de  Ventadour  et 
ie  Livia  (1794-1863).   Il  reçut  sont  l'Empire  on  brevet  de  sous- 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  519 

comte  de  Chambord,  s'est  approché  de  moi  ;  mon  af- 
fection héréditaire  ne  lui  manquera  pas  plus  que  ma 
fidélité  à  son  auguste  maître.  La  nouvelle  et  char- 
mante duchesse  de  Lévis*,  sa  femme,  réunit  au  grand 
nom  de  d'Aubusson  les  plus  brillantes  qualités  du 
cœur  et  de  l'esprit  :  il  y  a  de  quoi  vivre  quand  les 
grâces  empruntent  à  l'histoires  des  ailes  infatigables  1 

A  Gand,  comme  à  Paris,  le  pavillon  Marsan  *  existait. 
Chaque  jour  apportait  de  France  à  Monsieur  des  nou- 
velles qu'enfantait  l'intérêt  ou  l'imagination. 

M.  Gaillard,  ancien  oratorien,  conseiller  à  la  cour 
royale,  ami  intime  de  Fouché  ^,  descendit  au  milieu 
de  nous  ;  il  se  fit  reconnaître  et  fut  mis  en  rapport 
avec  M.  Capelle. 

lieutenant,  devint  aide  de  camp  du  duc  d'Angoulême  en  1814, 
prit  part,  en  1823,  à  la  guerre  d'Espagne,  comme  chef  de  batail- 
lon, et,  en  1828,  à  Texpédition  de  Morée,  comme  colonel.  Ap- 
pelé à  succéder  comme  pair  de  France  à  son  père,  mort  le  15 
février  1830,  il  refusa  de  siéger  après  la  révolution  de  Juillet, 
et  il  accompagna  dans  l'exil  la  famille  royale.  Il  fut  longtemps 
un  des  principaux  conseillers  du  comte  de  Chambord  et  mourut 
à  Venise  le  9  février  1863. 

1.  Marie-Catherine- Amanda  d'Aubusson,  fille  de  Pierre-Ray- 
mond-Hector d'Aubusson,  comte  de  la  Feuillade,  et  de  sa  pre- 
mière femme  Agathe-Renée  Barberie  de  Refuveille.  Née  en 
1798,  elle  épousa  le  10  mars  1821,  Gaston-François- Christophe- 
Victor,  duc  de  Ventadour,  plus  tard  duc  de  Lévis.  Elle  mourut 
sans  enfants  le  10  mars  1854.  —  Sa  sœur  aînée,  Henriette- 
Blanche,  s'était  mariée  en  1812  à  Auguste  de  Caulaincourt, 
frère  du  duc  deVicence  et  général  de  division,  qui  fut  tué,  cinq 
mois  après  son  mariage,  à  la  bataille  de  la  Moskowa. 

2.  Au  château  des  Tuileries,  le  pavillon  Marsan,  à  l'angle  du 
Jardin  et  de  la  rue  de  Rivoli,  était,  sous  Louis  XVIIl,  habité 
par  le  comte  d'Artois. 

3.  M.  Gaillard  avait  été  secrétaire  de  Fouché.  Voir  les  Ma 
moins  de  Madame  de  Chastenay,  tome  I,  p.  49. 


520  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

Quand  je  me  rendais  chez  Monsieur»,  ce  qui  était 
rare,  son  entourage  m'entretenait,  à  paroles  couvertes 
et  avec  maints  soupirs,  d'un  homme  qui  (il  fallait  en 
convenir)  se  conduisait  à  merveille  :  il  entravait  toutes 
les  opérations  de  l'empereur  ;  il  défendait  le  faubourg 
Saint-Germain,  etc.,  etc.  Le  fidèle  maréchal  Soult 
était  aussi  l'objet  des  prédilections  de  Monsieur,  et, 
après  Fouché,  l'homme  le  plus  loyal  de  France. 

Un  jour,  une  voiture  s'arrête  à  la  porte  de  mon 
auberge,  j'en  vois  descendre  madame  la  baronne  de 
VitroUes  :  elle  arrivait  chargée  des  pouvoirs  du  duc 
d'Otrante.  Elle  remporta  un  billet  écrit  de  la  main  de 
Monsieur,  par  lequel  le  prince  déclarait  conserver  une 
reconnaissance  éternelle  à  celui  qui  sauvait  M.  de 
VitroUes.  Fouché  n'en  voulait  pas  davantage  ;  armé 
de  ce  billet,  il  était  sûr  de  son  avenir  en  cas  de  res- 
tauration. Dès  ce  moment  il  ne  fut  plus  question  à 
Gand  que  des  immenses  obligations  que  l'on  avait  à 
l'excellent  M.  Fouché  de  Nantes,  que  de  l'impossibilité 
de  rentrer  en  France  autrement  que  par  le  bon  plaisir 
de  ce  juste  :  l'embarras  était  de  faire  goûter  au  roi  le 
nouveau  rédempteur  de  la  monarchie. 

Après  les  Cent-Jours,  madame  de  Custine  me  força 
de  dîner  chez  elle  avec  Fouché.  Je  l'avais  vu  une  fois, 
cinq  ans  auparavant,  à  propos  de  la  condamnation  de 
mon  pauvre  cousin  Armand.  L'ancien  ministre  savait 
que  je  m'étais  opposé  à  sa  nomination  à  Roye,   à 

1.  Le  comte  d'Artois  avait  son  pavilloa  Marsan  à  Vhôtel  des 
Pays-Bas,  place  d'armes,  où  il  était  logé  avec  sa  suite  et  ses 
équipages,  et  payait  mille  francs  par  jour.  —  Louis  XVIII  oc- 
cupait l'hôtel  que  le  comte  J.-B.  d'Hane  de  Steenhuyse,  l'un  des 
habitants  notables  de  la  ville,  avait  mis  à  sa  disposition.  Cet 
hôtel  est  aujourd'hui  en  partie  transformé  en  magasin  d'épicerid. 


MÉMOIRES   d'outre- TOMBE  531 

Gonesse,  à  Arnouville  ;  et  comme  il  me  supposait 
puissant,  il  voulait  faire  sa  paix  avec  moi.  Ce  qu'il  y 
avait  de  mieux  en  lui,  c'était  la  mort  de  Louis  XVI  : 
le  régicide  était  son  innocence.  Bavard,  ainsi  que 
tous  les  révolutionnaires,  battant  l'air  de  phrases 
vides,  il  débitait  un  ramas  de  lieux  communs  farcis  de 
destin,  de  nécessité,  de  droit  des  choses,  mêlant  à  ce 
non-sens  philosophique  des  non-sens  sur  le  progrès 
et  la  marche  de  la  société,  d'impudentes  maximes  au 
profit  du  fort  contre  le  faible  ;  ne  se  faisant  faute 
d'aveux  effrontés  sur  la  justice  des  succès,  le  peu  de 
valeur  d'une  tète  qui  tombe,  l'équité  de  ce  qui  pros- 
père, l'iniquité  de  ce  qui  souflfre,  afifectant  de  parler 
des  plus  affreux  désastres  avec  légèreté  et  indiffé- 
rence, comme  un  génie  au-dessus  de  ces  niaiseries. 
Il  ne  lui  échappa,  à  propos  de  quoi  que  ce  soit,  une 
idée  choisie,  un  aperçu  remarquable.  Je  sortis  en 
haussant  les  épaules  au  crime. 

M.  Fouché  ne  m'a  jamais  pardonné  ma  sécheresse 
et  le  peu  d'effet  qu'il  produisit  sur  moi.  Il  avait  pensé 
me  fasciner  en  faisant  monter  et  descendre  à  mes 
yeux,  comme  une  gloire  du  Sinaï,  le  coutelas  de  l'ins- 
trument fatal;  il  s'était  imaginé  que  je  tiendrais  à 
colosse  Ténergumène  qui,  parlant  du  sol  de  Lyon, 
avait  dit  :  «  Ce  sol  sera  bouleversé  ;  sur  les  débris  de 
«  cette  ville  superbe  et  rebelle  s'élèveront  des  chau- 
«  mières  éparses  que  les  amis  de  l'égalité  s'empresse- 

«  ront  de  venir  habiter 

«  Nous  aurons  le  courage  énergique  de  traverser  les 

«  vastes  tombeaux  des  conspirateurs 

«  Il  faut  que  leurs  cadavres  ensanglantés,  précipités 
«  dans  le  Rhône,   offrent  sur  les  deux  rives  et  à  son 


522  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  embouchure  rimpression  de  l'épouvante  et  l'image 

«  de  la  toute-puissance  du  peuple 

« Nous  célébrerons  la  victoire  de 

«  Toulon  ;  nous  enverrons  ce  soir  deux  cent  cinquante 
«  rebelles  sous  le  fer  de  la  foudr  ^  » 

Ces  horribles  pretintailles  ne  m'imposèrent  point  : 
parce  que  M.  de  Nantes  avait  délayé  des  forfaits  répu- 
blicains dans  de  la  boue  impériale  ;  que  le  sans-culotte, 
métamorphosé  en  duc,  avait  enveloppé  la  corde  de  la 
lanterne  dans  le  cordon  de  la  Légion  d'honneur,  il  ne 
m'en  paraissait  ni  plus  habile  ni  plus  grand.  Les  Jaco- 
bins détestent  les  hommes  qui  ne  font  aucun  cas  de 
leurs  atrocités  et  qui  méprisent  leurs  meurtres  ;  leur 
orgueil  est  irrité,  comme  celui  des  auteurs  dont  on 
conteste  le  talent. 

En  même  temps  que  Fouché  envoyait  à  Gand 
M.  Gaillard  négocier  avec  le  frère  de  Louis  XVI,  ses 
agents  à  Bâle  pourparlaient  avec  ceux  du  prince  de 
Metternich  au  sujet  de  Napoléon  II,  et  M.  de  Saint- 
Léon,  dépêché  par  ce  même  Fouché,  arrivait  à  Vienne 
pour  traiter  de  la  couronne  possible  de  M.  le  duc  d'Or- 
léans. Les  amis  du  duc  d'Otrante  ne  pouvaient  pas 
plus  compter  sur  lui  que  ses  ennemis  :  au  retour  des 
princes  légitimes,  il  maintint  sur  la  liste  des  exilés 
son  ancien  collègue  M.  Thibaudeau*,   tandis  que   de 

1.  Auguste-Clair  Thibaudeau  (il6b-l9ôi),  membre  de  la  ConTen- 
tion,  où  il  vota  la  mort  du  roi,  puis  député  au  Conseil  des  Cinq- 
Cents,  il  fut  l'un  des  serviteurs  les  plus  empressés  de  Napoléon, 
qui  le  fit  conseiller  d'Etat,  préfet  de  la  Gironde  et  des  Bouches- 
du-Rhône,  comte  de  l'Empire  (31  décembre  1809).  Aux  Cent- 
Jours,  il  fut  nommé  commissaire  dans  la  6'  division  militaire  et 
promu  pair.  Frappé  d  exil  par  l'Ordonnance  du  24  juillet  1815,  il 


MEMOIRES  D  OUTRE-TOMBE  523 

son  côté  M.  de  Talleyrand  retranchait  de  la  liste  ou 
ajoutait  au  catalogue  tel  ou  tel  proscrit,  selon  son 
caprice.  Le  faubourg  Saint-Germain  n'avait-il  pas 
bien  raison  de  croire  en  M.  Fouché  ? 

M.  de  Saint-Léon  à  Vienne  apportait  trois  billets 
3ont  l'un  était  adressé  à  M.  de  Talleyrand  :  le  duc 
d'Otrante  proposait  à  l'ambassadeur  de  Louis  XVIII 
de  pousser  au  trône,  s'ily  voyait  jour,  le  fils  d'Égalité. 
Quelle  probité  dans  ces  négociations!  qu'on  était 
heureux  d'avoir  affaire  à  de  si  honnêtes  gens  !  Nous 
avons  pourtant  admiré,  encensé,  béni  ces  Cartouche  ; 
nous  leur  avons  fait  la  cour  ;  nous  les  avons  appelés 
monseigneur  !  Gela  explique  le  monde  actuel.  M.  de 
Montrond  vint  de  surcroît  après  M.  de  Saint-Léon  ». 

M.  le  duc  d'Orléans  ne  conspirait  pas  de  fait,  mais 
de  consentement  ;  il  laissait  intriguer  les  affinités  ré- 
volutionnaires :  douce  société!  Au  fond  de  ce  bois,  le 
plénipotentiaire  du  roi  de  France  prêtait  l'oreille  aux 
ouvertures  de  Fouché. 

A  propos  de  l'arrestation  de  IVi.  de  Talleyrand  à  la 

ne  rentra  en  France  qu'après  la  rérolution  de  Juillet.  Napo- 
léon III  en  fit  un  sénateur  et  un  grand  officier  de  la  Légion 
d'honneur.  Thibaudeau  a  laissé  de  nombreux  écrits  :  Mémoires 
sur  la  Convention  et  le  directoire  (1824)  ;  Mémoires  sur  le 
Consulat  (1826);  Histoire  générale  de  Napoléon  Bonaparte 
(1827-1828);  le  Consulat  et  l'Empire  ou  Histoire  de  France  et 
de  Napoléon  Bonaparte,  de  1799  à  1815  (1837-1838,  10  vol. 
in-S")  ;  Histoire  des  Etats  généraux  (1843). 

1.  M.  de  Saint-Léon  était  une  créature  de  Fouché;  M. de  Mont- 
rond  était  un  des  familiers  de  Talleyrand,  et  le  plus  spirituel  de 
tous.  Avec  lui,  le  prince  n'avait  jamais  le  dernier  mot. —  «  Savez- 
voui,  duchesse,  pourquoi  j'aime  assez  Montrond?  disait  un  jour 
M.  de  TalleTrand  ;  c'est  parce  qu'il  n'a  pas  beaucoup  de  préju- 
gés. »  —  «  Savez-vous,  duchesse,  pourquoi  j'aime  tant) M.  de 
Talleyrand?  ripostait  Montrond;  c'est  qu'il  n  en  a  pas  du  tout.  » 


524  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

barrière  d'Enfer,  j'ai  dit  quelle  avait  été  jusqu'alora 
ridée  fixe  de  M.  de  Talleyrand  sur  la  régence  de  Marie- 
Louise  :  il  fut  obligé  de  se  ranger  par  l'événement  à 
l'éventualité  des  Bourbons  ;  mais  il  était  toujours  mal 
à  l'aise  ;  il  lui  semblait  que,  sous  les  hoirs  de  saint 
Louis,  un  évoque  marié  ne  serait  jamais  sûr  de  sa 
place.  L'idée  de  substituer  la  branche  cadette  à  la 
branche  aînée  lui  sourit  donc,  et  d'autant  plus  qu'il 
avait  eu  d'anciennes  liaisons  avec  le  Palais-Royal. 

Prenant  parti,  toutefois  sans  se  découvrir  en  entier, 
il  hasarda  quelques  mots  du  projet  de  Fouché  à 
Alexandre.  Le  czar  avait  cessé  de  s'intéresser  à 
Louis  XVIII  :  celui-ci  l'avait  blessé  à  Paris  par  son 
affectation  de  supériorité  de  race  ;  il  l'avait  encore 
blessé  en  rejetant  le  mariage  du  duc  de  Berry  avec 
une  sœur  de  l'empereur;  on  refusait  la  princesse  pour 
trois  raisons  :  elle  était  schismatique  ;  elle  n'était  pas 
d'une  assez  vieille  souche  ;  elle  était  d'une  famille  de 
fous  :  raisons  qu'on  ne  présentait  pas  debout,  mais 
de  biais,  et  qui,  entrevues,  offensaient  triplement 
Alexandre.  Pour  dernier  sujet  de  plainte  contre  le 
vieux  souverain  de  l'exil,  le  czar  accusait  l'alliance 
projetée  entre  l'Angleterre,  la  France  et  l'Autriche.  Du 
reste,  il  semblait  que  la  succession  fût  ouverte  ;  tout 
le  monde  prétendait  hériter  des  fils  de  Louis  XIV  : 
Benjamin  Constant,  au  nom  de  madame  Murât,  plai- 
dait les  droits  que  la  sœur  de  Napoléon  croyait  avoir 
au  royaume  de  Naples  ;  Bernadotte  jetait  un  regard 
lointain  sur  Versailles,  apparemment  parce  que  le  roi 
de  Suède  venait  de  Pau. 

La  Besnardière  ',  chef  de  division  aux  relations  ex- 

1.  Jean-Baptiate  de  Qouy,  comte  de  la  Besnardière,  né  à  Pé- 


MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE  525 

térieures,  passa  à  M.  de  Caulaincourt  ;  il  brocha  un 
rapport,  des  griefs  et  contredits  de  la  France  à  l'en- 
droit de  la  légitimité.  La  ruade  lâchée,  M.  de  Talley- 
rand  trouva  le  moyen  de  communiquer  le  rapport  à 
Alexandre  :  mécontent  et  mobile,  l'autocrate  fut 
frappé  du  pamphlet  de  La  Besnardière.  Tout  à  coup, 
en  plein  congrès,  à  la  stupéfaction  de  chacun,  le  czar 
demande  si  ce  ne  serait  pas  matière  à  délibération 
d'examiner  en  quoi  M.  le  duc  d'Orléans  pourrait  con- 
venir comme  roi  à  la  France  et  à  l'Europe.  C'est  peut- 
être  une  des  choses  les  plus  surprenantes  de  ces 
temps  extraordinaires,  et  peut-être  est-il  plus  extraor- 
dinaire encore  qu'on  en  ait  si  peu  parlé  *.  Lord  Clan- 
carthy  fit  échouer  la  proposition  russe  :  sa  seigneurie 
déclara  n'avoir  point  de  pouvoirs  pour  traiter  une 
question  aussi  grave  :  «  Quant  à  moi,  dit-il,  en  opi- 
«  nant  comme  simple  particulier,  je  pense  que  mettre 
«  M.  le  duc  d'Orléans  sur  le  trône  de  France  serait 
«  remplacer  une  usurpation  militaire  par  une  usur- 
«  pation  de  famille,  plus  dangereuse  aux  monarques 
«  que  toutes  les  autres  usurpations.  »  Les  membres 


riers  (Manche).  Employé  depuis  1795  au  département  des  affaires 
étrangères,  il  y  était  devenu  le  collaborateur  intime  de  Talley- 
rand,  auquel  plaisaient  sa  personne  et  son  travail.  Il  accompagna 
le  prince  au  Congrès  de  Vienne  ;  à  son  retour,  fut  titré  comte 
par  le  Roi,  le  22  août  1815,  nommé  conseiller  d'Etat  en  service 
extraordinaire,  et  directeur  des  travaux  politiques.  En  1819,  il 
se  retira  complètement  en  Touraine,  venant  seulement  chaque 
année  passer  quelques  semadnes  à  Paris,  où  il  mourut  le  30 
arrU  1843. 

1.  Une  brochure  qui  vient  de  paraître,  intitulée  ;  Lettres  de 
VEtranger,  et  qui  semble  écrite  par  un  diplomate  habile  et  bien 
instruit,  indique  cette  étrange  négociation  russe  à  Vienne  (Paris, 
note  de  1840).  —  Ch. 


526  MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

du  congrès  allèrent  dîner  et  marquèrent  avec  le 
sceptre  de  saint  Louis,  comme  avec  un  fétu,  le  feuillet 
où  ils  en  étaient  restés  dans  leurs  protocoles. 

Sur  les  obstacles  que  rencontra  le  czar,  M.  de  Tal- 
leyrand  fît  volte-face  :  prévoyant  que  le  coup  retenti- 
rait, il  rendit  compte  à  Louis  XVIII  (dans  une  dépêche 
que  j'ai  vue  et  qui  portait  le  n°  25  ou  27)  de  l'étrange 
séance  du  congrès  *  :  il  se  croyait  obligé  d'informer 
Sa  Majesté  d'une  démarche  aussi  exorbitante,  parce 
que  cette  nouvelle,  disait-il,  ne  tarderait  pas  de  par- 
venir aux  oreilles  du  roi  :  singulière  naïveté  pour 
M.  le  prince  de  Talleyrand, 

Il  avait  été  question  d'une  déclaration  de  l'Alliance, 
afin  de  bien  avertir  le  monde  qu'on  n'en  voulait  qu'à 
Napoléon  ;  qu'on  ne  prétendait  imposer  à  la  France  ni 
une  forme  obligée  de  gouvernement,  ni  un  souverain 
qui  ne  fût  pas  de  son  choix.  Cette  dernière  partie  de 
la  déclaration  fut  supprimée,  mais  elle  fut  positive- 
ment annoncée  dans  le  journal  officiel  de  Francfort. 
L'Angleterre,  dans  ses  négociations  avec  les  cabinets, 
se  sert  toujours  de  ce  langage  libéral,  qui  n'est  qu'une 
précaution  contre  la  tribune  parlementaire. 

On  voit  qu'à  la  seconde  restauration,  pas  plus  qu'à 
la  première,  les  alliés  ne  se  souciaient  point  du  réta- 
blissement de  la  légitimité  :  l'événement  seul  a  tout 
fait.  Qu'importait  à  des  souverains  dont  la  vue  était  si 
courte  que  la  mère  des  monarchies  de  l'Europe  fût 

1.  On  prétend  qu'en  1830,  M.  de  Talleyrand  a  fait  enlever  des 
Archives  particulières  de  la  Couronne  sa  correspondance  avec 
Louis  XVIII,  de  même  qu'il  avait  fait  enlever  dans  les  ArcMvei 
de  l'Empire  tout  ce  qu'il  avait  écrit,  lui,  M.  de  Talleyrand,  re- 
lativement à  la  mort  du  duc  d'Ënghien  et  aux  affaires  d'Espa- 
gne (Paris,  note  de  1840).  —  Ch. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  527 

égorgée?  Cela  les  empêcherait-il  de  donner  des  fêtes 
et  d'avoir  des  gardes?  Aujourd'hui  les  monarques 
sont  si  solidement  assis,  le  globe  dans  une  main, 
l'épée  dans  l'autre  ! 

M.  de  Talleyrand,  dont  les  intérêts  étaient  alors  à 
Vienne,  craignait  que  les  Anglais,  dont  l'opinion  ne 
lui  était  plus  aussi  favorable,  engageassent  la  partie 
militaire  avant  que  toutes  les  armées  fussent  en  ligne, 
et  que  le  cabinet  de  Saint-James  acquît  ainsi  la  pré- 
pondérance :  c'est  pourquoi  il  voulait  amener  le  roi  à 
rentrer  par  les  provinces  du  sud-est,  afin  qu'il  se 
trouvât  sous  la  tutelle  des  troupes  de  l'Empire  et  du 
cabinet  autrichien.  Le  duc  de  "Wellington  avait  donc 
l'ordre  précis  de  ne  point  commencer  les  hostilités  ; 
c'est  donc  Napoléon  qui  a  voulu  la  bataille  de  Wa- 
terloo :  on  n'arrête  point  les  destinées  d'une  telle 
nature. 

Ces  faits  historiques,  les  plus  curieux  du  monde, 
ont  été  généralement  ignorés  ;  c'est  encore  de  même 
qu'on  s'est  formé  une  opinion  confuse  des  traités  de 
Vienne,  relativement  à  la  France  :  on  les  a  crus 
l'œuvre  unique  d'une  troupe  de  souverains  victorieux 
acharnés  à  tiotre  perte  ;  malheureusement,  s'ils  sont 
durs,  ils  ont  été  envenimés  par  une  main  française  : 
quand  M.  de  Talleyrand  ne  conspire  pas,  il  trafique, 

La  Prusse  voulait  avoir  la  Saxe,  qui  tôt  ou  tard  sera 
sa  proie  ;  la  France  devait  favoriser  ce  désir,  car  la 
Saxe  obtenant  un  dédommagement  dans  les  cercles 
du  Rhin,  Landau  nous  restait  avec  nos  enclaves  ;  Co- 
bentz  et  d'autres  forteresses  passaient  à  un  petit  État 
ami  qui,  placé  entre  nous  et  la  Prusse,  empêchait  les 
points  de  contact;   les  clefs  de  la  France  n'étaient 


528  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

point  livrées  à  l'ombre  de  Frédéric.  Pour  trois  mil- 
lions qu'il  en  coûta  à  la  Saxe,  M.  de  Talleyrand  s'op- 
posa aux  combinaisons  du  cabinet  de  Berlin  ;  mais, 
afin  d'obtenir  l'assentiment  d'Alexandre  à  l'existence 
de  la  vieille  Saxe,  notre  ambassadeur  fut  obligé  d'aban- 
donner la  Pologne  au  czar,  bien  que  les  autres  puis- 
sances désirassent  qu'une  Pologne  quelconque  rendît 
les  mouvements  du  Moscovite  moins  libres  dans  le 
Nord.  Les  Bourbons  de  Naples  se  rachetèrent,  comme 
le  souverain  de  Dresde,  à  prix  d'argent*.  M.  de  Tal- 
leyrand prétendait  qu'il  avait  droit  à  une  subvention, 
en  échange  de  son  duché  de  Bénévent  :  il  vendait  sa 
livrée  en  quittant  son  maître.  Lorsque  la  France  per- 
dait tant,  M.  de  Talleyrand  n'aurait-il  pu  perdre  aussi 
quelque  chose?  Bénévent,   d'ailleurs,   n'appartenait 

1.  h  Ce  qui  est  certain,  dit  Sainte-Beuve,  c'est  que  M.  de  Tal- 
lejrrand,  au  congrès  de  Vienne,  ne  perdit  pas  l'occasion  de 
reprendre  sous  mains  ses  habitudes  de  trafic  et  de  marchés  : 
6  millions  lui  furent  promis  par  les  Bourbons  de  Naples  pour  fa- 
voriser leur  restauration,  et  l'on  a  su  les  circonstances  assez  parti- 
culières et  assez  piquantes  qui  en  accompagnèrent  le  payement.  » 
Un  do  ses  hommes  de  confiance,  M.  de  Perray,qui  l'avait  accom- 
pagné à  Vienne,  et  qui  avait  été  témoin  des  engagements  con- 
tractés à  prix  d'argent,  fut,  au  mois  de  juin  1815,  dépêché  à  Naples 
par  le  prince,  pour  hâter  le  payement  des  6  millions  promis.  On 
faisait  des  difficultés,  parce  que  Talleyrand  n'avait,  paraît-il, 
traité  avec  Ferdinand  que  déjà  assuré  de  la  décision  du  congrès 
qui  rétablissait  les  Bourbons  de  Naples.  Bref,  de  Perray  rap- 
porta les  6  millions  en  traites  sur  la  maison  Baring,  de  Londres. 
Talleyrand  l'embrassa  de  joie  à  son  arrivée.  Cependant  de  Perray, 
à  qui  il  avait  été  alloué  1 500  francs  pour  ses  frais  de  voyage,  en 
avait  dépensé  2  000;  il  en  fut  pour  500  francs  de  retour,  mais  il 
eut  l'embrassade  du  prince.  Il  y  avait,  de  plus,  gagné  une  déco- 
ration de  l'ordre  de  Saint-Ferdinand,  qui  se  portait  au  cou. 
M.  de  Talleyrand,  quand  il  la  vit,  s'en  montra  mécontent,  parce 
que  cela  affichait  le  voyage.  (Sainte-Beuve,  Nouveaux  Lundis, 
lome  Xll,  p.  80.) 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  529 

pas  au  grand  chambellan  :  en  vertu  du  rétablissement 
des  anciens  traités,  cette  principauté  dépendait  des 
États  de  l'Église. 

Telles  étaient  les  transactions  diplomatiques  que 
l'on  passait  à  Vienne,  tandis  que  nous  séjournions  à 
Gand.  Je  reçus,  dans  cette  dernière  résidence,  cette 
lettre  de  M.  de  Talleyrand  : 

«  Vienne,  le  4  avril. 

«  J'ai  appris  avec  grand  plaisir,  monsieur,  que 
«  vous  étiez  à  Gand,  car  les  circonstances  exigent 
«  que  le  roi  soit  entouré  d'hommes  forts  et  indépen- 
«  dants. 

«  Vous  aurez  sûrement  pensé  qu'il  était  utile  de 
«  réfuter  par  des  publications  fortement  raisonnées 
«  toute  la  nouvelle  doctrine  que  l'on  veut  établir  dans 
«  les  pièces  officielles  qui  paraissent  en  France. 

«  Il  y  aurait  de  l'utilité  à  ce  qu'il  parût  quelque 
«  chose  dont  l'objet  serait  d'établir  que  la  déclaration 
«  du  31  mars,  faite  à  Paris  par  les  alliés,  que  la  dé- 
«  chéance,  que  l'abdication,  que  le  traité  du  11  avril 
«  qui  en  a  été  la  conséquence,  sont  autant  de  condi- 
«  tions  préliminaires,  indispensables  et  absolues  du 
«  traité  du  30  mai  ;  c'est-à-dire  que  sans  ces  condi- 
«  tions  préalables  le  traité  n'eût  pas  été  fait.  Cela 
«  posé,  celui  qui  viole  lesdites  conditions,  ou  qui  en 
«  seconde  la  violation,  rompt  la  paix  que  ce  traité  a 
«  établie.  Ce  sont  donc  lui  et  ses  complices  qui  dé- 
«  clarent  la  guerre  à  l'Europe. 

«  Pour  le  dehors  comme  pour  le  dedans,  une  dis 

«  cussion  prise  dans  ce  sens  ferait  du  bien  ;   il  faut 

T.  III.  34 


530  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  seulement  qu'elle  soit  bien  faite,  ainsi  chargez- vous- 
«  en. 

«  Agréez,  monsieur,  l'hommage  de  mon  sincère 
a  attachement  et  de  ma  haute  considération, 

«  Talleyrand. 

«  J'espère  avoir  l'honneur  de  vous  voir  à  la  fm  du 
■  mois.  » 

Notre  ministre  à  Vienne  était  fidèle  à  sa  haine 
contre  la  grande  chimère  échappée  des  ombres  ;  il 
redoutait  un  coup  de  fouet  de  son  aile.  Cette  lettre 
montre  du  reste  tout  ce  que  M.  de  Talleyrand  était 
capable  de  faire,  quand  il  écrivait  seul  :  il  avait  la 
bonté  de  m'enseigner  le  motif,  s'en  rapportant  à  mes 
fioritures.  Il  s'agissait  bien  de  quelques  phrases  diplo- 
matiques sur  la  déchéance,  sur  l'abdication,  sur  le 
traité  du  11  avril  et  du  30  mai,  pour  arrêter  Napoléon  I 
Je  fus  très  reconnaissant  des  instructions  en  vertu  de 
mon  brevet  d'Aomme  fort,  mais  je  ne  les  suivis  pas  : 
ambassadeur  in  petto,  je  ne  me  mêlais  point  en  ce  mo- 
ment des  affaires  étrangères  ;  ]q  ne  m'occupais  que  de 
mon  ministère  de  L'intérieur  par  intérim. 

Mais  que  se  passait-il  à  Paris  ? 


APPENDICE 


I 

l'abticle  do  mercork  * 

L'article  du  Mercure  fut  un  événement.  Il  parut  le 
4  juillet  1807.  L'empire  était  à  son  apogée.  Napoléon  ve- 
nait d'avoir  à  Tilsit  son  entrevue  avec  Alexandre.  Si  sa 
gloire  n'avait  jamais  été  plus  haute,  jamais  son  despotisme 
n'avait  été  plus  absolu.  L'attaquer  en  face  à  ce  moment, 
faire  entendre,  au  milieu  du  silence  universel,  une  voix 
libre,  fière,  indépendante,  dénoncer  les  vices  du  pouvoir 
absolu,  rappeler  à  la  France  et  à  l'Europe  ces  Bourbons, 
dont  le  nom  est  presque  aboli,  mais  dont  le  droit  et  les 
titres  ne  se  peuvent  prescrire,  une  telle  entreprise  était, 
à  une  telle  heure,  d'une  intrépidité  rare,  et,  seule,  elle 
suffirait  à  rendre  immortel  le  nom  de  Chateaubriand. 

On  a  lu,  dans  le  précédent  volume,  la  page  superbe, 
qui  ouvre  l'article  :  «  C'est  en  vain  que  Néron  prospère, 
Tacite  est  déjà  né  dans  l'empire  ;  il  croît  inconnu  auprès 
des  cendres  de  Germanicus,  et  déjà  l'intègre  Providence 

'    C{-detsu8,  p  8. 


632  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

a  livré  à  un  enfant  obscur  la  gloire  du  maître  du  monde...» 
Puis,  c'est  la  Turquie,  dont  l'écrivain  évoque  l'image,  à 
propos  du  despotisme  impérial  :  «  Si  nous  avions  jamais 
pensé  que  le  gouvernement  absolu  est  le  meilleur  des 
gouvernements  possibles,  quelques  mois  de  séjour  en 
Turquie  nous  auraient  bien  guéri  de  cette  opinion.  »  Et 
comme  si  le  sens  des  allusions,  éparses  dans  l'cu-ticle, 
n'eût  pas  été  assez  clair,  l'auteur  parlait,  avec  un  respect 
attendri,  des  princes  de  la  Maison  de  France  :  «  En  quel 
lieu  du  monde,  disait-il,  nos  tempêtes  n'ont-elles  point 
jeté  les  enfants  de  saint  Louis?...  Il  nous  était  réservé  de 
retrouver  au  fond  de  la  mer  Adriatique  le  tombeau  de 
deux  filles  de  rois*,  dont  nous  avions  entendu  pro- 
noncer l'oraison  funèbre  dans  un  grenier  à  Londres, 
Ah  !  du  moins  la  tombe  qui  renferme  ces  nobles  dames 
aura  vu  une  fois  interrompre  son  silence  ;  le  bruit  des 
pas  d'un  Français  aura  fait  tressaillir  deux  Françaises 
dans  leur  cercueil.  Les  respects  d'un  pauvre  gentilhomme, 
à  Versailles,  n'eussent  été  rien  pour  des  princesses  ;  la 
prière  d'un  chrétien,  en  terre  étrangère,  aura  peut-être 
été  agréable  à  des  saintes.  »  D'autres  passages  montraient 
l'auteur  se  complaisant  à  l'idée  du  génie  en  lutte  contre  la 
force.  Il  parlait  de  Sertorius  en  guerre  contre  Sylla,  et  il 
disait  :  «  Il  y  a  des  autels,  comme  celui  de  l'honneur, 
qui,  bien  qu'abandonnés,  réclament  encore  des  sacrifices. 
Le  Dieu  n'est  pas  anéanti,  quoique  le  temple  soit  désert.» 
Et,  s'animant,  à  cette  idée,  il  écrivait  :  «  Après  tout, 
qu'importent  les  revers,  si  notre  nom  prononcé  dans  la 
postérité  va  faire  battre  un  cœur  généreux  deux  mille  ans 
après  notre  vie  1  »  Et  il  ajoutait,  pour  plus  de  clarté  dans 
l'allusion  :  «  Nous  ne  doutons  pas  que,  du  temps  de  Ser- 
torius, les  âmes  pusillanimes  qui  prennent  leur  bassesse 

1.  Mesdames  Victoire  et  Adélaïde  de  France,  ta^  tes  de  Loois  XVI. 
Toutes  deux  avaieat  été  enterrées  à  Trieste,  où.  ellds  étaieat  mortes, 
W  Victoire,  le  8  juin  1799,  et  M—  Adélaïde,  le  18  février  1800. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  533 

pour  de  la  raison  ne  trouvassent  ridicule  qu'un  citoyen 
obscur  osât  lutter  seul  contre  toute  la  puissance  de 
Sylla.  » 

D'après  Chateaubriand,  quand  l'article  fut  mis  sous  les 
yeux  de  l'Empereur,  celui-ci  se  serait  écrié  :  «  Chateau- 
briand croit-il  que  je  suis  un  imbécile,  que  je  ne  le  com- 
prends pas  !  je  le  ferai  sabrer  sur  les  marches  des  Tui- 
leries. »  —  Sainte-Beuve  ne  veut  pas  que  Napoléon  se  soit 
laissé  aller  à  cette  violence  de  langage  et  qu'il  ait  pro- 
féré une  telle  menace.  11  semble  bien  pourtant  qu'ici 
encore  Chateaubriand  ne  s'est  pas  départi  de  son  habi- 
tuelle exactitude.  M.  Villemain,  qui  avait  été  sous  l'Em- 
pire, le  disciple  chéri  et  le  confident  de  Fontanes,  raconte, 
en  effet,  cet  incident  dans  les  mômes  termes  que  Chateau- 
briand, mais  avec  des  détails  plus  précis,  qu'il  tenait  évi- 
demment de  Fontanes  lui-même  :  «  Après  le  lourd  et 
méticuleux  silence,  écrit-il,  qu'imposait  alors  la  police  de 
l'Empire,  Napoléon  fut  très  irrité  de  cet  article  du  Mercure. 
Il  en  parla  lui-même  dans  sa  cour  avec  impatience  et 
menace.  «  Chateaubriand,  dit-il  à  M.  de  Fontanes,  devant  le 
m  grand  maréchal  Duroc,  croit-il  que  je  suis  un  imbécile, 
«  que  je  ne  le  comprends  pas?  je  le  ferai  sabrer  sur  les 
«  marches  de  mon  palais  '.  » 

Je  trouve  encore  un  écho  de  la  grande  et  très  réelle 
colère  de  Napoléon,  dans  la  lettre  qu'il  écrivait  de  Saint- 
Cloudà  M.  de  Layallette,  le  14  août  1807  :  «  Il  est  temps 
enfin  que  ceux  qui  ont,  directement  ou  indirectement, 
pris  part  aux  affaires  des  Bourbons,  se  souviennent  de 
l'Histoire  sainte  et  de  ce  qu'a  fait  David  *  contre  la  race 
d'Achab.  Cette  observation  est  bonne  aussi  pour  M.  de 
Chateaubriand  et  pour  sa  clique  '.  » 

1.  Villemain,  if.  de  Chateaubriand,  p.   160. 
^.  Il  -veut  dire  Jéhu. 

\  Lettres  inédites  de  Napoléon  I",  publiées  par  l^on  Lecestre,  1. 1, 
J     100.  —  1897. 


534  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

Et  à  quelques  jours  de  là,  le  1<""  septembre,  Joubert, 
qui  avait  un  instant  tremblé  pour  son  ami,  écrivait  à 
Chônedollé  :  «  Le  pauvre  garçon  (Chateaubriand)  a  eu 
pour  sa  part  d'assez  grièves  tribulations.  L'article  qui 
m'avait  tant  mis  en  colère  est  resté  quelque  temps  sus- 
pendu sur  sa  tête,  mais  à  la  fin  le  tonnerre  a  grondé,  le 
nuage  a  crevé,  et  la  Foudre  en  propre  personne  a  dit  à 
Fontanes  que  si  son  ami  recommençait,  il  serait  frappé. 
Tout  cela  a  été  vif  et  même  violent,  mais  court...  » 

Napoléon,  d'ailleurs,  ne  s'en  tint  point  à  une  simple 
menace.  Chateaubriand,  nous  l'avons  vu,  avait  acheté  la 
propriété  du  Mercure  pour  une  somme  de  20,000  francs. 
C'était  à  peu  près  toute  sa  fortune.  Il  en  fut  dépossédé.  Au 
mois  d'octobre  1807,  le  privilège  du  Mercure  lui  fut  retiré, 
et  ce  recueil  fut  réuni  à  la  Décade,  organe  du  parti  opposé, 
et  qui  s'intitulait  alors  :  Revue  philosophique,  littéraire  et 
politique  *. 

Chateaubriand  était  ruiné;  mais,  outre  que  la  chose 
pour  lui  n'était  pas  nouvelle,  il  se  pouvait  consoler  en 
voyant  le  prodigieux  succès  de  son  article.  On  en  multi- 
pliait les  copies,  on  en  apprenait  par  cœur  les  passages 
les  plus  significatifs,  M.  Guizot  relate,  à  ce  sujet,  dans  se» 
Mémoires,  un  curieux  épisode  de  sa  jeunesse  : 

En  août  1807,  dit-il,  je  m'arrêtai  quelques  jours  en  Suisse  en 
allant  voir  ma  mère  à  Nîmes,  et  dans  le  confiant  empressement 
de  ma  jeunesse,  aussi  curieux  des  grandes  renommées  qu'encore 
inconnu  moi-même,  j'écrivis  à  M™«  de  Staël  pour  lui  demander 
l'honneur  de  la  voir.  Elle  m'invita  à  dîner  à  Ouchy,  près  de 
Lausanne,  où  elle  se  trouvait  alors.  J'étais  assis  à  côté  d'elle  ; 
je  venais  de  Paris;  elle  me  questionna  sur  ce  qui  s'y  passait,  ce 
qu'on  y  disait,  ce  qui  occupait  le  public  et  les  salons.  Je  parlai 
d'un  article  de  M.  de  Chateaubriand  dans  le  Afercur«,qui  faisait  du 
bruit  au  moment  de  mon  départ.  Une  phrase  surtout  m'avait 
frappé,   et  je  la  citai  textuellement,   car  elle  s'était  gravée  dans 

l.  Histoire  politique  tt  littéraire  d4  la  Presse  en  France,  par  EugèD* 
Hatin,  t.  VU,  p.  569, 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  535 

ma  mémoire  :  «  Lorsque,  dans  le  silence  de  l'abjection,  l'on 
n'entend  plus  retentir  que  la  chaîne  de  l'esclave  et  la  voix  du 
délateur,  lorsque  tout  tremble  devant  le  tyran  et  qu'il  est  aussi 
dangereux  d'encourir  sa  faveur  que  de  mériter  sa  disgrâce, 
l'historien  paraît,  chargé  de  la  vengeance  des  peuples.  C'est  en 
vain  que  Néron  prospère,  Tacite  est  déjà  né  dans  l'empire  ;  il 
croît  inconnu  auprès  des  cendres  de  Germanicus,  et  déjà  l'in- 
tègre Providence  a  livré  à  un  enfant  obscur  la  gloire  du  maître 
du  monde.  »  Mon  accent  était  sans  doute  ému  et  saisissant, 
comme  j'étais  ému  et  saisi  moi-même;  M"»»  de  Staël  me  prit 
rivenient  par  le  bras  en  me  disant  :  «  Je  suis  sûre  que  vous 
joueriez  très  bien  la  tragédie  ;  restez  avec  nous  et  prenez  place 
dans  Andromaque.  »  C'était  là,  chez  elle,  le  goût  et  l'amusement 
du  moment.  Je  me  défendis  de  sa  bienveillante  conjecture,  et 
la  conversation  revint  à  M.  de  Chateaubriand  et  à  son  article, 
qu'on  admira  beaucoup  en  s'en  inquiétant  un  peu.  On  avait 
raison  d'admirer,  car  la  phrase  était  vraiment  éloquente,  et 
aussi  de  s'inquiéter,  car  le  Mercure  fut  supprimé  précisément  à 
cause  de  cette  phrase.  Ainsi,  l'empereur  Napoléon,  vainqueur 
de  l'Europe  et  maître  absolu  de  la  France,  ne  croyait  pas  pou- 
voir soufiFrir  qu'on  dît  que  son  historien  futur  naîtrait  peut-être 
80US  son  règne,  et  se  tenait  pour  obligé  de  prendre  l'honneur 
de  Néron  sous  sa  garde.  C'était  bien  la  peine  d'être  un  si  grand 
homme  pour  avoir  de  telles  craintes  à  témoigner  et  de  teli 
clients  &  protéger  '  I 


II 
LES  MARTYRS  ET  M.  GDIZOT* 

Les  Martyrs,  lors  de  leur  apparition,  furent  l'objet  de 
nombreuses  et  violentes  critiques.  Ces  attaques  ne  restè- 
rent pas  d'ailleurs  sans  réponse.  Le  Bulletin  de  Lyon,  dans 
une  suite  de  sept  articles,  publiés  à  partir  du  13  mai  1809, 
se  livra  à  un  examen  approfondi  de  l'ouvrage  et  s'attacha 

1.  Mémoires  vour  t0rvir  d  VhUtolrë  d«  mon    itmps,  pai    U.  Ouizoï. 

».  I.  p.  11. 

9.  Ci-deisu*,  p-  U. 


536  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

à  le  défendre,  surtout  au  point  de  vue  du  Christianisme. 
Ces  articles,  bientôt  réunis  en  brochure*,  étaient  ano- 
nymes; ils  avaient  pour  auteur  M.  Guy-Marie  Déplace, 
homme  instruit  et  religieux,  qui  devait  avoir  l'honneur, 
quelques  années  plus  tard,  d'être  chargé  par  Joseph  de 
Maistre  de  préparer  l'édition  du  Pape.  Si  remarquable 
qu'elle  fût,  la  brochure  de  M.  Déplace  n'arriva  point  à 
Paris  et  n'y  eut  aucun  écho.  Heureusement,  à  cette  même 
date.  Chateaubriand  allait  trouver,  à  Paris  même,  un 
autre  défenseur,  dont  les  articles,  pleins  de  vigueur  et 
d'éclat,  obtinrent  un  vif  succès.  Insérés  dans  le  Publiciste, 
le  journal  de  M.  Suard,  ils  étaient  signés  G;  leur  auteur 
était  -M.  Guizot,  alors  à  ses  débuts 2.  Chateaubriand  en  fut 
très  touché  et  s'empressa  de  le  témoigner  au  jeune  écri- 
vain. Un  demi-siècle  plus  tard,  M.  Guizot  relisait  encore 
avec  plaisir  cette  correspondance,  et  il  a  eu  la  bonne  idée 
d'insérer  dans  ses  Mémoires  trois  des  lettres  que  l'auteur 
des  Martyrs  lui  écrivit  à  cette  époque'.  Ces  lettres  sont 
trop  intéressantes,  elles  seront  ici  trop  bien  à  leur  place, 
pour  que  nous  hésitions  aies  reproduire. 


Val-de-Loup,  ce  42  mai  1809. 

Mille  remercîments.  Monsieur  ;  j'ai  lu  vos  articles  avec 
un  extrême  plaisir.  Vous  me  louez  avec  tant  de  grâce  et 
vous  me  donnez  tant  d'éloges  que  vous  pouvez  affaiblir 
celles-ci;  il  en  restera  toujours  assez  pour  satisfaire  ma 
ranité  d'auteur,  et  toujours  plus  que  je  n'en  mérite. 

Je  trouve  vos  critiques   fort  justes.   Une   surtout   m'a 

1.  Examen  de  la  critique  des  Martyrs,  insérée  dans  le  Journal  d» 
l'Empire;  extrait  du  Bulletin  de  Lyon.  —  Lyon,  s.  d.  in-S',  95  p. 

2.  Les  articles  de  M.  Guizot  ont  été  reproduite  dans  le  Temps  passé, 
mélanges  de  critique  littéraire  et  de  morale,  par  M.  et  M"*  Guizot,  tome 
n,  pp.  216  à  286.  —  Pans  1887. 

3.  Mémoires  de  M.  Guizot,  tome  I,  pp.  377  et  suivantes. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  537 

frappé  par  la  finesse  du  goût.  Vous  dites  que  les  catholi- 
ques ne  peuvent  pas,  comme  les  protestants,  admettre 
une  mythologie  chrétienne,  parce  que  nous  n'y  avons  pas 
été  formés  et  habitués  par  de  grands  poètes  :  cela  est  très 
ingénieux.  Et  quand  on  trouverait  mon  ouvrage  assez  bon 
pour  dire  que  je  commencerai  pour  nous  cette  mytholo- 
gie, on  pourrait  répondre  que  je  viens  trop  tard,  que 
notre  goût  est  formé  sur  d'autres  modèles,  etc.,  etc.. 
Cependant,  il  resterait  toujours  le  Tasse  et  tous  les  poèmes 
latins  catholiques  du  moyen  âge.  C'est  la  seule  objection 
de  fait  que  l'on  trouve  contre  votre  critique. 

Véritablement,  Monsieur,  je  le  dis  très  sincèrement,  les 
critiques  qui  ont  jusqu'à  présent  paru  sur  mon  ouvrage 
me  font  une  certaine  honte  pour  les  Français.  Avez-vous 
remarqué  que  personne  ne  semble  avoir  compris  mon 
ouvrage,  que  les  règles  de  l'épopée  sont  si  généralement 
oubliées  que  l'on  juge  un  ouvrage  de  sens  et  d'un  immense 
travail  comme  on  parlerait  d'un  ouvrage  d'un  jour  et  d'un 
roman  ?  Et  tous  ces  cris  contre  le  merveilleux  !  ne  dirait- 
on  pas  que  c'est  moi  qui  suis  l'auteur  de  ce  merveilleux  ? 
que  c'est  une  chose  inouïe,  singulière,  inconnue?  Et 
pourtant  nous  avons  le  Tasse,  Milton,  Klopstock,  Gessner, 
Voltaire  même  I  Et  si  l'on  ne  peut  pas  employer  le  mer- 
veilleux chrétien,  il  n'y  aura  donc  plus  d'épopée  chez 
les  modernes,  car  le  merveilleux  est  essentiel  au  poème 
épique,  et  je  pense  qu'on  ne  veut  pas  faire  intervenir 
Jupiter  dans  un  sujet  tiré  de  notre  histoire.  Tout  cela  est 
sans  bonne  foi,  comme  tout  en  France.  La  question  était 
de  savoir  si  mon  ouvrage  était  bon  ou  mauvais  comme 
épopée,  et  voilà  tout,  sans  s'embarrasser  de  savoir  s'il 
était  ou  non  contraire  à  la  religion,  et  mille  choses  de 
cette  espèce. 

Je  ne  puis,  moi,  Monsieur,  avoir  d'opinion  sur  mon 
propre  ouvrage  ;  je  ne  puis  que  vous  rapporter  celle  des 
autres.  M.  de  Fontanes  est  tout  à  fait  décidé  en  faveur 


538  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

des  Martyrs.  Il  trouve  cet  ouvrage  fort  supérieur  à  mes 
premiers  ouvrages,  sous  le  rapport  du  plan,  du  style  et 
des  caractères.  Ce  qui  me  paraît  singulier,  c'est  que  le 
III'  livre,  que  vous  n'aimez  pas,  lui  semble  un  des  meil- 
leurs de  l'ouvrage.  Sous  les  rapports  du  style,  il  dit  que  je 
ne  l'ai  jamais  porté  plus  haut  que  dans  la  peinture  du 
bonheur  des  justes,  dans  la  description  de  la  lumière  du 
ciel  et  dans  le  morceau  sur  la  Vierge.  Il  excuse  la  lon- 
gueur des  deux  discours  du  Père  et  du  Fils  sur  la  néces- 
sité d'établir  ma  machine  épique.  Sans  ces  discours  plus 
de  récit,  plus  d'action;  le  récit  et  l'action  sont  motivés  par 
les  discours  des  essences  incréées. 

Je  vous  rapporte  ceci.  Monsieur,  non  pour  vous  con- 
vaincre, mais  pour  vous  montrer  comment  d'excellents 
esprits  peuvent  voir  un  objet  sous  dix  faces  différentes. 
Je  n'aime  point,  comme  vous,  Monsieur,  la  description 
des  tortures  ;  mais  elle  m'a  paru  absolument  nécessaire 
dans  un  ouvrage  sur  des  martyrs.  Cela  est  consacré  par 
toute  l'histoire  et  par  tous  les  arts.  La  peinture  et  la 
sculpture  chrétiennes  ont  choisi  ces  sujets  ;  ce  sont  là  les 
véritables  combats  du  sujet.  Vous  qui  savez  tout,  Monsieur, 
vous  savez  combien  j'ai  adouci  le  tableau  et  ce  que  j'ai 
retranché  des  Acta  Martyrum,  surtout  en  faisant  disparaî- 
tre les  douleurs  physiques  et  opposant  des  images  gra- 
cieuses à  d'horribles  tourments.  Vous  êtes  trop  juste, 
Monsieur,  pour  ne  pas  distinguer  ce  qui  est  ou  Vinconvé- 
nient  du  sujet  ou  la  faute  du  poète. 

Au  reste,  Monsieur,  vous  connaissez  les  tempêtes  éle- 
vées contre  mon  ouvrage  et  d'où  elles  partent.  Il  y  a  une 
autre  plaie  cachée  qu'on  ne  montre  pas,  et  qui  au  fond 
est  la  source  de  la  colère  ;  c'est  ce  Hiéroclès  qui  égorge  les 
chrétiens  au  nom  de  la  philosophie  et  de  la  liberté.  Le 
temps  fera  justice  si  mon  livre  en  vaut  la  peine,  et  vous 
hâterez  beaucoup  cette  justice  en  publiant  vos  articles, 
dussiez-vous  les  changer  et  les  mutiler  jusqu'à  un  certain 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  539 

degré.  Montrez-moi  mes  fautes,  Monsieur,  je  les  corri- 
gerai. Je  ne  méprise  que  les  critiques  aussi  bas  dans  leur 
langage  que  dans  les  raisons  secrètes  qui  les  font  parler. 
Je  ne  puis  trouver  la  raison  et  l'honneur  dans  la  bouche 
de  ces  saltimbanques  littéraires  aux  gages  de  la  police, 
qui  dansent  dans  le  ruisseau  pour  amuser  les  laquais. 

Je  suis  à  ma  chaumière.  Monsieur,  où  je  serai  enchanté 
de  recevoir  de  vos  nouvelles.  Je  serais  trop  heureux  de 
vous  y  donner  l'hospitalité  si  vous  étiez  assez  aimable 
pour  venir  me  la  demander. 

Agréez,  Monsieur,  l'assurance  de  ma  profonde  estime  et 
de  ma  haute  considération. 

De  Chateaubriand. 

Val-de-Loup,  près  d'Aonaj,  par  Antoay,  département  de  la  Sein«. 
II 

Val-de-Loup,  ce  30  mai  4809. 

Bien  loin.  Monsieur,  de  m'importuner,  vous  me  faites 
un  plaisir  extrême  de  vouloir  bien  me  communiquer  vos 
idées.  Cette  fois-ci,  je  passerai  condamnation  sur  le  mer- 
veilleux chrétien,  et  je  croirai  avec  vous  que  nous  autres 
Français  nous  ne  nous  y  ferons  jamais.  Mais  je  ne  saurais, 
Monsieur,  vous  accorder  que  les  Martyrs  soient  fondés  sur 
une  hérésie.  II  ne  s'agit  point,  si  je  ne  me  trompe,  d'une 
rédemption,  ce  qui  serait  absurde,  mais  d'une  expiation, 
ce  qui  est  tout  à  fait  conforme  à  la  foi.  Dans  tous  les 
temps,  l'Église  a  cru  que  le  sang  d'un  martyr  pouvait 
effacer  les  péchés  du  peuple  et  le  délivrer  de  ses  maux. 
Vous  savez  mieux  que  moi,  sans  doute,  qu'autrefois, 
dans  les  temps  de  guerre  et  de  calamités,  on  enfermait 
un  religieux  dans  une  tour  ou  dans  une  cellule,  où  il  jeû- 
nait et  priait  pour  le  salut  de  tous.  Je  n'ai  laissé  sur  mon 
intention  aucun  doute,  car  je  fais  dire  positivement  à 


540  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

l'Éternel,  dans  le  troisième  livre,  qu'Eudore  attirera  les 
bénédictions  du  ciel  sur  les  chrétiens  par  le  mérite  du  sang 
de  Jésus-Christ;  ce  qui  est,  comme  vous  voyez,  Monsieur, 
précisément  la  phrase  orthodoxe,  et  la  leçon  même  du 
catéchisme.  La  doctrine  des  expiations,  si  consolante 
d'ailleurs,  et  consacrée  par  toute  l'antiquité,  a  été  reçue 
dans  notre  religion  :  la  mission  du  Christ  ne  l'a  pas 
détruite;  et,  pour  le  dire  en  passant,  j'espère  bien  que  le 
'  sacrifice  de  quelque  victime  innocente  tombée  dans  notre 
révolution  obtiendra  dans  le  ciel  la  grâce  de  notre  cou- 
pable patrie  ;  ceux  que  nous  avons  égorgés  prient  peut- 
être  en  ce  moment  même  pour  nous;  vous  ne  voudriei 
pas  sans  doute,  Monsieur,  renoncer  à  ce  sublime  espoir, 
fruit  du  sang  et  des  larmes  chrétiennes. 

Au  reste.  Monsieur,  la  franchise  et  la  noblesse  de  votre 
procédé  me  font  oublier  un  moment  la  turpitude  de  ce 
siècle.  Que  penser  d'un  temps  où  l'on  dit  à  un  honnête 
homme  :  «  Vous  aurez  sur  tel  ouvrage  telle  opinion;  vous 
louerez  ou  vous  blâmerez  cet  ouvrage,  non  pas  d'après 
votre  conscience,  mais  d'après  l'esprit  du  journal  où  vous 
écrivez?  »  On  est  trop  heureux,  Monsieur,  de  retrouver 
encore  des  hommes  comme  vous  qui  sont  là  pour  pro- 
tester contre  la  bassesse  des  temps,  et  pour  conserver  au 
genre  humain  la  tradition  de  l'honneur.  En  dernier  résul- 
tat, Monsieur,  si  vous  examinez  bien  les  Martyrs,  vous  y 
trouverez  beaucoup  à  reprendre,  sans  doute  ;  mais,  tout 
bien  considéré,  vous  verrez  que  pour  le  plan,  les  carac- 
tères et  le  style,  c'est  le  moins  mauvais  et  le  moins  défec- 
tueux de  mes  faibles  écrits. 

J'ai  en  effet  en  Russie,  Monsieur,  un  neveu  appelé  Mo- 
reau  :  c'est  le  fils  du  fils  d'une  sœur  de  ma  mère  ;  je  le 
connais  à  peine,  mais  je  le  crois  un  bon  sujet.  Son  père, 
qui  était  aussi  en  Russie,  est  revenu  en  France,  il  n'y  a 
guère  plus  d'un  an.  J'ai  été  charmé  de  l'occasion  qui  m'a 
procuré  l'honneur  de  faire  connaissance  avec  mademoi- 


MEMOIRES    d'outre-tombe  541 

selle  de  Meulan'  :  elle  m'a  paru,  comme  dans  ce  qu'elle 
écrit,  pleine  d'esprit,  de  goût  et  de  raison.  Je  crains  bien 
de  l'avoir  importunée  par  la  longueur  de  ma  visite  :  j'ai 
le  défaut  de  rester  partout  où  je  trouve  des  gens  aimables, 
et  surtout  des  caractères  élevés  et  des  sentiments  géné- 
reux. 

Je  vous  renouvelle  bien  sincèrement.  Monsieur,  l'assu- 
rance de  ma  haute  estime,  de  ma  reconnaissance  et  de 
mon  dévouement.  J'attends  avec  une  vive  impatience  le 
moment  où  je  vous  recevrai  dans  mon  ermitage,  ou  celui 
qui  me  conduira  à  votre  solitude.  Agréez,  je  vous  en  prie, 
Monsieur,  mes  très  humbles  salutations  et  toutes  mes 
civilités. 

De  Ghateadbriànd. 

Val-de-Lonp,  près  d'Aunay,  par  Aatony,  ce  30  mai  1809. 
III 

Val-de-Loup,  ce  12  juin  1809. 

J'ai  été  absent  de  ma  vallée.  Monsieur,  pendant  quel- 
ques jours,  et  c'est  ce  qui  m'a  empêché  de  répondre  plus 
tôt  à  votre  lettre.  Me  voilà  bien  convaincu  d'hérésie  ; 
j'avoue  que  le  mot  racheté  m'est  échappé,  à  la  vérité, 
contre  mon  intention.  Mais  enfin  il  y  est;  je  vais  sur-le- 
champ  l'effacer  pour  la  première  édition. 

J'ai  lu  vos  deux  premiers  articles.  Monsieur.  Je  vous  en 
renouvelle  mes  remercîments  :  ils  sont  excellents,  et 
vous  me  louerez  toujours  au  delà  du  peu  que  je  vaux. 

Ce  qu'on  a  dit,  Monsieur,  sur  l'église  du  Saint-Sépulcre 
est  très  exact.  Cette  description  n'a  pu  être  faite  que  pa 
quelqu'un  qui  conhaît  les  lieux.  Méds  le  Saint-Sépulcre 
lui-même  aurait  bien  pu  échapper  à  l'incendie  sans  qu'il 
y  ait  eu  pour  cela  aucun  miracle.  Il  forme,  au  milieu  de 

I.  M»*  Pauline  de  Mealaa,  que  M.  Gaizot  devait  épouser  troia  ans  ploi 

tard,  le  7  avril  1813. 


542  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

la  nef  circulaire  de  l'église,  une  espèce  de  catafalque  de 
marbre  blanc  :  la  coupole  de  cèdre,  en  tombant,  aurait 
pu  l'écraser,  mais  non  pas  y  mettre  le  feu.  C'est  cepen- 
dant une  circonstance  très  extraordinaire  et  qui  mérite- 
rait de  plus  longs  détails  que  ceux  qu'on  peut  renfermer 
dans  les  bornes  d'une  lettre. 

Je  voudrais  bien.  Monsieur,  pouvoir  aller  vous  donner 
moi-même  ces  détails  dans  votre  solitude.  Malheureuse- 
ment, madame  de  Chateaubriand  est  malade,  je  suis 
obligé  de  rester  auprès  d'elle.  Je  ne  renonce  pourtant 
point  à  l'espoir  d'aller  vous  chercher  ni  à  celui  de  vous 
recevoir  dans  mon  ermitage  :  les  honnêtes  gens  doivent, 
surtout  à  présent,  se  réunir  pour  se  consoler.  Les  idées 
généreuses  et  les  sentiments  élevés  deviennent  tous  les 
jours  si  rares  qu'on  est  trop  heureux  quand  on  les  re- 
trouve. Je  serais  enchanté,  Monsieur,  que  ma  Société  pût 
TOUS  être  agréable,  ainsi  qu'à  M.  Stapfer,  que  je  vous  prie 
de  remercier  beaucoup  pour  moi. 

Agréez  de  nouveau.  Monsieur,  je  vous  en  prie,  l'assu- 
rance de  ma  haute  considération  et  de  mon  dévouement 
sincère,  et,  si  vous  le  permettez,  d'une  amitié  que  nous 
commençons  sous  les  auspices  de  la  franchise  et  de  l'hon- 
neur. 

De  Chateaubriand. 

La  meilleure  description  de  Jérusalem  est  celle  de 
Danville,  mais  le  petit  traité  est  fort  rare  ;  en  général, 
tous  les  voyageurs  sont  fort  exacts  sur  la  Palestine.  Il  y 
a  une  lettre  dans  les  Lettres  édifiantes  (Missions  du  Levant) 
qui  ne  laisse  rien  à  désirer.  Quant  à  M.  de  Volney,  il  est 
bon  sur  le  gouvernement  des  Turcs,  mais  il  est  évident 
qu'il  n'a  jamais  vu  Jérusalem.  Il  est  probable  qu'il  n'a  pas 
Basse  Ramlé  ou  Rama,  l'ancienne  Arimathie. 

Vous  pourriez  consulter  encore  le  Theatrum  Terrœ 
Sanetck  d'Adrichomius. 


VÉMOIBES  D'OUTRE-TOHBB  643 

m 

ABMANO   DB  CHATEAUBRIAND* 

H.  le  comte  G.  de  Contades,  dans  son  livre,  Emigrés  et 
Chouans^,  a  consacré  une  intéressante  et  très  complète 
étude  à  Armand  de  Chateaubriand.  Si  l'on  rapproche  son 
travail  des  pages  des  Mémoires  d'outre-tombe,  il  ressort  de 
c«tte  comparaison  que  Chateaubriand,  même  dans  les  plus 
petits  détails,  est  resté  scrupuleusement  exact,  et  que  son 
récit  ne  renferme  pas  une  seule  erreur. 

Du  môme  âge  que  son  cousin,  et  comme  lui  né  à  Saint- 
Malo  en  1768,  Armand  de  Chateaubriand  était  capitaine  au 
régiment  de  Poitou,  lorsqu'il  émigra  en  1790.  A  l'armée 
des  princes  il  servit,  en  qualité  de  simple  soldat,  dans  la 
même  compagnie  que  le  futur  auteur  du  Génie  du  chris- 
tianisme. Tous  deux  portèrent  l'uniforme  des  gentils- 
hommes bretons,  couleur  bleu  de  roi  avec  retroussis  à 
l'hermine.  Tous  deux,  après  s'être  battus  sous  les  murs  de 
Thionville,  durent  aller  chercher  un  refuge  à  Jersey;  mais 
tandis  que  François  s'en  éloignait  bientôt  pour  aller  à 
Londres,  Armand  restait  dans  l'Ile  et  s'y  mariait.  A  l'époque 
de  son  mariage  (1795),  Armand  de  Chateaubriand  était 
chargé  de  la  correspondance  des  princes  avec  les  roya- 
listes de  Bretagne.  Nui  service  n'était  plus  périlleux. 
Armand  de  Chateaubriand  le  continua,  une  fois  marié, 
avec  le  même  zèle  et  la  même  audace.  De  1794  à  1797,  il 
ne  fit  pas  moins  de  vingt-cinq  voyages,  des  îles  anglaises 
en  France',  bravant,  avec  une  inconcevable  témérité,  et  les 
périls  de  la  mer  et  les  dangers  de  la  côte. 

1.  Ci-dessus,  p.  24. 

2.  Un  vol.  in- 18,  Perrin  et  C",  éditeurs,  1895. 

3.  Livre  des  rapports  des  différent»  voyages  jalts  en  France,  et  iêê 
différentes  mixtions  remplies  par  M.  de  Chateaubriand  par  ordre  d'* 
prince  de  Bouillon,  depuis  le  mol*  de  décembre  1794  jusqu'aéi  wxeiB 
éaoût  t19T.  Britith  Muséum,  Puisaye  papers,  t.  XXVI. 


514  MÉMOIRES   d'OUTRE-TOMHE 

A  la  suite  du  traité  de  paix  d'Amiens  (25  mars  1802),  le 
gouvernement  français  exigea  de  l'Angleterre  que  cer- 
tains agents  particulièrement  actifs  fussent  éloignés  de 
Jersey.  Armand  de  Chateaubriand  était  de  ceux-là,  et  il 
lui  fallut  se  rendre  à  Londres.  C'était,  pour  le  proscrit, 
comme  un  second  exil  dans  l'exil  même. 

Dès  que  la  paix  fut  rompue,  il  reprit  le  chemin  de 
Jersey,  et  demanda  bientôt  qu'il  lui  fût  permis  de  reprendre 
son  dangereux  service,  de  courir  de  nouveau  les  périls 
d'autrefois.  Ce  fut  seulement  en  1808  que  l'autorisation 
lui  en  fut  donnée.  Le  25  septembre,  il  s'embarquait  à 
Jersey  pour  la  côte  de  France.  Le  même  jour,  à  H  heures 
du  soir,  il  abordait  près  de  Saint-Cast.  C'est  à  ce  moment 
que  le  prend  le  récit  des  Mémoires,  pour  le  conduire  jus- 
qu'à la  plaine  de  Grenelle,  le  matin  du  31  mars  1809. 

Sainte-Beuve  a  pris  texte  de  ce  douloureux  épisode  pour 
adresser  à  Chateaubriand  le  plus  sanglant  des  reproches. 
Il  l'accuse  de  n'avoir  rien  fait  pour  empêcher  l'exécution 
de  son  cousin,  de  s'être  refusé  à  le  sauver  alors  qu'il  lui 
était  facile  de  le  faire.  «  Napoléon,  dit-il,  lui  aurait  très 
probablement  accordé  la  grâce  de  son  cousin,  arrêté  pour 
conspiration,  qui  n'aurait  pas  été  fusillé,  si  l'écrivain  qui 
se  posait  en  adversaire  avait  consenti  à  la  demander  direc- 
tement au  maître  et  à  lui  en  savoir  gré.  Les  Mémoires 
laissés  par  M™»  de  Rémusat,  s'ils  sont  publiés,  nous  diront 
un  jour  cela.  »  —  Et  plus  loin,  revenant  sur  ce  sujet  et 
insistant,  Sainte-Beuve  ajoute  :  «  La  vérité  est  que  M.  de 
Chateaubriand  ayant  fait  parler  à  l'Empereur  par  M™«  de 
Rémusat  en  faveur  de  ce  cousin,  l'Empereur  répondit  très 
nettement  :  «  M.  de  Chateaubriand  veut  la  grâce  de  son 
«  cousin?  pourquoi  ne  la  demande-t-il  pas  lui-même?  » 
Mais  M.  de  Chateaubriand,  qui,  apparemment,  ne  vou- 
hit  pas  en  savoir  gré  ensuite  ni  contracter  une  obliga- 
tion personnelle,  ne  fit  point  de  demande  en  grâce  toute 
franche  et  directe,  et  la  condamnation  eut  son  effet.  Il 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  545 

tenait  plus  à  son  grief  et  à  sa  vengeance  future  qu'à  son 
cousin^  ». 

De  telles  et  si  odieuses  accusations  se  doivent  prouver. 
Où  est  la  preuve  de  Sainte-Beuve  ?  Elle  se  trouve,  selon 
lui,  dans  les  Mémoires  de  M™»  de  Rémusat  :  «  Us  nouf 
diront  un  jour  cela  »,  écrit-il  avec  assurance.  De  deux 
choses  Tune  :  ou  Sainte-Beuve  n'avait  pas  lu  les  Mémoires 
de  M™*  de  Rémusat,  et  alors  comment  osait-il  être  aussi 
affîrmatif?  ou  il  les  avait  lus,  et  alors  il  mentait.  Ces 
Mémoires,  en  effet,  ont  été  publiés  en  1879,  et  nous  savons 
maintenant  qu'ils  ne  disent  pas  un  mot  du  procès  et  de 
l'exécution  d'Armand  de  Chateaubriand,  —  et  cela  pour 
une  bonne  raison  :  l'exécution  est  du  mois  de  mars  1800, 
et  les  Mémoires  de  M™»  de  Rémusat  ne  vont  pas  au  delà  du 
mois  de  mars  1808. 

La  vérité  est,  n'en  déplaise  à  Sainte-Beuve,  que  Chateau- 
briand fit  l'impossible  pour  sauver  la  vie  de  son  compa- 
gnon d'enfance.  Il  eut  tout  d'abord  recours  à  Fontanes,  et 
celui-ci  s'adressa  à  l'Empereur;  ce  fut  en  vain.  11  eut  recours 
aussi  à  M""»  de  Rémusat,  qui  n'eut  pas  de  peine  à  décider 
l'impératrice  Joséphine  et  la  reine  Hortense  à  intervenir  : 
elles  ne  purent  rien  obtenir.  Chateaubriand  alors  se  ré- 
solut à  une  démarche,  qui  dut  singulièrement  lui  coûter. 
Il  sollicita  une  audience  de  Fouché  et  implora  de  lui  la 
grâce  de  son  parent.  De  tout  cela,  Sainte-Beuve  ne  veut 
rien  savoir.  D'après  lui,  une  seule  démarche  pouvait  être 
utile:  il  fallait  que  Chateaubriand  écrivît  directement  à 
l'Empereur,  et  il  ne  l'a  pas  voulu  faire,  il  s'est  refusé  à 
cette  démarche  nécessaire.  Or  il  se  trouve  que,  contraire- 
ment à  l'affirmation  de  Sainte-Beuve,  Chateaubriand  a  fait 
cette  démarche.  Il  a  écrit  directement  à  Napoléon,  et  Na- 
poléon a  jeté  sa  lettre  au  feu. 

M™«  de  Chateaubriand,  dans  ses  Souvenirs,  partout  si 

1.  Chateaubriand  tt  ion  group»  littéraire  sont  l'Empire,  t.  I,  p.  103 
«t385. 

T.  III.  ->5 


546  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

exacts  et  si  sincères,  a  donné  sur  tous  ces  épisodes  de3 
détails,  dont  la  précision  ne  saurait  laisser  place  à  aucun 
doute  : 

Nous  apprîmes,  dit-elle,  que  notre  cousin  Armand  de  Chateau- 
briand avait  été  arrêté  sur  les  côtes  de  Bretagne  et  qu'il  était 
déjà  depuis  treize  jours  en  prison  à  Paris.  Malgré  sa  répugnance, 
mon  mari  demanda  une  audience  à  Fouché  et  se  rendit  chez  lui 
avec  M™"  de  Custine  qui  le  connaissait  beaucoup.  Fouché  nia 
que  notre  cousin  fût  arrêté,  et  plus  tard,  quand  il  se  vit  obligé 
d'en  convenir,  il  dit  qu  il  nous  l'avait  caché,  parce  que  lui-même 
n'était  pas  sûr  que  le  détenu  fût  M.  de  Chateaubriand.  Il  n'était 
déjà  plus  temps  de  sauver  ce  malheureux  jeune  homme:  il  fut 
condamné.  Mon  mari  écrivit  à  Bonaparte,  mais  comme  quelques 
expressions  de  la  lettre  l'avaient,  dit-on,  choqué,  il  répondit  : 
«  Chateaubriand  me  demande  justice,  il  l'aura  »  ;  et  Fouché 
ayant  fait  presser  l'exécution,  Armand  fut  fusillé  le  lendemain, 
jour  du  Vendredi-Saint,  à  4  heures  du  matin,  dans  la  plaine  de 
Grenelle...  Mon  mari  fut  averti  du  moment  de  l'exécution,  mais 
seulement  à  5  heures  ;  quand  il  arriva  dans  la  plaine  de  Gre- 
nelle, son  malheureux  cousin  avait  déjà  payé  sa  dette  à  la  fidé- 
lité ;  il  était  encore  palpitant  et  couvert  du  sang  qu'il  venait  de 
répandre  pour  les  Bourbons. . .  Pendant  le  procès  du  malheureux 
Armand,  l'impératrice  Joséphine  et  la  reine  Hortense  firent  tout 
ce  qu'elles  purent  pour  le  sauver  ;  et  en  général,  hors  le  car- 
dinal Fesch,  toute  la  famille  fut  admirable. 

Chateaubriand  porta  le  deuil  de  son  cousin,  et,  le  croi- 
rait-on? les  entours  de  l'Empereur —  sinon  l'Empereur 
lui-même  —  lui  en  firent  un  crime.  On  lit  dans  les  Mé- 
moires du  baron  de  Méneval,  secrétaire  de  Napoléon  : 

M.  de  Chateaubriand  saisit  plus  tard  (l'auteur  vient  de  parler 
de  l'article  du  Mercure)  une  autre  occasion  de  braver  l'Empe- 
reur, en  portant,  avec  u/ne  affectation  insultante,  le  deuil  d'un 
de  ses  cousins.  Celui-ci,  chargé  d'une  mission  secrète  des  princes 
de  la  maison  de  Bourbon,  avait  été  arrêté  en  état  de  flagrant 
délit  et  condamné  à  mort*. 

1.  Mémoiret  pour  servir  à  (histoire  de  Napoléon  I",  par  le  baron  on 
MbnbvàL,  t.  I,  p.  318.  —  Cf.  Souvenirs  du  comte  dé  SetnalU,  p.  114  et 
•uiv. 


MÉMOraES  d'OUTBE-TO¥BE  547 

IV 

Ll  DISCOURS  DB  RÉCEPTION  A  L'ACAn^MI»  '. 

Marie-Joseph  Chénier  mourut  le  10  janvier  1811.  Sa  mort 
laissait  vacante  une  place  à  l'Institut,  dans  la  seconde 
classe,  aflfectée  à  la  langue  et  à  la  littérature  française.  Il 
ne  se  pouvait  guère  que  Chateaubriand  songeât  à  le  rem- 
placer et  qu'il  posât  sa  candidature.  Sans  doute  les  plus 
grands  écrivains  avaient  toujours  tenu  à  honneur  d'être 
membres  de  l'Académie  française.  Mais  il  convient  ici  de  se 
rappeler  qu'en  1811  l'Académie  n'était  pas  ce  qu'elle  avait 
été  avant  1789  et  ce  qu'elle  est  redevenue  depuis  1816.  La 
Convention  avait  supprimé  l'Académie  française  le  8  août 
1793.  Lorsqu'elle  avait  créé  l'Institut,  le  25  octobre  1795, 
non  seulement  elle  ne  l'avait  pas  rétablie,  mais  elle  s'était 
tachée  à  en  abolir  jusqu'aux  derniers  vestiges  ;  elle 
^tait  appliquée  à  en  rendre  le  retour  impossible.  Dans 
le  nouvel  Institut,  la  Littérature  —  c'est-à-dire  ce  qui  avaùt 
été  autrefois  l'Académie  française  —  était  reléguée  au  der- 
nier rang,  dans  ce  qu'on  appelait  la  «  troisième  classe  ». 
Sur  les  huit  sections  dont  se  composait  cette  classe,  on 
avait  réservé  aux  lettres  deux  sections  seulement,  celles 
de  Grammaire  et  de  Poésie.  Chacune  de  ces  deux  sections 
devait  être  composée  de  douze  membres,  dont  six  résidant 
à  Paris  et  six  résidant  dans  les  départements.  Vingt-quatre 
membres,  dont  douze  obligatoirement  pris  parmi  les  gram- 
mairiens et  les  poètes  de  chefs-lieux  de  district,  voilà  ce  qui 
restait  des  Quarante  !  Il  est  vrai  que,  pour  rehausser  leur 
prestige,  la  Convention  leur  donnait  pour  confrères  des 
comédiens  et  des  chanteurs,  la  déclamation  étant  mise  sur 
la  même  ligne  que  la  poésie.  Comme  les  poètes  de  dépar- 
tement, les  comédiens  de  province  avaient  droit,  eux  aussi, 

1.  Ci-deasas,  p.  33. 


548  MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE 

à  un  certain  nombre  de  places  dans  la  troisième  classe  de 
l'Institut  !  Du  reste,  plus  de  secrétaire  perpétuel,  plus  de 
discours  de  réception,  plus  de  recrutement  par  les  membres 
de  la  classe  même;  les  choix  étaient  faits  par  l'Institut 
tout  entier.  Une  vacance  se  produisait-elle  dans  la  section 
de  Poésie,  c'étaient  les  mathématiciens  et  les  chimistes,  ies 
géomètres  et  les  comédiens  qui  décidaient  de  rélection. 
L'œuvre  de  destruction  était  donc  complète. 

Lorsqu'il  rétablit  l'ordre  en  France,  Napoléon  Bonaparte 
fit,  pour  les  lettres,  les  sciences  et  les  arts,  ce  qu'il  avait 
fait  pour  la  religion,  pour  la  magistrature,  l'administration 
et  les  finances.  Il  rendit,  le  23  janvier  1803,  un  arrêté 
signé  de  son  nom,  à  l'exclusion  de  ceux  ûe  ses  deux  col- 
lègues*. Cet  arrêté,  sous  couleur  de  réorganiser  l'Institut 
n'allait  à  rien  moins  qu'à  détruire  l'œuvre  de  la  Conven- 
tion :  il  mettait  à  néant  le  décret  du  25  octobre  179b, 

L'arrêté  du  23  janvier,  en  effet,  supprimait  la  classe  des 
sciences  morales  et  politiques. 

II  rétablissait  l'Académie  des  inscriptions  et  belles-lettres 
sous  le  nom  de  classe  d'histoire  et  de  littérature  ancienne. 

Il  donnait  à  la  classe  des  sciences  mathématiques  et 
physiques  l'ancienne  forme  de  l'Académie  royale  des 
sciences. 

II  faisait,  dans  une  certaine  mesure,  revivre  l'Académie 
française  sous  le  nom  de  classe  de  la  langue  et  de  la  litté- 
rature française. 

Il  rétablissait  les  secrétaires  perpétuels. 

Il  rétablissait  au  profit  du  chef  du  gouvernement  le  droit 
de  confirmer  ou  non  les  élections. 

Il  supprimait  les  144  associés  pris  dans  les  départe- 
ments, et  les  remplaçait  par  des  «  correspondants  »,  qui 
ne  porteraient  pas  le  titre  de  membres  ni  l'habit  de  l'Ins- 
titut. 

1.  Arrêté  du  Gouvernement  contenant  une  nooTelle  organisation  d* 
l'Institut.  3  pluviôse  an  XI  (23  janvier  1803). 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  549 

Il  supprimait  la  section  de  Déclamation  et  fermait  les 
portes  de  l'Institut  aux  comédiens  et  aux  chanteurs. 

Il  supprimait  les  élections  faites  en  commun  par  l'Insti- 
tut tout  entier  et  y  substituait  les  nominations  faites  par 
chacune  des  classes  où  des  places  viendraient  à  vaquer. 

Il  supprimait  l'interdiction  faite  aux  membres  de  l'Ins- 
titut d'être  de  plusieurs  classes  à  la  fois. 

II  supprimait  les  quatre  séances  publiques  annuelles 
dans  lesquelles  toutes  les  classes  étaient  réunies. 

Ce  décret  réparateur  avait  été  préparé  par  Ghaptal,  alors 
ministre  de  l'Intérieur,  dont  le  rapport  n'est  rien  moins 
qu'un  très  habile  et  très  éloquent  réquisitoire  contre 
l'œuvre  de  la  Convention.  Sur  deux  points  cependant, 
Bonaparte  n'avait  pas  accepté  les  propositions  de  Chaptal. 
Il  avait  bien  consenti  à  restaurer  les  anciennes  académies, 
mais  il  n'avait  pu  se  décider  à  leur  rendre  leur  nom.  Ce 
aom  les  faisait  dater  du  règne  des  Bourbons,  et  c'est  ce 
qu'il  ne  voulait  pas.  De  plus,  l'Académie  française  rétablie 
avec  son  nom,  c'était  la  littérature  replacée  au  premier 
ranget  au-dessus  des  sciences,  ce  qui  n'était  pas  conforme 
à  ses  idées.  «  C'était  surtout,  dit  M.  Paul  Mesnard  dans 
son  excellente  Histoire  de  V Académie  française,  la  littéra- 
ture reconnue  comme  une  puissance  et  cherchant  peut- 
être  à  ressaisir  cette  direction  de  l'opinion  publique  qui, 
au  XVIIIe  siècle,  l'avait  rendue  si  redoutable  »*.  Bonaparte 
ne  l'entendait  pas  ainsi.  L'arrêté  consulaire  du  23  janvier 
maintint  la  division  de  l'Institut  en  classes.  Les  sciences 
physiques  et  mathématiques  restèrent  dans  la  première.  La 
langue  et  la  littérature  française  furent  placées  dans  la  se- 
conde. Par  le  nombre  de  ses  membres,  par  son  mode 
d'élection,  par  plusieurs  de  ses  prérogatives,  cette  seconde 
classe  était  bien  la  reproduction  de  l'ancienne  Académie 
française,  mais  elle  n'en  portait  pas  le  nom,  et  cela  suffi- 
sait pour  qu'elle  ne  recouvrât  ni  son  autorité  ni  son  pres- 

1.  Paul  Mesnard,  p.  313. 


550  MÉMOIRES   d'OUTIIE-TOMBE 

tige.  Membre  de  V Académie  française,  il  n'y  avait  presque 
rien  au-dessus  de  ce  titre.  Membre  de  la  II*  Classe,  cela  ne 
disait  rien  au  public.  Chateaubriand  était  donc  médiocre- 
ment soucieux  d'un  honneur  qui  n'ajouterait  rien  à  son 
illustration.  Et  dans  tous  les  cas  il  ne  pouvait  lui  convenir 
de  remplacer  Chénier,  puisqu'aussi  bien  il  lui  faudrait 
alors  faire  l'éloge  d'un  homme  qui  n'avait  pas  seulement 
poursuivi  de  ses  railleries  Atala  et  le  Génie  du  christianisme, 
—  ce  qui,  après  tout,  se  pouvait  pardonner,  —  mais  qui 
avait  voté  la  mort  de  Louis  XVI,  qui  avait  bafoué  le  pape 
et  traîné  le  catholicisme  dans  la  Loue.  Ses  amis  pensèrent 
autrement.  Ils  estimèrent  que  l'Institut  serait  pour  lui  un 
abri  protecteur,  et  comme  un  lieu  d'asile  où  il  serait  moins 
exposé  aux  tracasseries  de  la  police.  Et  pendant  que  ses 
amis  le  pressaient  ainsi  de  poser  sa  candidature,  il  se 
trouva  que,  dans  les  plus  hautes  régions  du  pouvoir,  et  au 
ministère  même  de  la  police,  on  travaillait  à  lui  ouvrir  les 
portes  de  l'Académie.  Bourrienne*,  dont  le  témoignage  est 
appuyé  par  celui  du  duc  de  Rovigo  *,  raconte  que  tous 
deux  s'intéressaient  à  sa  nomination  ;  Rovigo  se  chargeait 
de  vaincre  les  difficultés  qui  pourraient  venir  de  l'empe- 
reur. Mais,  loin  de  rencontrer  de  ce  côté  aucune  opposi- 
tion, la  candidature  de  Chateaubriand  était,  au  contraire, 
accueillie  très  favorablement  par  le  souverain.  D'après  le 
baron  de  Méneval,  secrétaire  de  Napoléon,  ce  serait  l'Em- 
pereur lui-même  qui  aurait  désigné  lauteur  du  Génie  du 
christianisme  aux  suffrages  de  l'Académie.  Le  témoignante 
de  Méneval  est  ici  confirmé  par  celui  de  Las  Cases,  dans  le 
Mémorial  de  Sainte-Hélène^,  où  il  est  raconté  qu'un  jour,  aux 
Tuileries,  Napoléon,  après  une  lecture  de  quelques  pages 
du  grand  écrivain,  aurait  dit  tout  d'un  coup  :  «  Comment 
se  fait-il  que  Chateaubriand  ne  soit  pas  de  l'Institut?  » 

1 .  Mémoiret  de  M.  de  Bourrienne,  t.  IX,  p.  51« 

2.  Mémoir&i  du  duc  de  Rovigo,  t.  V,  p.  17. 

3.  Tomo  II,  p.  632.  —  Ediiion  Bourdiu,  1842. 


MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBB  551 

Amis  et  adversaires  s'unissaient  donc  pour  poser  sa 
candidature,  et  il  lui  devenait  impossible  de  s'y  soustraire. 
Les  adversaires  étaient  même  plus  pressants  que  les  amis, 
s'il  en  faut  croire  une  lettre  de  Chateaubriand  lui-même, 
écrite  à  M.  Abel  le  29  septembre  1815,  et  oîi  nous  trou- 
vons ces  lignes  :  «  J'avais  reçu  l'ordre  du  duc  de  Rovigo 
de  me  présenter  pour  candidat  à  l'Institut,  sous  peine 
d'être  renfermé  à  Vincennes  pour  le  reste  de  mes  jours.  »* 

Il  commença  donc  ses  visites.  Il  y  a  plus  d'une  manière 
de  faire  les  visites  académiques.  On  peut  les  faire,  par 
exemple,  à  la  façon  de  Sainte-Beuve,  façon  si  bien  décrite 
par  Théodore  Pavie,  dans  une  lettre  à  son  frère  Victor  : 

«  ....  A  travers  la  fumée  d'un  long  et  noir  cigare  de 
Tuti-Corin,  j'avisai  dans  la  rue  un  petit  monsieur  en  lé- 
vite brune,  élégamment  taillée  ;  sur  la  tête  un  étroit  cha- 
peau placé  comme  le  tien,  sur  le  sommet  du  crâne,  mais 
reposant  sur  une  espèce  de  chiendent  roux  et  collé  aux 
tempes.  Il  précédait  à  pied  un  cabriolet  de  remise  auquel 
il  signalait  de  la  main  la  route  à  suivre,  tandis  que  lui- 
même  s'arrêtait  à  toutes  les  bornes. 

Comme  fait  un  toutou  qu'on  lâche  le  matin. 

C'était  ce  cher  Delorme,  en  visite  d'académicien,  joufflu 
et  rouge  comme  une  pomme  d'api  avant  les  gelées,  pareil 
en  tout  à  celui  qui,  d'après  la  chanson  badine  de  Musset, 
serait  grand  chantre  à  Saint-Thomas  d'Aquin.  Quand  il  est 
en  tenue,  notre  ami  ressemble  un  peu  trop  à  un  institu- 
teur primaire  ou  à  un  notaire  de  campagne...  »  * 

Chateaubriand  fit  ses  visites  d'une  façon  plus  cavalière, 
en  gentilhomme.  Un  contemporain,  le  député  Auguis, 
rédacteur  en  son  temps  du  Journal  de  Paris  et  du  Courrier 
français,  aimait  à  raconter  comment  les  choses  se  pas* 
sèrent.  Chateaubriand  se  rendit  à  cheval  chez  ses  futurs 

1.  Charavay,  Vente  d'autographes,  du  15  jniU«t  1878  (Collection  Filloa, 
sections  V  à  VIII,  n    1173,  p.  1291. 

2.  Cartons  de  Victor  Pavie  :  correspondance  de  Théodore  Pavie. 


552  MÉMOIRES    d'outre  TOMBE 

confrères.  Aux  renommés  et  aux  puissants,  il  faisait  la 
Tisite  entière.  Au  fretin,  il  remettait  sa  carte  et  ne  descen- 
dait point  du  fougueux  coursier.  «  Quand  on  en  vint  à  la 
délibération,  ajoutait  M.  Auguis,  M.***  vota  pour  le 
cheval  du  nouveau  confrère,  disant  que  c'était  de  lui  seul 
qu'en  bonne  conscience  il  avait  reçu  visite.  «  * 

En  ce  temps-là  du  reste  on  ne  laissait  pas  les  candidats 
se  morfondre  pendant  des  semestres  entiers.  Quarante 
jours  révolus  après  la  mort  de  Chénier,  le  mercredi  20 
février  1811,  la  seconde  classe  procéda  à  l'élection.  Cha- 
teaubriand fut  nommé  à  la  presque  unanimité  des  votants; 
ces  derniers,  il  est  vrai,  n'étaient  que  vingt-cinq.  Les  abs- 
tentions avaient  été  nombreuses,  Combien,  parmi  les 
Quarante  de  1811,  à  qui  certains  souvenirs  de  la  Révolu- 
tion ou  leurs  opinions  philosophiques  ne  permettaient  pas 
de  voter  pour  l'auteur  du  Génie  du  christianisme  ! 

De  même  que  les  élections,  à  cette  époque,  suivaient  de 
près  les  vacances,  de  même  aussi  il  s'écoulait  peu  de  temps 
entre  le  jour  de  l'élection  et  celui  de  la  réception.  Dès  le 
milieu  d'avril,  Chateaubriand  prévint  l'Académie  que  son 
discours  était  fait.  Une  commission  de  cinq  membres,  dé- 
signés par  le  sort,  fut  chargée  d'en  entendre  la  lecture. 
C'étaient  MM.  François  de  Neufchâteau,  le  comte  Regnaud 
de  Saint-Jean  d'Angély,  Lacretelle  aîné,  Laujon,  Legouvé. 
Le  mercredi  24  avril,  la  commission  déclara  que,  divisée 
d'opinion  sur  la  question  de  savoir  si  le  discours  pouvait 
être  approuvé,  elle  en  référait  au  jugement  de  la  Classe. 
Le  discours  fut  aussitôt  lu,  devant  l'Académie,  non  par 
l'auteur  lui-même,  comme  quelques  voix  l'avaient  de- 
mandé, mais  en  son  absence,  et  par  l'un  des  membres  de 
la  Commission.  Puis,  après  un  court  débat,  demeuré  se- 
cret, il  y  eut  un  scrutin  décidant,  à  la  majorité,  que  le 
iiscours  ne  pouvait  être  admis.  Chateaubriand,  qui  atten- 

'^.  Journal  inédit  de  M.  Ferdinand  D«  nis,  cité  pax  l'abbé  Paiihàs,  Ch^ 
t*»nsbriand,  fa  femme  et  ses  amis,  p.  4SI. 


MÉMOIRES  d'outre-tombi  653 

dait  dans  une  pièce  voisine,  fut  aussitôt  prévenu  de  cette 
décision.  ' 

Regnaud  de  Saint-Jean-d'Angély,  lun  des  familiers  de 
l'Empereur,  courut  l'avertir  de  cet  incident,  plus  politique 
à  ses  yeux  que  littéraire.  Il  était  porteur  du  discours, 
dont  Napoléon  prit  immédiatement  connaissance.  Grande 
fut  son  irritation .  Tout  le  discours  lui  parut  dirigé  contre 
lui.  Le  comte  de  Ségur,  grand  maître  des  cérémonies  et 
membre  de  la  seconde  classe,  était  de  ceux  qui  avaient 
opiné  pour  que  le  discours  fût  admis.  Ce  fut  lui  qui  reçut 
le  premier  les  éclats  de  la  colère  du  Mciître.  Son  fils,  le 
général  Philippe  de  Ségur,  nous  a  conservé,  dans  ses 
Mémoires,  tous  les  détails  de  cet  incident.  C'était  le  24 
avril,  le  soir,  à  Saint-Cloud.  11  y  avait  spectacle.  L'Empe- 
reur, au  sortir  de  sa  loge,  rencontrant  le  grand  maître  des 
cérémonies,  lui  dit  assez  brusquement  :  «  Venez  au  cou- 
cher, monsieur!  »  Le  comte  de  Ségur  l'y  suivit.  Napoléon, 
dès  qu'il  l'aperçut  en  avant  de  la  foule  nombreuse  d'offi- 
ciers de  sa  cour  rangés  en  cercle  autour  de  sa  personne, 
vint  droit  à  lui.  «  Monsieur,  s'écria-t-il  aussitôt,  les 
gens  de  lettres  veulent  donc  mettre  le  feu  à  la  France  ! 
J'ai  mis  tous  mes  soins  à  apaiser  les  partis,  à  rétablir  le 
calme,  et  les  idéologues  voudraient  rétablir  l'anarchie  I 
Sachez,  monsieur,  que  la  résurrection  de  la  monarchie 
est  un  mystère.  C'est  comme  l'arche  !  Ceux  qui  y  touchent 
peuvent  être  frappés  de  la  foudre  !  Comment  l'Académie 
ose-t-elle  parler  des  régicides  quand  moi,  qui  suis  cou- 
ronné et  qui  dois  les  haïr  plus  qu'elle,  je  dîne  avec  eux 
et  je  m'asseois  à  côté  de  Cambacérès?  —  Votre  Majesté, 
répondit  M.  de  Ségur,  veut  sans  doute  parler  de  la  com- 
mission de  l'Institut,  mais  je  ne  vois  pas  en  quoi  elle  a 
pu  mériter  de  pareils  reproches.  —  Elle  en  a  mérité  de 
plus  graves,  repartit  l'Empereur,  et  vous  et  M.  de  Fon- 

1.  Villemain,  M.  de  Chateaubriand,  sa  vit,  sts  écrit»,  ion  influença 
littéraire  et  politique  sur  son  temps,  p.  li-L 


554  MÉMOIRES  d'outre-tohbe 

tanes,  comme  conseiller  d'État,  et  comme  grand-maître 
de  l'Université,  vous  mériteriez  que  je  vous  misse  à  Vin- 
cennesl  »  M,  de  Ségur  répliqua  :  «  Je  ne  vous  crois  point 
capable,  sire,  de  cette  injustice.  On  peut  trouver  naturel 
d'entendre  blâmer  la  condamnation  à  mort  de  Louis  XVI 
sans  croire  contrarier  un  gouvernement  qui  vient  de  dres- 
ser à  Saint-Denis  des  autels  expiatoires  !  »  A  ces  mots, 
l'Empereur  en  t;>lère,  frappant  du  pied,  s'écria  :  «  Je 
sais  ce  que  je  dois  faire,  et  quand  et  comment  je  dois  le 
faire  !  Ce  n'est  point  à  vous  de  le  juger,  vous  n'êtes  point 
ici  au  Conseil  d'État,  et  je  ne  vous  demande  point  votre 
avis  !  —  Je  ne  le  donne  pas,  répondit  M.  de  Ségur,  je  me 
justifie  !  —  Et  comment,  reprit  l'Empereur,  justifiez-vous 
une  pareille  inconvenance  ?  —  Sire,  M,  de  Chateaubriand, 
dans  son  discours,  compare  Chénier  à  Milton,  qui  était  un 
grand  homme,  et,  quand  il  le  condamne,  c'est  en  ne  trai- 
tant que  d'erreur  d'une  â.me  élevée  le  républicanisme  et 
le  vote  de  Chénier.  Je  n'ai  vu  à  cela  rien  d'inconvenant. 
—  Enfin,  ajouta  Napoléon,  au  lieu  de  faire  l'éloge  de  son 
prédécesseur,  il  a  condamné  tous  les  régicides,  dont  une 
partie  est  dans  l'Institut.  L'auriez-vous  osé  comme  lui  en 
face  d'eux  ?  —  Et  c'est  justement,  sire,  dit  M.  de  Ségur, 
ce  que  j'ai  fait  dans  le  Tableau  politique  de  l'Europe^y 
quand  ils  gouvernaient  encore,  sous  la  République,  et  là, 
ce  que  M.  de  Chateaubriand  appelle  seulement  une  erreur, 
je  l'ai  appelé  un  crime  1  Ces  messieurs  ne  m'en  ont  pas  su 
mauvais  gré,  ils  sont  plus  accoutumés  que  vous  ne  le  pen- 
sez aux  discussions  politiques.  —  Monsieur,  reprit  l'Em- 
pereur, on  lit  froidement  un  ouvrage  dans  son  cabinet,  il 
n'en  est  pas  de  même  d'un  discours  prononcé  en  public, 
cela  aurait  fait  un  scandale  honteux.  —  En  le  permettant, 
répondit  M.  de  Ségur,  c'aurait  été  tout  au  plus  un  scan- 
dale de  vingt-quatre  heures  ;  en  le  défendant,  ce  sera 
peut-être  celui  d'un  mois  !  —  Je  vous  répète,  Monsieur, 

1.  Tableau  hUtorique  et  politique  de  VEurope,  de  1166  à  11$t, 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  555 

reprit  rudement  l'Empereur,  que  je  ne  demande  pas  de 
conseils.  Vous  présidez  la  seconde  classe  de  l'Institut,  je 
vous  ordonne  de  lui  dire  que  je  ne  veux  pas  qu'on  traite 
de  politique  dans  ses  séances.  —  En  ce  cas,  sire,  ajouta 
M.  de  Ségur,  je  dois  renoncer  à  l'éloge  de  Malesherbes^ 
qu'elle  m'a  chargé  de  faire.  —  Je  n'y  vois  pas  un  très 
grand  mal,  répondit  Napoléon.  Puis,  de  sa  voix  brève  et 
la  plus  impérieuse  :  —  Exécutez  mes  ordres  I  Allez,  et 
songez  bien  que,  si  la  classe  désobéit,  je  la  casserai 
comme  un  mauvais  club*  !  » 

Lorsque,  deux  jours  après,  le  comte  Daru,  ministre  de 
la  secrétairerie  d'État  et  membre  de  la  seconde  classe, 
comme  M.  de  Ségur,  vint  chercher  l'arrêt  définitif  du 
Maître  sur  le  discours,  il  dut  traverser  le  séilon,  oii  atten- 
daient quelques  grands  dignitaires,  des  généraux,  des 
sénateurs.  Entré  dans  le  cabinet  de  l'Empereur,  il  le 
trouva  tenant  en  main  le  discours,  plus  calme,  mais  ce- 
pendant toujours  irrité.  Cette  fois,  ce  ne  fut  plus  un  dia- 
logue, comme  l'avant-veille  avec  M.  de  Ségur,  mais  un 
monologue,  au  cours  duquel  il  arriva,  par  moments,  à 
Napoléon,  de  parler  d'une  voix  retentissante  :  «  Je  ne 
puis  rien  souffrir  de  tout  cela,  disait-il,  ni  ces  souve- 
nirs imprudents,  ni  ces  reproches  au  passé,  ni  ce  blâme 
secret  du  présent,  malgré  quelques  louanges  ;  je  dirais  à 
l'auteur,  s'il  était  là,  devant  moi  :  Vous  n'êtes  pas  de  ce 
pays-ci,  monsieur.  Votre  admiration,  vos  vœux  sont  ail- 
leurs. Vous  ne  comprenez,  ni  mes  intentions,  ni  mes  actes. 
Eh  bien  !  si  vous  êtes  mal  à  l'aise  en  France,  sortez  de 
France;  sortez,  monsieur,  car  nous  ne  nous  entendons  pas; 
et  c'est  moi  qui  suis  le  maître  ici.  Vous  n'appréciez  pas  mon 
œuvre;  et  vous  la  gâteriez,  si  je  vous  laissais  faire;  sortez, 
monsieur,  passez  la  frontière,  et  laissez  la  France  en  paix 
et  en  union  sous  un  Pouvoir  dont  elle  a  besoin'.  » 

l.  Histoire  et  Mémoires,  paj  le  général  Philippe  de  Ségur. 
9.  VillemaiD,  p.  187. 


556  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

Quelques-unes  de  ces  paroles,  plus  fortement  accen« 
tuées,  les  mots  :  «  Sortez,  monsieur!  »  trois  fois  répétés 
sur  un  ton  de  colère,  avaient  traversé  la  double  porte  du 
cabinet  et  étaient  arrivés  au  salon  voisin.  Lorsque  M. 
Daru  y  repassa,  chacun  s'écarta  de  lui  ;  on  semblait  ne 
pas  le  voir,  ou  craindre  de  l'aborder.  A  un  de  ses  amis, 
qui  le  regardait  avec  tristesse,  il  demanda  ce  que  signi- 
fiait cet  accueil,  et  son  ami  de  lui  répondre  :  «  Mon  Dieu  ! 
c'est  l'effet  de  quelques  paroles  qu'on  a  trop  entendues 
ici,  L'Empereur  paraît  bien  irrité  :  il  semble  qu'il  vous  a 
destitué,  qu'il  vous  exile,  comme  M.  de  Marbois,  ou  le  duc 
d'Otrante  ;  cela  consterne  vos  amis  et  tient  tout  le  monde 
à  distance  et  en  observation.  »  M.  Daru  rassura  son  inter- 
locuteur, lui  dit  qu'on  avait  mal  entendu  ou  mal  compris; 
qu'il  s'agissait  seulement  d'exiler  un  académicien  ;  que 
cela  même  n'aurait  pas  lieu,  et  que  l'orage  serait  passé 
dans  deux  jours;  puis,  saluant  de  bonne  grâce  quelques 
personnes  qui,  voyant  sa  sérénité,  se  rapprochèrent  de 
lui,  il  sortit  en  riant*. 

Sur  un  petit  mot  du  comte  Daru,  Chateaubriand  se 
rendit  à  Saint-Cloud  le  28  avril,  et  reçut  des  mains  du 
ministre  son  manuscrit,  raturé  en  plusieurs  passages  de 
la  main  même  de  Napoléon. 

Plusieurs  de  ses  confrères  auraient  voulu  qu'il  fît  un  nou- 
veau discours.  Il  s'y  refusa,  et,  dans  la  séance  du  mercredi 
2  mai,  on  lut  de  sa  part,  à  l'Académie,  la  lettre  que  voici  : 

<i  Monsieur  le  Président, 
Mes   affaires  et  le  mauvais  état  de  ma  santé  ne  me  permet- 
tant pas   de   me  livrer  au  travail,  il  m'est  impossible,  dans  c« 
moment,  de  fixer  l'époque  à  laquelle  je  désirerai  avoir  l'honReor 
d'être  reçu  à  l'Académie. 
Je  suis,  avec  respect,  etc... 

De  Chateaubriand. 
29  avril  1811. 

1.  Villemain,  p.  188.  —  Voir  aussi  Charles  de  Lacretelle,  Hiitoir»  êtt 
Consulat  et  de  l'Empire,  tome  V,  pp.  86-88. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  557 

Son  élection  ne  fut  pas  annulée  ;  mais  les  effets  en 
demeurèrent  suspendus.  Il  ne  fut  point  admis,  sous 
l'Empire,  à  prendre  place  parmi  ses  confrères. 

Non  prononcé,  le  discours  de  Chateaubriand  eut  plus 
de  retentissement  que  s'il  avait  été  lu  en  séance  publi- 
que. Au  témoignage  de  l'auteur,  dans  ses  Mémoires, 
j'ajouterai  ici  celui  de  deux  de  ses  contemporains.  «  On 
en  discuta  beaucoup,  dans  quelques  salons,  dit  M.  Ville- 
main  ;  on  se  communiqua  des  copies,  et  on  fit  des  lec- 
tures à  petit  bruit  de  cette  œuvre  interdite  *.  »  M.  de 
Marcellus  dit,  de  son  côté  :  "  Je  conserve  encore  moi- 
même  une  copie  du  discours,  tel  qu'il  circula  furtive- 
ment dans  nos  provinces,  tout  de  suite  après  l'époque 
où  il  devait  être  prononcé.  Je  l'avais  transcrit  en  entier 
de  ma  main  au  collège,  entre  une  leçon  de  rhétorique 
et  l'autre.  J'ai  confronté  les  deux  textes  (après  la  publi- 
cation du  discours  dans  les  Mémoires)  ;  il  y  a  dans  le 
mien,  en  plus  :  «  Un  Français  fut  toujours  libre  au  pied 
du  trône.  » 

Cet  épisode  de  la  nomination  de  Chateaubriand  à  l'Aca- 
démie a  donné  lieu,  dans  des  Mémoires  récemment  publiés, 
ceux  du  comte  Ferrand,  à  une  étrange  accusation.  Par- 
lant de  la  publication  de  la  Monarchie  selon  la  Charte  (sep- 
tembre 1816)  et  du  Post-Scriptum,  où  le  roi  Louis  XVIII 
était  personnellement  rais  en  cause,  le  comte  Ferrand 
écrit  ce  qui  suit  : 


Le  Roi,  quoique  personnnellement  ofifensé,  ne  voulut  point 
user  de  l'avantage  que  lui  donnait  sur  Chateaubriand  un  fait 
antérieur  et  dont  la  preuve  était  dans  les  cartons  de  la  police. 
Plusieurs  années  avant,  il  avait  été  question  de  le  nommer  à 
l'Académie  française.  Cette  question  se  traita  comme  si  c'eût 
été  une  grâce  qu'on  eût  attendue  de  lui,  et  ce  fut  ainsi  qu'il  la 
présenta  lui-même.    Pour  consentir  à  être   nommé,  il  demanda 

1.  ViUemain,  p.  189 


558  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

que  l'on  payât  ses  dettes  ;  elles  montaient  à  70,000  francs.  L« 
paiement  fut  convenu  et  effectué  en  deux  termes  par  Maret,  duc 
de  Bassano.  La  nomination  fut  faite*. 

A  l'appui  de  sa  singulière  et  monstrueuse  accusation, 
il  eut  peut-être  été  séant  que  M.  le  comte  Ferrand  produi- 
sît ses  preuves.  Elles  étaient,  à  l'en  croire,  «  dans  les  car- 
tons de  la  police  »,  à  l'époque  où  parut  la  Monarchie  selon 
la  Charte,  c'est-à-dire  en  1816.  Elles  y  étaient  donc  égale- 
ment en  1815.  Mais  alors  comment  expliquera-t-on  que  le 
gouvernement  des  Cent-Jours  ne  les  ait  pas  fait  sortir  des 
«  cartons  »  où  elles  étaient  déposées  ?  Chateaubriand  avait 
publié,  en  1814,  contre  Bonaparte  le  plus  sanglant  et  le 
plus  terrible  des  pamphlets.  Une  telle  et  si  furieuse  atta- 
que légitimait,  certes,  toutes  les  représailles.  On  devait 
d'autant  moins  hésiter  à  y  recourir,  en  1815,  qu'à  ce  mo- 
ment l'auteur  de  Bonaparte  et  les  Bourbons  était  à  Gand, 
auprès  de  Louis  XVIIl,  avec  le  titre  de  ministre  de  l'Inté- 
rieur, et  qu'il  venait,  dans  son  Rapport  au  Roi,  de  renou- 
veler ses  attaques  contre  l'Empereur.  Le  gouvernement 
impérial  ne  laissa  point  son  nouvel  écrit  sans  réponse. 
Plusieurs  brochures  furent  lancées  contre  lui.  Elles  étaient 
les  plus  injurieuses  du  monde  et  les  plus  perfides  ;  quel- 
ques-unes sortaient  des  bureaux  de  la  police.  Dans  aucune, 
il  n'est  fait  allusion  aux  70,000  francs  versés  par  M.  Maret. 
M.  Maret  est  redevenu  ministre  d'Etat;  il  peut  déshonorer 
le  plus  redoutable  ennemi  de  son  maître  ;  il  n'a  pour  cela 
qu'un  mot  à  dire  ;  et  ce  mot,  il  ne  le  dit  pas  I  La  Police  a 
entre  les  mains,  contre  le  ministre  de  Louis  XVIII,  une 
arme  terrible,  et  elle  refuse  de  s'en  servir  !  A  qui  fera-t-on 
croire  ces  choses,  et  que  de  tels  scrupules  aient  arrêté  un 
seul  instant  la  Police  des  Cent-Jours? 

Mais  il  y  a  mieux,  et  nous  avons  la  preuve  qu'en  18H, 
au  moment  de  sa  nomination  à  l'Académie,  Chateaubriand 

1.  Mémoires  du  comte  Ferrand,  ministre  d'Etat  sous  Louis  XVin, 
p.  ITO.  —  Paris.  1897. 


MÉMOIRES  d'outre-tohbe  559 

n'avait  pas  reçu  70,000  francs  des  mains  de  M.  Maret,  et 
que  le  gouvernement  n'avait  pas  payé  ses  dettes.  Cette 
preuve,  elle  se  trouve  dans  sa  correspondance,  dans  ses 
lettres  à  ses  amis  les  plus  intimes,  lettres  qui  apparemment 
n'étaient  pas  écrites  en  vue  de  la  publicité. 

Le  10  mai  1811,  il  écrit  à  son  ami  M.  Frisell,  alors  en 
Italie  : 

J'ai  reçu  votre  lettre,  mon  cher  ami,  datée  de  la  ville  où  j'ai- 
merais le  mieux  vivre  et  mourir.  Je  suis  bien  aise  que  vous  ayez 
reçu  la  même  impression  que  moi  de  cette  belle  Italie.  Quel 
soleil  !  quelle  lumière  !  quels  souvenirs  1  Combien  nous  sommes 
barbares  en  deçà  des  Alpes  !  Si  j'étais  riche  et  que  je  pusse 
voyager  à  mon  aise,  l'Italie  me  verrait  tous  les  deux  ans,  et 
peut-être  finirais-je  par  me  fixer  au  milieu  des  ruines  de 
Rome.  Mais  je  deviens  vieux;  je  n'ai  pas  un  sou,  et  ne  pouvant 
plus  parcourir  le  monde,  je  ne  cherche  plus  qu'à  le  quitter.  Il 
faut  faire  une  fin,  et  je  vous  attends  pour  savoir  si  c'est  la 
Trappe  ou  la  rivière  qui  doit  finir  la  tragi-comédie 

Et  quelques  jours  plus  tard,  le  31  mai,  il  écrit  à  la  du- 
chesse de  Duras,  à  celle  qu'il  appelle  sa  sœur  : 

Il  faut  qu'Ussé*  soit  bien  loin,  car  la  réponse  de  ma  sœur  a  été 
bien  longtemps  en  route.  J'attendais  avec  impatience  le  premier 
mot  écrit  du  château  de  la  belle  cousine.  Je  suis  désolé  de  voir 
que  ma  cousine  est  très  triste.  Je  ne  suis  pas  gai  non  plus.  Mes 
affaires  vont  très  mal.  Rien  ne  s'arrange;  et  fai  devant  moi 
un  avenir  si  trouble  et  si  noir  que  je  ne  sais  comment  j'échap- 
perai à  la  catastrophe  qui  m.e  m.enace... 

Les  dettes  de  Chateaubriand  ont  été  si  peu  payées  en 
1811,  que  M™«  de  Duras  a  dû  prendre,  au  commencement 
de  1812,  l'initiative  de  régler  les  créanciers  du  grand  écri- 
vain. M.  Bardoux,  dans  son  livre  sur  la  Duchesse  de  Duras, 
nous  a  fourni  sur  cet  incident  de  précieux  détails.  Cha- 
teaubriand, pressé  par  la  gêne,  avait  engagé  à  un  créan- 
cier son  manuscrit  du  Dernier  Abencerage  ;  M.  de  Tocque- 

1.  L«  ch&tean  d'Ussé  eu  louraiDO,  résidence  d«  madaue  de  Duras. 


560  MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE 

▼lUe  lui  procura  l'argent  nécessaire  pour  le  dégager.  Quant 
à  M"*  de  Duras,  elle  travaillait  à  constituer  une  société  de 
dix  actionnaires  qui  paieraient  les  dettes  et  rendraient 
ainsi  à  l'auteur  d'Atala  la  liberté  d'esprit  nécessaire  pour 
composer  de  nouvelles  œuvres.  L'emprunt  qu'il  allait  ainsi 
contracter  serait  gagé  sur  son  travail,  (.es  premiers  sous- 
cripteurs furent,  avec  la  duchesse  de  Duras,  Adrien  de 
Montmorency  et  son  aimable  femme  que  Chateaubriand, 
dans  sa  correspondance,  appelle  familièrement  Y  Advienne. 
Ses  deux  neveux,  Louis  et  Christian  de  Chateaubriand, 
offrirent  de  leur  côté,  de  prendre  deux  actions  *. 

Tandis  que  sa  vaillante  amie,  sa  sœur  dévouée  poursuit 
!a  conclusion  de  cet  emprunt,  il  lui  écrit:  «  J'attends  une 
offre  sérieuse  d'un  pays  étranger,  et  j'espère  trouver  une 
autre  patrie  moins  ingrate  et  plus  généreuse.  » 

Le  29  juin  1812,  il  écrit  à  M°»«  de  Duras  qu'il  est  allé  à 
Chartres  chercher  un  nouvel  actionnaire,  et  il  ajoute: 
«  Si  je  puis  parvenir  à  garder  mon  champ  et  mes  livres,  je 
serai  la  plus  heureuse  personne  de  la  terre.  Je  vais  entre- 
prendre quelque  long  ouvrage  ^  qui  puisse  m'occuper  plu- 
sieurs années.  Rien  ne  fait  mieux  sentir  le  charme  de  la 
solitude  et  ne  calme  mieux  la  tête  et  le  cœur  que  le  tra- 
vail. Cet  été,  j'irai  peut-être  voir  mes  amis,  je  dis  peut- 
être,  car  je  suis  si  pauvre  que  je  ne  sais  si  j'aurai  les  moyens 
de  me  déplacer...  » 

Le  chiffre  de  ses  dettes  s'élevait  à  une  quarantaine  de 
mille  francs.  M™»  de  Duras  courut  au  plus  pressé  et  put 
lui  prêter  quelques  milliers  de  francs  pour  éteindre  des 
dettes  criardes.  Elles  n'avaient  donc  pas  été  payées  par  le 
gouvernement,  malgré  le  dire  de  ce  bon  M.  Ferrand, 
dont  la  caution  ici,  décidément,  n'est  pas  bourgeoise, 

A  force  de  démarches.  M™*  de  Duras  parvint  à  réunir  le 
nombre  d'actionnaires  désiré.  Le  pauvre  grand  homme 

1.  A.  Bardoux,  la  Duchesse  de  Daran,  p.  124. 

8.  L«B  Études  Hitloriques,  dont  il  cumuiecçAit  dès  lort  à  n'occuper. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  561 

n'en  restait  pas  moins  dans  une  situation  très  embarras- 
sée. Il  écrivait  à  la  chère  sœur  :  «  Vous  êtes  la  seule  per- 
sonne à  qui  je  peux  dire  :  N'oubliez  pas  le  trimestre  ;  au 
lieu  qu'avec  tout  autre,  je  me  tairai.  Dans  ce  temps-ci,  on 
n'a  pas  le  sou  ;  si  ce  n'était  pas  ce  temps-ci,  je  n'aurais 
besoin  de  personne.  Je  suis  si  las  de  toutes  ces  misères, 
que  je  vous  prie  de  n'en  plus  parler.  »  Et  l'année  suivante 
encore,  en  1813,  il  est  si  peu  sorti  de  ses  misères  et  de 
ses  embarras,  qu'il  écrit,  toujours  à  M™*  de  Duras  :  «  Faute 
d'argent,  j'ai  renoncé  aux  eaux  et  à  tous  les  projets  de 
voyage.  Je  suis  confiné  dans  mon  désert.  Je  travaille  à 
l'histoire...  Il  est  singulier  comme  cette  histoire  de  France 
est  toute  à  faire,  et  comme  on  s'en  est  jamais  douté.  »  Et 
puis  sa  tristesse  le  reprend,  il  veut  quitter  la  France  :  «  C'est 
bien  dommage,  chère  sœur,  qu'il  faille  abandonner  cette 
belle  entreprise  pour  aller  mourrir  en  Russie.  Je  ne  sais 
que  vous  dire  de  notre  petite  société.  Je  n'entends  plus 
parler  de  personne,  si  ce  n'est  de  quelques  créanciers  qui 
me  donnent  de  temps  en  temps  signe  de  vie.  On  passe  très  bien 
une  heure  ou  deux  avec  cela,  comme  avec  la  torture.  » 

Il  me  semble  bien  qu'il  ne  reste  rien  de  l'étrange 
allégation  du  comte  Ferrand.  Encore  un  mot  cepen- 
dant. 

Chateaubriand,  nous  l'avons  vu  tout  à  l'heure,  écrivait  à 
M"»  de  Duras  :  «  Si  je  puis  parvenir  à  garder  mon  champ  et 
mes  livres,  je  serai  la  plus  heureuse  personne  de  la  terre.  » 
A  la  fin  de  1816,  à  la  date  où  M.  Ferrand  écrit  que  l'au- 
teur des  Martyrs  s'est  vendu  à  l'Empire  pour  70,000  francs, 
Chateaubriand  fait  sans  hésiter,  alors  que  rien  ne  l'y 
oblige,  le  sacrifice  de  son  titre  de  ministre  d'Etat,  qui  re- 
présentait pour  lui  un  traitement  annuel  de  24,000  francs. 
Il  se  condamne  volontairement  à  une  telle  gêne,  qu'il  est 
forcé  de  vendre  son  champ  et  ses  livres.  Le  Journal  des  Dé' 
bdts  du  12  avril  1817  annonce  la  mise  aux  enchères  de  la 
ValUe-aux^Loups,  et  le  même  journal  annonce,  le  29  avril, 
T.  III.  36 


5ft2  MÉMOIRES  D'OUTRE-TOMBË 

que  «la  bibliothèque  de  M.  de  Chateaubriand  sera  vendue 
ce  jour-là  et  les  jours  suivants,  à  la  salle  Sylvestre,  rue 
des  Bons-Enfants,  par  le  ministère  de  M.  Merlin.  » 


Y 

ÏM"  PKIX  DECENNAUX  ET  LB  «  Gtsit  DO  CHRISTIANISUB  »  *. 

Par  un  décret  daté  d'Aix-la-Chapelle  24  fructidor  an  XII 
(10  septembre  1804),  Napoléon  avait  établi:  «  qu'il  y  aurait 
de  dix  ans  en  dix  ans,  le  jour  anniversaire  du  18  brumaire, 
une  distribution  de  grands  prix  donnés  de  sa  propre  main.  » 
La  première  de  ces  solennités  était  fixée  au  18  brum.aire 
an  XVIII  (9  novembre  1810).  Ces  prix,  connus  sous  le  nom 
de  prix  décennaux,  et  destinés  à  récompenser  les  meil- 
leurs ouvrages  et  les  plus  utiles  inventions  qui  auraient 
honoré  les  sciences,  les  lettres  et  les  arts  dans  la  pùriode 
de  dix  années,  écoulée  au  moment  de  la  distribution,  de- 
vaient être  au  nombre  de  vingt-deux,  neuf  de  10,000  francs, 
treize  de  5,000  francs.  Un  décret  du  28  novembre  1809,  au 
lieu  de  vingt-deux  prix,  en  institua  trente-cinq,  dix-neuf 
de  première  classe,  seize  de  seconde.  La  classe  de  langue  et 
de  littérature  française  avait  pour  sa  part  à  porter  son  ju- 
gement sur  cinq  des  grands  prix  de  première  classe,  sur 
quatre  des  grands  prix  de  seconde  classe.  Ces  neuf  prix 
devaient  être  attribués  au  poème  épique,  à  la  tragédie,  à  la 
comédie,  à  l'ouvrage  de  littérature  qui  réunirait  au  plus  haut 
degré  la  nouveauté  des  idées,  le  talent  de  la  composition  et 
l'élégance  du  style;  au  meilleur  ouvrage  de  philosophie  en 
général,  soit  de  morale,  soit  d'éducation  ;  au  meilleur  poème 
didactique  ou  descriptif  ;  aux  meilleurs  petits  poèmes  dont 
les  sujets  seraient  tirés  de  Vhistoire  de  France  ;  à  la  traduction 

1.  Voir  ci-dessQS  p.  SI. 


MÉMOIRES   DOUTRE-TOHBE  563 

en  vers  de  poèmes  grecs  ou  latins;  au  meilleur  poème  lyrique 
mis  en  musique. 

A  qui  serait  confiée  la  tâche  délicate  d'assigner  à  cha- 
cun sa  place  et  son  rang.  Voici  quelles  étaient  à  cet  égard 
les  dispositions  des  décrets  de  l'an  XII  et  de  1809.  Un  jury 
composé  des  présidents  et  des  secrétaires  perpétuels  de 
chacune  des  classes  de  l'Institut  était  appelé  à  donner  son 
avis  sur  les  ouvrages  présentés  au  concours.  Ce  jugement, 
en  quelque  sorte  préliminaire,  devait  être  soumis  aux 
diverses  classes,  chargées  chacune,  en  ce  qui  était  de  sa 
compétence,  de  l'examiner  et  de  le  réformer  s'il  y  avait 
lieu.  Mais  cet  arrêt  des  classes  n'était  pas  lui-même  en 
dernier  ressort  ;  à  l'empereur  seul,  juge  suprême,  était 
réservé  le  droit  de  rendre  une  sentence  définitive  ;  en  ma- 
tière de  science,  de  littérature  et  de  beaux-arts,  comme 
en  toutes  choses,  il  était  l'arbitre  souverain  :  c'était  lui 
qui,  par  décret  impérial,  devait  décei'ner  les  prix. 

Le  jour  approchait  cependant  où  la  solennité,  projetée 
en  l'an  XII,  à  Aix-la-Chapelle,  dans  le  palais  de  Charle- 
magne,  allait  avoir  lieu  à  Paris  dans  le  Louvre  de  Fran- 
çois I",  de  Louis  XIV  et  de  Napoléon.  Le  12  décembre  1809, 
dans  l'Exposé  de  la  situation  de  l'Empire  lu  au  corps  légis- 
latif, le  ministre  de  l'Intérieur,  M.  de  Montalivet,  parla  en 
termes  pompeux  de  la  fête  brillante  qui  se  préparait  :  «  La 
première  de  ces  époques  mémorables  faites  pour  exalter 
les  plus  nobles  ambitions  est  arrivée  »,  lisons-nous  dans 
cet  Exposé  dont  l'auteur  ajoute  aussitôt:  «  Les  prix  décen- 
naux vont  être  distribués  par  la  main  même  de  celui  qui 
est  la  source  de  toute  vraie  gloire.  » 

Au  mois  de  juillet  1810,  le  Moniteur^  publia  les  rapports 
du  jury  de  l'Institat,  jury  composé,  nous  l'avons  vu,  des 
présidents  et  des  secrétaires  perpétuels  de  chacune  des 
classes.  Ils  étaient  signés  de  Bougainville,  président,  et  de 
Suard,  secrétaire.  Vint  le  9  novembre  1810,  date  fixée  dès 

1.  Voir  le  Moniteur  du  14  aa  34  jaillet  1810. 


564  MEMOIRES   d'outre-tombe 

Tan  XII  pour  la  solennité:  elle  n'eut  pas  lieu.  Le  28  no- 
vembre seulement  le  Moniteur  commença,  pour  la  conti- 
nuer jusqu'au  13  décembre  * ,  la  publication  du  Rapport 
de  la  Commission  nommée  par  la  classe  de  la  langue  et 
de  la  littérature  française  pour  examiner  les  propositions 
du  jury  de  l'Institut. 

Que  s'était-il  donc  passé,  et  pourquoi  l'Empereur  renon- 
çait-il, pour  cette  année  du  moins,  à  la  distribution  des 
prix  décennaux?  Plusieurs  motifs  sans  doute  le  détermi- 
nèrent. Peut-être  trouva-t-il  bien  minces,  bien  pâles, 
non  pas  peut-être  dans  les  sciences,  mais  dans  la  litté- 
rature, les  productions  dont  pouvaient  s'honorer  les  pre- 
mières années  de  son  règne.  Parmi  les  livres  désignés 
pour  un  grand  prix,  un  seul  était  vraiment  remarquable, 
le  Lycée  de  la  Harpe  ;  mais,  par  la  date  de  sa  composition, 
il  appartenait  réellement  à  un  autre  temps,  au  règne  de 
Louis  XVI  beaucoup  plus  qu'au  règne  de  Napoléon. 

On  a  supposé  encore  d'autres  motifs  de  mécontentement. 
Le  haut  jury  de  l'Institut  avait  présenté,  pour  le  grand 
prix  de  philosophie  morale  l'ouvrage  publié  en  1798  par 
Saint  Lambert  sous  ce  titre  :  Principes  des  mœurs  chez  toutes 
les  nations,  ou  Catéchisme  universel,  résumé  froid  et  sénile 
des  théories  matérialistes  du  XVIII'  siècle,  où  l'auteur 
s'efforçait  d'établir  que  les  vices  et  les  vertus  ne  sont  que 
des  choses  de  convention.  Proposer  de  décerner  à  un  tel 
livre  le  grand  prix  de  philosophie  morale  était  un  véritable 
scandale.  On  protesta  dans  les  journaux;  on  s'indigna  à 
la  cour  :  le  jury  de  l'Institut  se  tira  d'affaire  par  une  ques- 
tion préjudicielle,  et  reconnut  que  l'ouvrage  de  Saint- 
Lambert  se  trouvait  par  la  date  en  deçà  de  l'époque  décen- 
nale. Tout  en  écartant,  puisqu'on  l'y  obligeait,  le  Caté- 
chisme universel,  le  jury  présenta,  pour  le  même  prix, 
l'ouvrage  de  Cabanis  sur  les  Rapports  du  physique  et  du 

1.  Voir  le  Moniteur  des  38,  39,  30  noTembre  et  des  T,  11,  13  décembr* 
ItlO. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  565 

moral  de  l'homme,  produit  de  la  même  école,  où  le  système 
sensualiste  était  poussé  à  ses  dernières  conséquences  et 
où  la  pensée  était  définie  une  sécrétion  du  cerveau. 

A  côté  de  ce  scandale,  il  s'en  était  produit  un  autre.  Un 
des  grands  prix  était  destiné  à  l'ouvrage  de  littérature 
ç[ui  réunirait  au  plus  haut  degré  la  nouveauté  des  idées,  le 
talent  de  la  composition  et  l'élégance  du  style.  Un  ouvrage 
avait  paru,  en  ces  dix  dernières  années,  qui  réunissait, 
au  plus  haut  degré,  toutes  ces  qualités  :  c'était  le  Génie  du 
christianisme.  Le  jury  de  l'Institut  et  la  Classe  de  la  langue 
et  de  la  littérature  française  s'étaient  trouvés  d'accord 
pour  n'en  pas  parler.  Ils  avaient  passé  à  côté  du  chef- 
d'œuvre  sans  le  voir.  Cette  exclusion,  dans  l'esprit  des 
membres  de  l'Institut,  était  destinée  peut-être  à  flatter  le 
Pouvoir.  En  ce  cas  ils  n'atteignirent  pas  leur  but.  Napoléon 
comprit  que  l'institution  des  Prix  décennaux  n'avait  plus 
sa  raison  d'être,  si  elle  devait  servir  à  consacrer  de  si 
monstrueuses  injustices.  Par  son  ordre,  le  ministre  de 
l'Intérieur  adressa,  le  9  décembre  1810,  au  directeur  de  la 
Classe  de  la  langue  et  de  la  littérature  française,  une  lettre 
où  il  était  dit  :  «  Sa  Majesté  désire  connaître  pourquoi 
l'Institut  n'a  pas  fait  mention  dans  son  rapport  sur  les  Prix 
décennaux,  à  l'occasion  du  dixième,  ou  onzième  grand 
prix,  du  Génie  du  christianisme,  par  M.  de  Chateaubriand, 
ouvrage  dont  on  a  beaucoup  parlé,  et  qui  est  à  la  septième 
ou  huitième  édition.  Je  vous  prie  de  bien  vouloir  convo- 
quer la  Classe,  pour  qu'elle  indique  les  motifs  qui  l'ont 
déterminée  à  garder  le  silence  sur  cet  ouvrage.  » 

L'Académie  consulta  les  deux  commissions  spéciales 
chargées  de  l'examen  préparatoire  pour  les  catégories  du 
dixième  et  onzième  grand  prix;  et  après  de  nouveaux 
rapports  et  une  discussion  intérieure  elle  répondit  que  le 
silence  de  la  Classe  était  motivé  sur  la  nature  môme  du 
Génie  du  christianisme,  qui  ne  pouvait  être  considéré,  ni 
comme   un  ouvrage   de   littérature  proprement  dite,    ni 


666  MEMOIRES    d'outre-tombe 

comme  un  ouvrage  de  philosophie  générale,  appartenant 
à  la  morale  ou  à  l'éducation  *. 

Tenant  avec  raison  cette  réponse  pour  peu  satisfaisante, 
le  ministre  fit  observer  que  l'ouvrage  de  Chateaubriand 
rentrait  incontestablement  dans  les  termes  du  programme 
dressé  par  le  décret  qui  avait  institué  les  Prix  décennaux. 
Puis,  il  insista  pour  qu'il  fut  répondu  à  la  note  de  l'Em- 
pereur, objet  de  sa  première  lettre,  par  une  opinion  moti- 
vée sur  le  Gé?n'e  du  christianisme. 

A  la  suite  de  cette  seconde  lettre  de  M.  de  Montcdivet, 
l'Académie  nomma  une  commission  nouvelle  de  cinq 
membres,  MM.  Morellet,  Arnault,  Lacretelle  aîné, Daru  et 
Sicard. 

Le  rapport  fut  fait  par  l'abbé  Morellet,  classique  endurci 
€t  philosophe  impénitent,  l'un  de  ceux  qui  avaient  jadis 
critiqué  le  plus  vivement  Atala.  L'abbé  n'avait  nul  goût 
pour  l'imagination  et  pour  les  idées  de  Chateaubriand.  Son 
rapport  fut  modéré  cependant  et,  sur  quelques  points,  très 
favorable  au  Génie  du  christianisme. 

Il  n'en  fut  pas  de  même  de  quelques  opinions  lues  dans  la 
séance  secrète  de  l'Académie.  M.  Villemain  qui  a  eu  sous 
les  yeux  le  texte  de  ces  opinions  et  le  procès-verbal  de  la 
séance,  les  a  très  fidèlement  analysés  ^. 

Népomucène  Lemercier  se  montra  nettement  hostile. 
Après  avoir  établi  «  qu'un  ouvrage  littéraire  est  mauvais, 
s'il  n'a  pas  la  raison  pour  objet  fondamental,  un  langage 
propre  et  juste  pour  expression,  et  des  figures  vraies  pour 
ornement  »  il  concluait  que  le  Génie  du  christianisme,  pé- 
chant contre  ces  trois  conditions,  ne  pourrait,  sans  une 
petite  teinte  de  ridicule,  occuper  plus  longtemps  l'Académie. 

Le  comte  Regnaud  de  Saint  Jean  d'Angély  se  plaça  sur- 
tout au  point  de  vue  politique.  Il  reprocha  à  l'auteur  les 
choses  les  plus  disparates,  l'irrévérence  envers  la  Révolu- 

1.  Villemain,  M.  de  Chateaubriand,  Ma  vie  ses  écrits,  p.  175. 
S  Villemain,  pages  176  à  ISi. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  667 

tion,  la  froideur  pour  l'Empire,  d'avoir  appelé  l'Encyclo- 
pédie une  Babel  des  sciences  et  de  la  raison,  d'avoir  blâmé 
le  divorce  comme  portant  le  désordre  au  sein  des  familles, 
d'avoir  dit  qu'une  des  fêtes  du  culte  catholique,  la  béné- 
diction de  la  terre,  choqua  «  cette  Convention  qui  avait 
fait  alliance  avec  la  mort,  parce  qu'elle  était  digne  d'une 
telle  société.  »  Ailleurs,  le  comte  Regnaud  s'étonnait  des 
éloges  décernés  par  Chateaubriand  au  pape  Pie  Vil,  tandis 
•(  que  cet  auteur,  ajoutait-il,  n'a  encore  parlé  nulle  part, 
que  je  sache,  de  la  bienveillance  et  de  la  bonté  du 
Monarque  qui  lui  a  rendu  sa  patrie  et  lui  a  permis  la  celé' 
brité,  en  attendant  qu'il  obtînt  la  gloire  !  »  Ailleurs  encore 
il  se  plaignait  que,  dans  plusieurs  chapitres,  «  l'amertume 
de  cruels  souvenirs  ne  fût  adoucie  par  aucun  retour  recon- 
naissant vers  le  Pouvoir  régénérateur  qui,  dès  lors,  avait 
relevé  les  autels  et  permis  à  l'étendard  sacré  de  la  Reli- 
gion de  marcher,  entouré  de  respect,  au  milieu  des  aigles 
françaises  triomphantes,  et  faisant  hommage  de  la  victoire 
au  Dieu  des  armées.  »  M.  Regnaud  terminait  en  ces  termes 
ces  considérations,  que  l'esprit  de  parti  avait  seul  dictées: 
«  C'est  un  droit  pour  l'Académie  d'examiner  si  l'esprit  de 
parti  n'a  pas  eu  une  part  considérable  dans  le  succès  de 
l'auteur  et  un  devoir  pour  elle  de  le  déclarer,  si  elle  le 
reconnaît.  » 

M.  Lacretelle  aîné  —  ce  qui  ne  surprit  personne,  —  M. 
l'abbé  Sicard  —  ce  qui  avait  lieu  d'étonner  —  se  pronon- 
cèrent tous  les  deux  contre  le  Génie  du  christianisme  avec 
une  extrême  sévérité,  et  dans  un  style  qui  n'était  même 
pas  un  style  de  seconde  classe. 

Le  comte  Daru  fut  mieux  inspiré.  Il  ne  ménagea  pas  les 
critiques  à  l'ouvrage,  mais  il  reconnut  le  talent.  Il  s'honora 
en  notant  avec  complaisance  les  supériorités  si  diverses 
dont  le  livre  abonde  :  «  dans  telle  partie,  parce  que  toutes 
les  penséss  sont  d'un  ordre  élevé,  les  sentiments  nobles, 
les  vues  littéraires  neuves  et  pleines  de  sagacité,  l'élocu- 


B68  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

tion  libre  et  fière  ;  dans  une  autre  partie,  parce  que  l'ou- 
yrage  mérite,  pour  l'ordre,  la  clarté,  la  justesse,  des  éloges 
presque  sans  restrictions,  et  qu'on  y  trouve,  à  la  fois,  plus 
de  simplicité  et  plus  d'éloquence,  de  belles  formes  de  style, 
des  tableaux  de  la  nature  riches  de  couleurs,  les  pein- 
tures énergiques  de  nos  passions,  des  descriptions  char- 
mantes, des  pensées  aussi  vraies  que  profondes,  des  sen- 
timents élevés  et  des  passages  admirables.  » 

L'Académie  termina  le  débat  le  13  février  18  H.  Sa 
résolution  portait  «  que  le  Génie  du  christianisme  avait 
paru  à  la  classe  défectueux,  quant  au  fond  et  au  plan;  que, 
malgré  les  défauts  remarqués  dans  le  plan  et  aussi  dans 
l'exécution  de  l'ouvrage,  la  classe  avait  reconnu  un  talent 
très  distingué  de  style,  de  nombreux  morceaux  de  détail 
remarquables  par  leur  mérite,  et,  dans  quelques  parties, 
des  beautés  du  premier  ordre;  qu'elle  avait  trouvé  toute- 
fois que  l'effet  du  style  et  la  beauté  des  détails  n'auraient 
pas  suffi  pour  assurer  à  l'ouvrage  le  succès  qu'il  a  obtenu, 
et  que  ce  succès  est  dû  aussi  à  l'esprit  de  parti  et  à  des 
passions  du  moment  qui  s'en  sont  emparées,  soit  pour 
l'exalter  à  l'excès,  soit  pour  le  déprimer  avec  injustice.  » 
L'Académie  concluait  que  l'ouvrage  tel  qu'il  est  lui  parais- 
sait mériter  une  distinction  de  Sa  Majesté. 

Cette  résolution  maintenait,  sous  une  autre  forme,  pour 
le  Génie  du  christianisme,  l'exclusion  du  concours.  Cha- 
teaubriand du  reste  n'y  perdit  rien,  puisque  les  fameux 
Prix  décennaux  n'ont  jamais  été  distribués.  La  solennité 
fut  ajournée  en  1811,  comme  elle  l'avait  été  en  1810,  et  en 
1812  il  était  trop  tard.  Plus  un  seul  jour  maintenant  jus- 
qu'à la  chute  de  l'Empire,  il  n'y  aura  place  pour  les  fêtes 
de  la  paix. 


MÉMOIRES  d'outre-tombb  569 

VI 

PETITE  GDERRE  PENDANT  LA  CAMPAGNB  DE  RDS3IK*. 

Le  4  septembre  1812,  l'armée  française,  partagée  en 
J'Ois  colonnes,  partit  de  Gjatz  et  de  ses  environs.  Napoléon 
marchait  à  la  rencontre  de  Kutusof,  qu'il  devait  trouver 
trois  jours  après  dans  les  champs  de  la  Moskowa.  Ce  même 
jour,  4  septembre,  Chateaubriand  recevait  l'ordre  des'éloi- 
gner  de  Paris.  La  disgrâce  du  grand  écrivain  était  com- 
plète, et  les  scribes  aux  gages  du  ministre  de  la  police 
multiplièrent  contre  lui  leurs  attaques.  Elles  avaient  du 
reste  commencé  dès  1811,  à  la  suite  de  l'épisode  du  dis- 
cours de  réception.  Chateaubriand  était  coupable  d'indé- 
pendance. C'était  là  un  «  crime  abominable  ».  On  le  lui  fit 
bien  voir. 

Ce  fut,  pendant  quelques  mois,  une  pluie  de  brochures. 
Il  y  eut  Vltinéraire  de  Pantin  au  Mont-Calvaire  '  en  passant 
par  la  rue  Mouffetard,  le  faubourg  Saint-Marceau,  le  fau- 
bourg Saint- Jacques,  le  faubourg  Saint-Germain,  les  quais, 
les  Champs-Elysées,  le  bois  de  Boulogne,  Neuilly,  Suresnes, 
et  revenant  par  Saint-Cloud,  Boulogne,  Auteuil  et  Chaillot, 
etc.  ;  ou  Lettres  inédites  de  Chactas  à  Atala,  ouvrage  écrit 
en  style  brillant  et  traduit  pour  la  première  fois  du  bas-bre- 
ton sur  In  9«  édition,  par  M.  de  Chdteauterne  (René  Perrin)  ; 
—  Monsieur  de  la  Maison-Terne.  —  Les  Persécuteurs .  —  Es- 
prit, Maximes  et  Principes  de  M.  de  Chateaubriand. —  Itiné- 
raire de  Lutèce  au  Moni-Valérien  en  suivant  le  fleuve  séqua- 
nien  et  en  revenant  par  le  Mont  des  Martyrs,  etc.,  etc.  Dans 
cette  dernière  brochure,  on  voyait  les  aventures  de  M.  de 

1.  Voy.  ci-dessus  p.  53. 

2.  Le  Mont-Valériea 


570  MÉMOIRES   D'OCTRE-TOMBE 

Saint-Géran,  le  pèlerinage  de  M.  de  Maisonterne  el  l'entre- 
vue de  ce  dernier  avec  Madame  Bélise,  comtesse  de  Masca- 
rillis  (la  comtesse  de  Genlis). 

L'auteur  des  Martyrs  n'avait  fait  que  rire  des  pasquinades 
dirigées  contre  M.  de  Châteauterne  et  M.  de  Maisonte'ne.  Il 
dut  s'émouvoir  le  jour  où  l'on  essaya  de  mettre  en  cause 
non  plus  son  style  et  son  talent,  mais  son  caractère  et 
son  honneur.  Au  mois  de  novembre  1812,  parut  une  bro- 
chure intitulée  :  Lettre  à  M.  le  comte  de  B...,  pendant  son 
séjour  aux  eaux  d'Aix-la-Chapelle^.  Elle  était  due  à  la  plu- 
me d'un  certain  Charles  His,  qui  avait  rédigé  pendant  la 
Révolution  un  journal  appelé  le  Républicain  français,  et 
qui  allait  devenir  sous  la  Restauration  un  royaliste  zélé,  si 
bien  que,  sous  Charles  X,  il  fut  un  moment  question  de 
l'anoblir.  Un  peu  plus,  il  se  serait  appelé  Charles  d'His, 
comme  le  Roi  I  En  attendant,  le  pauvre  diable  était  aux 
gages  du  duc  de  Rovigo.  Celui-ci  lui  avait  remis  un  exem- 
plaire de  l'Essai  sur  Les  Révolutions,  et  Charles  His,  à 
l'aide  de  citations  tronquées,  avait  présenté  l'auteur  du 
Génie  du  christianisme  comme  un  hypocrite  et  un  athée. 

La  meilleure  réponse  à  faire  à  ces  prétendus  extraits, 
était  de  réimprimer  l'Essai  en  entier.  En  conséquence, 
Chateaubriand  écrivit  la  lettre  suivante  au  baron  de  Pom- 
mereul,  directeur  générai  de  l'imprimerie  et  de  la  librai- 
rie : 

Monsieur  le  baron, 

On  s'est  permis  de  publier  des  morceaux  d'un  ouvrage  dont  je 
suis, l'auteur.  Je  juge,  d'après  cela,  que  vous  ne  verrez  aucun 
inconvénient  à  laisser  paraître  l'ouvrage  tout  entier. 

Je  vous  demande  donc,  Monsieur  le  baron,  Tautorisation  né- 
cessaire pour  mettre  sous  presse,  chez  Le  Normant,  mon  ouvrage 
intitulé  :  Essai  historique,  politique  et  moral  sur  les  Révolu- 
tions anciennes  et  modernes,  considérées  dans    leurs  rapporta 

1.  A  Paris,  au  d#pût<ie  la  librairie  Dentu,  gaJerie  de  bcj«,  d"  365  el 
966.-  1812. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  671 

9vec  la  Révolution  française.  Je  n'y  changerai  pas  un  seul  mot  ; 
j'y  ajouterai  pour  toute    préface   celle  du  Génie   du   christia- 
nisme. 
J'ai  l'honnenr  d'être,  etc. 

Paris,  ce  17  novembre  1812. 

Dès  le  lendemain,  M.  de  Pommereul  lui  répondait: 

Paris,  ce  18  novembre  1812. 

Je  mettrai  mardi  prochain,  Monsieur,  votre  demande  sous  les 
yeux  du  ministre  de  l'Intérieur;  mais  votre  ouvrage,  fait  en 
1797,  est  bien  peu  convenable  au  temps  présent,  et  s'il  devait 
paraître  aujourd'hui  pour  la  première  fois,  je  doute  que  ce  pût 
être  avec  l'assentiment  de  l'autorité.  On  vous  attaque  sur  cette 
production  ;  nous  ne  ressemblons  point  aux  jonmadistes  qui  ad- 
mettent l'attaque  et  repoussent  la  défense,  et  la  vôtre  ne  trouvera 
pour  paraître  aucun  obstacle  à  la  direction  de  la  librairie.  J'au- 
rai soin.  Monsieur,  de  vous  informer  de  la  décision  du  ministre 
sur  votre  demande  de  réimpression. 

Agréez,  je  vous  prie.  Monsieur,  la  haute  considération  avec 
laquelle  j"ai  l'honneur  d'être,  etc. 

Le  24  novembre,  Chateaubriand  reçut  de  M.  de  Pomme- 
reul cette  autre  lettre  : 

Paris,  le  24  novembre  1812. 

J'ai  mis  aujourd'hui,  Monsieur,  sous  les  yeux  du  ministre  de 
l'Intérieur,  la  lettre  que  vous  m'avez  fait  l'honneur  de  m'écrire 
le  17  courant,  et  la  réponse  que  je  vous  ai  faite  le  18.  Son  Excel- 
lence a  décidé  que  l'ouvrage  que  vous  me  demandez  à  réimpri- 
mer, puisqu'il  n'a  point  été  publié  en  France,  doit  être  soumis 
aux  formalités  prescrites  par  les  décrets  impériaux  concernant 
la  librairie.  En  conséquence.  Monsieur,  vous  devez,  vous  ou 
votre  imprimeur,  faire  à  la  direction  générale  de  l'imprimerie  la 
déclaration  de  vouloir  l'imprimer,  et  y  déposer  en  même  temps 
l'édition  dont  vous  demamdez  la  réimpression,  afin  qu'elle  puisse 
passer  à  la  censure. 

Agréez,  Monsieur,  etc. 

Baron  dk  Pommereui.. 

11  était  clair  que  la  censure  aurait  enlevé  tout  ce  que  l'au- 
teur  disait  à  l'éloge  de  Louis  XVI,  des  Bourbons,  de  la 


572  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

vieille  monarchie,  et  toutes  ses  réclamations  en  faveur  de 
la  liberté.  Ainsi  dépouillé  de  tout  ce  qui  servait  de  con- 
trepoids à  ses  erreurs,  l'extrait  èe  serait  réduit  à  un  extrait 
à  peu  près  semblable  à  celui  dont  Chateaubriand  se  plai- 
gnait. Force  lui  était  donc  de  renoncer  à  le  réimprimer. 

Si  la  censure  ne  lui  permettait  pas  de  rééditer  son  livre, 
du  moins  ne  s'opposait-elle  pas  à  ce  que  ses  amis  prissent 
sa  défense  dans  les  journaux.  Ces  querelles  avaient  le 
grand  mérite,  aux  yeux  du  gouvernement,  d'occuper  les 
esprits,  de  les  détourner  des  affaires  publiques.  Cette 
petite  guerre  faisait  oublier  la  grande.  C'était  l'heure  où 
nos  soldats  tombaient  chaque  jour  par  milliers  dans  les 
plaines  de  la  Russie.  Les  bulletins  de  la  Grande-Armée 
dissimulaient  soigneusement  ces  horribles  désastres,  à  ce 
point,  que  la  veille  même  du  jour  où  il  devint  nécessaire 
aux  projets  de  Napoléon  de  faire  connaître  enfin  la  vérité, 
la  veille  de  cette  sombre  journée  du  18  décembre  1812,  où 
éclata  comme  un  coup  de  foudre  la  publication  du  vingt- 
neuvième  bulletin,  il  était  permis  de  croire  que  notre  ar- 
mée, toujours  victorieuse,  n'avait  encore  éprouvé  que  des 
pertes  insignifiantes  et  que  seule  l'armée  russe  était  dé- 
truite. Les  journaux,  tous  dans  la  main  de  la  police, 
avaient  mission  d'entretenir  le  public  dans  sa  quiétude  et 
son  ignorance.  Paris  trompé  ne  s'occupait  que  de  querel- 
les littéraires  et  théâtrales,  des  attaques  de  Geoffroy  con- 
tre Talma  ou  de  celles  de  Charles  His  et  de  ses  compères 
contre  Chateaubriand. 

Ce  dernier  avait  eu  d'abord  l'idée  de  répondre  à  la  bro- 
chure de  Charles  His.  Il  voulait  réfuter  lui-même  un  li- 
belle où  la  loyauté  de  son  caractère  et  la  sincérité  de  ses 
sentiments  étaient  mises  en  doute.  Ses  amis,  convaincus 
que  sa  rentrée  en  scène  aurait  pour  effet  de  lui  attirer  de 
nouvelles  persécutions,  obtinrent,  non  sans  peine,  qu'il 
garderait  le  silence.  Seulement,  il  fut  convenu  qu'un  jeune 
écrivain,  qui  venait  de  débuter,  non  sans  éclat,  dans  le 


MEMOIRES  d'outre-tombe  573 

Journal  de  VEmpire,  M.  Damaze  de  Raymond,  se  charge- 
rait  du  soin  de  sa  défense. 

Damaze  de  Raymond  s'acquitta  en  effet  de  ce  soin  avec 
un  plein  succès.  Sa  brochure  était  intitulée  :  Réponse  aux 
attaques  dirigées  contre  M.  de  Chateaubriand.  Un  des  meil* 
leurs  critiques  du  temps,  M.  Dussault,  la  qualifia,  dans  le 
Journal  de  V Empire ,  de  «  réfutation  victorieuse  »,  «  com- 
plète »,  d'  «  écrit  désormais  inséparable  des  autres  livres 
sortis  de  la  plume  brillante  »  de  M.  de  Chateaubriand. — 
«  Les  adversaires  de  cet  écrivain,  disait  encore  Dussault,  ne 
seraient-ils  que  des  amis  déguisés  ?  Et  l'auteur  de  la  der- 
nière brochure  n'a-t-il  cherché,  par  une  attaque  si  mala- 
droite, qu'à  lui  préparer  un  nouveau  triomphe?  M.  Da- 
maze de  Raymond  entre  en  part  de  cette  gloire  nouvelle. 
La  voilà  donc  vidée,  cette  grande  querelle,  suscitée  à  l'un 
des  écrivains  qui  font  le  plus  d'honneur  aux  temps  ac- 
tuels, comme  pour  le  punir  de  sa  gloire. —  Depuis  quelque 
temps,  il  n'est  question  que  de  M.  de  Chateaubriand  :  arti- 
cles plus  ou  moins  violents,  pamphlets  plus  ou  moins 
scientifiques,  brochures  amères,  pasquinades  burlesques, 
tout  a  été  mis  en  usage  pour  l'attaquer.  Jamais  auteur  ne 
fut  en  butte  à  plus  de  traits.  Je  ne  sais  pas  à  quel  point  il 
peut  aimer  à  occuper  la  renommée,  mais  il  me  semble 
que  ses  adversaires,  ou  plutôt  ses  ennemis,  se  sont  com- 
portés comme  s'ils  eussent  craint  qu'elle  ne  l'oubliât  trop. 
Sans  cesse,  ils  ont  replacé  son  nom  sous  les  yeux  du  pu- 
blic, et  rappelé,  même  en  dépit  d'eux,  ses  titres  à  la 
gloire;  on  dirait  qu'ils  sont  fâchés  que  M.  de  Chateau- 
briand laisse  un  moment  se  reposer  sa  plume  éloquente, 
et  qu'ils  veulent  suppléer  par  le  fracas  de  leurs  colères 
aux  intervalles  de  silence  que  garde  cet  écrivain...  » 

Dussault  avait  raison  de  dire  que  la  brochure  de  Damaze 
de  Raymond  était  désormais  inséparable  des  autres  écrits 
de  l'auteur  des  Martyrs.  Si  cette  brochure,  en  effet,  n'est 
pas  dans  toutes   ses  parties  l'œuvre  de  Chateaubriand, 


574  MÉMOIRES    d'OUTRE-TOMBE 

elle  a  été  faite,  à  n'en  pas  douter,  sur  des  notes  de  lui. 
M.  Damaze  n'est  pas  seulement  en  mesure  de  citer  le  li- 
vre de  ÏEssai,  devenu  pourtant  comme  introuvable;  il  cite 
aussi  des  morceaux  du  discours  non  prononcé  à  l'Acadé- 
mie et  resté  manuscrit.  Il  y  a  de  plus,  dans  sa  Réponse, 
des  traits  qui,  par  la  vigueur  et  l'éclat,  rappellent  la  tOH- 
che  du  Maître.  Exemple  : 

Comme  il  rapporte  à  la  mort  de  sa  mère  son  retour  aux  idées 
religieuses,  on  a  remué  la  tombe  de  M'^*  de  Chateaubriand, 
et  l'on  a  prétendu  qu'elle  était  morte  avant  la  publication  du  li- 
vre dont  M.  de  Chateaubriand  faisait  le  sacrifice  à  ses  volontés 
dernières.  Mais  il  est  constant  que  VEssai  a  été  publié  en  1797, 
et  que  M™»  de  Chateaubriand  est  morte  en  1798,  comme  le  prouve 
surabondamment  son  extrait  m,ortuaire.  Je  tiens  ce  fait,  d'ail- 
leurs facile  à  vérifier,  de  personnes  dont  la  véracité  ne  peut  être 
soupçonnée.  Quelle  imputation  que  celle  qui  forcerait  un  hon- 
nête hom,m.e  à  descendre  à  de  pareilles  explications  et  qui  obli- 
gerait un  fils  à  produire  l'acte  de  décès  de  sa  m,ère  ! 

Or,  ce  trait  se  retrouvera  plus  tard  dans  les  Mémoires 
d Outre-Tombe:  «  Quelle  critique  que  celle  qui  force  un 
honnête  homme  à  entrer  dans  de  pareils  détails,  qui 
oblige  un  fils  à  produire  l'extrait  mortuaire  de  sa  mère  !  » 

Damaze  de  Raymond  eut  à  ce  moment  son  heure  de 
gloire.  Il  venait  d'inscrire  son  nom  au  bas  de  celui  de  Cha- 
teaubriand. Peut-être  était-il  appelé  à  conquérir  plus 
tard  une  renommée  durable.  Un  malheureux  événement 
arrêta  soudain  les  espérances  que  ses  brillants  débuts 
avaient  fait  concevoir.  Le  27  février  1813.  il  périt  en  duel 
à  la  suite  d'une  querelle  de  jeu. 


TABLE   DES   MATIÈRES 


DEUXIEME    PARTIE 

LIVRE  V 

Années  1807,  1808,  1809  et  1810.  —  Article  du  Mercure  au 
mois  de  juillet  1807.  —  J'achète  la  Vallée-aux-Loups  et 
je  m'y  retire.  —  Les  Martyrs.  —  Armand  de  Chateau- 
briand. —  Années  1811,  1812,  1813,  1814.  —  Publication 
de  VTtinéraire.  —  Lettre  du  cardinal  de  Bausset. —  Mort 
de  Chénier.  —  Je  suis  reçu  membre  de  l'Institut.  —  Af- 
faire de  mon  discours.  —  Prix  décennaux.  —  L'Essai  sur 
les  Révolutions.  —  Les  Natohes 


TROISIEME    PARTIE 

LIVRE  PREMIER 

De  Bonaparte.—  Bonaparte.  —  Sa  famille. —  Branche  par- 
ticulière des  Bonaparte  de  la  Corse.  —  Naissance  et  en- 
fance de  Bonaparte.  —  La  Corse  de  Bonaparte.  —  Paoli. 
—  Deux  pamphlets.  —  Brevet  de  capitaine.  —  Toulon.  — 
Journées  de  Vendémiaire.  —  Suite.  —  Campagnes  d'Ita- 
lie. —  Congrès  de  Rastadt.  —  Retour  de  Napoléon  «n 
France.  —  Napoléon  est  nommé  chef  de  l'armée  dite  d'An 


576  TABLE   DES   MATIÈRES 

gleterre.  —  Il  part  pour  l'expédition  d'Egypte.  —  Expé' 
dition  d'Egypte.  —  Malte.  —  Bataille  des  Pyramides.  — 
Le  Caire.  —  Napoléon  dans  la  grande  pyramide.  —  Sues. 

—  Opinion  de  l'armée.  —  Campagne  de  Syrie.  —  Retour 
en  Egypte.  —  Conquête  de  la  Haute-Egypte.  —  Bataille 
d'Aboukir.  —  Billets  et  lettres  de  Napoléon.  —  Il  repasse 
en  France.  —  Dix-huit  brumaire.  —  Deuxième  coalition. 

Position  de  la  France  au  retour  de  Bonaparte  de  la 

campagne  d'Egypte.  —  Consulat.  —  Deuxième  campagne 
d'Italie.  —  Victoire  de  Marengo.  —  Victoire  de  Hohen- 
linden.  —  Paix  de  Lunéville.  —  Paix  d'Amiens.  —  Rup- 
ture du  traité.  —  Bonaparte  élevé  à  l'empire.  —  Empire. 

—  Sacre.  —  Royaume  d'Italie.  —  Invasion  de  l'Alle- 
magne. —  Austerlitz.  —  Traité  de  paix  de  Presboiu'g. 

—  Le  Sanhédrin.  —  Quatrième  coalition.  —  Campagne 
de  Prusse.  —  Décret  de  Berlin.  —  Guerre  en  Pologne 
contre  la  Russie.  Tilsit.  —  Projet  de  Partage  du  monde 
entre  Napoléon  et  Alexandre.  —  Paix,  —  Guerre  d'Es- 
pagne. —  Erfurt.  —  Apparition  de  Wellington.  — 
Pie  VIL  —  Réunion  des  Etats  romains  à  la  France.  — 
Protestation  du  Souverain  Pontife.  —  Il  est  enlevé  de 
Rome.  —  Cinquième  coalition.  —  Prise  de  Vienne.  — 
Bataille  d'Essling.  —  Bataille  de  Wagram.  —  Paix  si- 
gnée dans  le  palais  de  l'Empereur  d'Autriche.  —  Divorce. 

—  Napoléon  épouse  Marie-Louise.  —  Naissance  du  roi 

de  Rome 63 


UVUE  II 

Projets  et  préparatifs  de  la  guerre  de  Russie.  —  Embarras 
de  Napoléon.  —  Réunion  à  Dresde.  —  Bonaparte  passe 
en  revue  son  armée  et  arrive  au  bord  du  Niémen.  —  In- 
vasion de  la  Russie.  —  Wilna.  —  Le  Sénateur  polonais 
Wibicki.  —  Le  parlementaire  russe  Balachof.  —  Smo- 
iensk.  —  Murât.  —  Le  fils  de  Platof.  —  Retraite  des 
Russes.  —  Le  Borysthène.  —  Obsession  de  Bonaparte. 

—  Kutuzof  succède  à  Barclay  dans  le  commandement  de 
l'armée  russe.  —  Bataille  de  la  Moskowa  ou  de  Borodino. 

—  Bulletin.  —  Aspect  du  champ  de  bataille.  —  Extrait 
du  dix-huitième  bulletin  de  la  Grande-Armée.  —  Marche 
en  avant  des  Français.  —  Rostopschin.  —  Bonaparte  au 
Mont-du-Salut.  —  Vue  de  Moscou.  —  Entrée  de  Napo- 


TABLE   DES   MATIÈRES  577 

léon  au  Kremlin.  —  Incendie  de  Moscou.  —  Bonaparte 
gagne  avec  peine  Pétrowski. —  Écriteau  de  Rostopschin. 

—  Séjour  sur  les  ruines  de  Moscou.  —  Occupations  de 
Bonaparte.  —  Retraite.  —  Smolensk.  —  Suite  de  la  re- 
traite. —  Passage  de  la  Bérésina.  —  Jugement  sur  la  cam- 
pagne de  Russie.  —  Dernier  bulletin  de  la  Grande-Armée. 

—  Retour  de  Bonaparte  à  Paris.  —  Harangue  du  Sénat. 

—  Malheurs  de  la  France.  —  Joies  forcées.  —  Séjour  à 
ma  vallée.  —  Réveil  de  la  légitimité.  —  Le  pape  à  Fon- 
tainebleau. —  Défections.  —  Mort  de  Lagrange  et  de  De- 
lille.  —  Batailles  de  Lûizen,  de  Bautzen  et  de  Dresde.  — 
Revers  en  Espagne.  —  Campagne  de  Saxe  ou  des  poètes. 

—  Bataille  de  Leipzick. —  Retour  de  Bonaparte  à  Paris. 

—  Traité  de  Valençay.  —  Le  corps  législatif  convoqué, 
puis  ajourné.  —  Les  alliés  passent  le  Rhin.  —  Colère  de 
Bonaparte.  —  Premier  jour  de  Tan  1814.  —  Notes  qui 
devinrent  la  brochure  :  De  Bonaparte  et  des  Bourbons. 

—  Je  prends  un  appartement  rue  de  Rivoli.  —  Admirable 
campagne  de  France,  1814.  —  Je  commence  à  imprimer 
ma  brochure.  —  Une  note  de  Madame  de  Chateaubriand. 

—  La  guerre  établie  aux  barrières  de  Paris.  —  Vue  de 
Paris.  —  Combat  de  Belleville. —  Fuite  de  Marie-Louise 

.  et  de  la  régence.  —  M.  de  Talleyrand  reste  à  Paris.  — 
Proclamation  du  prince  généralissime  Schwarzenberg.  — 
Discours  d'Alexandre.  —  Capitulation  de  Paris 255 


LIVRE  III 

Entrée  des  alliés  dans  Paris.  —  Bonaparte  à  Fontaine- 
bleau. —  La  régence  à  Blois.  —  Publication  de  ma  bro- 
chure :  De  Bonaparte  et  des  Bourbons.  —  Le  Sénat 
rend  le  décret  de  déchéance.  —  Hôtel  de  la  rue  Saint- 
Florentin.  -  M.  de  Talleyrand.  —  Adresses  du  gouver- 
nement provisoire. —  Constitution  proposée  par  le  Sénat. 
Arrivée  du  eomte  d'Artois.  —  Aodication  de  Bona- 
parte à  Fontainebleau.  —  Itinéraire  de  Napoléon  à  l'île 
d'Elbe.  —  Louis  XVIII  à  Compiègne.  —  Son  entrée  à 
Paris.  —  La  vieille  garde.  —  Faute  irréparable.  —  Décla- 
ration de  Saint-Ouen.  —  Traité  de  Paris.  —  La  Charte. 
—  Départ  des  alliés.  —  Première  année  de  la  Restaura- 
tion. —  Est-ce  aux  royalistes  qu'il  faut  s'en  prendre  de 
la  Restauration?  —  Premier  ministère.  —  Je  pu'^lie  les 


578  TABLE  DES  MATIÈRES 

Riflexiotu  politiques.  —  Madame  la  duchesse  de  Doras. 

Je  suis  nommé  ambassadeur  en  Suède.  —  Exliiuna- 

tion  des  restes  de  Louis  XVI.  —  Premier  7"  i^vier  à 
Saint-Denis 387 


UVRE  IV 

L'île  d'Elbe.  —  Commencement  des  Cent-Jours.  —  Retour 
de  l'île  d'Elbe.  —  Torpeur  de  la  légitimité.  —  Article  de 
Benjamin  Constant.  —  Ordre  du  jour  du  maréchal  Soult. 
—  Séance  royale.  —  Pétition  de  l'école  de  droit  à  la 
Chambre  des  Députés.  —  Projet  de  défense  de  Paris.  — 
Fuite  du  roi.  —  Je  pars  avec  madame  de  Chateaubriand. 

Embarras  de   la   route.  —   Le  duc   d'Orléans    et  le 

prince  de  Condé.  —  Tournai.  —  Bruxelles.  —  Souve- 
nirs. —  Le  duc  de  Richelieu.  —  Le  roi  à  Gand  m'ap- 
pelle auprès  de  lui.  —  Les  Cent-Jours  à  Gand.  —  Suite 
des  Cent-Jours  à  Gand.  —  Affaires  à  Vienne 465 


APPENDICE 

I,    L'article  du  Mercure 531 

II.  Les  Martyrs  et  M.  Gnizoï 535 

III.  Armand  de  Chateaubriand 543 

IV.  Le  discours  de  réception  à  l'Académie 547 

V.  Les  prix  décennaux  et  le  Génie  du  christianisme 562 

VI.  Petite  guerre  pendant  la  campagne  de  Russie 569 


ERRATA    ET   ADDENDA 


Page  99,  ligne  8,  au  lieu  de  Mottedo,  lire  Moltedo,  et  ajouter 
la  note  suivante  : 

Jean-André- Antoine  Moltedo,  né  à  Vico  (Corse)  le  14  août  1751 
grand-Ticaire  de  l'évêque  constitutionnel  de  la  Corse,  membre  de 
Tadministration  de  ce  département,  député  de  la  Corse  à  la  Con- 
Tention  nationale,  puis  au  Conseil  des  Cinq-Cents,  consul  de 
France  à  Smyrne  (1797-1798),  directeur  des  Droits-réunis  dans 
les  Alpes-Maritimes  (1804),  conseiller  à  la  Cour  impériale  d'A- 
jaccio  (1811-1815),  mort  à  Vico  le  26  août  1829. 

Page  389,  note  1.  Cette  note  doit  être  complétée  ainsi  : 
Le  roi  de  Prusse  occupa  l'hôtel  de  Villeroi,  rue  de  Bourbon 
(aujourd'hui  rue  de  Lille)  ;  les  princes  Henri  et  Guillaume  de 
Prusse  descendirent  à  l'hôtel  de  Salm,  quai  d'Orsay.  Cet  hôtel 
était,  depuis  1802,  le  palais  de  la  Légion  d'honneur.  Le  prince  de 
Schwarzenberg  qui,  au  moment  de  l'entrée  des  Alliés  ii  Paris, 
représentait  l'empereur  d'Autriche  absent,  était  logé  dans  l'hôtel 
qui  lui  appartenait  rue  du  Mont-Blanc  (aujourd'hui  rue  de  la 
Chaussée-d'Antin).  L'empereur  d'Autriche  n'arrira  que  le  16 
avril;  il  habita  l'ancien  hôtel  Charost,  rua  du  faubourg  Saint 
Honoré.  Cet  hôtel  était  «ontigu  à  rÉljséa-Bourbon. 


P»rJf.  (Fr«nce).  —  Im.p.  Paul  Dwwwt  (Cl.).  —  7.8.19-25 


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